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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

F >> Fustel de Coulanges >> La Cite Antique

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Ainsi se transformerent peu a peu les croyances; la religion municipale,
fondement de la cite, s'eteignit; le regime municipal, tel que les anciens
l'avaient concu, dut tomber avec elle. On se detachait insensiblement de
ces regles rigoureuses et de ces formes etroites du gouvernement. Des
idees plus hautes sollicitaient les hommes a former des societes plus
grandes. On etait entraine vers l'unite; ce fut l'aspiration generale des
deux siecles qui precederent notre ere. Il est vrai que les fruits que
portent ces revolutions de l'intelligence, sont tres-lents a murir. Mais
nous allons voir, en etudiant la conquete romaine, que les evenements
marchaient dans le meme sens que les idees, qu'ils tendaient comme elles a
la ruine du vieux regime municipal, et qu'ils preparaient de nouveaux
modes de gouvernement.


NOTES

[1] Aristote, _Politique_, II, 5, 12; IV, 5; IV, 7, 2; VII, 4 (VI, 4).

[2] Pseudo-Plutarque, _Fortune d'Alexandre_, 1.

[3] L'idee de la cite universelle est exprimee par Seneque, _ad Mareiam_,
4; _De tranquillitate_, 14; par Plutarque, _De exsilio_; par Marc-Aurele:
" Comme Antonin, j'ai Rome pour patrie; comme homme, le monde. "




CHAPITRE II.

LA CONQUETE ROMAINE.


Il parait, au premier abord, bien surprenant que parmi les mille cites de
la Grece et de l'Italie il s'en soit trouve une qui ait ete capable
d'assujettir toutes les autres. Ce grand evenement est pourtant explicable
par les causes ordinaires qui determinent la marche des affaires humaines.
La sagesse de Rome a consiste, comme toute sagesse, a profiter des
circonstances favorables qu'elle rencontrait.

On peut distinguer dans l'oeuvre de la conquete romaine deux periodes.
L'une concorde avec le temps ou le vieil esprit municipal avait encore
beaucoup de force; c'est alors que Rome eut a surmonter le plus
d'obstacles. La seconde appartient au temps ou l'esprit municipal etait
fort affaibli; la conquete devint alors facile et s'accomplit rapidement.

_1 Quelques mots sur les origines et la population de Rome_.

Les origines de Rome et la composition de son peuple sont dignes de
remarque. Elles expliquent le caractere particulier de sa politique et le
role exceptionnel qui lui fut devolu, des le commencement, au milieu des
autres cites.

La race romaine etait etrangement melee. Le fond principal etait latin et
originaire d'Albe; mais ces Albains eux-memes, suivant des traditions
qu'aucune critique ne nous autorise a rejeter, se composaient de deux
populations associees et non confondues: l'une etait la race aborigene,
veritables Latins; l'autre etait d'origine etrangere, et on la disait
venue de Troie, avec Enee, le pretre-fondateur; elle etait peu nombreuse,
suivant toute apparence, mais elle etait considerable par le culte et les
institutions qu'elle avait apportes avec elle. [1]

Ces Albains, melange de deux races, fonderent Rome en un endroit ou
s'elevait deja une autre ville, Pallantium, fondee par des Grecs. Or, la
population de Pallantium subsista dans la ville nouvelle, et les rites du
culte grec s'y conserverent. [2] Il y avait aussi, a l'endroit ou fut plus
tard le Capitole, une ville qu'on disait avoir ete fondee par Hercule, et
dont les familles se perpetuerent distinctes du reste de la population
romaine, pendant toute la duree de la republique. [3]

Ainsi, a Rome toutes les races s'associent et se melent: il y a des
Latins, des Troyens, des Grecs; il y aura bientot des Sabins et des
Etrusques. Voyez les diverses collines: le Palatin est la ville latine,
apres avoir ete la ville d'Evandre; le Capitolin, apres avoir ete la
demeure des compagnons d'Hercule, devient la demeure des Sabins de Tatius.
Le Quirinal recoit son nom des Quirites sabins ou du dieu sabin Quirinus.
Le Coelius parait avoir ete habite des l'origine par des Etrusques. [4]
Rome ne semblait pas une seule ville; elle semblait une confederation de
plusieurs villes, dont chacune se rattachait par son origine a une autre
confederation. Elle etait le centre ou Latins, Etrusques, Sabelliens et
Grecs se rencontraient.

Son premier roi fut un Latin; le second un Sabin; le cinquieme etait, dit-
on, fils d'un Grec; le sixieme fut un Etrusque.

Sa langue etait un compose des elements les plus divers; le latin y
dominait; mais les racines sabelliennes y etaient nombreuses, et on y
trouvait plus de radicaux grecs que dans aucun autre des dialectes de
l'Italie centrale. Quant a son nom meme, on ne savait pas a quelle langue
il appartenait. Suivant les uns, Rome etait un mot troyen; suivant
d'autres, un mot grec; il y a des raisons de le croire latin, mais
quelques anciens le croyaient etrusque.

Les noms des familles romaines attestent aussi une grande diversite
d'origine. Au temps d'Auguste, il y avait encore une cinquantaine de
familles qui, en remontant la serie de leurs ancetres, arrivaient a des
compagnons d'Enee. [5] D'autres se disaient issues des Arcadiens
d'Evandre, et depuis un temps immemorial, les hommes de ces familles
portaient sur leur chaussure, comme signe distinctif, un petit croissant
d'argent. [6] Les familles Potitia et Pinaria descendaient de ceux qu'on
appelait les compagnons d'Hercule, et leur descendance etait prouvee par
le culte hereditaire de ce dieu. Les Tullius, les Quinctius, les Servilius
etaient venus d'Albe apres la conquete de cette ville. Beaucoup de
familles joignaient a leur nom un surnom qui rappelait leur origine
etrangere; il y avait ainsi les Sulpicius Camerinus, les Cominius
Auruncus, les Sicinius Sabinus, les Claudius Regillensis, les Aquillius
Tuscus. La famille Nautia etait troyenne; les Aurelius etaient Sabins; les
Caecilius venaient de Preneste; les Octaviens etaient originaires de
Velitres.

L'effet de ce melange des populations les plus diverses etait que Rome
avait des liens d'origine avec tous les peuples qu'elle connaissait. Elle
pouvait se dire latine avec les Latins, sabine avec les Sabins, etrusque
avec les Etrusques, et grecque avec les Grecs.

Son culte national etait aussi un assemblage de plusieurs cultes,
infiniment divers, dont chacun la rattachait a l'un de ces peuples. Elle
avait les cultes grecs d'Evandre et d'Hercule, elle se vantait de posseder
le palladium troyen. Ses penates etaient dans la ville latine de Lavinium:
elle adopta des l'origine le culte sabin du dieu Consus. Un autre dieu
sabin, Quirinus, s'implanta si fortement chez elle qu'elle l'associa a
Romulus, son fondateur. Elle avait aussi les dieux des Etrusques, et leurs
fetes, et leur augurat, et jusqu'a leurs insignes sacerdotaux.

Dans un temps ou nul n'avait le droit d'assister aux fetes religieuses
d'une nation, s'il n'appartenait a cette nation par la naissance, le
Romain avait cet avantage incomparable de pouvoir prendre part aux feries
latines, aux fetes sabines, aux fetes etrusques et aux jeux olympiques.
[7] Or, la religion etait un lien puissant. Quand deux villes avaient un
culte commun, elles se disaient parentes; elles devaient se regarder comme
alliees, et s'entr'aider; on ne connaissait pas, dans cette antiquite,
d'autre union que celle que la religion etablissait. Aussi Rome
conservait-elle avec grand soin tout ce qui pouvait servir de temoignage
de cette precieuse parente avec les autres nations. Aux Latins, elle
presentait ses traditions sur Romulus; aux Sabins, sa legende de Tarpeia
et de Tatius; elle alleguait aux Grecs les vieux hymnes qu'elle possedait
en l'honneur de la mere d'Evandre, hymnes qu'elle ne comprenait plus, mais
qu'elle persistait a chanter. Elle gardait aussi avec la plus grande
attention le souvenir d'Enee; car, si par Evandre elle pouvait se dire
parente des Peloponesiens, [8] par Enee elle l'etait de plus de trente
villes [9] repandues en Italie, en Sicile, en Grece, en Thrace et en Asie
Mineure, toutes ayant eu Enee pour fondateur ou etant colonies de villes
fondees par lui, toutes ayant, par consequent, un culte commun avec Rome.
On peut voir dans les guerres qu'elle fit en Sicile contre Carthage, et en
Grece contre Philippe, quel parti elle tira de cette antique parente.

La population romaine etait donc un melange de plusieurs races, son culte
un assemblage de plusieurs cultes, son foyer national une association de
plusieurs foyers. Elle etait presque la seule cite que sa religion
municipale n'isolat pas de toutes les autres. Elle touchait a toute
l'Italie, a toute la Grece. Il n'y avait presque aucun peuple qu'elle ne
put admettre a son foyer.


_2 Premiers agrandissements de Rome (753-350 avant Jesus-Christ)._

Pendant les siecles ou la religion municipale etait partout en vigueur,
Rome regla sa politique sur elle.

On dit que le premier acte de la nouvelle cite fut d'enlever quelques
femmes sabines: legende qui parait bien invraisemblable, si l'on songe a
la saintete du mariage chez les anciens. Mais nous avons vu plus haut que
la religion municipale interdisait le mariage entre personnes de cites
differentes, a moins que ces deux cites n'eussent un lien d'origine ou un
culte commun. Ces premiers Romains avaient le droit de mariage avec Albe,
d'ou ils etaient originaires, mais ils ne l'avaient pas avec leurs autres
voisins, les Sabins. Ce que Romulus voulut conquerir tout d'abord, ce
n'etaient pas quelques femmes, c'etait le droit de mariage, c'est-a-dire
le droit de contracter des relations regulieres avec la population sabine.
Pour cela, il lui fallait etablir entre elle et lui un lien religieux; il
adopta donc le culte du dieu sabin Consus et en celebra la fete. [10] La
tradition ajoute que pendant cette fete il enleva les femmes; s'il avait
fait ainsi, les mariages n'auraient pas pu etre celebres suivant les
rites, puisque le premier acte et le plus necessaire du mariage etait la
_traditio in manum_, c'est-a-dire le don de la fille par le pere; Romulus
aurait manque son but. Mais la presence des Sabins et de leurs familles a
la ceremonie religieuse et leur participation au sacrifice etablissaient
entre les deux peuples un lien tel que le _connubium_ ne pouvait plus etre
refuse. Il n'etait pas besoin d'enlevement; la fete avait pour consequence
naturelle le droit de mariage. Aussi l'historien Denys, qui consultait les
textes et les hymnes anciens, assure-t-il que les Sabines furent mariees
suivant les rites les plus solennels, ce que confirment Plutarque et
Ciceron. Il est digne de remarquer que le premier effort des Romains ait
eu pour resultat de faire tomber les barrieres que la religion municipale
mettait entre eux et un peuple voisin. Il ne nous est pas parvenu de
legende analogue relativement a l'Etrurie; mais il parait bien certain que
Rome avait avec ce pays les memes relations qu'avec le Latium et la
Sabine. Elle avait donc l'adresse de s'unir par le culte et par le sang a
tout ce qui etait autour d'elle. Elle tenait a avoir le _connubium_ avec
toutes les cites, et ce qui prouve qu'elle connaissait bien l'importance
de ce lien, c'est qu'elle ne voulait pas que les autres cites, ses
sujettes, l'eussent entre elles. [11]

Rome entra ensuite dans la longue serie de ses guerres. La premiere fut
contre les Sabins de Tatius; elle se termina par une alliance religieuse
et politique entre les deux petits peuples. Elle fit ensuite la guerre a
Albe; les historiens disent que Rome osa attaquer cette ville, quoiqu'elle
en fut une colonie. C'est precisement parce qu'elle en etait une colonie,
qu'elle jugea necessaire de la detruire. Toute metropole, en effet,
exercait sur ses colonies une suprematie religieuse; or, la religion avait
alors tant d'empire que, tant qu'Albe restait debout, Rome ne pouvait etre
qu'une cite dependante, et que ses destinees etaient a jamais arretees.

Albe detruite, Rome ne se contenta pas de n'etre plus une colonie; elle
pretendit s'elever au rang de metropole, en heritant des droits et de la
suprematie religieuse qu'Albe avait exerces jusque-la sur ses trente
colonies du Latium. Rome soutint de longues guerres pour obtenir la
presidence du sacrifice des feries latines. C'etait le moyen d'acquerir le
seul genre de superiorite et de domination que l'on concut en ce temps-la.

Elle eleva chez elle un temple a Diana; elle obligea les Latins a venir y
faire des sacrifices; elle y attira meme les Sabins. [12] Par la elle
habitua les deux peuples a partager avec elle, sous sa presidence, les
fetes, les prieres, les chairs sacrees des victimes. Elle les reunit sous
sa suprematie religieuse.

Rome est la seule cite qui ait su par la guerre augmenter sa population.
Elle eut une politique inconnue a tout le reste du monde greco-italien;
elle s'adjoignit tout ce qu'elle vainquit. Elle amena chez elle les
habitants des villes prises, et des vaincus fit peu a peu des Romains. En
meme temps elle envoyait des colons dans les pays conquis, et de cette
maniere elle semait Rome partout; car ses colons, tout en formant des
cites distinctes au point de vue politique, conservaient avec la metropole
la communaute religieuse; or, c'etait assez pour qu'ils fussent contraints
de subordonner leur politique a la sienne, de lui obeir, et de l'aider
dans toutes ses guerres.

Un des traits remarquables de la politique de Rome, c'est qu'elle attirait
a elle tous les cultes des cites voisines. Elle s'attachait autant a
conquerir les dieux que les villes. Elle s'empara d'une Junon de Veii,
d'un Jupiter de Preneste, d'une Minerve de Falisques, d'une Junon de
Lanuvium, d'une Venus des Samnites et de beaucoup d'autres que nous ne
connaissons pas. [13] " Car c'etait l'usage a Rome, dit un ancien, [14] de
faire entrer chez elle les religions des villes vaincues; tantot elle les
repartissait parmi ses _gentes_, et tantot elle leur donnait place dans sa
religion nationale. "

Montesquieu loue les Romains, comme d'un raffinement d'habile politique,
de n'avoir pas impose leurs dieux aux peuples vaincus. Mais cela eut ete
absolument contraire a leurs idees et a celles de tous les anciens. Rome
conquerait les dieux des vaincus, et ne leur donnait pas les siens. Elle
gardait pour soi ses protecteurs, et travaillait meme a en augmenter le
nombre. Elle tenait a posseder plus de cultes et plus de dieux tutelaires
qu'aucune autre cite.

Comme d'ailleurs ces cultes et ces dieux etaient, pour la plupart, pris
aux vaincus, Rome etait par eux en communion religieuse avec tous les
peuples. Les liens d'origine, la conquete du _connubium_, celle de la
presidence des feries latines, celle des dieux vaincus, le droit qu'elle
pretendait avoir de sacrifier a Olympie et a Delphes, etaient autant de
moyens par lesquels Rome preparait sa domination. Comme toutes les villes,
elle avait sa religion municipale, source de son patriotisme; mais elle
etait la seule ville qui fit servir cette religion a son agrandissement.
Tandis que, par la religion, les autres villes etaient isolees, Rome avait
l'adresse ou la bonne fortune de l'employer a tout attirer a elle et a
tout dominer.


_3 Comment Rome a acquis l'empire (350-140 avant Jesus-Christ)._

Pendant que Rome s'agrandissait ainsi lentement, par les moyens que la
religion et les idees d'alors mettaient a sa disposition, une serie de
changements sociaux et politiques se deroulait dans toutes les cites et
dans Rome meme, transformant a la fois le gouvernement des hommes et leur
maniere de penser. Nous avons retrace plus haut cette revolution; ce qu'il
importe de remarquer ici, c'est qu'elle coincide avec le grand
developpement de la puissance romaine. Ces deux faits qui se sont produits
en meme temps, n'ont pas ete sans avoir quelque action l'un sur l'autre.
Les conquetes de Rome n'auraient pas ete si faciles, si le vieil esprit
municipal ne s'etait pas alors eteint partout; et l'on peut croire aussi
que le regime municipal ne serait pas tombe si tot, si la conquete romaine
ne lui avait pas porte le dernier coup.

Au milieu des changements qui s'etaient produits, dans les institutions,
dans les moeurs, dans les croyances, dans le droit, le patriotisme lui-
meme avait change de nature, et c'est une des choses qui contribuerent le
plus aux grands progres de Rome. Nous avons dit plus haut quel etait ce
sentiment dans le premier age des cites. Il faisait partie de la religion;
on aimait la patrie parce qu'on en aimait les dieux protecteurs, parce que
chez elle on trouvait un prytanee, un feu divin, des fetes, des prieres,
des hymnes, et parce que hors d'elle on n'avait plus de dieux ni de culte.
Ce patriotisme etait de la foi et de la piete. Mais quand la domination
eut ete retiree a la caste sacerdotale, cette sorte de patriotisme
disparut avec toutes les vieilles croyances. L'amour de la cite ne perit
pas encore, mais il prit une forme nouvelle.

On n'aima plus la patrie pour sa religion et ses dieux; on l'aima
seulement pour ses lois, pour ses institutions, pour les droits et la
securite qu'elle accordait a ses membres. Voyez dans l'oraison funebre que
Thucydide met dans la bouche de Pericles, quelles sont les raisons qui
font aimer Athenes: c'est que cette ville " veut que tous soient egaux
devant la loi "; c'est " qu'elle donne aux hommes la liberte et ouvre a
tous la voie, des honneurs; c'est qu'elle maintient l'ordre public, assure
aux magistrats l'autorite, protege les faibles, donne a tous des
spectacles et des fetes qui sont l'education de l'ame ". Et l'orateur
termine en disant: " Voila pourquoi nos guerriers sont morts heroiquement
plutot que de se laisser ravir cette patrie; voila pourquoi ceux qui
survivent sont tout prets a souffrir et a se devouer pour elle. " L'homme
a donc encore des devoirs envers la cite; mais ces devoirs ne decoulent
plus du meme principe qu'autrefois. Il donne encore son sang et sa vie,
mais ce n'est plus pour defendre sa divinite nationale et le foyer de ses
peres; c'est pour defendre les institutions dont il jouit et les avantages
que la cite lui procure.

Or, ce patriotisme nouveau n'eut pas exactement les memes effets que celui
des vieux ages. Comme le coeur ne s'attachait plus au prytanee, aux dieux
protecteurs, au sol sacre, mais seulement aux institutions et aux lois, et
que d'ailleurs celles-ci, dans l'etat d'instabilite ou toutes les cites se
trouverent alors, changeaient frequemment, le patriotisme devint un
sentiment variable et inconsistant qui dependit des circonstances et qui
fut sujet aux memes fluctuations que le gouvernement lui-meme. On n'aima
sa patrie qu'autant qu'on aimait le regime politique qui y prevalait
momentanement; celui qui en trouvait les lois mauvaises n'avait plus rien
qui l'attachat a elle.

Le patriotisme municipal s'affaiblit ainsi et perit dans les ames.
L'opinion de chaque homme lui fut plus sacree que sa patrie, et le
triomphe de sa faction lui devint beaucoup plus cher que la grandeur ou la
gloire de sa cite. Chacun en vint a preferer a sa ville natale, s'il n'y
trouvait pas les institutions qu'il aimait, telle autre ville ou il voyait
ces institutions en vigueur. On commenca alors a emigrer plus volontiers;
on redouta moins l'exil. Qu'importait-il d'etre exclu du prytanee et
d'etre prive de l'eau lustrale? On ne pensait plus guere aux dieux
protecteurs, et l'on s'accoutumait facilement a se passer de la patrie.

De la a s'armer contre elle, il n'y avait pas tres-loin. On s'allia a une
ville ennemie pour faire triompher son parti dans la sienne. De deux
Argiens, l'un souhaitait un gouvernement aristocratique, il aimait donc
mieux Sparte qu'Argos; l'autre preferait la democratie, et il aimait
Athenes. Ni l'un ni l'autre ne tenait tres-fort a l'independance de sa
cite, et ne repugnait beaucoup a se dire le sujet d'une autre ville,
pourvu que cette ville soutint sa faction dans Argos. On voit clairement
dans Thucydide et dans Xenophon que c'est cette disposition des esprits
qui engendra et fit durer la guerre du Peloponese. A Platee, les riches
etaient du parti de Thebes et de Lacedemone, les democrates etaient du
parti d'Athenes. A Corcyre, la faction populaire etait pour Athenes,
l'aristocratie pour Sparte. [15] Athenes avait des allies dans toutes les
villes du Peloponese, et Sparte en avait dans toutes les villes ioniennes.
Thucydide et Xenophon s'accordent a dire qu'il n'y avait pas une seule
cite ou le peuple ne fut favorable aux Atheniens et l'aristocratie aux
Spartiates. [16] Cette guerre represente un effort general que font les
Grecs pour etablir partout une meme constitution, avec l'hegemonie d'une
ville; mais les uns veulent l'aristocratie sous la protection de Sparte,
les autres la democratie avec l'appui d'Athenes. Il en fut de meme au
temps de Philippe: le parti aristocratique, dans toutes les villes, appela
de ses voeux la domination de la Macedoine. Au temps de Philopemen, les
roles etaient intervertis, mais les sentiments restaient les memes: le
parti populaire acceptait l'empire de la Macedoine, et tout ce qui etait
pour l'aristocratie s'attachait a la ligue acheenne. Ainsi les voeux et
les affections des hommes n'avaient plus pour objet la cite. Il y avait
peu de Grecs qui ne fussent prets a sacrifier l'independance municipale,
pour avoir la constitution qu'ils preferaient.

Quant aux hommes honnetes et scrupuleux, les dissensions perpetuelles dont
ils etaient temoins, leur donnaient le degout du regime municipal. Ils ne
pouvaient pas aimer une forme de societe ou il fallait se combattre tous
les jours, ou le pauvre et le riche etaient toujours en guerre, ou ils
voyaient alterner sans fin les violences populaires et les vengeances
aristocratiques. Ils voulaient echapper a un regime qui, apres avoir
produit une veritable grandeur, n'enfantait plus que des souffrances et
des haines. On commencait a sentir la necessite de sortir du systeme
municipal et d'arriver a une autre forme de gouvernement que la cite.
Beaucoup d'hommes songeaient au moins a etablir au-dessus des cites une
sorte de pouvoir souverain qui veillat au maintien de l'ordre et qui
forcat ces petites societes turbulentes a vivre en paix. C'est ainsi que
Phocion, un bon citoyen, conseillait a ses compatriotes d'accepter
l'autorite de Philippe, et leur promettait a ce prix la concorde et la
securite.

En Italie, les choses ne se passaient pas autrement qu'en Grece. Les
villes du Latium, de la Sabine, de l'Etrurie etaient troublees par les
memes revolutions et les memes luttes, et l'amour de la cite
disparaissait. Comme en Grece, chacun s'attachait volontiers a une ville
etrangere, pour faire prevaloir ses opinions ou ses interets dans la
sienne.

Ces dispositions des esprits firent la fortune de Rome. Elle appuya
partout l'aristocratie, et partout aussi l'aristocratie fut son alliee.
Citons quelques exemples. La _gens_ Claudia quitta la Sabine parce que les
institutions romaines lui plaisaient mieux que celles de son pays. A la
meme epoque, beaucoup de familles latines emigrerent a Rome, parce
qu'elles n'aimaient pas le regime democratique du Latium et que Rome
venait de retablir le regne du patriciat. [17] A Ardee, l'aristocratie et
la plebe etant en lutte, la plebe appela les Volsques a son aide, et
l'aristocratie livra la ville aux Romains. [18] L'Etrurie etait pleine de
dissensions; Veii avait renverse son gouvernement aristocratique; les
Romains l'attaquerent, et les autres villes etrusques, ou dominait encore
l'aristocratie sacerdotale, refuserent de secourir les Veiens. La legende
ajoute que dans cette guerre les Romains enleverent un aruspice veien et
se firent livrer des oracles qui leur assuraient la victoire; cette
legende ne signifie-t-elle pas que les pretres etrusques ouvrirent la
ville aux Romains?

Plus tard, lorsque Capoue se revolta contre Rome, on remarqua que les
chevaliers, c'est-a-dire le corps aristocratique, ne prirent pas part a
cette insurrection. [19] En 313, les villes d'Ausona, de Sora, de
Minturne, de Vescia furent livrees aux Romains par le parti
aristocratique. [20] Lorsqu'on vit les Etrusques se coaliser contre Rome,
c'est que le gouvernement populaire s'etait etabli chez eux; une seule
ville, celle d'Arretium, refusa d'entrer dans cette coalition; c'est que
l'aristocratie prevalait encore dans Arretium. Quand Annibal etait en
Italie, toutes les villes etaient agitees; mais il ne s'agissait pas de
l'independance; dans chaque ville l'aristocratie etait pour Rome, et la
plebe pour les Carthaginois. [21]

La maniere dont Rome etait gouvernee peut rendre compte de cette
preference constante que l'aristocratie avait pour elle. La serie des
revolutions s'y deroulait comme dans toutes les villes, mais plus
lentement. En 509, quand les cites latines avaient deja des tyrans, une
reaction patricienne avait reussi dans Rome. La democratie s'eleva
ensuite, mais a la longue, avec beaucoup de mesure et de temperament. Le
gouvernement romain fut donc plus longtemps aristocratique qu'aucun autre,
et put etre longtemps l'espoir du parti aristocratique.

Il est vrai que la democratie finit par l'emporter dans Rome, mais, alors
meme, les procedes et ce qu'on pourrait appeler les artifices du
gouvernement resterent aristocratiques. Dans les comices par centuries les
voix etaient reparties d'apres la richesse. Il n'en etait pas tout a fait
autrement des comices par tribus; en droit, nulle distinction de richesse
n'y etait admise; en fait, la classe pauvre, etant enfermee dans les
quatre tribus urbaines, n'avait que quatre suffrages a opposer aux trente
et un de la classe des proprietaires. D'ailleurs, rien n'etait plus calme,
a l'ordinaire, que ces reunions; nul n'y parlait que le president ou celui
a qui il donnait la parole; on n'y ecoutait guere d'orateurs; on y
discutait peu; tout se reduisait, le plus souvent, a voter par oui ou par
non, et a compter les votes; cette derniere operation, etant fort
compliquee, demandait beaucoup de temps et beaucoup de calme. Il faut
ajouter a cela que le Senat n'etait pas renouvele tous les ans, comme dans
les cites democratiques de la Grece; il etait a vie, et se recrutait a peu
pres lui-meme; il etait veritablement un corps oligarchique.

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