La Cite Antique
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Ce droit de cite devint alors precieux, d'abord parce qu'il etait complet,
ensuite parce qu'il etait un privilege. Par lui, on figurait dans les
comices de la ville la plus puissante de l'Italie; on pouvait etre consul
et commander des legions. Il avait aussi de quoi satisfaire les ambitions
plus modestes; grace a lui on pouvait s'allier par mariage a une famille
romaine; on pouvait s'etablir a Rome et y etre proprietaire; on pouvait
faire le negoce dans Rome, qui devenait deja l'une des premieres places de
commerce du monde. On pouvait entrer dans les compagnies de publicains,
c'est-a-dire prendre part aux enormes benefices que procurait la
perception des impots ou la speculation sur les terres de l'_ager
publicus_. En quelque lieu qu'on habitat, on etait protege tres-
efficacement; on echappait a l'autorite des magistrats municipaux, et on
etait a l'abri des caprices des magistrats romains eux-memes. A etre
citoyen de Rome on gagnait honneurs, richesse, securite.
Les Latins se montrerent donc empresses a rechercher ce titre et userent
de toutes sortes de moyens pour l'acquerir. Un jour que Rome voulut se
montrer un peu severe, elle decouvrit que 12,000 d'entre eux l'avaient
obtenu par fraude.
Ordinairement Rome fermait les yeux, songeant que par la sa population
s'augmentait et que les pertes de la guerre etaient reparees. Mais les
villes latines souffraient; leurs plus riches habitants devenaient
citoyens romains, et le Latium s'appauvrissait. L'impot, dont les plus
riches etaient exempts a titre de citoyens romains, devenait de plus en
plus lourd, et le contingent de soldats qu'il fallait fournir a Rome etait
chaque, annee plus difficile a completer. Plus etait grand le nombre de
ceux qui obtenaient le droit de cite, plus etait dure la condition de ceux
qui ne l'avaient pas. Il vint un temps ou les villes latines demanderent
que ce droit de cite cessat d'etre un privilege. Les villes italiennes
qui, soumises depuis deux siecles, etaient a peu pres dans la meme
condition que les villes latines, et voyaient aussi leurs plus riches
habitants les abandonner pour devenir Romains, reclamerent pour elles ce
droit de cite. Le sort des sujets ou des allies etait devenu d'autant
moins supportable a cette epoque, que la democratie romaine agitait alors
la grande question des lois agraires. Or, le principe de toutes ces lois
etait que ni le sujet ni l'allie ne pouvait etre proprietaire du sol, sauf
un acte formel de la cite, et que la plus grande partie des terres
italiennes appartenait a la republique; un parti demandait donc que ces
terres, qui etaient occupees presque toutes par des Italiens, fussent
reprises par l'Etat et partagees entre les pauvres de Rome. Les Italiens
etaient donc menaces d'une ruine generale; ils sentaient vivement le
besoin d'avoir des droits civils, et ils ne pouvaient en avoir qu'en
devenant citoyens romains.
La guerre qui s'ensuivit fut appelee la guerre _sociale_; c'etaient les
allies de Rome qui prenaient les armes pour ne plus etre allies et devenir
Romains. Rome victorieuse fut pourtant contrainte d'accorder ce qu'on lui
demandait, et les Italiens recurent le droit de cite. Assimiles des lors
aux Romains, ils purent voter au forum; dans la vie privee, ils furent
regis par les lois romaines; leur droit sur le sol fut reconnu, et la
terre italienne, a l'egal de la terre romaine, put etre possedee en
propre. Alors s'etablit le _jus italicum_, qui etait le droit, non de la
personne italienne, puisque l'Italien etait devenu Romain, mais du sol
italique, qui fut susceptible de propriete, comme s'il etait _ager
romanus_. [32]
A partir de ce temps-la, l'Italie entiere forma un seul Etat. Il restait
encore a faire entrer dans l'unite romaine les provinces.
Il faut faire une distinction entre les provinces d'Occident et la Grece.
A l'Occident etaient la Gaule et l'Espagne qui, avant la conquete,
n'avaient pas connu le veritable regime municipal. Rome s'attacha a creer
ce regime chez ces peuples, soit qu'elle ne crut pas possible de les
gouverner autrement, soit que, pour les assimiler peu a peu aux
populations italiennes, il fallut les faire passer par la meme route que
ces populations avaient suivie. De la vient que les empereurs, qui
supprimaient toute vie politique a Rome, entretenaient avec soin les
formes de la liberte municipale dans les provinces. Il se forma ainsi des
cites en Gaule; chacune d'elles eut son Senat, son corps aristocratique,
ses magistratures electives; chacune eut meme son culte local, son
_Genius_, sa divinite poliade, a l'image de ce qu'il y avait dans
l'ancienne Grece et l'ancienne Italie. Or ce regime municipal qu'on
etablissait ainsi, n'empechait pas les hommes d'arriver a la cite romaine;
il les y preparait au contraire. Une hierarchie habilement combinee entre
ces villes marquait les degres par lesquels elles devaient s'approcher
insensiblement de Rome pour s'assimiler enfin a elle. On distinguait: 1
les allies, qui avaient un gouvernement et des lois propres, et nul lien
de droit avec les citoyens romains; 2 les colonies, qui jouissaient du
droit civil des Romains, sans en avoir les droits politiques; 3 les
villes de droit italique, c'est-a-dire celles a qui la faveur de Rome
avait accorde le droit de propriete complete sur leurs terres, comme si
ces terres eussent ete en Italie; 4 les villes de droit latin, c'est-a-
dire celles dont les habitants pouvaient, suivant l'usage autrefois etabli
dans le Latium, devenir citoyens romains, apres avoir exerce une
magistrature municipale. Ces distinctions etaient si profondes qu'entre
personnes de deux categories differentes il n'y avait ni mariage possible
ni aucune relation legale. Mais les empereurs eurent soin que les villes
pussent s'elever, a la longue et d'echelon en echelon, de la condition de
sujet ou d'allie au droit italique, du droit italique au droit latin.
Quand une ville en etait arrivee la, ses principales familles devenaient
romaines l'une apres l'autre.
La Grece entra aussi peu a peu dans l'Etat romain. Chaque ville conserva
d'abord les formes et les rouages du regime municipal. Au moment de la
conquete, la Grece s'etait montree desireuse de garder son autonomie; on
la lui laissa, et plus longtemps peut-etre qu'elle ne l'eut voulu. Au bout
de peu de generations, elle aspira a se faire romaine; la vanite,
l'ambition, l'interet y travaillerent.
Les Grecs n'avaient pas pour Rome cette haine que l'on porte ordinairement
a un maitre etranger; ils l'admiraient, ils avaient pour elle de la
veneration; d'eux-memes ils lui vouaient un culte et lui elevaient des
temples comme a un dieu. Chaque ville oubliait sa divinite poliade et
adorait a sa place la deesse Rome et le dieu Cesar; les plus belles fetes
etaient pour eux, et les premiers magistrats n'avaient pas de fonction
plus haute que celle de celebrer en grande pompe les jeux Augustaux. Les
hommes s'habituaient ainsi a lever les yeux au-dessus de leurs cites; ils
voyaient dans Rome la cite par excellence, la vraie patrie, le prytanee de
tous les peuples. La ville ou l'on etait ne paraissait petite; ses
interets n'occupaient plus la pensee; les honneurs qu'elle donnait ne
satisfaisaient plus l'ambition. On ne s'estimait rien, si l'on n'etait pas
citoyen romain. Il est vrai que, sous les empereurs, ce titre ne conferait
plus de droits politiques; mais il offrait de plus solides avantages,
puisque l'homme qui en etait revetu acquerait en meme temps le plein droit
de propriete, le droit d'heritage, le droit de mariage, l'autorite
paternelle et tout le droit prive de Rome. Les lois que chacun trouvait
dans sa ville, etaient des lois variables et sans fondement, qui n'avaient
qu'une valeur de tolerance; le Romain les meprisait et le Grec lui-meme
les estimait peu. Pour avoir des lois fixes, reconnues de tous et vraiment
saintes, il fallait avoir les lois romaines.
On ne voit pas que ni la Grece entiere ni meme une ville grecque ait
formellement demande ce droit de cite si desire; mais les hommes
travaillerent individuellement a l'acquerir, et Rome s'y preta d'assez
bonne grace. Les uns l'obtinrent de la faveur de l'empereur; d'autres
l'acheterent; on l'accorda a ceux qui donnaient trois enfants a la
societe, ou qui servaient dans certains corps de l'armee; quelquefois il
suffit pour l'obtenir d'avoir construit un navire de commerce d'un tonnage
determine, ou d'avoir porte du ble a Rome. Un moyen facile et prompt de
l'acquerir etait de se vendre comme esclave a un citoyen romain; car
l'affranchissement dans les formes legales conduisait au droit de cite.
[33]
L'homme qui possedait le titre de citoyen romain ne faisait plus partie
civilement ni politiquement de sa ville natale. Il pouvait continuer a
l'habiter, mais il y etait repute etranger; il n'etait plus soumis aux
lois de la ville, n'obeissait plus a ses magistrats, n'en supportait plus
les charges pecuniaires. [34] C'etait la consequence du vieux principe qui
ne permettait pas qu'un meme homme appartint a deux cites a la fois. [35]
Il arriva naturellement qu'apres quelques generations il y eut dans chaque
ville grecque un assez grand nombre d'hommes, et c'etaient ordinairement
les plus riches, qui ne reconnaissaient ni le gouvernement ni le droit de
cette ville. Le regime municipal perit ainsi lentement et comme de mort
naturelle. Il vint un jour ou la cite fut un cadre qui ne renferma plus
rien, ou les lois locales ne s'appliquerent presque plus a personne, ou
les juges municipaux n'eurent plus de justiciables.
Enfin, quand huit ou dix generations eurent soupire apres le droit de cite
romaine, et que tout ce qui avait quelque valeur l'eut obtenu, alors parut
un decret imperial qui l'accorda a tous les hommes libres sans
distinction.
Ce qui est etrange ici, c'est qu'on ne peut dire avec certitude ni la date
de ce decret ni le nom du prince qui l'a porte. On en fait honneur avec
quelque vraisemblance a Caracalla, c'est-a-dire a un prince qui n'eut
jamais de vues bien elevees; aussi ne le lui attribue-t-on que comme une
simple mesure fiscale. On ne rencontre guere dans l'histoire de decrets
plus importants que celui-la: il supprimait la distinction qui existait
depuis la conquete romaine entre le peuple dominateur et les peuples
sujets; il faisait meme disparaitre la distinction beaucoup plus vieille
que la religion et le droit avaient marquee entre les cites. Cependant les
historiens de ce temps-la n'en ont pas pris note, et nous ne le
connaissons que par deux textes vagues des jurisconsultes et une courte
indication de Dion Cassius. [36] Si ce decret n'a pas frappe les
contemporains et n'a pas ete remarque de ceux qui ecrivaient alors
l'histoire, c'est que le changement dont il etait l'expression legale
etait acheve depuis longtemps. L'inegalite entre les citoyens et les
sujets s'etait affaiblie a chaque generation et s'etait peu a peu effacee.
Le decret put passer inapercu, sous le voile d'une mesure fiscale; il
proclamait et faisait passer dans le domaine du droit ce qui etait deja un
fait accompli.
Le titre de citoyen commenca alors a tomber en desuetude, ou, s'il fut
encore employe, ce fut pour designer la condition d'homme libre opposee a
celle d'esclave. A partir de ce temps-la, tout ce qui faisait partie de
l'empire romain, depuis l'Espagne jusqu'a l'Euphrate, forma veritablement
un seul peuple et un seul Etat. La distinction des cites avait disparu;
celle des nations n'apparaissait encore que faiblement. Tous les habitants
de cet immense empire etaient egalement Romains. Le Gaulois abandonna son
nom de Gaulois et prit avec empressement celui de Romain; ainsi fit
l'Espagnol; ainsi fit l'habitant de la Thrace ou de la Syrie. Il n'y eut
plus qu'un seul nom, qu'une seule patrie, qu'un seul gouvernement, qu'un
seul droit.
On voit combien la cite romaine s'etait developpee d'age en age. A
l'origine elle n'avait contenu que des patriciens et des clients; ensuite
la classe plebeienne y avait penetre, puis les Latins, puis les Italiens;
enfin vinrent les provinciaux. La conquete n'avait pas suffi a operer ce
grand changement. Il avait fallu la lente transformation des idees, les
concessions prudentes mais non interrompues des empereurs, et
l'empressement des interets individuels. Alors toutes les cites
disparurent peu a peu; et la cite romaine, la derniere debout, se
transforma elle-meme si bien qu'elle devint la reunion d'une douzaine de
grands peuples sous un maitre unique. Ainsi tomba le regime municipal.
Il n'entre pas dans notre sujet de dire par quel systeme de gouvernement
ce regime fut remplace, ni de chercher si ce changement fut d'abord plus
avantageux que funeste aux populations. Nous devons nous arreter au moment
ou les vieilles formes sociales que l'antiquite avait etablies furent
effacees pour jamais.
NOTES
[1] L'origine troyenne de Rome etait une opinion recue avant meme que Rome
fut en rapports suivis avec l'Orient. Un vieux devin, dans une prediction
qui se rapportait a la seconde guerre punique, donnait au Romain
l'epithete de _trojugena_. Tite-Live, XXV, 12.
[2] Tite-Live, I, 5. Virgile, VIII. Ovide, _Fast._, I, 579. Plutarque,
_Quest. rom._, 56. Strabon, V, p. 230.
[3] Denys, I, 85. Varron, _L. L._, V, 42. Virgile, VIII, 358.
[4] Des trois noms des tribus primitives, les anciens ont toujours cru que
l'un etait un nom latin, l'autre un nom sabin, le troisieme un nom
etrusque.
[5] Denys, I, 85.
[6] Plutarque, _Quest. rom._, 76.
[7] Pausanias, V, 23, 24. Comparez Tite-Live, XXIX, 12; XXXVII, 37.
[8] Pausanias, VIII, 43. Strabon, V, p. 232.
[9] Servius, _ad Aen._, III, 12.
[10] Denys, II, 30.
[11] Tite-Live, IX, 43; XXIII, 4.
[12] Tite-Live, I, 45. Denys, IV, 48, 49.
[13] Tite-Live, V, 21, 22; VI, 29. Ovide, _Fast._, III, 837, 843.
Plutarque, _Parallele des hist. gr. et rom._, 75.
[14] Cincius, cite par Arnobe, _Adv. gentes_, III, 38.
[15] Thucydide, II, 2; III, 65, 70; V, 29, 76.
[16] Thucydide, III, 47. Xenophon, _Helleniques_, VI, 3.
[17] Denys, VI, 2.
[18] Tite-Live, IV, 9, 10.
[19] Tite-Live, VIII, 11.
[20] Tite-Live, IX, 24, 25; X, 1.
[21] Tite-Live, XXIII, 13, 14, 39; XXIV, 2, 3.
[22] Tite-Live, XXXIV, 31.
[23] Tite-Live, I, 38; VII, 31; IX, 20; XXVI, 16; XXVIII, 34. Ciceron, _De
lege agr._, I, 6; II, 32. Festus, v _Praefecturae_.
[24] Ciceron, _pro Balbo_, 16.
[25] Tite-Live, XLV, 18. Ciceron, _ad Att_., VI, 1; VI, 2. Appien,
_Guerres civiles_, I, 102. Tacite, XV, 45.
[26] Philostrate, _Vie des sophistes_, I, 23. Boeckh, _Corp. inscr._,
passim.
[27] Gaius, IV, 103, 105.
[28] Ciceron, _De orat._, I, 9.
[29] Gaius, II, 7. Ciceron, _pro Flacco_, 32.
[30] Gaius, I, 54; II, 5, 6, 7.
[31] Appien, _Guerres civiles_, II, 26.
[32] Aussi est-il appele des lors, en droit, _res mancipi_. Voy. Ulpien.
[33] Suetone, _Neron_. 24. Petrone, 57. Ulpien, III. Gaius, I, 16, 17.
[34] Il devenait un etranger a l'egard de sa famille meme, si elle n'avait
pas comme lui le droit de cite. Il n'heritait pas d'elle. Pline,
_Panegyrique_, 37.
[35] Ciceron, _pro Balbo_, 28; _pro Archia_, 5; _pro Coecina_, 36.
Cornelius Nepos, _Atticus_, 9. La Grece avait depuis longtemps abandonne
ce principe; mais Rome s'y tenait fidelement.
[36] " _Antoninus Pius jus romanae civitatis omnibus subjectis donavit_. "
Justinien, _Novelles_, 78, ch. 5. " _In orbe romano qui sunt, ex
constitutione imperatoris Antonini, cives romani effecti sunt_. " Ulpien,
au _Digeste_, liv. I, tit. 5, 17. On sait d'ailleurs par Spartien que
Caracalla se faisait appeler Antonin dans les actes officiels. Dion
Cassius dit que Caracalla donna a tous les habitants de l'empire le droit
de cite pour generaliser l'impot du dixieme sur les affranchissements et
sur les successions. -- La distinction entre peregrins, Latins et citoyens
n'a pas entierement disparu; on la trouve encore dans Ulpien et dans le
Code; il parut, en effet, naturel que les esclaves affranchis ne
devinssent pas aussitot citoyens romains, mais passassent par tous les
anciens echelons qui separaient la servitude du droit de cite. On voit
aussi a certains indices que la distinction entre les terres italiques et
les terres provinciales subsista encore assez longtemps (_Code_, VII, 25;
VII, 31; X, 39; _Digeste_, liv. L, tit. 1). Ainsi la ville de Tyr en
Phenicie, encore apres Caracalla, jouissait par privilege du droit
italique (_Digeste_, IV, 15); le maintien de cette distinction s'explique
par l'interet des empereurs, qui ne voulaient pas se priver des tributs
que le sol provincial payait au fisc.
CHAPITRE III.
LE CHRISTIANISME CHANGE LES CONDITIONS DU GOUVERNEMENT.
La victoire du christianisme marque la fin de la societe antique. Avec la
religion nouvelle s'acheve cette transformation sociale que nous avons vue
commencer six ou sept siecles avant elle.
Pour savoir combien les principes et les regles essentielles de la
politique furent alors changes, il suffit de se rappeler que l'ancienne
societe avait ete constituee par une vieille religion dont le principal
dogme etait que chaque dieu protegeait exclusivement une famille ou une
cite, et n'existait que pour elle. C'etait le temps des dieux domestiques
et des divinites poliades. Cette religion avait enfante le droit; les
relations entre les hommes, la propriete, l'heritage, la procedure, tout
s'etait trouve regle, non par les principes de l'equite naturelle, mais
par les dogmes de cette religion et en vue des besoins de son culte.
C'etait elle aussi qui avait etabli un gouvernement parmi les hommes:
celui du pere dans la famille, celui du roi ou du magistrat dans la cite.
Tout etait venu de la religion, c'est-a-dire de l'opinion que l'homme
s'etait faite de la divinite. Religion, droit, gouvernement s'etaient
confondus et n'avaient ete qu'une meme chose sous trois aspects divers.
Nous avons cherche a mettre en lumiere ce regime social des anciens, ou la
religion etait maitresse absolue dans la vie privee et dans la vie
publique; ou l'Etat etait une communaute religieuse, le roi un pontife, le
magistrat un pretre, la loi une formule sainte; ou le patriotisme etait de
la piete, l'exil une excommunication; ou la liberte individuelle etait
inconnue, ou l'homme etait asservi a l'Etat par son ame, par son corps,
par ses biens; ou la haine etait obligatoire contre l'etranger, ou la
notion du droit et du devoir, de la justice et de l'affection s'arretait
aux limites de la cite; ou l'association humaine etait necessairement
bornee dans une certaine circonference, autour d'un prytanee, et ou l'on
ne voyait pas la possibilite de fonder des societes plus grandes. Tels
furent les traits caracteristiques des cites grecques et italiennes
pendant la premiere periode de leur histoire.
Mais peu a peu, nous l'avons vu, la societe se modifia. Des changements
s'accomplirent dans le gouvernement et dans le droit, en meme temps que
dans les croyances. Deja, dans les cinq siecles qui precedent le
christianisme, l'alliance n'etait plus aussi intime entre la religion
d'une part, le droit et la politique de l'autre. Les efforts des classes
opprimees, le renversement de la caste sacerdotale, le travail des
philosophes, le progres de la pensee, avaient ebranle les vieux principes
de l'association humaine. On avait fait d'incessants efforts pour
s'affranchir de l'empire de cette vieille religion, a laquelle l'homme ne
pouvait plus croire; le droit et la politique, comme la morale, s'etaient
peu a peu degages de ses liens.
Seulement, cette espece de divorce venait de l'effacement de l'ancienne
religion; si le droit et la politique commencaient a etre quelque peu
independants, c'est que les hommes cessaient d'avoir des croyances; si la
societe n'etait plus gouvernee par la religion, cela tenait surtout a ce
que la religion n'avait plus de force. Or, il vint un jour ou le sentiment
religieux reprit vie et vigueur, et ou, sous la forme chretienne, la
croyance ressaisit l'empire de l'ame. N'allait-on pas voir alors
reparaitre l'antique confusion du gouvernement et du sacerdoce, de la foi
et de la loi?
Avec le christianisme, non-seulement le sentiment religieux fut ravive, il
prit encore une expression plus haute et moins materielle. Tandis
qu'autrefois on s'etait fait des dieux de l'ame humaine ou des grandes
forces physiques, on commenca a concevoir Dieu comme veritablement
etranger, par son essence, a la nature humaine d'une part, au monde de
l'autre. Le Divin fut decidement place en dehors de la nature visible et
au-dessus d'elle. Tandis qu'autrefois chaque homme s'etait fait son dieu,
et qu'il y en avait eu autant que de familles et de cites, Dieu apparut
alors comme un etre unique, immense, universel, seul animant les mondes,
et seul devant remplir le besoin d'adoration qui est en l'homme. Au lieu
qu'autrefois la religion, chez les peuples de la Grece et de l'Italie,
n'etait guere autre chose qu'un ensemble de pratiques, une serie de rites
que l'on repetait sans y voir aucun sens, une suite de formules que
souvent on ne comprenait plus, parce que la langue en avait vieilli, une
tradition qui se transmettait d'age en age et ne tenait son caractere
sacre que de son antiquite, au lieu de cela, la religion fut un ensemble
de dogmes et un grand objet propose a la foi. Elle ne fut plus exterieure;
elle siegea surtout dans la pensee de l'homme. Elle ne fut plus matiere;
elle devint esprit. Le christianisme changea la nature et la forme de
l'adoration: l'homme ne donna plus a Dieu l'aliment et le breuvage; la
priere ne fut plus une formule d'incantation; elle fut un acte de foi et
une humble demande. L'ame fut dans une autre relation avec la divinite: la
crainte des dieux fut remplacee par l'amour de Dieu.
Le christianisme apportait encore d'autres nouveautes. Il n'etait la
religion domestique d'aucune famille, la religion nationale d'aucune cite
ni d'aucune race. Il n'appartenait ni a une caste ni a une corporation.
Des son debut, il appelait a lui l'humanite entiere. Jesus-Christ disait a
ses disciples: " Allez et instruisez _tous les peuples_. "
Ce principe etait si extraordinaire et si inattendu que les premiers
disciples eurent un moment d'hesitation; on peut voir dans les Actes des
apotres que plusieurs se refuserent d'abord a propager la nouvelle
doctrine en dehors du peuple chez qui elle avait pris naissance. Ces
disciples pensaient, comme les anciens Juifs, que le Dieu des Juifs ne
voulait pas etre adore par des etrangers; comme les Romains et les Grecs
des temps anciens, ils croyaient que chaque race avait son dieu, que
propager le nom et le culte de ce dieu c'etait se dessaisir d'un bien
propre et d'un protecteur special, et qu'une telle propagande etait a la
fois contraire au devoir et a l'interet. Mais Pierre repliqua a ces
disciples: " Dieu ne fait pas de difference entre les gentils et nous. "
Saint Paul se plut a repeter ce grand principe en toute occasion et sous
toute espece de forme: " Dieu, dit-il, ouvre aux gentils les portes de la
foi. Dieu n'est-il Dieu que des Juifs? non, certes, il l'est aussi des
gentils... Les gentils sont appeles au meme heritage que les Juifs. "
Il y avait en tout cela quelque chose de tres-nouveau. Car partout, dans
le premier age de l'humanite, on avait concu la divinite comme s'attachant
specialement a une race. Les Juifs avaient cru au Dieu des Juifs, les
Atheniens a la Pallas athenienne, les Romains au Jupiter capitolin. Le
droit de pratiquer un culte avait ete un privilege. L'etranger avait ete
repousse des temples; le non-Juif n'avait pas pu entrer dans le temple des
Juifs; le Lacedemonien n'avait pas eu le droit d'invoquer Pallas
athenienne. Il est juste de dire que, dans les cinq siecles qui
precederent le christianisme, tout ce qui pensait s'insurgeait deja contre
ces regles etroites. La philosophie avait enseigne maintes fois, depuis
Anaxagore, que le Dieu de l'univers recevait indistinctement les hommages
de tous les hommes. La religion d'Eleusis avait admis des inities de
toutes les villes. Les cultes de Cybele, de Serapis et quelques autres
avaient accepte indifferemment des adorateurs de toutes nations. Les Juifs
avaient commence a admettre l'etranger dans leur religion, les Grecs et
les Romains l'avaient admis dans leurs cites. Le christianisme, venant
apres tous ces progres de la pensee et des institutions, presenta a
l'adoration de tous les hommes un Dieu unique, un Dieu universel, un Dieu
qui etait a tous, qui n'avait pas de peuple choisi, et qui ne distinguait
ni les races, ni les familles, ni les Etats.
Pour ce Dieu il n'y avait plus d'etrangers. L'etranger ne profanait plus
le temple, ne souillait plus le sacrifice par sa seule presence. Le temple
fut ouvert a quiconque crut en Dieu. Le sacerdoce cessa d'etre
hereditaire, parce que la religion n'etait plus un patrimoine. Le culte ne
fut plus tenu secret; les rites, les prieres, les dogmes ne furent plus
caches; au contraire, il y eut desormais un enseignement religieux, qui ne
se donna pas seulement, mais qui s'offrit, qui se porta au-devant des plus
eloignes, qui alla chercher les plus indifferents. L'esprit de propagande
remplaca la loi d'exclusion.
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