A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

F >> Fustel de Coulanges >> La Cite Antique

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37



Voila pourquoi les lois de la Grece et de Rome donnent au pere le droit de
repousser l'enfant qui vient de naitre. Voila aussi pourquoi elles sont si
rigoureuses, si inexorables pour l'adultere. A Athenes il est permis au
mari de tuer le coupable. A Rome le mari, juge de la femme, la condamne a
mort. Cette religion etait si severe que l'homme n'avait pas meme le droit
de pardonner completement et qu'il etait au moins force de repudier sa
femme. [7]

Voila donc les premieres lois de la morale domestique trouvees et
sanctionnees. Voila, outre le sentiment naturel, une religion imperieuse
qui dit a l'homme et a la femme qu'ils sont unis pour toujours et que de
cette union decoulent des devoirs rigoureux dont l'oubli entrainerait les
consequences les plus graves dans cette vie et dans l'autre. De la est
venu le caractere serieux et sacre de l'union conjugale chez les anciens
et la purete que la famille a conservee longtemps.

Cette morale domestique prescrit encore d'autres devoirs. Elle dit a
l'epouse qu'elle doit obeir, au mari qu'il doit commander. Elle leur
apprend a tous les deux a se respecter l'un l'autre. La femme a des
droits, car elle a sa place au foyer; c'est elle qui a la charge de
veiller a ce qu'il ne s'eteigne pas. [8] Elle a donc aussi son sacerdoce.
La ou elle n'est pas, le culte domestique est incomplet et insuffisant.
C'est un grand malheur pour un Grec que d'avoir " un foyer prive d'epouse
". [9] Chez les Romains, la presence de la femme est si necessaire dans le
sacrifice, que le pretre perd son sacerdoce en devenant veuf. [10]

On peut croire que c'est a ce partage du sacerdoce domestique que la mere
de famille a du la veneration dont on n'a jamais cesse de l'entourer dans
la societe grecque et romaine. De la vient que la femme a dans la famille
le meme titre que son mari: les Latins disent _pater familias_ et _mater
familias_, les Grecs [Grec: oichodespotaes] et [Grec: oichodespoina], les
Hindous _grihapati, grihapatni_. De la vient aussi cette formule que la
femme prononcait dans le mariage romain: _Ubi tu Caius, ego Caia_, formule
qui nous dit que, si dans la maison il n'y a pas egale autorite, il y a au
moins dignite egale.

Quant au fils, nous l'avons vu soumis a l'autorite d'un pere qui peut le
vendre et le condamner a mort. Mais ce fils a son role aussi dans le
culte; il remplit une fonction dans les ceremonies religieuses; sa
presence, a certains jours, est tellement necessaire que le Romain qui n'a
pas de fils est force d'en adopter un fictivement pour ces jours-la, afin
que les rites soient accomplis. [11] Et voyez quel lien puissant la
religion etablit entre le pere et le fils! On croit a une seconde vie dans
le tombeau, vie heureuse et calme si les repas funebres sont regulierement
offerts. Ainsi le pere est convaincu, que sa destinee apres cette vie
dependra du soin que son fils aura de son tombeau, et le fils, de son
cote, est convaincu que son pere mort deviendra un dieu et qu'il aura a
l'invoquer.

On peut deviner tout ce que ces croyances mettaient de respect et
d'affection reciproque dans la famille. Les anciens donnaient aux vertus
domestiques le nom de piete: l'obeissance du fils envers le pere, l'amour
qu'il portait a sa mere, c'etait de la piete, _pietas erga parentes_;
l'attachement du pere pour son enfant, la tendresse de la mere, c'etait
encore de la piete, _pietas erga liberos_. Tout etait divin dans la
famille. Sentiment du devoir, affection naturelle, idee religieuse, tout
cela se confondait, ne faisait qu'un, et s'exprimait par un meme mot.

Il paraitra peut-etre bien etrange de compter l'amour de la maison parmi
les vertus; c'en etait une chez les anciens. Ce sentiment etait profond et
puissant dans leurs ames. Voyez Anchise qui, a la vue de Troie en flammes,
ne veut pourtant pas quitter sa vieille demeure. Voyez Ulysse a qui l'on
offre tous les tresors et l'immortalite meme, et qui ne veut que revoir la
flamme de son foyer. Avancons jusqu'a Ciceron; ce n'est plus un poete,
c'est un homme d'Etat qui parle: " Ici est ma religion, ici est ma race,
ici les traces de mes peres; je ne sais quel charme se trouve ici qui
penetre mon coeur et mes sens. " [12] Il faut nous placer par la pensee au
milieu des plus antiques generations, pour comprendre combien ces
sentiments, affaiblis deja au temps de Ciceron, avaient ete vifs et
puissants. Pour nous la maison est seulement un domicile, un abri; nous la
quittons et l'oublions sans trop de peine, ou, si nous nous y attachons,
ce n'est que par la force des habitudes et des souvenirs. Car pour nous la
religion n'est pas la; notre dieu est le Dieu de l'univers et nous le
trouvons partout. Il en etait autrement chez les anciens; c'etait dans
l'interieur de leur maison qu'ils trouvaient leur principale divinite,
leur providence, celle qui les protegeait individuellement, qui ecoutait
leurs prieres et exaucait leurs voeux. Hors de sa demeure, l'homme ne se
sentait plus de dieu; le dieu du voisin etait un dieu hostile. L'homme
aimait alors sa maison comme il aime aujourd'hui son eglise. [13]

Ainsi ces croyances des premiers ages n'ont pas ete etrangeres au
developpement moral de cette partie de l'humanite. Ces dieux prescrivaient
la purete et defendaient de verser le sang; la notion de justice, si elle
n'est pas nee de cette croyance, a du moins ete fortifiee par elle. Ces
dieux appartenaient en commun a tous les membres d'une meme famille; la
famille s'est ainsi trouvee unie par un lien puissant, et tous ses membres
ont appris a s'aimer et a se respecter les uns les autres. Ces dieux
vivaient dans l'interieur de chaque maison; l'homme a aime sa maison, sa
demeure fixe et durable qu'il tenait de ses aieux et leguait a ses enfants
comme un sanctuaire.

L'antique morale, reglee par ces croyances, ignorait la charite; mais elle
enseignait du moins les vertus domestiques. L'isolement de la famille a
ete, chez cette race, le commencement de la morale. La les devoirs ont
apparu, claire, precis, imperieux, mais resserres dans un cercle
restreint. Et il faudra, nous rappeler, dans la suite de ce livre, ce
caractere etroit de la morale primitive; car la societe civile, fondee
plus tard sur les memes principes, a revetu le meme caractere, et
plusieurs traits singuliers de l'ancienne politique s'expliqueront par la.
[14]


NOTES

[1] [Grec: Estia thueis]. Pseudo-Plutarch., edit. Dubner, V, 167.

[2] Plutarque, _Quest. rom._, 51. Macrobe, _Sat._, III, 4.

[3] Herodote, I, 35. Virgile, _En._, II, 719. Plutarque, _Thesee_, 12.

[4] Apollonius de Rhodes, IV, 704-707. Eschyle, _Choeph._, 96.

[5] Isee, VII. Demosthenes, _in Macari._

[6] _Lois de Manou_, III, 175.

[7] Demosthenes, _in Neoer_., 89. Il est vrai que, si cette morale
primitive condamnait l'adultere, elle ne reprouvait pas l'inceste; la
religion l'autorisait. Les prohibitions relatives au mariage etaient au
rebours des notres: il etait louable d'epouser sa soeur (Demosthenes, _in
Neoer_., 22; Cornelius Nepos, _prooemium_; id., _Vie de Cimon_; Minucius
Felix, _in Octavio_), mais il etait defendu, en principe, d'epouser une
femme d'une autre ville.

[8] Caton, 143. Denys d'Halicarnasse, II, 22. _Lois de Manou_, III, 62; V,
151.

[9] Xenophon, _Gouv. de Laced._.

[10] Plutarque, _Quest. rom._, 50.

[11] Denys d'Halicarnasse, II, 20, 22.

[12] Ciceron, _De legib._, II, 1. _Pro domo_, 41.

[13] De la la saintete du domicile, que les anciens reputerent toujours
inviolable. Demosthenes, _in Androt._, 52; _in Evergum_, 60. _Digeste, de
in jus voc._, II, 4.

[14] Est-il besoin d'avertir que nous avons essaye, dans ce chapitre, de
saisir la plus ancienne morale des peuples qui sont devenus les Grecs et
les Romains? Est-il besoin d'ajouter que cette morale s'est modifiee
ensuite avec le temps, surtout chez les Grecs? Deja dans l'_Odyssee_ nous
trouverons des sentiments nouveaux et d'autres moeurs; la suite de ce
livre le montrera.




CHAPITRE X.

LA GENS A ROME ET EN GRECE.


On trouve chez les jurisconsultes romains et les ecrivains grecs les
traces d'une antique institution qui parait avoir ete en grande vigueur
dans le premier age des societes grecque et italienne, mais qui, s'etant
affaiblie peu a peu, n'a laisse que des vestiges a peine perceptibles dans
la derniere partie de leur histoire. Nous voulons parler de ce que les
Latins appelaient _gens_ et les Grecs [Grec: genos].

On a beaucoup discute sur la nature et la constitution de la _gens_. Il ne
sera peut-etre pas inutile de dire d'abord ce qui fait la difficulte du
probleme.

La _gens_, comme nous le verrons plus loin, formait un corps dont la
constitution etait tout aristocratique; c'est grace a son organisation
interieure que les patriciens de Rome et les Eupatrides d'Athenes
perpetuerent longtemps leurs privileges. Lors donc que le parti populaire
prit le dessus, il ne manqua pas de combattre de toutes ses forces cette
vieille institution. S'il avait pu l'aneantir completement, il est
probable qu'il ne nous serait pas reste d'elle le moindre souvenir. Mais
elle etait singulierement vivace et enracinee dans les moeurs; on ne put
pas la faire disparaitre tout a fait. On se contenta donc de la modifier:
on lui enleva ce qui faisait son caractere essentiel et on ne laissa
subsister que ses formes exterieures, qui ne genaient en rien le nouveau
regime. Ainsi a Rome les plebeiens imaginerent de former des _gentes_ a
l'imitation des patriciens; a Athenes on essaya de bouleverser les [Grec:
genae], de les fondre entre eux et de les remplacer par les _demes_ que
l'on etablit a leur ressemblance. Nous aurons a revenir sur ce point quand
nous parlerons des revolutions. Qu'il nous suffise de faire remarquer ici
que cette alteration profonde que la democratie a introduite dans le
regime de la _gens_ est de nature a derouter ceux qui veulent en connaitre
la constitution primitive. En, effet, presque tous les renseignements qui
nous sont parvenus sur elle datent de l'epoque ou elle avait ete ainsi
transformee. Ils ne nous montrent d'elle que ce que les revolutions en
avaient laisse subsister.

Supposons que, dans vingt siecles, toute connaissance du moyen age ait
peri, qu'il ne reste plus aucun document sur ce qui precede la revolution
de 1789, et que pourtant un historien de ce temps-la veuille se faire une
idee des institutions anterieures. Les seuls documents qu'il aurait dans
les mains lui montreraient la noblesse du dix-neuvieme siecle, c'est-a-
dire quelque chose de fort different de la feodalite. Mais il songerait
qu'une grande revolution s'est accomplie, et il en conclurait a bon droit
que cette institution, comme toutes les autres, a du etre transformee;
cette noblesse, que ses textes lui montreraient, ne serait plus pour lui
que l'ombre ou l'image affaiblie et alteree d'une autre noblesse
incomparablement plus puissante. Puis s'il examinait avec attention les
faibles debris de l'antique monument, quelques expressions demeurees dans
la langue, quelques termes echappes a la loi, de vagues souvenirs ou de
steriles regrets, il devinerait peut-etre quelque chose du regime feodal
et se ferait des institutions du moyen age une idee qui ne serait pas trop
eloignee de la verite. La difficulte serait grande assurement; elle n'est
pas moindre pour celui qui aujourd'hui veut connaitre la _gens_ antique;
car il n'a d'autres renseignements sur elle que ceux qui datent d'un temps
ou elle n'etait plus que l'ombre d'elle-meme.

Nous commencerons par analyser tout ce que les ecrivains anciens nous
disent de la _gens_, c'est-a-dire ce qui subsistait d'elle a l'epoque ou
elle etait deja fort modifiee. Puis, a l'aide de ces restes, nous
essayerons d'entrevoir le veritable regime de la _gens_ antique.


_1 Ce que les ecrivains anciens nous font connaitre de la_ gens.

Si l'on ouvre l'histoire romaine au temps des guerres puniques, on
rencontre trois personnages qui se nomment Claudius Pulcher, Claudius
Nero, Claudius Centho. Tous les trois appartiennent a une meme _gens_, la
_gens_ Claudia.

Demosthenes, dans un de ses plaidoyers, produit, sept temoins qui
certifient qu'ils font partie du meme [Grec: genos], celui des Brytides.
Ce qui est remarquable dans cet exemple, c'est que les sept personnes
citees comme membres du meme [Grec: genos], se trouvaient inscrites dans
six demes differents; cela montre que le [Grec: genos] ne correspondait
pas exactement au deme et n'etait pas, comme lui, une simple division
administrative. [1]

Voila donc un premier fait avere; il y avait des _gentes_ a Rome et a
Athenes. On pourrait citer des exemples relatifs a beaucoup d'autres
villes de la Grece et de l'Italie et en conclure que, suivant toute
vraisemblance, cette institution a ete universelle chez ces anciens
peuples.

Chaque _gens_ avait un culte special. En Grece on reconnaissait les
membres d'une meme _gens_ " a ce qu'ils accomplissaient des sacrifices en
commun depuis une epoque fort reculee ". [2] Plutarque mentionne le lieu
des sacrifices de la _gens_ des Lycomedes, et Eschine parle de l'autel de
la _gens_ des Butades. [3]

A Rome aussi, chaque _gens_ avait des actes religieux a accomplir; le
jour, le lieu, les rites etaient fixes par sa religion particuliere. [4]
Le Capitole est bloque par les Gaulois; un Fabius en sort et traverse les
lignes ennemies, vetu du costume religieux et portant a la main les objets
sacres; il va offrir le sacrifice sur l'autel de sa _gens_ qui est situe
sur le Quirinal. Dans la seconde guerre punique, un autre Fabius, celui
qu'on appelle le bouclier de Rome, tient tete a Annibal; assurement la
republique a grand besoin qu'il n'abandonne pas son armee; il la laisse
pourtant entre les mains de l'imprudent Minucius: c'est que le jour
anniversaire du sacrifice de sa _gens_ est arrive et qu'il faut qu'il
coure a Rome pour accomplir l'acte sacre. [5]

Ce culte devait etre perpetue de generation en generation; et c'etait un
devoir de laisser des fils apres soi pour le continuer. Un ennemi
personnel de Ciceron, Claudius, a quitte sa _gens_ pour entrer dans une
famille plebeienne; Ciceron lui dit: " Pourquoi exposes-tu la religion de
la _gens_ Claudia a s'eteindre par ta faute? "

Les dieux de la _gens_, _Dii gentiles_, ne protegeaient qu'elle et ne
voulaient etre invoques que par elle. Aucun etranger ne pouvait etre admis
aux ceremonies religieuses. On croyait que, si un etranger avait une part
de la victime ou meme s'il assistait seulement au sacrifice, les dieux de
la _gens_ en etaient offenses et tous les membres etaient sous le coup
d'une impiete grave.

De meme que chaque _gens_ avait son culte et ses fetes religieuses, elle
avait aussi son tombeau commun. On lit dans un plaidoyer de Demosthenes:
" Cet homme, ayant perdu ses enfants, les ensevelit dans le tombeau de ses
peres, dans ce tombeau qui est commun a tous ceux de sa _gens_. " La suite
du plaidoyer montre qu'aucun etranger ne pouvait etre enseveli dans ce
tombeau. Dans un autre discours, le meme orateur parle du tombeau ou la
_gens_ des Buselides ensevelit ses membres et ou elle accomplit chaque
annee un sacrifice funebre; " ce lieu de sepulture est un champ assez
vaste qui est entoure d'une enceinte, suivant la coutume ancienne. " [6]

Il en etait de meme chez les Romains. Velleius parle du tombeau de la
_gens_ Quintilia, et Suetone nous apprend que la _gens_ Claudia avait le
sien sur la pente du mont Capitolin.

L'ancien droit de Rome considere les membres d'une _gens_ comme aptes a
heriter les uns des autres. Les Douze Tables prononcent que, a defaut de
fils et d'agnats, le _gentilis_ est heritier naturel. Dans cette
legislation, le _gentilis_ est donc plus proche que le cognat, c'est-a-
dire plus proche que le parent par les femmes.

Rien n'est plus etroitement lie que les membres d'une _gens_. Unis dans la
celebration des memes ceremonies sacrees, ils s'aident mutuellement dans
tous les besoins de la vie. La _gens_ entiere repond de la dette d'un de
ses membres; elle rachete le prisonnier, elle paye l'amende du condamne.
Si l'un des siens devient magistrat, elle se cotise pour payer les
depenses qu'entraine toute magistrature. [7]

L'accuse se fait accompagner au tribunal par tous les membres de sa
_gens_; cela marque la solidarite que la loi etablit entre l'homme et le
corps dont il fait partie. C'est un acte contraire a la religion que de
plaider contre un homme de sa _gens_ ou meme de porter temoignage contre
lui. Un Claudius, personnage considerable, etait l'ennemi personnel
d'Appius Claudius le decemvir; quand celui-ci fut cite en justice et
menace de mort, Claudius se presenta pour le defendre et implora le peuple
en sa faveur, non toutefois sans avertir que, s'il faisait cette demarche,
" ce n'etait pas par affection, mais par devoir ".

Si un membre de la _gens_ n'avait pas le droit d'en appeler un autre
devant la justice de la cite, c'est qu'il y avait une justice dans la
_gens_ elle-meme. Chacune avait, en effet, son chef, qui etait a la fois
son juge, son pretre, et son commandant militaire. [8] On sait que lorsque
la famille sabine des Claudius vint s'etablir a Rome, les trois mille
personnes qui la composaient, obeissaient a un chef unique. Plus tard,
quand les Fabius se chargent seuls de la guerre contre les Veiens, nous
voyons que cette _gens_ a un chef qui parle en son nom devant le Senat et
qui la conduit a l'ennemi. [9]

En Grece aussi, chaque _gens_ avait son chef; les inscriptions en font
foi, et elles nous montrent que ce chef portait assez generalement le
titre d'archonte. [10] Enfin a Rome comme en Grece, la _gens_ avait ses
assemblees; elle portait des decrets, auxquels ses membres devaient obeir,
et que la cite elle-meme respectait. [11]

Tel est l'ensemble d'usages et de lois que nous trouvons encore en vigueur
aux epoques ou la _gens_ etait deja affaiblie et presque denaturee. Ce
sont la les restes de cette antique institution.


_2 Examens de quelques opinions qui ont ete emises pour expliquer la_
gens _romaine_.

Sur cet objet, qui est livre depuis longtemps aux disputes des erudits,
plusieurs systemes ont ete proposes. Les uns disent: La _gens_ n'est pas
autre chose qu'une similitude de nom. [12] D'autres: Le mot _gens_ designe
une sorte de parente factice. Suivant d'autres, la _gens_ n'est que
l'expression d'un rapport entre une famille qui exerce le patronage et
d'autres familles qui sont clientes. Mais aucune de ces trois explications
ne repond a toute la serie de faits, de lois, d'usages, que nous venons
d'enumerer.

Une autre opinion, plus serieuse, est celle qui conclut ainsi: la _gens_
est une association politique de plusieurs familles qui etaient a
l'origine etrangeres les unes aux autres; a defaut de lien du sang, la
cite a etabli entre elles une union fictive et une sorte de parente
religieuse.

Mais une premiere objection se presente. Si la _gens_ n'est qu'une
association factice, comment expliquer que ses membres aient un droit a
heriter les uns des autres? Pourquoi le _gentilis_ est-il prefere au
cognat? Nous avons vu plus haut les regles de l'heredite, et nous avons
dit quelle relation etroite et necessaire la religion avait etablie entre
le droit d'heriter et la parente masculine. Peut-on supposer que la loi
ancienne se fut ecartee de ce principe au point d'accorder la succession
aux _gentiles_, si ceux-ci avaient ete les uns pour les autres des
etrangers?

Le caractere le plus saillant et le mieux constate de la _gens_, c'est
qu'elle a en elle-meme un culte, comme la famille a le sien. Or, si l'on
cherche quel est le dieu que chacune adore, on remarque que c'est presque
toujours un ancetre divinise, et que l'autel ou elle porte le sacrifice
est un tombeau. A Athenes, les Eumolpides venerent Eumolpos, auteur de
leur race; les Phytalides adorent le heros Phytalos, les Butades Butes,
les Buselides Buselos, les Lakiades Lakios, les Amynandrides Cerops. [13]
A Rome, les Claudius descendent d'un Clausus; les Caecilius honorent comme
chef de leur race le heros Caeculus, les Calpurnius un Calpus, les Julius
un Julus, les Cloelius un Cloelus. [14]

Il est vrai qu'il nous est bien permis de croire que beaucoup de ces
genealogies ont ete imaginees apres coup; mais il faut bien avouer que
cette supercherie n'aurait pas eu de motif, si ce n'avait ete un usage
constant chez les veritables _gentes_ de reconnaitre un ancetre commun et
de lui rendre un culte. Le mensonge cherche toujours a imiter la verite.

D'ailleurs la supercherie n'etait pas aussi aisee a commettre qu'il nous
le semble. Ce culte n'etait pas une vaine formalite de parade. Une des
regles les plus rigoureuses de la religion etait qu'on ne devait honorer
comme ancetres que ceux dont on descendait veritablement; offrir ce culte
a un etranger etait une impiete grave. Si donc la _gens_ adorait en commun
un ancetre, c'est qu'elle croyait sincerement descendre de lui. Simuler un
tombeau, etablir des anniversaires et un culte annuel, c'eut ete porter le
mensonge dans ce qu'on avait de plus sacre, et se jouer de la religion.
Une telle fiction fut possible au temps de Cesar, quand la vieille
religion des familles ne touchait plus personne. Mais si l'on se reporte
au temps ou ces croyances etaient puissantes, on ne peut pas imaginer que
plusieurs familles, s'associant dans une meme fourberie, se soient dit:
Nous allons feindre d'avoir un meme ancetre; nous lui erigerons un
tombeau, nous lui offrirons des repas funebres, et nos descendants
l'adoreront dans toute la suite des temps. Une telle pensee ne devait pas
se presenter aux esprits, ou elle etait ecartee comme une pensee coupable.

Dans les problemes difficiles que l'histoire offre souvent, il est bon de
demander aux termes de la langue tous les enseignements qu'ils peuvent
donner. Une institution est quelquefois expliquee par le mot qui la
designe. Or, le mot _gens_ est exactement le meme que le mot _genus_, au
point qu'on pouvait les prendre l'un pour l'autre et dire indifferemment
_gens Fabia_ et _genus Fabium_; tous les deux correspondent au verbe
_gignere_ et au substantif _genitor_, absolument comme [Grec: genos]
correspond a [Grec: gennan] et a [Grec: goneus]. Tous ces mots portent en
eux l'idee de filiation. Les Grecs designaient aussi les membres d'un
[Grec: genos] par le mot [Grec: omogalactes], qui signifie _nourris du
meme lait_. Que l'on compare a tous ces mots ceux que nous avons
l'habitude de traduire par famille, le latin _familia_, le grec [Grec:
oikos]. Ni l'un ni l'autre ne contient en lui le sens de generation ou de
parente. La signification vraie de _familia_ est propriete; il designe le
champ, la maison, l'argent, les esclaves, et c'est pour cela que les Douze
Tables disent, en parlant de l'heritier, _familiam nancitor_, qu'il prenne
la succession. Quant a [Grec: oikos], il est clair qu'il ne presente a
l'esprit aucune autre idee que celle de propriete ou de domicile. Voila
cependant les mots que nous traduisons habituellement par famille. Or,
est-il admissible que des termes dont le sens intrinseque est celui de
domicile ou de propriete, aient pu etre employes souvent pour designer une
famille, et que d'autres mots dont le sens interne est filiation,
naissance, paternite, n'aient jamais designe qu'une association
artificielle? Assurement cela ne serait pas conforme a la logique si
droite et si nette des langues anciennes. Il est indubitable que les Grecs
et les Romains attachaient aux mots _gens_ et [Grec: genos] l'idee d'une
origine commune. Cette idee a pu s'effacer quand la gens s'est alteree,
mais le mot est reste pour en porter temoignage.

Le systeme qui presente la _gens_ comme une association factice, a donc
contre lui, 1 la vieille legislation qui donne aux _gentiles_ un droit
d'heredite, 2 les croyances religieuses qui ne veulent de communaute de
culte que la ou il y a communaute de naissance; 3 les termes de la langue
qui attestent dans la _gens_ une origine commune. Ce systeme a encore ce
defaut qu'il fait croire que les societes humaines ont pu commencer par
une convention et par un artifice, ce que la science historique ne peut
pas admettre comme vrai.


_3 La_ gens _est la famille ayant encore son organisation primitive et
son unite._

Tout nous presente la _gens_ comme unie par un lien de naissance.
Consultons encore le langage: les noms des _gentes_, en Grece aussi bien
qu'a Rome, ont tous la forme qui etait usitee dans les deux langues pour
les noms patronymiques. Claudius signifie fils de Clausus, et Butades fils
de Butes.

Ceux qui croient voir dans la _gens_ une association artificielle, partent
d'une donnee qui est fausse. Ils supposent qu'une _gens_ comptait toujours
plusieurs familles ayant des noms divers, et ils citent volontiers
l'exemple de la _gens_ Cornelia qui renfermait en effet des Scipions, des
Lentulus, des Cossus, des Sylla. Mais il s'en faut bien qu'il en fut
toujours ainsi. La _gens_ Marcia parait n'avoir jamais eu qu'une seule
lignee; on n'en voit qu'une aussi dans la _gens_ Lucretia, et dans la
_gens_ Quintilia pendant longtemps. Il serait assurement fort difficile de
dire quelles sont les familles qui ont forme la _gens_ Fabia; car tous les
Fabius connus dans l'histoire appartiennent manifestement a la meme
souche; tous portent d'abord le meme surnom de Vibulanus; ils le changent
tous ensuite pour celui d'Ambustus, qu'ils remplacent plus tard par celui
de Maximus ou de Dorso.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.