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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

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Les moeurs etaient encore plus aristocratiques que les institutions. Les
senateurs avaient des places reservees au theatre. Les riches seuls
servaient dans la cavalerie. Les grades de l'armee etaient en grande
partie reserves aux jeunes gens des grandes familles; Scipion n'avait pas
seize ans qu'il commandait deja un escadron.

La domination de la classe riche se soutint a Rome plus longtemps que dans
aucune autre ville. Cela tient a deux causes. L'une est que l'on fit de
grandes conquetes, et que les profits en furent pour la classe qui etait
deja riche; toutes les terres enlevees aux vaincus furent possedees par
elle; elle s'empara du commerce des pays conquis, et y joignit les enormes
benefices de la perception des impots et de l'administration des
provinces. Ces familles, s'enrichissant ainsi a chaque generation,
devinrent demesurement opulentes, et chacune d'elles fut une puissance
vis-a-vis du peuple. L'autre cause etait que le Romain, meme le plus
pauvre, avait un respect inne pour la richesse. Alors que la vraie
clientele avait depuis longtemps disparu, elle fut comme ressuscitee sous
la forme d'un hommage rendu aux grandes fortunes; et l'usage s'etablit que
les proletaires allassent chaque matin saluer les riches.

Ce n'est pas que la lutte des riches et des pauvres ne se soit vue a Rome
comme dans toutes les cites. Mais elle ne commenca qu'au temps des
Gracques, c'est-a-dire apres que la conquete etait presque achevee.
D'ailleurs, cette lutte n'eut jamais a Rome le caractere de violence
qu'elle avait partout ailleurs. Le bas peuple de Rome ne convoita pas tres
ardemment la richesse; il aida mollement les Gracques; il se refusa a
croire que ces reformateurs travaillassent pour lui, et il les abandonna
au moment decisif. Les lois agraires, si souvent presentees aux riches
comme une menace, laisserent toujours le peuple assez indifferent et ne
l'agiterent qu'a la surface. On voit bien qu'il ne souhaitait pas tres-
vivement de posseder des terres; d'ailleurs, si on lui offrait le partage
des terres publiques, c'est-a-dire du domaine de l'Etat, du moins il
n'avait pas la pensee de depouiller les riches de leurs proprietes. Moitie
par un respect invetere, et moitie par habitude de ne rien faire, il
aimait a vivre a cote et comme a l'ombre des riches.

Cette classe eut la sagesse d'admettre en elle les familles les plus
considerables des villes sujettes ou des allies. Tout ce qui etait riche
en Italie, arriva peu a peu a former la classe riche de Rome. Ce corps
grandit toujours en importance et fut maitre de l'Etat. Il exerca seul les
magistratures, parce qu'elles coutaient beaucoup a acheter; et il composa
seul le Senat, parce qu'il fallait un cens tres-eleve pour etre senateur.
Ainsi l'on vit se produire ce fait etrange, qu'en depit des lois qui
etaient democratiques, il se forma une noblesse, et que le peuple, qui
etait tout-puissant, souffrit qu'elle s'elevat au-dessus de lui et ne lui
fit jamais une veritable opposition.

Rome etait donc, au troisieme et au second siecle avant notre ere, la
ville la plus aristocratiquement gouvernee qu'il y eut en Italie et en
Grece. Remarquons enfin que, si dans les affaires interieures le Senat
etait oblige de menager la foule, pour ce qui concernait la politique
exterieure il etait maitre absolu. C'etait lui qui recevait les
ambassadeurs, qui concluait les alliances, qui distribuait les provinces
et les legions, qui ratifiait les actes des generaux, qui determinait les
conditions faites aux vaincus: toutes choses qui, partout ailleurs,
etaient dans les attributions de l'assemblee populaire. Les etrangers,
dans leurs relations avec Rome, n'avaient donc jamais affaire an peuple;
ils n'entendaient parler que du Senat, et on les entretenait dans cette
idee que le peuple n'avait aucun pouvoir. C'est la l'opinion qu'un Grec
exprimait a Flamininus: " Dans votre pays, disait-il, la richesse
gouverne, et tout le reste lui est soumis. " [22]

Il resulta de la que, dans toutes les cites, l'aristocratie tourna les
yeux vers Rome, compta sur elle, l'adopta pour protectrice, et s'enchaina
a sa fortune. Cela semblait d'autant plus permis que Rome n'etait pour
personne une ville etrangere: Sabins, Latins, Etrusques voyaient en elle
une ville sabine, une ville latine ou une ville etrusque, et les Grecs
reconnaissaient en elle des Grecs.

Des que Rome se montra a la Grece (199 avant Jesus-Christ), l'aristocratie
se livra a elle. Presque personne alors ne pensait qu'il y eut a choisir
entre l'independance et la sujetion; pour la plupart des hommes, la
question n'etait qu'entre l'aristocratie et le parti populaire. Dans
toutes les villes, celui-ci etait pour Philippe, pour Antiochus ou pour
Persee, celle-la pour Rome. On peut voir dans Polybe et dans Tite-Live que
si, en 198, Argos ouvre ses portes aux Macedoniens, c'est que le peuple y
domine; que, l'annee suivante, c'est le parti des riches qui livre Opunte
aux Romains; que, chez les Acarnaniens, l'aristocratie fait un traite
d'alliance avec Rome, mais que, l'annee d'apres, ce traite est rompu,
parce que, dans l'intervalle, le peuple a repris l'avantage; que Thebes
est dans l'alliance de Philippe tant que le parti populaire y est le plus
fort, et se rapproche de Rome aussitot que l'aristocratie y devient
maitresse; qu'a Athenes, a Demetriade, a Phocee, la populace est hostile
aux Romains; que Nabis, le tyran democrate, leur fait la guerre; que la
ligue acheenne, tant qu'elle est gouvernee par l'aristocratie, leur est
favorable; que les hommes comme Philopemen et Polybe souhaitent
l'independance nationale, mais aiment encore mieux la domination romaine
que la democratie; que dans la ligue acheenne elle-meme il vient un moment
ou le parti populaire surgit a son tour; qu'a partir de ce moment la ligue
est l'ennemie de Rome; que Diaeos et Critolaos sont a la fois les chefs de
la faction populaire et les generaux de la ligue contre les Romains; et
qu'ils combattent bravement a Scarphee et a Leucopetra, moins peut-etre
pour l'independance de la Grece que pour le triomphe de la democratie.

De tels faits disent assez comment Rome, sans faire de tres-grands
efforts, obtint l'empire. L'esprit municipal disparaissait peu a peu.
L'amour de l'independance devenait un sentiment tres-rare, et les coeurs
etaient tout entiers aux interets et aux passions des partis.
Insensiblement on oubliait la cite. Les barrieres qui avaient autrefois
separe les villes et en avaient fait autant de petits mondes distincts,
dont l'horizon bornait les voeux et les pensees de chacun, tombaient l'une
apres l'autre. On ne distinguait plus, pour toute l'Italie et pour toute
la Grece, que deux groupes d'hommes: d'une part, une classe
aristocratique; de l'autre, un parti populaire; l'une appelait la
domination de Rome, l'autre la repoussait. Ce fut l'aristocratie qui
l'emporta, et Rome acquit l'empire.


_4 Rome detruit partout le regime municipal._

Les institutions de la cite antique avaient ete affaiblies et comme
epuisees par une serie de revolutions. La domination romaine eut pour
premier resultat d'achever de les detruire, et d'effacer ce qui en
subsistait encore. C'est ce qu'on peut voir en observant dans quelle
condition les peuples tomberent a mesure qu'ils furent soumis par Rome.

Il faut d'abord ecarter de notre esprit toutes les habitudes de la
politique moderne, et ne pas nous representer les peuples entrant l'un
apres l'autre dans l'Etat romain, comme, de nos jours, des provinces
conquises sont annexees a un royaume qui, en accueillant ces nouveaux
membres, recule ses limites. L'Etat romain, _civitas romana_, ne
s'agrandissait pas par la conquete; il ne comprenait toujours que les
familles qui figuraient dans la ceremonie religieuse du cens. Le
territoire romain, _ager romanus_, ne s'etendait pas davantage; il restait
enferme dans les limites immuables que les rois lui avaient tracees et que
la ceremonie des Ambarvales sanctifiait chaque annee. Une seule chose
s'agrandissait a chaque conquete: c'etait la domination de Rome, _imperium
romanum_.

Tant que dura la republique, il ne vint a l'esprit de personne que les
Romains et les autres peuples pussent former une meme nation. Rome pouvait
bien accueillir chez elle individuellement quelques vaincus, leur faire
habiter ses murs, et les transformer a la longue en Romains; mais elle ne
pouvait pas assimiler toute une population etrangere a sa population, tout
un territoire a son territoire. Cela ne tenait pas a la politique
particuliere de Rome, mais a un principe qui etait constant dans
l'antiquite, principe dont Rome se serait plus volontiers ecartee
qu'aucune autre ville, mais dont elle ne pouvait pas s'affranchir
entierement. Lors donc qu'un peuple etait assujetti, il n'entrait pas dans
l'Etat romain, mais seulement dans la domination romaine. Il ne s'unissait
pas a Rome, comme aujourd'hui des provinces sont unies a une capitale;
entre les peuples et elle, Rome ne connaissait que deux sortes de lien, la
sujetion ou l'alliance.

Il semblerait d'apres cela que les institutions municipales dussent
subsister chez les vaincus, et que le monde dut etre un vaste ensemble de
cites distinctes entre elles, et ayant a leur tete une cite maitresse. Il
n'en etait rien. La conquete romaine avait pour effet d'operer dans
l'interieur de chaque ville une veritable transformation.

D'une part etaient les sujets, _dedititii_; c'etaient ceux qui, ayant
prononce la formule de _deditio_, avaient livre au peuple romain " leurs
personnes, leurs murailles, leurs terres, leurs eaux, leurs maisons, leurs
temples, leurs dieux ". Ils avaient donc renonce, non-seulement a leur
gouvernement municipal, mais encore a tout ce qui y tenait chez les
anciens, c'est-a-dire a leur religion et a leur droit prive. A partir de
ce moment, ces hommes ne formaient plus entre eux un corps politique; ils
n'avaient plus rien d'une societe reguliere. Leur ville pouvait rester
debout, mais leur cite avait peri. S'ils continuaient a vivre ensemble,
c'etait sans avoir ni institutions, ni lois, ni magistrats. L'autorite
arbitraire d'un praefectus envoye par Rome maintenait parmi eux l'ordre
materiel. [23]

D'autre part etaient les allies, _faederati_ ou _socii_. Ils etaient moins
mal traites. Le jour ou ils etaient entres dans la domination romaine, il
avait ete stipule qu'ils conserveraient leur regime municipal et
resteraient organises en cites. Ils continuaient donc a avoir, dans chaque
ville, une constitution propre, des magistratures, un senat, un prytanee,
des lois, des juges. La ville etait reputee independante et semblait
n'avoir d'autres relations avec Rome que celles d'une alliee avec son
alliee. Toutefois, dans les termes du traite qui avait ete redige au
moment de la conquete, Rome avait insere cette formule: _majestatem populi
romani comiter conservato_. [24] Ces mots etablissaient la dependance de
la cite alliee a l'egard de la cite maitresse, et comme ils etaient tres-
vagues, il en resultait que la mesure de cette dependance etait toujours
au gre du plus fort. Ces villes qu'on appelait libres, recevaient des
ordres de Rome, obeissaient aux proconsuls, et payaient des impots aux
publicains; leurs magistrats rendaient leurs comptes au gouverneur de la
province, qui recevait aussi les appels de leurs juges. [25] Or, telle
etait la nature du regime municipal chez les anciens qu'il lui fallait une
independance complete ou qu'il cessait d'etre. Entre le maintien des
institutions de la cite et la subordination a un pouvoir etranger, il y
avait une contradiction, qui n'apparait peut-etre pas clairement aux yeux
des modernes, mais qui devait frapper tous les hommes de cette epoque. La
liberte municipale et l'empire de Rome etaient inconciliables; la premiere
ne pouvait etre qu'une apparence, qu'un mensonge, qu'un amusement bon a
occuper les hommes. Chacune de ces villes envoyait, presque chaque annee,
une deputation a Rome, et ses affaires les plus intimes et les plus
minutieuses etaient reglees dans le Senat. Elles avaient encore leurs
magistrats municipaux, archontes et strateges, librement elus par elles;
mais l'archonte n'avait plus d'autre attribution que d'inscrire son nom
sur les registres publics pour marquer l'annee, et le stratege, autrefois
chef de l'armee et de l'Etat, n'avait plus que le soin de la voirie et
l'inspection des marches. [26]

Les institutions municipales perissaient donc aussi bien chez les peuples
qu'on appelait allies que chez ceux qu'on appelait sujets; il y avait
seulement cette difference que les premiers en gardaient encore les formes
exterieures. A vrai dire, la cite, telle que l'antiquite l'avait concue,
ne se voyait plus nulle part, si ce n'etait dans les murs de Rome.

D'ailleurs Rome, en detruisant partout le regime de la cite, ne mettait
rien a la place. Aux peuples a qui elle enlevait leurs institutions, elle
ne donnait pas les siennes en echange. Elle ne songeait meme pas a creer
des institutions nouvelles qui fussent a leur usage. Elle ne fit jamais
une constitution pour les peuples de son empire, et ne sut pas etablir des
regles fixes pour les gouverner. L'autorite meme qu'elle exercait sur eux
n'avait rien de regulier. Comme ils ne faisaient pas partie de son Etat,
de sa cite, elle n'avait sur eux aucune action legale. Ses sujets etaient
pour elle des etrangers; aussi avait-elle vis-a-vis d'eux ce pouvoir
irregulier et illimite que l'ancien droit municipal laissait au citoyen a
l'egard de l'etranger ou de l'ennemi. C'est sur ce principe que se regla
longtemps l'administration romaine, et voici comment elle procedait.

Rome envoyait un de ses citoyens dans un pays; elle faisait de ce pays la
_province_ de cet homme, c'est-a-dire sa charge, son soin propre, son
affaire personnelle; c'etait le sens du mot _provincia_. En meme temps,
elle conferait a ce citoyen l'_imperium_; cela signifiait qu'elle se
dessaisissait en sa faveur, pour un temps determine, de la souverainete
qu'elle possedait sur le pays. Des lors, ce citoyen representait en sa
personne tous les droits de la republique, et, a ce titre, il etait un
maitre absolu. Il fixait le chiffre de l'impot; il exercait le pouvoir
militaire; il rendait la justice. Ses rapports avec les sujets ou les
allies n'etaient regles par aucune constitution. Quand il siegeait sur son
tribunal, il jugeait suivant sa seule volonte; aucune loi ne pouvait
s'imposer a lui, ni la loi des provinciaux, puisqu'il etait Romain, ni la
loi romaine, puisqu'il jugeait des provinciaux. Pour qu'il y eut des lois
entre lui et ses administres, il fallait qu'il les eut faites lui-meme;
car lui seul pouvait se lier. Aussi l'_imperium_ dont il etait revetu,
comprenait-il la puissance legislative. De la vient que les gouverneurs
eurent le droit et contracterent l'habitude de publier, a leur entree dans
la province, un code de lois qu'ils appelaient leur Edit, et auquel ils
s'engageaient moralement a se conformer. Mais comme les gouverneurs
changeaient tous les ans, ces codes changerent aussi chaque annee, par la
raison que la loi n'avait sa source que dans la volonte de l'homme
momentanement revetu de l'imperium. Ce principe etait si rigoureusement
applique que, lorsqu'un jugement avait ete prononce par le gouverneur,
mais n'avait pas ete entierement execute au moment de son depart de la
province, l'arrivee du successeur annulait de plein droit ce jugement, et
la procedure etait a recommencer. [27]

Telle etait l'omnipotence du gouverneur. Il etait la loi vivante. Quant a
invoquer la justice romaine contre ses violences ou ses crimes, les
provinciaux ne le pouvaient que s'ils trouvaient un citoyen romain qui
voulut leur servir de patron. [28] Car d'eux-memes ils n'avaient pas le
droit d'alleguer la loi de la cite ni de s'adresser a ses tribunaux. Ils
etaient des etrangers; la langue juridique et officielle les appelait
_peregrini_; tout ce que la loi disait du _hostis_ continuait a
s'appliquer a eux.

La situation legale des habitants de l'empire apparait clairement dans les
ecrits des jurisconsultes romains. On y voit que les peuples sont
consideres comme n'ayant plus leurs lois propres et n'ayant pas encore les
lois romaines. Pour eux le droit n'existe donc en aucune facon. Aux yeux
du jurisconsulte romain, le provincial n'est ni mari, ni pere, c'est-a-
dire que la loi ne lui reconnait ni la puissance maritale ni l'autorite
paternelle. La propriete n'existe pas pour lui; il y a meme une double
impossibilite a ce qu'il soit proprietaire: impossibilite a cause de sa
condition personnelle, parce qu'il n'est pas citoyen romain; impossibilite
a cause de la condition de sa terre, parce qu'elle n'est pas terre
romaine, et que la loi n'admet le droit de propriete complete que dans les
limites de l'_ager romanus_. Aussi les jurisconsultes enseignent-ils que
le sol provincial n'est jamais propriete privee, et que les hommes ne
peuvent en avoir que la possession et l'usufruit. [29] Or ce qu'ils
disent, au second siecle de notre ere, du sol provincial, avait ete
egalement vrai du sol italien avant le jour ou l'Italie avait obtenu le
droit de cite romaine, comme nous le verrons tout a l'heure.

Il est donc avere que les peuples, a mesure qu'ils entraient dans l'empire
romain, perdaient leur religion municipale, leur gouvernement, leur droit
prive. On peut bien croire que Rome adoucissait dans la pratique ce que la
sujetion avait de destructif. Aussi voit-on bien que, si la loi romaine ne
reconnaissait pas au sujet l'autorite paternelle, encore laissait-on cette
autorite subsister dans les moeurs. Si on ne permettait pas a un tel homme
de se dire proprietaire du sol, encore lui en laissait-on la possession;
il cultivait sa terre, la vendait, la leguait. On ne disait jamais que
cette terre fut sienne, mais on disait qu'elle etait comme sienne, _pro
suo_. Elle n'etait pas sa propriete, _dominium_, mais elle etait dans ses
biens, _in bonis_. [30] Rome imaginait ainsi au profit du sujet une foule
de detours et d'artifices de langage. Assurement le genie romain, si ses
traditions municipales l'empechaient de faire des lois pour les vaincus,
ne pouvait pourtant pas souffrir que la societe tombat en dissolution. En
principe on les mettait en dehors du droit; en fait ils vivaient comme
s'ils en avaient un. Mais a cela pres, et sauf la tolerance du vainqueur,
on laissait toutes les institutions des vaincus s'effacer et toutes leurs
lois disparaitre. L'empire romain presenta, pendant plusieurs generations,
ce singulier spectacle: une seule cite restait debout et conservait des
institutions et un droit; tout le reste, c'est-a-dire plus de cent
millions d'ames, ou n'avait plus aucune espece de lois ou du moins n'en
avait pas qui fussent reconnues par la cite maitresse. Le monde alors
n'etait pas precisement un chaos; mais la force, l'arbitraire, la
convention, a defaut de lois et de principes, soutenaient seuls la
societe.

Tel fut l'effet de la conquete romaine sur les peuples qui en devinrent
successivement la proie. De la cite, tout tomba: la religion d'abord, puis
le gouvernement, et enfin le droit prive; toutes les institutions
municipales, deja ebranlees depuis longtemps, furent enfin deracinees et
aneanties. Mais aucune societe reguliere, aucun systeme de gouvernement ne
remplaca tout de suite ce qui disparaissait. Il y eut un temps d'arret
entre le moment ou les hommes virent le regime municipal se dissoudre, et
celui ou ils virent naitre un autre mode de societe. La nation ne succeda
pas d'abord a la cite, car l'empire romain ne ressemblait en aucune
maniere a une nation. C'etait une multitude confuse, ou il n'y avait
d'ordre vrai qu'en un point central, et ou tout le reste n'avait qu'un
ordre factice et transitoire, et ne l'avait meme qu'au prix de
l'obeissance. Les peuples soumis ne parvinrent a se constituer en un corps
organise qu'en conquerant, a leur tour, les droits et les institutions que
Rome voulait garder pour elle; il leur fallut pour cela entrer dans la
cite romaine, s'y faire une place, s'y presser, la transformer elle aussi,
afin de faire d'eux et de Rome un meme corps. Ce fut une oeuvre longue et
difficile.


_5 Les peuples soumis entrent successivement dans la cite romaine._

On vient de voir combien la condition de sujet de Rome etait deplorable,
et combien le sort du citoyen devait etre envie. La vanite n'avait pas
seule a souffrir; il y allait des interets les plus reels et les plus
chers. Qui n'etait pas citoyen romain n'etait repute ni mari ni pere; il
ne pouvait etre legalement ni proprietaire ni heritier. Telle etait la
valeur du titre de citoyen romain que sans lui on etait en dehors du
droit, et que par lui on entrait dans la societe reguliere. Il arriva donc
que ce titre devint l'objet des plus vifs desirs des hommes. Le Latin,
l'Italien, le Grec, plus tard l'Espagnol et le Gaulois aspirerent a etre
citoyens romains, seul moyen d'avoir des droits et de compter pour quelque
chose. Tous, l'un apres l'autre, a peu pres dans l'ordre ou ils etaient
entres dans l'empire de Rome, travaillerent a entrer dans la cite romaine,
et, apres de longs efforts, y reussirent.

Cette lente introduction des peuples dans l'Etat romain est le dernier
acte de la longue histoire de la transformation sociale des anciens. Pour
observer ce grand evenement dans toutes ses phases successives, il faut le
voir commencer au quatrieme siecle avant notre ere.

Le Latium avait ete soumis; des quarante petits peuples qui l'habitaient,
Rome en avait extermine la moitie, en avait depouille quelques-uns de
leurs terres, et avait laisse aux autres le titre d'allies. En 340, ceux-
ci s'apercurent que l'alliance etait toute a leur detriment, qu'il leur
fallait obeir en tout, et qu'ils etaient condamnes a prodiguer, chaque
annee, leur sang et leur argent pour le seul profit de Rome. Ils se
coaliserent; leur chef Annius formula ainsi leurs reclamations dans le
Senat de Rome: " Qu'on nous donne l'egalite; ayons memes lois; ne formons
avec vous qu'un seul Etat, _una civitas_; n'ayons qu'un seul nom, et qu'on
nous appelle tous egalement Romains. " Annius enoncait ainsi des l'annee
340 le voeu que tous les peuples de l'empire concurent l'un apres l'autre,
et qui ne devait etre completement realise qu'apres cinq siecles et demi.
Alors une telle pensee etait bien nouvelle, bien inattendue; les Romains
la declarerent monstrueuse et criminelle; elle etait, en effet, contraire
a la vieille religion et au vieux droit des cites. Le consul Manlius
repondit que, s'il arrivait qu'une telle proposition fut acceptee, lui,
consul, tuerait de sa main le premier Latin qui viendrait sieger dans le
Senat; puis, se tournant vers l'autel, il prit le dieu a temoin, disant:
" Tu as entendu, o Jupiter, les paroles impies qui sont sorties de la
bouche de cet homme! Pourras-tu tolerer, o dieu, qu'un etranger vienne
s'asseoir dans ton temple sacre, comme senateur, comme consul? " Manlius
exprimait ainsi le vieux sentiment de repulsion qui separait le citoyen de
l'etranger. Il etait l'organe de l'antique loi religieuse, qui prescrivait
que l'etranger fut deteste des hommes, parce qu'il etait maudit des dieux
de la cite. Il lui paraissait impossible qu'un Latin fut senateur, parce
que le lieu de reunion du Senat etait un temple et que les dieux romains
ne pouvaient pas souffrir dans leur sanctuaire la presence d'un etranger.

La guerre s'ensuivit; les Latins vaincus firent _dedition_, c'est-a-dire
livrerent aux Romains leurs villes, leurs cultes, leurs lois, leurs
terres. Leur position etait cruelle. Un consul dit dans le Senat que, si
l'on ne voulait pas que Rome fut entouree d'un vaste desert, il fallait
regler le sort des Latins avec quelque clemence. Tite-Live n'explique pas
clairement ce qui fut fait; s'il faut l'en croire, on donna aux Latins le
droit de cite romaine, mais sans y comprendre, dans l'ordre politique le
droit de suffrage, ni dans l'ordre civil le droit de mariage; on peut
noter en outre que ces nouveaux citoyens n'etaient pas comptes dans le
cens. On voit bien que le Senat trompait les Latins, en leur appliquant le
nom de citoyens romains; ce titre deguisait une veritable sujetion,
puisque les hommes qui le portaient avaient les obligations du citoyen
sans en avoir les droits. Cela est si vrai que plusieurs villes latines se
revolterent pour qu'on leur retirat ce pretendu droit de cite.

Une centaine d'annees se passent, et, sans que Tite-Live nous en
avertisse, on reconnait bien que Rome a change de politique. La condition
de Latins ayant droit de cite sans suffrage et sans _connubium_, n'existe
plus. Rome leur a repris ce titre de citoyen, ou plutot elle a fait
disparaitre ce mensonge, et elle s'est decidee a rendre aux differentes
villes leur gouvernement municipal, leurs lois, leurs magistratures.

Mais, par un trait de grande habilete, Rome ouvrait une porte qui, si
etroite qu'elle fut, permettait aux sujets d'entrer dans la cite romaine.
Elle accordait que tout Latin qui aurait exerce une magistrature dans sa
ville natale, fut citoyen romain a l'expiration de sa charge. [31] Cette
fois, le don du droit de cite etait complet et sans reserve: suffrages,
magistratures, cens, mariage, droit prive, tout s'y trouvait. Rome se
resignait a partager avec l'etranger sa religion, son gouvernement, ses
lois; seulement, ses faveurs etaient individuelles et s'adressaient, non a
des villes entieres, mais a quelques hommes dans chacune d'elles. Rome
n'admettait dans son sein que ce qu'il y avait de meilleur, de plus riche,
de plus considere dans le Latium.

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