La Cite Antique
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Le petit nombre des Spartiates de naissance (ils n'etaient plus, en y
comprenant toutes les classes diverses, que sept cents), et l'affaissement
des caracteres, suite d'une longue oppression, furent cause que le signal
des changements ne vint pas des classes inferieures. Il vint d'un roi.
Agis essaya d'accomplir cette inevitable revolution par des moyens legaux:
ce qui augmenta pour lui les difficultes de l'entreprise. Il presenta au
Senat, c'est-a-dire aux riches eux-memes, deux projets de loi pour
l'abolition des dettes et le partage des terres. Il n'y a pas lieu d'etre
trop surpris que le Senat n'ait pas rejete ces propositions; Agis avait
peut-etre pris ses mesures pour qu'elles fussent acceptees. Mais, les lois
une fois votees, restait a les mettre a execution; or ces reformes sont
toujours tellement difficiles a accomplir que les plus hardis y echouent.
Agis, arrete court par la resistance des ephores, fut contraint de sortir
de la legalite: il deposa ces magistrats et en nomma d'autres de sa propre
autorite; puis il arma ses partisans et etablit, durant une annee, un
regime de terreur. Pendant ce temps-la il put appliquer la loi sur les
dettes et faire bruler tous les titres de creance sur la place publique.
Mais il n'eut pas le temps de partager les terres. On ne sait si Agis
hesita sur ce point et s'il fut effraye de son oeuvre, ou si l'oligarchie
repandit contre lui d'habiles accusations; toujours est-il que le peuple
se detacha de lui et le laissa tomber. Les ephores l'egorgerent, et le
gouvernement aristocratique fut retabli.
Cleomene reprit les projets d'Agis, mais avec plus d'adresse et moins de
scrupules. Il commenca par massacrer les ephores, supprima hardiment cette
magistrature, qui etait odieuse aux rois et au parti populaire, et
proscrivit les riches. Apres ce coup d'Etat, il opera la revolution,
decreta le partage des terres, et donna le droit de cite a quatre mille
Laconiens. Il est digne de remarque que ni Agis ni Cleomene n'avouaient
qu'ils faisaient une revolution, et que tous les deux, s'autorisant du nom
du vieux legislateur Lycurgue, pretendaient ramener Sparte aux antiques
coutumes. Assurement la constitution de Cleomene en etait fort eloignee.
Le roi etait veritablement un maitre absolu; aucune autorite ne lui
faisait contre-poids; il regnait a la facon des tyrans qu'il y avait alors
dans la plupart des villes grecques, et le peuple de Sparte, satisfait
d'avoir obtenu des terres, paraissait se soucier fort peu des libertes
politiques. Cette situation ne dura pas longtemps. Cleomene voulut etendre
le regime democratique a tout le Peloponese, ou Aratus, precisement a
cette epoque, travaillait a etablir un regime de liberte et de sage
aristocratie. Dans toutes les villes, le parti populaire s'agita au nom de
Cleomene, esperant obtenir, comme a Sparte, une abolition des dettes et un
partage des terres. C'est cette insurrection imprevue des basses classes
qui obligea Aratus a changer tous ses plans; il crut pouvoir compter sur
la Macedoine, dont le roi Antigone Doson avait alors pour politique de
combattre partout les tyrans et le parti populaire, et il l'introduisit
dans le Peloponese. Antigone et les Acheens vainquirent Cleomene a
Sellasie. La democratie spartiate fut encore une fois abattue, et les
Macedoniens retablirent l'ancien gouvernement (222 ans avant Jesus-
Christ).
Mais l'oligarchie ne pouvait plus se soutenir. Il y eut de longs troubles;
une annee, trois ephores qui etaient favorables au parti populaire,
massacrerent leurs deux collegues: l'annee suivante, les cinq ephores
appartenaient au parti oligarchique; le peuple prit les armes et les
egorgea tous. L'oligarchie ne voulait pas de rois; le peuple voulut en
avoir; on en nomma un, et on le choisit en dehors de la famille royale, ce
qui ne s'etait jamais vu a Sparte. Ce roi nomme Lycurgue fut deux fois
renverse du trone, une premiere fois par le peuple, parce qu'il refusait
de partager les terres, une seconde fois par l'aristocratie, parce qu'on
le soupconnait de vouloir les partager. On ne sait pas comment il finit;
mais apres lui on voit a Sparte un tyran, Machanidas; preuve certaine que
le parti populaire avait pris le dessus.
Philopemen qui, a la tete de la ligue acheenne, faisait partout la guerre
aux tyrans democrates, vainquit et tua Machanidas. La democratie Spartiate
adopta aussitot un autre tyran, Nabis. Celui-ci donna le droit de cite a
tous les hommes libres, elevant les Laconiens eux-memes au rang des
Spartiates; il alla jusqu'a affranchir les Hilotes. Suivant la coutume des
tyrans des villes grecques, il se fit le chef des pauvres contre les
riches; " il proscrivit ou fit perir ceux que leur richesse elevait au-
dessus des autres ".
Cette nouvelle Sparte democratique ne manqua pas de grandeur; Nabis mit
dans la Laconie un ordre qu'on n'y avait pas vu depuis longtemps; il
assujettit a Sparte la Messenie, une partie de l'Arcadie, l'Elide. Il
s'empara d'Argos. Il forma une marine, ce qui etait bien eloigne des
anciennes traditions de l'aristocratie spartiate; avec sa flotte il domina
sur toutes les iles qui entourent le Peloponese, et etendit son influence
jusque sur la Crete. Partout il soulevait la democratie; maitre d'Argos,
son premier soin fut de confisquer les biens des riches, d'abolir les
dettes, et de partager les terres. On peut voir dans Polybe combien la
ligue acheenne avait de haine pour ce tyran democrate. Elle determina
Flamininus a lui faire la guerre au nom de Rome. Dix mille Laconiens, sans
compter les mercenaires, prirent les armes pour defendre Nabis. Apres un
echec, il voulait faire la paix; le peuple s'y refusa; tant la cause du
tyran etait celle de la democratie! Flamininus vainqueur lui enleva une
partie de ses forces, mais le laissa regner en Laconie, soit que
l'impossibilite de retablir l'ancien gouvernement fut trop evidente, soit
qu'il fut conforme a l'interet de Rome que quelques tyrans fissent contre-
poids a la ligue acheenne. Nabis fut assassine plus tard par un Eolien;
mais sa mort ne retablit pas l'oligarchie; les changements qu'il avait
accomplis dans l'etat social, furent maintenus apres lui, et Rome elle-
meme se refusa a remettre Sparte dans son ancienne situation.
NOTES
[1] Thucydide, I, 18.
[2] Thucydide, V, 68.
[3] Voy. plus haut, p. 284.
[4] Aristote, _Politique_, II, 6, 10 et 11.
[5] Myron de Priene, dans Athenee, VI.
[6] Theopompe, dans Athenee, VI.
[7] Athenee, VI, 102. Plutarque, _Cleomene_, 8. Elien, XII, 43.
[8] Aristote, _Politique_, VIII, 6 (V, 6). Xenophon, _Helleniques_, V, 3,
9.
[9] Xenophon, _Helleniques_, III, 3, 6.
[10] Xenophon, _Helleniques_, III, 3, 5.
[11] Xenophon, _Gouv. de Laced._, 10.
[12] Demosthenes, _in Leptin._, 107.
[13] [Grec: Ha philochraematia Spartan eloi]: c'etait deja un proverbe en
Grece au temps d'Aristote. Zenobius. II, 24. Aristote, _Politique_, VIII,
6, 7 (V, 6).
[14] Demosthenes, _in Leptin._, 107. Xenophon, _Gouv. de Laced._, 10.
[15] Aristote, _Politique_, VIII, 1 (V, 1). Thucydide I, 13, 2.
[16] Aristote, _Politique_, II, 6, 14.
[17] Xenophon, _Helleniques_, III, 3.
[18] Plutarque, _Agis_, 5.
LIVRE V.
LE REGIME MUNICIPAL DISPARAIT.
CHAPITRE PREMIER
NOUVELLES CROYANCES; LA PHILOSOPHIE CHANGE LES REGLES DE LA POLITIQUE.
On a vu dans ce qui precede comment le regime municipal s'etait constitue
chez les anciens. Une religion tres-antique avait fonde d'abord la
famille, puis la cite; elle avait etabli d'abord le droit domestique et le
gouvernement de la _gens_, ensuite les lois civiles et le gouvernement
municipal. L'Etat etait etroitement lie a la religion; il venait d'elle et
se confondait avec elle. C'est pour cela que, dans la cite primitive,
toutes les institutions politiques avaient ete des institutions
religieuses, les fetes des ceremonies du culte, les lois des formules
sacrees, les rois et les magistrats des pretres. C'est pour cela encore
que la liberte individuelle avait ete inconnue, et que l'homme n'avait pas
pu soustraire sa conscience elle-meme a l'omnipotence de la cite. C'est
pour cela enfin que l'Etat etait reste borne aux limites d'une ville, et
n'avait jamais pu franchir l'enceinte que ses dieux nationaux lui avaient
tracee a l'origine. Chaque cite avait non-seulement son independance
politique, mais aussi son culte et son code. La religion, le droit, le
gouvernement, tout etait municipal. La cite etait la seule force vive;
rien au-dessus, rien au-dessous; ni unite nationale ni liberte
individuelle.
Il nous reste a dire comment ce regime a disparu, c'est-a-dire comment, le
principe de l'association humaine etant change, le gouvernement, la
religion, le droit ont depouille ce caractere municipal qu'ils avaient eu
dans l'antiquite.
La ruine du regime politique que la Grece et l'Italie avaient cree, peut
se rapporter a deux causes principales. L'une appartient a l'ordre des
faits moraux et intellectuels, l'autre a l'ordre des faits materiels; la
premiere est la transformation des croyances, la seconde est la conquete
romaine. Ces deux grands faits sont du meme temps; ils se sont developpes
et accomplis ensemble pendant la serie de six siecles qui precede notre
ere.
La religion primitive, dont les symboles etaient la pierre immobile du
foyer et le tombeau des ancetres, religion qui avait constitue la famille
antique et organise ensuite la cite, s'altera avec le temps et vieillit.
L'esprit humain grandit en force et se fit de nouvelles croyances. On
commenca a avoir l'idee de la nature immaterielle; la notion de l'ame
humaine se precisa, et presque en meme temps celle d'une intelligence
divine surgit dans les esprits.
Que dut-on penser alors des divinites du premier age, de ces morts qui
vivaient dans le tombeau, de ces dieux Lares qui avaient ete des hommes,
de ces ancetres sacres qu'il fallait continuer a nourrir d'aliments? Une
telle foi devint impossible. De pareilles croyances n'etaient plus au
niveau de l'esprit humain. Il est bien vrai que ces prejuges, si grossiers
qu'ils fussent, ne furent pas aisement arraches de l'esprit du vulgaire:
ils y regnerent longtemps encore; mais des le cinquieme siecle avant notre
ere, les hommes qui reflechissaient s'etaient affranchis de ces erreurs.
Ils comprenaient autrement la mort. Les uns croyaient a l'aneantissement,
les autres a une seconde existence toute spirituelle dans un monde des
ames; dans tous les cas ils n'admettaient plus que le mort vecut dans la
tombe, se nourrissant d'offrandes. On commencait aussi a se faire une idee
trop haute du divin pour qu'on put persister a croire que les morts
fussent des dieux. On se figurait, au contraire, l'ame humaine allant
chercher dans les champs Elysees sa recompense ou allant payer la peine de
ses fautes; et par un notable progres, on ne divinisait plus parmi les
hommes que ceux que la reconnaissance ou la flatterie faisait mettre au-
dessus de l'humanite.
L'idee de la divinite se transformait peu a peu, par l'effet naturel de la
puissance plus grande de l'esprit. Cette idee, que l'homme avait d'abord
appliquee a la force invisible qu'il sentait en lui-meme, il la transporta
aux puissances incomparablement plus grandes qu'il voyait dans la nature,
en attendant qu'il s'elevat jusqu'a la conception d'un etre qui fut en
dehors et au-dessus de la nature. Alors les dieux Lares et les Heros
perdirent l'adoration de tout ce qui pensait.
Quant au foyer, qui ne parait avoir eu de sens qu'autant qu'il se
rattachait au culte des morts, il perdit aussi son prestige. On continua a
avoir dans la maison un foyer domestique, a le saluer, a l'adorer, a lui
offrir la libation; mais ce n'etait plus qu'un culte d'habitude, qu'aucune
foi ne vivifiait plus.
Le foyer des villes ou prytanee fut entraine insensiblement dans le
discredit ou tombait le foyer domestique. On ne savait plus ce qu'il
signifiait; on avait oublie que le feu toujours vivant du prytanee
representait la vie invisible des ancetres, des fondateurs, des Heros
nationaux. On continuait a entretenir ce feu, a faire les repas publics, a
chanter les vieux hymnes: vaines ceremonies, dont on n'osait pas se
debarrasser, mais dont nul ne comprenait plus le sens.
Meme les divinites de la nature, qu'on avait associees aux foyers,
changerent de caractere. Apres avoir commence par etre des divinites
domestiques, apres etre devenues des divinites de cite, elles se
transformerent encore. Les hommes finirent par s'apercevoir que les etres
differents qu'ils appelaient du nom de Jupiter, pouvaient bien n'etre
qu'un seul et meme etre; et ainsi des autres dieux. L'esprit fut
embarrasse de la multitude des divinites, et il sentit le besoin d'en
reduire le nombre. On comprit que les dieux n'appartenaient plus chacun a
une famille ou a une ville, mais qu'ils appartenaient tous au genre humain
et veillaient sur l'univers. Les poetes allaient de ville en ville et
enseignaient aux hommes, au lieu des vieux hymnes de la cite, des chants
nouveaux ou il n'etait parle ni des dieux Lares ni des divinites poliades,
et ou se disaient les legendes des grands dieux de la terre et du ciel; et
le peuple grec oubliait ses vieux hymnes domestiques ou nationaux pour
cette poesie nouvelle, qui n'etait pas fille de la religion, mais de l'art
et de l'imagination libre. En meme temps, quelques grands sanctuaires,
comme ceux de Delphes et de Delos, attiraient les hommes et leur faisaient
oublier les cultes locaux. Les Mysteres et la doctrine qu'ils contenaient,
les habituaient a dedaigner la religion vide et insignifiante de la cite.
Ainsi une revolution intellectuelle s'opera lentement et obscurement. Les
pretres memes ne lui opposaient pas de resistance; car des que les
sacrifices continuaient a etre accomplis aux jours marques, il leur
semblait que l'ancienne religion etait sauve; les idees pouvaient changer
et la foi perir, pourvu que les rites ne recussent aucune atteinte. Il
arriva donc que, sans que les pratiques fussent modifiees, les croyances
se transformerent, et que la religion domestique et municipale perdit tout
empire sur les ames.
Puis la philosophie parut, et elle renversa toutes les regles de la
vieille politique. Il etait impossible de toucher aux opinions des hommes
sans toucher aussi aux principes fondamentaux de leur gouvernement.
Pythagore, ayant la conception vague de l'Etre supreme, dedaigna les
cultes locaux, et c'en fut assez pour qu'il rejetat les vieux modes de
gouvernement et essayat de fonder une societe nouvelle.
Anaxagore comprit le Dieu-Intelligence qui regne sur tous les hommes et
sur tous les etres. En s'ecartant des croyances anciennes, il s'eloigna
aussi de l'ancienne politique. Comme il ne croyait pas aux dieux du
prytanee, il ne remplissait pas non plus tous ses devoirs de citoyen; il
fuyait les assemblees et ne voulait pas etre magistrat. Sa doctrine
portait atteinte a la cite; les Atheniens le frapperent d'une sentence de
mort.
Les Sophiates vinrent ensuite et ils exercerent plus d'action que ces deux
grands esprits. C'etaient des hommes ardents a combattre les vieilles
erreurs. Dans la lutte qu'ils engagerent contre tout ce qui tenait au
passe, ils ne menagerent pas plus les institutions de la cite que les
prejuges de la religion. Ils examinerent et discuterent hardiment les lois
qui regissaient encore l'Etat et la famille. Ils allaient de ville en
ville, prechant des principes nouveaux, enseignant non pas precisement
l'indifference au juste et a l'injuste, mais une nouvelle justice, moins
etroite et moins exclusive que l'ancienne, plus humaine, plus rationnelle,
et degagee des formules des ages anterieurs. Ce fut une entreprise hardie,
qui souleva une tempete de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir
ni religion, ni morale, ni patriotisme. La verite est que sur toutes ces
choses ils n'avaient pas une doctrine bien arretee, et qu'ils croyaient
avoir assez fait quand ils avaient combattu des prejuges. Ils remuaient,
comme dit Platon, ce qui jusqu'alors avait ete immobile. Ils placaient la
regle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience
humaine, et non pas dans les coutumes des ancetres, dans l'immuable
tradition. Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un Etat, il ne
suffisait plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrees, mais qu'il
fallait persuader les hommes et agir sur des volontes libres. A la
connaissance des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et
de parler, la dialectique et la rhetorique. Leurs adversaires avaient pour
eux la tradition; eux, ils eurent l'eloquence et l'esprit.
Une fois que la reflexion eut ete ainsi eveillee, l'homme ne voulut plus
croire sans se rendre compte de ses croyances, ni se laisser gouverner
sans discuter ses institutions. Il douta de la justice de ses vieilles
lois sociales, et d'autres principes lui apparurent. Platon met dans la
bouche d'un sophiste ces belles paroles: " Vous tous qui etes ici, je vous
regarde comme parents entre vous. La nature, a defaut de la loi, vous a
faits concitoyens. Mais la loi, ce tyran de l'homme, fait violence a la
nature en bien des occasions. " Opposer ainsi la nature a la loi et a la
coutume, c'etait s'attaquer au fondement meme de la politique ancienne. En
vain les Atheniens chasserent Protagonas et brulerent ses ecrits; le coup
etait porte le resultat de l'enseignement des Sophistes avait ete immense.
L'autorite des institutions disparaissait avec l'autorite des dieux
nationaux, et l'habitude du libre examen s'etablissait dans les maisons et
sur la place publique.
Socrate, tout an reprouvant l'abus que les Sophistes faisaient du droit de
douter, etait pourtant de leur ecole. Comme eux, il repoussait l'empire de
la tradition, et croyait que les regles de la conduite etaient gravees
dans la conscience humaine. Il ne differait d'eux qu'en ce qu'il etudiait
cette conscience religieusement et avec le ferme desir d'y trouver
l'obligation d'etre juste et de faire le bien. Il mettait la verite au-
dessus de la coutume, la justice au dessus de la loi. Il degageait la
morale de la religion; avant lui, on ne concevait le devoir que comme un
arret des anciens dieux; il montra que le principe du devoir est dans
l'ame de l'homme. En tout cela, qu'il le voulut ou non, il faisait la
guerre aux cultes de la cite. En vain prenait-il soin d'assister a toutes
les fetes et de prendre part aux sacrifices; ses croyances et ses paroles
dementaient sa conduite. Il fondait une religion nouvelle, qui etait le
contraire de la religion de la cite. On l'accusa avec verite " de ne pas
adorer les dieux que l'Etat adorait ". On le fit perir pour avoir attaque
les coutumes et les croyances des ancetres, ou, comme on disait, pour
avoir corrompu la generation presente. L'impopularite de Socrate et les
violentes coleres de ses concitoyens s'expliquent, si l'on songe aux
habitudes religieuses de cette societe athenienne, ou il y avait tant de
pretres, et ou ils etaient si puissants. Mais la revolution que les
Sophistes avaient commencee, et que Socrate avait reprise avec plus de
mesure, ne fut pas arretee par la mort d'un vieillard. La societe grecque
s'affranchit de jour en jour davantage de l'empire des vieilles croyances
et des vieilles institutions.
Apres lui, les philosophes discuterent en toute liberte les principes et
les regles de l'association humaine. Platon, Criton, Antisthenes,
Speusippe, Aristote, Theophraste et beaucoup d'autres, ecrivirent des
traites sur la politique. On chercha, on examina; les grands problemes de
l'organisation de l'Etat, de l'autorite et de l'obeissance, des
obligations et des droits, se poserent a tous les esprits.
Sans doute la pensee ne peut pas se degager aisement des liens que lui a
faits l'habitude. Platon subit encore, en certains points, l'empire des
vieilles idees. L'Etat qu'il imagine, c'est encore la cite antique; il est
etroit; il ne doit contenir que 5,000 membres. Le gouvernement y est
encore regle par les anciens principes; la liberte y est inconnue; le but
que le legislateur se propose est moins le perfectionnement de l'homme que
la surete et la grandeur de l'association. La famille meme est presque
etouffee, pour qu'elle ne fasse pas concurrence a la cite; l'Etat seul est
proprietaire; seul il est libre; seul il a une volonte; seul il a une
religion et des croyances, et quiconque ne pense pas comme lui doit perir.
Pourtant au milieu de tout cela, les idees nouvelles se font jour. Platon
proclame, comme Socrate et comme les Sophistes, que la regle de la morale
et de la politique est en nous-memes, que la tradition n'est rien, que
c'est la raison qu'il faut consulter, et que les lois ne sont justes
qu'autant qu'elles sont conformes a la nature humaine.
Ces idees sont encore plus precises chez Aristote. " La loi, dit-il, c'est
la raison. " Il enseigne qu'il faut chercher, non pas ce qui est conforme
a la coutume des peres, mais ce qui est bon en soi. Il ajoute qu'a mesure
que le temps marche, il faut modifier les institutions. Il met de cote le
respect des ancetres: " Nos premiers peres, dit-il, qu'ils soient nes du
sein de la terre ou qu'ils aient survecu a quelque deluge, ressemblaient,
suivant toute apparence, a ce qu'il y a aujourd'hui de plus vulgaire et de
plus ignorant parmi les hommes. Il y aurait une evidente absurdite a s'en
tenir a l'opinion de ces gens-la. " Aristote, comme tous les philosophes,
meconnaissait absolument l'origine religieuse de la societe humaine; il ne
parle pas des prytanees; il ignore que ces cultes locaux aient ete le
fondement de l'Etat. " L'Etat, dit-il, n'est pas autre chose qu'une
association d'etres egaux recherchant en commun une existence heureuse et
facile. " Ainsi la philosophie rejette les vieux principes des societes,
et cherche un fondement nouveau sur lequel elle puisse appuyer les lois
sociales et l'idee de patrie. [1]
L'ecole cynique va plus loin. Elle nie la patrie elle-meme. Diogene se
vantait de n'avoir droit de cite nulle part, et Crates disait que sa
patrie a lui c'etait le mepris de l'opinion des autres. Les cyniques
ajoutaient cette verite alors bien nouvelle, que l'homme est citoyen de
l'univers et que la patrie n'est pas l'etroite enceinte d'une ville. Ils
consideraient le patriotisme municipal comme un prejuge, et supprimaient
du nombre des sentiments l'amour de la cite.
Par degout ou par dedain, les philosophes s'eloignaient de plus en plus
des affaires publiques. Socrate avait encore rempli les devoirs du
citoyen; Platon avait essaye de travailler pour l'Etat en le reformant.
Aristote, deja plus indifferent, se borna au role d'observateur et fit de
l'Etat un objet d'etudes scientifiques. Les epicuriens laisserent de cote
les affaires publiques. " N'y mettez pas la main, disait Epicure, a moins
que quelque puissance superieure ne vous y contraigne. " Les cyniques ne
voulaient meme pas etre citoyens.
Les stoiciens revinrent a la politique. Zenon, Cleanthe, Chrysippe
ecrivirent de nombreux traites sur le gouvernement des Etats. Mais leurs
principes etaient fort eloignes de la vieille politique municipale. Voici
en quels termes un ancien nous renseigne sur les doctrines que contenaient
leurs ecrits. " Zenon, dans son traite sur le gouvernement, s'est propose
de nous montrer que nous ne sommes pas les habitants de tel deme ou de
telle ville, separes les uns des autres par un droit particulier et des
lois exclusives, mais que nous devons voir dans tous les hommes des
concitoyens, comme si nous appartenions tous au meme deme et a la meme
cite. " [2] On voit par la quel chemin les idees avaient parcouru de
Socrate a Zenon. Socrate se croyait encore tenu d'adorer, autant qu'il
pouvait, les dieux de l'Etat. Platon ne concevait pas encore d'autre
gouvernement que celui d'une cite. Zenon passe par-dessus ces etroites
limites de l'association humaine. Il dedaigne les divisions que la
religion des vieux ages a etablies. Comme il concoit le Dieu de l'univers,
il a aussi l'idee d'un Etat ou entrerait le genre humain tout entier. [3]
Mais voici un principe encore plus nouveau. Le stoicisme, en elargissant
l'association humaine, emancipe l'individu. Comme il repousse la religion
de la cite, il repousse aussi la servitude du citoyen. Il ne veut plus que
la personne humaine soit sacrifiee a l'Etat. Il distingue et separe
nettement ce qui doit rester libre dans l'homme, et il affranchit au moins
la conscience. Il dit a l'homme qu'il doit se renfermer en lui-meme,
trouver en lui le devoir, la vertu, la recompense. Il ne lui defend pas de
s'occuper des affaires publiques; il l'y invite meme, mais en
l'avertissant que son principal travail doit avoir pour objet son
amelioration individuelle, et que, quel que soit le gouvernement, sa
conscience doit rester independante. Grand principe, que la cite antique
avait toujours meconnu, mais qui devait un jour devenir l'une des regles
les plus saintes de la politique.
On commence alors a comprendre qu'il y a d'autres devoirs que les devoirs
envers l'Etat, d'autres vertus que les vertus civiques. L'ame s'attache a
d'autres objets qu'a la patrie. La cite ancienne avait ete si puissante et
si tyrannique, que l'homme en avait fait le but de tout son travail et de
toutes ses vertus; elle avait ete la regle du beau et du bien, et il n'y
avait eu d'heroisme que pour elle. Mais voici que Zenon enseigne a l'homme
qu'il a une dignite, non de citoyen, mais d'homme; qu'outre ses devoirs
envers la loi, il en a envers lui-meme, et que le supreme merite n'est pas
de vivre ou de mourir pour l'Etat, mais d'etre vertueux et de plaire a la
divinite. Vertus un peu egoistes et qui laisserent tomber l'independance
nationale et la liberte, mais par lesquelles l'individu grandit. Les
vertus publiques allerent deperissant, mais les vertus personnelles se
degagerent et apparurent dans le monde. Elles eurent d'abord a lutter,
soit contre la corruption generale, soit contre le despotisme. Mais elles
s'enracinerent peu a peu dans l'humanite; a la longue elles devinrent une
puissance avec laquelle tout gouvernement dut compter, et il fallut bien
que les regles de la politique fussent modifiees pour qu'une place libre
leur fut faite.
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