NIELS HENRIK ABEL
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Hansteen ajoute sa recommandation a la petition d'Abel:
... Pendant le temps qu'il a ainsi, et surtout grace a la subvention
de Votre Majeste, passe a l'Universite, il a, dans plusieurs memoires
publies dans _le Magasin pour les Sciences physiques et naturelles_,
qui est edite ici, et plus encore par un travail plus important, non
encore imprime, relatif a un perfectionnement de methode dans le
calcul integral, donne des preuves d'une ardeur et d'une puissance de
travail rares, en meme temps que de capacites exceptionnelles. Son
caractere et sa moralite meritent un eloge egal, ce dont j'ai eu
occasion de me convaincre par mes relations personnelles avec lui.
Comme quelques indications des hommes les plus eminents dans une
science ont souvent plus d'influence que la lecture prolongee des
livres, je crois qu'un sejour de deux ans parmi les mathematiciens les
plus eminents de notre temps serait pour M. le candidat [Note:
Titre qui designe l'etudiant ayant passe _l'examen philosophicum_.]
Abel extremement profitable, et que la patrie, dans ces conditions,
aura l'espoir le plus fonde de gagner en lui un savant dont elle aura
honneur et profit.
Par une resolution royale du 27 aout 1825, la demande d'Abel fut accordee.
Il y a peu d'actes gouvernementaux, dans l'histoire des pays scandinaves,
dont les consequences aient ete plus grandes pour la science.
Bjerknes decrit de la maniere suivante l'aspect exterieur d'Abel,
lorsqu'il quitta son pays:
Abel avait des traits reguliers, on peut meme dire vraiment beaux; son
regard et ses yeux etaient d'une beaute peu commune; mais un teint
pale, sans fraicheur et sans eclat, ternissait l'agrement de sa
figure. On etait frappe de la conformation particuliere de la tete
avec son ovale saillant; le crane fortement developpe semblait
temoigner d'une intelligence extraordinaire. Sur son front haut et
large, cache en partie par sa chevelure tombante, regnait une
expression meditative. Un sentiment de bienveillance etait empreint
sur son visage.
Il existe un seul portrait original d'Abel certain. C'est un dessin a
l'encre de Chine et au crayon, fait a Paris en 1826 par l'ami d'Abel, le
peintre norvegien Goerbitz [Note: L'original est la propriete de Mme
Thekla Lange, niece d'Abel. Il a ete photographie en 1882 a Stockholm, et
une reproduction de cette photographie figure en tete de la revue
mathematique scandinave, _Acta mathematica_, qui ainsi, quatre-vingts ans
apres la mort d'Abel, fit son entree dans le monde sous son egide.
L'original a ete gravement abime par des taches d'humidite, qui s'etendent
de plus en plus.]. Personne, en voyant le dessin de Goerbitz, ne peut
meconnaitre qu'il represente un jeune homme tres exceptionnellement doue.
De stature, Abel ressemblait, parait-il, a son pere, et il est par suite
interessant, pour le sculpteur qui sera charge d'executer sa statue, qu'il
existe une silhouette du pere en pied.
Les amis de jeunesse d'Abel le depeignent, a partir de cette periode de sa
vie, d'humeur sombre, mais en meme temps vif et gai avec ses camarades. Il
etait aime de tous, avait partout des amis et jamais aucun ennemi. En
societe, tres vif, et joueur presque comme un enfant, tantot piquant et
pittoresque en ses expressions, tantot sensible et tendre, il eveillait la
sympathie de tous, meme apres la connaissance la plus fugitive. Il semble
a un degre rare avoir ete simplement homme parmi les hommes, et libre de
tout conventionnalisme. Il conserva toujours, par exemple, le tutoiement
de l'enfance, meme a l'egard d'etrangers. Il est d'ailleurs evident que
pendant sa jeunesse -- et il ne fut jamais autre chose que jeune -- ses
pensees geniales et puissantes ne pouvaient suivre le courant d'une
existence parfaitement reglee. La nuit devenait jour, et le jour etait
nuit, et les pensees etaient jetees dans les cahiers de notes quand et
comme elles venaient. Puis il y avait des periodes de depression et de
fatigue. Il pouvait rester des jours entiers seul, silencieux, maussade,
et completement inactif. Si on lui demandait ce qu'il avait, il repondait:
" Je suis sombre. " Puis venaient d'autres jours pleins d'entrain. A
Berlin, au- dessus de la colonie norvegienne a laquelle appartenait Abel,
n'habitait rien de moins que le philosophe Hegel. Ayant demande quels
etaient ces gens dont le tapage derangeait son travail, on lui dit que
c'etaient des " danische Studenten ". Il parait qu'il repondit: Ce ne sont
pas des Danois, mais des ours russes. " Nicht Danen, es sind russische
Baren. "
Le physiologue Chr. Boeck, dont je fis la connaissance en sa vieillesse,
m'a rapporte qu'a l'epoque ou il habitait avec Abel dans la meme chambre a
Berlin, il ne se passait guere de nuit sans qu'Abel allumat la lumiere en
pleine nuit, sautat hors du lit, et se mit a ecrire ou a calculer. Une
fois il etait reste plus longtemps que d'habitude a la table, et il
raconta le lendemain a Boeck que c'etait une question mathematique dont il
avait cherche la solution pendant des mois sans avancer, qui tout a coup
s'etait eclaircie pour lui lorsqu'il s'etait reveille dans la nuit.
C'etait cette question qu'il avait notee. Mais pour Boeck, de meme que
pour ses autres amis, les pensees d'Abel, ce qu'il y avait de plus profond
dans sa vie, sa veritable grandeur, etaient un livre ferme, et Boeck
n'avait aucune idee de la decouverte que cette nuit a donnee a la science.
Avant de partir, Abel, avec une attention touchante, prit des mesures en
faveur de son frere, son camarade de lit du Regentsen, pour qui il deposa
une somme d'argent, prise sur son strict necessaire, et de sa soeur, qu'il
reussit a retirer de chez sa mere, et a placer dans le meilleur entourage
a Kristiania. Il est curieux de voir l'adresse d'homme du monde et
l'energie qu'il savait deployer lorsqu'il s'agissait de ceux qui lui
etaient chers. Le voyage commenca dans les premiers jours de septembre, en
compagnie de quelques autres jeunes gens, qui avaient aussi obtenu des
bourses de voyage, et qui plus tard, sans toutefois atteindre, il s'en
fallut de beaucoup, la grandeur d'Abel, se sont acquis une place glorieuse
dans l'histoire savante de la Norvege. Apres une courte visite chez
Christine Kemp, qui etait restee comme gouvernante dans une famille
norvegienne a Soon, sur le fjord de Kristiania, et qui etait devenue la
fiancee d'Abel depuis deux ans, le voyage continua par Hambourg sur Berlin
avec les amis. L'intention d'Abel avait ete d'aller a Goettingen chez
Gauss, le grand solitaire, lequel, alors age de quarante-huit ans, etait
depuis sa vingt- quatrieme annee et la publication des _Disquisitiones
arithmeticae_, le " princeps mathematicorum ", mais la crainte d'Abel de
se trouver sans compagnie modifia ses plans, et il accompagna les autres a
Berlin. Abel n'alla pas davantage plus tard a Goettingen. Gauss y vivait
dans sa grandeur, seul, admire, mais a peu pres incompris. La distance
entre lui et ses collegues mathematiciens allemands de l'epoque etait
aussi grande que la distance entre le jour et les tenebres, entre le
savoir et le prejuge. Paris etait le centre mathematique du temps, et les
intelligences mathematiques les plus hautes y etaient reunies. Gauss
d'ailleurs n'eprouvait aucun desir de s'entourer d'eleves ou de s'occuper
activement a dissiper la nuit nationale. Il lui suffisait de publier de
temps en temps, apres des annees de preparation, un de ces chefs-d'oeuvre
incomparables par la forme et le contenu, qui a jamais, tant que sur la
terre une race d'hommes vivra, ou se formeront des intelligences capables
d'apprecier les creations de la pensee pure, seront comptes parmi les plus
precieux tresors de la civilisation. Il etait bien aussi pour ses
contemporains allemands le grand Gauss, mais il l'etait pour ses
applications des mathematiques aux problemes astronomiques et physiques.
Comment il concevait lui-meme le rapport entre l'application et la
theorie, cela ressort de sa reponse indignee a un verbiage admiratif sur
l'importance astronomique de ses travaux, ou il declara que c'etait la
partie arithmetique du travail qui l'interessait, et non " ces boules de
boue que l'on appelle des planetes " (_diese Dreckklumpen, die man
Planeten nennt_). Ses travaux de mathematique pure etaient dans l'opinion
allemande commune _Grauel_ [Note: Une horreur.], car la forme, sans egard
pour le gout et les erreurs de l'epoque, n'avait d'autre objet que de
refleter avec une clarte translucide la profondeur de la pensee achevee.
Abel ne se meprit pas sur la grandeur de Gauss, mais, jeune et
inexperimente comme il l'etait, il se laissa effrayer a l'idee de lui
rendre visite par les recits sur son orgueil et son inabordabilite,
particularites que la sottise et le prejuge attribuaient alors, comme
aujourd'hui et comme toujours, a l'homme vraiment superieur. Si Abel avait
vecu plus longtemps, il faudrait regretter amerement qu'il ait ete
detourne de son projet d'aller voir Gauss. Il ne fit jamais connaissance
avec aucun homme de ce rang, car la presentation rapide a quelques-uns des
coryphees de la mathematique a Paris ne peut entrer ici en ligne de
compte. L'imagination se plait a se representer les resultats possibles
d'un echange personnel de vues entre un Abel et un Gauss. Cependant, comme
il devait mourir si jeune, une visite a Goettingen aurait probablement
diminue sa place dans l'histoire des mathematiques. Il aurait trouve Gauss
depuis des annees en possession de quelques-unes de ses propres
decouvertes, non les moindres, surtout en possession de la theorie des
fonctions elliptiques, et la posterite n'aurait pu, apres cela, savoir ce
qui appartenait primitivement a Abel, et ce qu'il aurait appris de Gauss.
A Berlin il avait une lettre d'introduction aupres de Auguste Leopold
Crelle, homme important, de merite, et qui occupait une haute situation
sociale, " Geheime-Oberbaurath ", constructeur de plusieurs des routes les
plus importantes de la Prusse ainsi que de ses premiers chemins de fer,
autodidacte comme mathematicien, mais penetre avec la plus sincere
conviction de l'importance des mathematiques dans la vie et du desir le
plus vif de les repandre plus largement dans le public. Abel, dans une
lettre a Hansteen, rend compte de sa visite a Crelle:
Ce fut long, avant que je pusse lui faire bien comprendre le but de ma
visite, et le resultat semblait devoir etre lamentable, lorsque je
pris courage a sa question sur ce que j'avais deja etudie en
mathematiques. Quand je lui eus cite quelques travaux des
mathematiciens les plus eminents, il devint tout a fait empresse, et
parut vraiment enchante. Il engagea une longue conversation sur
diverses questions difficiles qui n'etaient pas encore resolues, et
nous en vinmes a parler des equations de degre superieur; lorsque je
lui dis que j'avais demontre l'impossibilite de resoudre l'equation
generale du 5e degre, il ne voulut pas le croire, et dit qu'il y
ferait des objections. Je lui remis donc un exemplaire; mais il dit
qu'il ne pouvait comprendre la raison de plusieurs de mes conclusions.
Plusieurs autres m'ont dit la meme chose, aussi j'ai entrepris une
refonte de ce travail.
Weierstrass m'a rapporte que Crelle lui avait raconte cette premiere
visite un peu autrement, bien que les traits essentiels soient les memes.
Crelle, a l'epoque de la visite d'Abel, etait examinateur au _Gewerbe-
Institut_ de Berlin, metier qui ne lui plaisait guere. Un beau jour, entre
dans sa salle un jeune homme blond, d'aspect tres embarrasse, tres
juvenile et tres intelligent. Crelle pensa qu'il desirait passer l'examen
pour entrer au _Gewerbe-Institut_, et lui expliqua qu'il fallait pour cela
une foule de formalites. Alors enfin le jeune homme ouvrit la bouche, et
dit: " Nicht examen, nur Mathematik. " Crelle sentit qu'il devait avoir
affaire a un etranger, essaya de parler francais, et il se trouva qu'Abel
le parlait bien, quoique aussi avec quelque difficulte. Crelle l'ayant
questionne sur ses etudes, il dit qu'entre autres, il avait lu le travail
de Crelle lui-meme, paru recemment, en 1823, sur les _Analytische
Facultaten_, lequel, malgre de nombreuses erreurs, l'avait vivement
interesse. A la mention des nombreuses erreurs, Crelle ouvrit de grandes
oreilles, et la conversation suivit, qui devait conduire plus tard a des
relations si etroites entre Crelle et Abel. De meme que precedemment
Holmboe, et plus encore, Hansteen, Crelle aussi etait loin d'etre en etat
de comprendre les travaux d'Abel. Il en a lui-meme fourni une preuve
peremptoire. Le travail d'Abel sur la serie du binome fut publie dans le
premier volume du propre journal de Crelle, traduit en allemand par Crelle
lui-meme sur le manuscrit francais d'Abel. Ceci n'a pas empeche Crelle,
apres la mort d'Abel, de publier dans les quatrieme et cinquieme volumes
de son Journal, un memoire sur le meme sujet, ou il s'en tient absolument
aux vieilles conceptions ante-abeliennes, et se montre parfaitement
inconscient de ce fait, que la question a ete definitivement resolue par
Abel. Mais si Crelle, pas plus que les amis norvegiens d'Abel, ne comprit
ses travaux, il comprit du moins le genie d'Abel, et, l'ayant compris, il
devint l'ami utile et le protecteur d'Abel. Des la premiere visite d'Abel,
Crelle avait parle de son projet de publier une grande revue mathematique
allemande. Les relations avec Abel et la perspective de sa collaboration
haterent la realisation du projet. Le premier fascicule du _Journal fur
die reine und angewandte Mathematik_, la grande oeuvre de Crelle, qui
depuis a deja atteint son 124e volume, parut en fevrier 1826. Le premier
volume contient deja sept memoires divers d'Abel. Ils avaient ete rediges
en francais, mais traduits par Crelle en allemand. L'occasion s'etait
ainsi offerte a Abel de faire connaitre ses decouvertes, par un organe
international, aux mathematiciens contemporains. Mais que le Journal de
Crelle soit devenu un organe international, qui a eu pendant longtemps une
situation preponderante parmi les publications mathematiques, le merite en
appartient essentiellement a Abel, dont les travaux, des le premier
moment, ont place la revue au plus haut rang possible. Pendant l'hiver
1825-1826 commenca pour Abel un temps de production sans repit et de
grande joie creatrice. Sa plume ne faisait que passer d'un travail a un
autre. Au fond, la plus grande partie etait achevee, au depart de
Kristiania, mais la mise en oeuvre pour l'impression eut lieu a Berlin.
Cependant la melancolie et la nostalgie l'assiegent souvent. Il ecrit a sa
maternelle amie Mme Hansteen le 8 decembre 1825:
Je vis d'ailleurs d'une maniere extremement calme et je suis assez
occupe; mais j'ai par moments une nostalgie terrible, d'autant plus
grande que les nouvelles de chez nous sont d'une rarete navrante.
Et le 16 janvier 1826:
C'est si singulier de se trouver au milieu d'etrangers. Dieu sait
comment je le supporterai lorsque je me separerai de mes compatriotes.
Ce sera au commencement du printemps.
Ses distractions etaient le theatre, qu'il aimait fort, et la vie de
societe chez Crelle. Il raconte a Mme Hansteen:
A Noel, j'ai ete au bal chez le conseiller prive Crelle, mais je n'ai
pas ose danser, bien que j'eusse soigne ma toilette comme je ne
l'avais jamais fait. Pensez, j'etais tout neuf de la tete aux pieds,
avec double gilet, col empese et lunettes. Vous voyez que je commence
a suivre les conseils de votre soeur Charite, j'espere que ce sera
complet quand j'arriverai a Paris.
Le coeur tendre d'Abel ne semble pas, malgre les fiancailles avec Kristine
Kemp, avoir ete insensible au charme de Charite, " la charmante, la toute
bonne Charite ", dit-il dans une autre lettre.
Peu de temps apres le depart d'Abel de Kristiania, eut lieu dans son pays
un drame universitaire qui eut une grande importance pour son court
avenir. Le professeur de mathematiques, Rasmussen, avait pris sa retraite,
et il s'agissait de lui designer un successeur. Des le 6 decembre 1825, la
Faculte propose pour ce poste l'ami et le maitre d'Abel, Holmboe. En meme
temps la Faculte attire toutefois " l'attention sur l'etudiant N. Abel,
comme un homme qui, tant par son talent pour les mathematiques que par ses
grandes connaissances dans cette science, pourrait entrer en ligne de
compte pour la nomination audit poste, mais que l'on ne pourrait sans
dommage pour l'avenir de ses etudes faire revenir maintenant de son voyage
a l'etranger, qu'il vient d'entreprendre, et qui ne parait pas pouvoir
s'adapter aussi aisement a la capacite des jeunes etudiants, qu'un maitre
plus exerce ".
La maniere de raisonner de la Faculte est aussi habituelle qu'elle est
radicalement fausse. Le point de depart est que la mediocrite pourra plus
facilement que le genie s'adapter aux capacites des jeunes etudiants. Il
n'existe aucun mathematicien qui surpasse Abel pour la clarte et
l'elegance du style, pour l'habilete a presenter d'une maniere simple meme
les pensees les plus profondes et les plus difficiles, et il n'est pas
necessaire d'etre grand connaisseur de son oeuvre pour etre intimement
persuade qu'il aurait su enseigner comme personne. Il etait mal compris
des anciens, dont les conceptions mathematiques etaient fixees; deraciner
des prejuges et elucider des conceptions etablies, mais obscures, est une
tout autre tache que d'exposer la verite depuis le commencement. Pourquoi
les " capacites des jeunes etudiants " seraient-elles inferieures a celles
des anciens? C'est le contraire qui se produit le plus souvent. Tout
mathematicien veritable sait combien il est plus difficile de corriger des
etudiants ages, qui ont deja suivi une ecole mediocre ou mauvaise, que des
jeunes, dont l'intelligence n'a pas encore ete troublee par des doctrines
obscures. Il est interessant, a titre de rapprochement, de citer une
remarque de Weierstrass, le plus grand disciple d'Abel, le plus grand
mathematicien de la seconde moitie du siecle. Il ecrivait a Sonia
Kowalewski le 27 aout 1883: " Aussi ai-je renonce depuis longtemps a faire
penetrer mes recherches scientifiques parmi mes collegues ages; c'est a la
jeunesse que je me suis adresse, et pres d'elle j'ai trouve frequemment
comprehension et adhesion enthousiaste. "
Et Elling Holst ecrit:
Cette proposition de la Faculte fut le chemin de la croix dans la vie
d'Abel. Il fut voue depuis lors a vivre sur ses propres ressources,
pauvrement, endette, homme que l'on oublie, a qui l'Etat ne songea que
tard, pour lui donner une situation inferieure, et dont la nation
n'apprit que peu a peu a comprendre la valeur, lorsque nous l'eumes
perdu.
Il serait toutefois tres injuste de juger la Faculte trop severement pour
sa fatale proposition. Elle raisonnait comme la plupart des gens, et
d'autres Facultes auraient certainement agi de la meme maniere. Abel
n'avait pas plus de vingt-trois ans, il avait l'avenir pour lui, et la
Faculte ne pouvait prevoir qu'il n'avait plus que trois ans a vivre.
Holmboe etait un homme d'honneur, et de grand merite, et il avait ete le
maitre d'Abel. Holmboe fut nomme le 4 fevrier 1826. Des le 16 janvier,
Abel avait recu la nouvelle que la nomination de Holmboe etait assuree. Il
etait en train de lui ecrire une lettre ou il lui faisait les plus
remarquables communications mathematiques:
Pour montrer par un exemple general (_sit venia verbo_) combien on
raisonne mal et combien il faut etre prudent, je choisirai l'exemple
suivant: -- J'en etais la lorsque Maschmann est entre, et comme depuis
longtemps je n'ai pas recu de lettre de chez nous, je me suis arrete
pour m'informer s'il n'en avait pas une pour moi (c'est lui en effet
qui nous les apporte toujours), mais il n'y avait rien. Par contre, il
avait lui-meme recu une lettre, et, entre autres nouvelles, il a
raconte que toi, mon ami, tu es nomme lecteur a la place de Rasmusen.
Recois mes felicitations les plus sinceres, et sois assure qu'aucun de
tes amis ne s'en rejouit autant que moi. J'ai souvent souhaite un
changement dans ta situation, tu peux me croire, car etre professeur
dans une ecole doit etre quelque chose d'affreux pour quelqu'un comme
toi, qui t'interesses tant a la science. A present, il va falloir que
tu t'occupes de trouver une fiancee, n'est-ce pas. On me dit que ton
frere le doyen en a trouve une. Je ne puis nier que cela m'a vivement
frappe. Salue-le bien de ma part, et felicite-le tres chaudement. --
Et maintenant je reviens a mon exemple...
Pour bien comprendre ce qu'il y a de grand dans la maniere dont Abel
recoit la nouvelle, il faut se rappeler qu'il etait tourmente d'inquietude
sur son propre avenir et de nostalgie. Il voulait etre mathematicien, et
rien d'autre, et il voulait rentrer au pays, mais ne voyait pas comment le
pays pourrait lui procurer, a lui et a sa Christine, le plus modeste
gagne-pain.
L'ami et compagnon de voyage le plus intime d'Abel, le mineralogiste
Keilhau, plus tard bien connu, etait venu a Berlin a la Noel. En fevrier
il retourna a Freiburg, qui etait son veritable centre, et Abel resolut de
l'y accompagner pour revenir plus tard a Berlin. Abel profita du calme et
de la tranquillite de Freiburg pour y composer un nouveau travail, mais du
retour a Berlin il ne fut plus question pour cette fois. Le 29 mars nous
le trouvons a Dresde, et il raconte alors dans une lettre a Hansteen:
Vous ecrivez dans votre lettre a Boeck que vous vous demandez ce que
je veux faire a Leipzig et aux bords du Rhin, mais j'aimerais savoir
ce que vous direz, si je vous raconte maintenant que je vais aller a
Vienne et en Suisse. J'avais d'abord pense aller directement de Berlin
a Paris, ce que j'esperais faire en compagnie de Crelle, mais il a eu
des empechements, et j'aurais donc voyage seul. Or je suis ainsi fait
que je ne supporte pas du tout, ou du moins tres difficilement, d'etre
seul. Je deviens alors tout triste, et je ne suis pas alors dans la
meilleure disposition pour faire quelque chose. Je me suis donc dit
que le mieux etait de partir avec Boeck, etc., pour Vienne, et je peux
aussi justifier cela, ce me semble, puisqu'a Vienne il y a Littrow,
Burg, et d'autres. Ce sont vraiment des mathematiciens distingues, et
a cela s'ajoute que je ne voyagerai guere qu'une fois dans ma vie.
Peut-on me reprocher de desirer aussi voir quelque chose de la vie et
des manieres du Sud. Je peux aussi travailler assez bien pendant ce
voyage. Une fois a Vienne, pour aller a Paris, la ligne droite
traverse presque la Suisse. Pourquoi n'en verrais-je pas aussi quelque
chose? Pardieu! Je ne suis pourtant pas tout a fait denue du sens des
beautes de la nature. Le voyage entier me fera arriver a Paris deux
mois plus tard, et cela n'a pas d'importance. Je rattraperai bien
cela. Ne croyez-vous pas qu'un tel voyage me fera du bien? De Vienne a
Paris je voyagerai probablement en compagnie de Keilhau. Alors nous
nous mettrons furieusement au travail. Je pense que ca ira bien.
Il faut sans doute voir dans le rapide eloge de Littrow et de Burg plutot
une tendance a se placer au point de vue mathematique particulier de
Hansteen, et un desir de disposer celui-ci favorablement pour son voyage,
qu'une opinion personnelle d'Abel sur ces mathematiciens peu importants.
Konigsberger m'a raconte au sujet de Burg une anecdote caracteristique.
Burg, qui etait ne en 1797, ne mourut qu'en 1882. Lorsque Konigsberger fut
nomme en 1877 professeur de mathematiques a l'Universite de Vienne, il fit
entre autres une visite a Burg, qui dans l'opinion commune avait une haute
situation comme mathematicien. Au cours de la conversation, Burg raconta:
" Un jour, je recus la visite d'un jeune homme, Abel, qui voulait avoir ma
collaboration pour une revue mathematique dont on lui offrait la
direction. L'homme me paraissait certes intelligent, mais je ne pouvais
confier _mes_ travaux a un semblable debutant. _Savez-vous ce qu'il est
devenu? Et son journal?_ "
Que la science mathematique, depuis un demi-siecle, eut ete fondee sur
Abel et ses decouvertes, et que le _Journal fur die reine und angewandte
Mathematik_ eut ete pendant toute cette periode le principal ou l'un des
principaux organes pour la production mathematique, tandis que les propres
travaux de Burg etaient a jamais laisses dans l'oubli, cela avait
completement echappe au grand homme. On trouve en tous pays et en tous
temps, et non pas seulement dans les petits pays et aux epoques ternes,
des grandeurs locales de cette sorte, dont l'influence sur les milieux
scientifiques dans leur pays sont en rapport inverse avec leur importance
scientifique veritable.
Le 16 avril Abel etait a Vienne, et il ecrivait a Holmboe:
Tu trouves sans doute que c'est mal de gaspiller tant de temps en
voyage, mais je ne crois pas que cela puisse s'appeler gaspiller. Dans
un pareil voyage on apprend bien des choses curieuses qui peuvent
m'etre plus utiles que si j'etudiais les mathematiques sans reprendre
haleine. Et puis tu sais qu'il me faut toujours des periodes de
paresse, pour pouvoir prendre de nouveau mon elan avec des forces
nouvelles. Quand j'arriverai a Paris, ce qui arrivera vers juillet ou
aout, je me mettrai au travail avec fureur. J'etudierai et j'ecrirai.
J'acheverai...