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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

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Le pauvre avait l'egalite des droits. Mais assurement ses souffrances
journalieres lui faisaient penser que l'egalite des fortunes eut ete bien
preferable. Or il ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que l'egalite
qu'il avait, pouvait lui servir a acquerir celle qu'il n'avait pas, et
que, maitre des suffrages, il pouvait devenir maitre de la richesse.

Il commenca par vouloir vivre de son droit de suffrage. Il se fit payer
pour assister a l'assemblee, ou pour juger dans les tribunaux. Si la cite
n'etait pas assez riche pour subvenir a de telles depenses, le pauvre
avait d'autres ressources. Il vendait son vote, et comme les occasions de
voter etaient frequentes, il pouvait vivre. A Rome, ce trafic se faisait
regulierement et au grand jour; a Athenes, on se cachait mieux. A Rome, ou
le pauvre n'entrait pas dans les tribunaux, il se vendait comme temoin; a
Athenes, comme juge. Tout cela ne tirait pas le pauvre de sa misere et le
jetait dans la degradation.

Ces expedients ne suffisant pas, le pauvre usa de moyens plus energiques.
Il organisa une guerre en regle contre la richesse. Cette guerre fut
d'abord deguisee sous des formes legales; on chargea les riches de toutes
les depenses publiques, on les accabla d'impots, on leur fit construire
des triremes, on voulut qu'ils donnassent des fetes au peuple. Puis on
multiplia les amendes dans les jugements; on prononca la confiscation des
biens pour les fautes les plus legeres. Peut-on dire combien d'hommes
furent condamnes a l'exil par la seule raison qu'ils etaient riches? La
fortune de l'exile allait au tresor public, d'ou elle s'ecoulait ensuite,
sous forme de triobole, pour etre partagee entre les pauvres. Mais tout
cela ne suffisait pas encore: car le nombre des pauvres augmentait
toujours. Les pauvres en vinrent alors a user de leur droit de suffrage
pour decreter soit une abolition de dettes, soit une confiscation en masse
et un bouleversement general.

Dans les epoques precedentes on avait respecte le droit de propriete,
parce qu'il avait pour fondement une croyance religieuse. Tant que chaque
patrimoine avait ete attache a un culte et avait ete repute inseparable
des dieux domestiques d'une famille, nul n'avait pense qu'on eut le droit
de depouiller un homme de son champ. Mais a l'epoque ou les revolutions
nous ont conduits, ces vieilles croyances sont abandonnees et la religion
de la propriete a disparu. La richesse n'est plus un terrain sacre et
inviolable. Elle ne parait plus un don des dieux, mais un don du hasard.
On a le desir de s'en emparer, en depouillant celui qui la possede; et ce
desir, qui autrefois eut paru une impiete, commence a paraitre legitime.
On ne voit plus le principe superieur qui consacre le droit de propriete;
chacun ne sent que son propre besoin et mesure sur lui son droit.

Nous avons deja dit que la cite, surtout chez les Grecs, avait un pouvoir
sans limites, que la liberte etait inconnue, et que le droit individuel
n'etait rien vis-a-vis de la volonte de l'Etat. Il resultait de la que la
majorite des suffrages pouvait decreter la confiscation des biens des
riches, et que les Grecs ne voyaient en cela ni illegalite ni injustice.
Ce que l'Etat avait prononce, etait le droit. Cette absence de liberte
individuelle a ete une cause de malheurs et de desordres pour la Grece.
Rome, qui respectait un peu plus le droit de l'homme, a aussi moins
souffert.

Plutarque raconte qu'a Megare, apres une insurrection, on decreta que les
dettes seraient abolies, et que les creanciers, outre la perte du capital,
seraient tenus de rembourser les interets deja payes. [1]

" A Megare, comme dans d'autres villes, dit Aristote, [2] le parti
populaire, s'etant empare du pouvoir, commenca par prononcer la
confiscation des biens contre quelques familles riches. Mais une fois dans
cette voie, il ne lui fut pas possible de s'arreter. Il fallut faire
chaque jour quelque nouvelle victime; et a la fin le nombre de riches
qu'on depouilla et qu'on exila devint si grand, qu'ils formerent une
armee. "

En 412, " le peuple de Samos fit perir deux cents de ses adversaires, en
exila quatre cents autres, et se partagea leurs terres et leurs maisons ".
[3]

A Syracuse, le peuple fut a peine delivre du tyran Denys que des la
premiere assemblee il decreta le partage des terres. [4]

Dans cette periode de l'histoire grecque, toutes les fois que nous voyons
une guerre civile, les riches sont dans un parti et les pauvres dans
l'autre. Les pauvres veulent s'emparer de la richesse, les riches veulent
la conserver ou la reprendre. " Dans toute guerre civile, dit un historien
grec, il s'agit de deplacer les fortunes. " [5] Tout demagogue faisait
comme ce Molpagoras de Cios, [6] qui livrait a la multitude ceux qui
possedaient de l'argent, massacrait les uns, exilait les autres, et
distribuait leurs biens entre les pauvres. A Messene, des que le parti
populaire prit le dessus, il exila les riches et partagea leurs terres.

Les classes elevees n'ont jamais eu chez les anciens assez d'intelligence
ni assez d'habilete pour tourner les pauvres vers le travail et les aider
a sortir honorablement de la misere et de la corruption. Quelques hommes
de coeur l'ont essaye; ils n'y ont pas reussi. Il resultait de la que les
cites flottaient toujours entre deux revolutions, l'une qui depouillait
les riches, l'autre qui les remettait en possession de leur fortune. Cela
dura depuis la guerre du Peloponese jusqu'a la conquete de la Grece par
les Romains.

Dans chaque cite, le riche et le pauvre etaient deux ennemis qui vivaient
a cote l'un de l'autre, l'un convoitant la richesse, l'autre voyant sa
richesse convoitee. Entre eux nulle relation, nul service, nul travail qui
les unit. Le pauvre ne pouvait acquerir la richesse qu'en depouillant le
riche. Le riche ne pouvait defendre son bien que par une extreme habilete
ou par la force. Ils se regardaient d'un oeil haineux. C'etait dans chaque
ville une double conspiration: les pauvres conspiraient par cupidite, les
riches par peur. Aristote dit que les riches prononcaient entre eux ce
serment: " Je jure d'etre toujours l'ennemi du peuple, et de lui faire
tout le mal que je pourrai. " [7]

Il n'est pas possible de dire lequel des deux partis commit le plus de
cruautes et de crimes. Les haines effacaient dans le coeur tout sentiment
d'humanite. " Il y eut a Milet une guerre entre les riches et les pauvres.
Ceux-ci eurent d'abord le dessus et forcerent les riches a s'enfuir de la
ville. Mais ensuite, regrettant de n'avoir pu les egorger, ils prirent
leurs enfants, les rassemblerent dans des granges et les firent broyer
sous les pieds des boeufs. Les riches rentrerent ensuite dans la ville et
redevinrent les maitres. Ils prirent, a leur tour, les enfants des
pauvres, les enduisirent de poix et les brulerent tout vifs. " [8]

Que devenait alors la democratie? Elle n'etait pas precisement responsable
de ces exces et de ces crimes; mais elle en etait atteinte la premiere. Il
n'y avait plus de regles; or, la democratie ne peut vivre qu'au milieu des
regles les plus strictes et les mieux observees. On ne voyait plus de
vrais gouvernements, mais des factions au pouvoir. Le magistrat n'exercait
plus l'autorite au profit de la paix et de la loi, mais au profit des
interets et des convoitises d'un parti. Le commandement n'avait plus ni
titres legitimes ni caractere sacre; l'obeissance n'avait plus rien de
volontaire; toujours contrainte, elle se promettait toujours une revanche.
La cite n'etait plus, comme dit Platon, qu'un assemblage d'hommes dont une
partie etait maitresse et l'autre esclave. On disait du gouvernement qu'il
etait aristocratique quand les riches etaient au pouvoir, democratique
quand c'etaient les pauvres. En realite, la vraie democratie n'existait
plus.

A partir du jour ou les besoins et les interets materiels avaient fait
irruption en elle, elle s'etait alteree et corrompue. La democratie, avec
les riches au pouvoir, etait devenue une oligarchie violente; la
democratie des pauvres etait devenue la tyrannie. Du cinquieme au deuxieme
siecle avant notre ere, nous voyons dans toutes les cites de la Grece et
de l'Italie, Rome encore exceptee, que les formes republicaines sont mises
en peril et qu'elles sont devenues odieuses a un parti. Or, on peut
distinguer clairement qui sont ceux qui veulent les detruire, et qui sont
ceux qui les voudraient conserver. Les riches, plus eclaires et plus
fiers, restent fideles au regime republicain, pendant que les pauvres,
pour qui les droits politiques ont moins de prix, se donnent volontiers
pour chef un tyran. Quand cette classe pauvre, apres plusieurs guerres
civiles, reconnut que ses victoires ne servaient de rien, que le parti
contraire revenait toujours au pouvoir, et qu'apres de longues
alternatives de confiscations et de restitutions, la lutte etait toujours
a recommencer, elle imagina d'etablir un regime monarchique qui fut
conforme a ses interets, et qui, en comprimant a jamais le parti
contraire, lui assurat pour l'avenir les benefices de sa victoire. Elle
crea ainsi des tyrans. A partir de ce moment, les partis changerent de
nom: on ne fut plus aristocrate ou democrate; on combattit pour la
liberte, ou on combattit pour la tyrannie. Sous ces deux mots, c'etaient
encore la richesse et la pauvrete qui se faisaient la guerre. Liberte
signifiait le gouvernement ou les riches avaient le dessus et defendaient
leur fortune; tyrannie indiquait exactement le contraire.

C'est un fait general et presque sans exception dans l'histoire de la
Grece et de l'Italie, que les tyrans sortent du parti populaire et ont
pour ennemi le parti aristocratique. " Le tyran, dit Aristote, n'a pour
mission que de proteger le peuple contre les riches; il a toujours
commence par etre un demagogue, et il est de l'essence de la tyrannie de
combattre l'aristocratie. " -- " Le moyen d'arriver a la tyrannie, dit-il
encore, c'est de gagner la confiance de la foule; or, on gagne sa
confiance en se declarant l'ennemi des riches. Ainsi firent Pisistrate a
Athenes, Theagene a Megare, Denys a Syracuse. " [9]

Le tyran fait toujours la guerre aux riches. A Megare, Theagene surprend
dans la campagne les troupeaux des riches et les egorge. A Cumes,
Aristodeme abolit les dettes, et enleve les terres aux riches pour les
donner aux pauvres. Ainsi font Nicocles a Sicyone, Aristomaque a Argos.
Tous ces tyrans nous sont representes par les ecrivains comme tres-cruels;
il n'est pas probable qu'ils le fussent tous par nature; mais ils
l'etaient par la necessite pressante ou ils se trouvaient de donner des
terres ou de l'argent aux pauvres. Ils ne pouvaient se maintenir au
pouvoir qu'autant qu'ils satisfaisaient les convoitises de la foule et
qu'ils entretenaient ses passions.

Le tyran de ces cites grecques est un personnage dont rien aujourd'hui ne
peut nous donner une idee. C'est un homme qui vit au milieu de ses sujets,
sans intermediaire et sans ministres, et qui les frappe directement. Il
n'est pas dans cette position elevee et independante ou est le souverain
d'un grand Etat. Il a toutes les petites passions de l'homme prive: il
n'est pas insensible aux profits d'une confiscation; il est accessible a
la colere et au desir de la vengeance personnelle; il a peur; il sait
qu'il a des ennemis tout pres de lui et que l'opinion publique approuve
l'assassinat, quand c'est un tyran qui est frappe. On devine ce que peut
etre le gouvernement d'un tel homme. Sauf deux ou trois honorables
exceptions, les tyrans qui se sont eleves dans toutes les villes grecques
au quatrieme et au troisieme siecle, n'ont regne qu'en flattant ce qu'il y
avait de plus mauvais dans la foule et en abattant violemment tout ce qui
etait superieur par la naissance, la richesse ou le merite. Leur pouvoir
etait illimite; les Grecs purent reconnaitre combien le gouvernement
republicain, lorsqu'il ne professe pas un grand respect pour les droits
individuels, se change facilement en despotisme. Les anciens avaient donne
un tel pouvoir a l'Etat, que le jour ou un tyran prenait en mains cette
omnipotence, les hommes n'avaient plus aucune garantie contre lui, et
qu'il etait legalement le maitre de leur vie et de leur fortune.


NOTES

[1] Plutarque, _Quest. grecq._, 18.

[2] Aristote, _Politique_, VIII, 4 (V, 4).

[3] Thucydide, VIII, 21.

[4] Plutarque, _Dion_, 37, 48.

[5] Polybe, XV, 21.

[6] Polybe, VII, 10.

[7] Aristote, _Politique_, VIII, 7, 10 (V, 7). Plutarque, _Lysandre_, 19.

[8] Heraclide de Pont, dans Athenee, XII, 26. -- Il est assez d'usage
d'accuser la democratie athenienne d'avoir donne a la Grece l'exemple de
ces exces et de ces bouleversements. Athenes est, au contraire, la seule
cite grecque a nous connue qui n'ait pas vu dans ses murs cette guerre
atroce entre les riches et les pauvres. Ce peuple intelligent et sage
avait compris, des le jour ou la serie des revolutions avait commence, que
l'on marchait vers un terme ou il n'y aurait que le travail qui put sauver
la societe. Elle l'avait donc encourage et rendu honorable. Solon avait
prescrit que tout homme qui n'aurait pas un travail fut prive des droits
politiques. Pericles avait voulu qu'aucun esclave ne mit la main a la
construction des grands monuments qu'il elevait, et il avait reserve tout
ce travail aux hommes libres. La propriete etait d'ailleurs tellement
divisee qu'un recensement, qui fut fait a la fin du cinquieme siecle,
montra qu'il y avait dans la petite Attique plus de 10,000 proprietaires.
Aussi Athenes, vivant sous un regime economique un peu meilleur que celui
des autres cites, fut-elle moins violemment agitee que le reste de la
Grece; les querelles des riches et des pauvres y furent plus calmes et
n'aboutirent pas aux memes desordres.

[9] Aristote, _Politique_, V, 8; VIII, 4, 5; V, 4.




CHAPITRE XIII.

REVOLUTIONS DE SPARTE.


Il ne faut pas croire que Sparte ait vecu dix siecles sans voir de
revolutions. Thucydide nous dit, au contraire, " qu'elle fut travaillee
par les dissensions plus qu'aucune autre cite grecque ". [1] L'histoire de
ces querelles interieures nous est, a la verite, peu connue; mais cela
vient de ce que le gouvernement de Sparte avait pour regle et pour
habitude de s'entourer du plus profond mystere. [2] La plupart des luttes
qui l'agiterent, ont ete cachees et mises en oubli; nous en savons du
moins assez pour pouvoir dire que, si l'histoire de Sparte differe
sensiblement de celle des autres villes, elle n'en a pas moins traverse la
meme serie de revolutions.

Les Doriens etaient deja formes en corps, de peuple lorsqu'ils envahirent
le Peloponese. Quelle cause les avait fait sortir de leur pays? Etait-ce
l'invasion d'un peuple etranger, etait-ce une revolution interieure? on
l'ignore. Ce qui parait certain, c'est qu'a ce moment de l'existence du
peuple dorien, l'ancien regime de la _gens_ avait deja disparu. On ne
distingue plus chez lui cette antique organisation de la famille; on ne
trouve plus de traces du regime patriarcal, plus de vestiges de noblesse
religieuse ni de clientele hereditaire; on ne voit que des guerriers egaux
sous un roi. Il est donc probable qu'une premiere revolution sociale
s'etait deja accomplie, soit dans la Doride, soit sur la route qui
conduisit ce peuple jusqu'a Sparte. Si l'on compare la societe dorienne du
neuvieme siecle avec la societe ionienne de la meme epoque, on s'apercoit
que la premiere etait beaucoup plus avancee que l'autre dans la serie des
changements. La race ionienne est entree plus tard dans la route des
revolutions; il est vrai qu'elle l'a parcourue plus vite.

Si les Doriens, a leur arrivee a Sparte, n'avaient plus le regime de la
_gens_, ils n'avaient pas pu s'en detacher encore si completement qu'ils
n'en eussent garde quelques institutions, par exemple le droit d'ainesse
et l'inalienabilite du patrimoine. Ces institutions ne tarderent pas a
retablir dans la societe Spartiate une aristocratie.

Toutes les traditions nous montrent qu'a l'epoque ou parut Lycurgue, il y
avait deux classes parmi les Spartiates, et qu'elles etaient en lutte. La
royaute avait une tendance naturelle a prendre parti pour la classe
inferieure. Lycurgue, qui n'etait pas roi, se fit le chef de
l'aristocratie, et du meme coup il affaiblit la royaute et mit le peuple
sous le joug. [3]

Les declamations de quelques anciens et de beaucoup de modernes sur la
sagesse des institutions de Sparte, sur le bonheur inalterable dont on y
jouissait, sur l'egalite, sur la vie en commun, ne doivent pas nous faire
illusion. De toutes les villes qu'il y a eu sur la terre, Sparte est peut-
etre celle ou l'aristocratie a regne le plus durement et ou l'on a le
moins connu l'egalite. Il ne faut pas parler du partage des terres; si ce
partage a jamais eu lieu, du moins il est bien sur qu'il n'a pas ete
maintenu. Car au temps d'Aristote, " les uns possedaient des domaines
immenses, les autres n'avaient rien ou presque rien; on comptait a peine
dans toute la Laconie un millier de proprietaires ". [4]

Laissons de cote les Hilotes et les Laconiens, et n'examinons que la
societe Spartiate: nous y trouvons une hierarchie de classes superposees
l'une a l'autre. Ce sont d'abord les Neodamodes, qui paraissent etre
d'anciens esclaves affranchis; [5] puis les Epeunactes, qui avaient ete
admis a combler les vides faits par la guerre parmi les Spartiates; [6] a
un rang un peu superieur figuraient les Mothaces, qui, assez semblables a
des clients domestiques, vivaient avec le maitre, lui faisaient cortege,
partageaient ses occupations, ses travaux, ses fetes, et combattaient a
cote de lui. [7] Venait ensuite la classe des batards, qui descendaient
des vrais Spartiates, mais que la religion et la loi eloignaient d'eux;
[8] puis, encore une classe, qu'on appelait les inferieurs, [Grec:
hypomeiones], [9] et qui etaient probablement les cadets desherites des
familles. Enfin au-dessus de tout cela s'elevait la classe aristocratique,
composee des hommes qu'on appelait les _Egaux_, [Grec: homoioi]. Ces
hommes etaient, en effet, egaux entre eux, mais fort superieurs a tout le
reste. Le nombre des membres de cette classe ne nous est pas connu; nous
savons seulement qu'il etait tres-restreint. Un jour, un de leurs ennemis
les compta sur la place publique, et il n'en trouva qu'une soixantaine au
milieu d'une foule de 4,000 individus. [10] Ces egaux avaient seuls part
au gouvernement de la cite. " Etre hors de cette classe, dit Xenophon,
c'est etre hors du corps politique. " [11] Demosthenes dit que l'homme qui
entre dans la classe des Egaux, devient par cela seul " un des maitres du
gouvernement ". [12] " On les appelle _Egaux_, dit-il encore, parce que
l'egalite doit regner entre les membres d'une oligarchie. "

Sur la composition de ce corps nous n'avons aucun renseignement precis. Il
parait qu'il se recrutait par voie d'election; mais le droit d'elire
appartenait au corps lui-meme, et non pas au peuple. Y etre admis etait ce
qu'on appelait dans la langue officielle de Sparte _le prix de la vertu_.
Nous ne savons pas ce qu'il fallait de richesse, de naissance, de merite,
d'age, pour composer cette _vertu_. On voit bien que la naissance ne
suffisait pas, puisqu'il y avait une election; on peut croire que c'etait
plutot la richesse qui determinait les choix, dans une ville " qui avait
au plus haut degre l'amour de l'argent, et ou tout etait permis aux
riches. " [13]

Quoi qu'il en soit, ces Egaux avaient seuls les droits du citoyen; seuls
ils composaient l'assemblee; ils formaient seuls ce qu'on appelait a
Sparte _le peuple_. De cette classe sortaient par voie d'election les
senateurs, a qui la constitution donnait une bien grande autorite, puisque
Demosthenes dit que le jour ou un homme entre au Senat, il devient un
despote pour la foule. [14] Ce Senat, dont les rois etaient de simples
membres, gouvernait l'Etat suivant le procede habituel des corps
aristocratiques; des magistrats annuels dont l'election lui appartenait
indirectement exercaient en son nom une autorite absolue. Sparte avait
ainsi un regime republicain; elle avait meme tous les dehors de la
democratie, des rois-pretres, des magistrats annuels, un Senat deliberant,
une assemblee du peuple. Mais ce peuple n'etait que la reunion de deux ou
trois centaines d'hommes.

Tel fut depuis Lycurgue, et surtout depuis l'etablissement des ephores, le
gouvernement de Sparte. Une aristocratie, composee de quelques riches,
faisait peser un joug de fer sur les Hilotes, sur les Laconiens, et meme
sur le plus grand nombre des Spartiates. Par son energie, par son
habilete, par son peu de scrupule et son peu de souci des lois morales,
elle sut garder le pouvoir pendant cinq siecles. Mais elle suscita de
cruelles haines et eut a reprimer, un grand nombre d'insurrections.

Nous n'avons pas a parler des complots des Hilotes. Tous ceux des
Spartiates ne nous sont pas connus; le gouvernement etait trop habile pour
ne pas chercher a en etouffer jusqu'au souvenir. Il en est pourtant
quelques-uns que l'histoire n'a pas pu oublier. On sait que les colons qui
fonderent Tarente etaient des Spartiates qui avaient voulu renverser le
gouvernement. Une indiscretion du poete Tyrtee fit connaitre a la Grece
que pendant les guerres de Messenie un parti avait conspire pour obtenir
le partage des terres.

Ce qui sauvait Sparte, c'etait la division extreme qu'elle savait mettre
entre les classes inferieures. Les Hilotes ne s'accordaient pas avec les
Laconiens; les Mothaces meprisaient les Neodamodes. Nulle coalition
n'etait possible, et l'aristocratie, grace a son education militaire et a
l'etroite union de ses membres, etait toujours assez forte pour tenir tete
a chacune des classes ennemies.

Les rois essayerent ce qu'aucune classe ne pouvait realiser. Tous ceux
d'entre eux qui aspirerent a sortir de l'etat d'inferiorite ou
l'aristocratie les tenait, chercherent un appui chez les hommes de
condition inferieure. Pendant la guerre medique, Pausanias forma le projet
de relever a la fois la royaute et les basses classes, en renversant
l'oligarchie. Les Spartiates le firent perir, l'accusant d'avoir noue des
relations avec le roi de Perse; son vrai crime etait plutot d'avoir eu la
pensee d'affranchir les Hilotes. [15] On peut compter dans l'histoire
combien sont nombreux les rois qui furent exiles par les ephores; la cause
de ces condamnations se devine bien, et Aristote la dit: " Les rois de
Sparte, pour tenir tete aux ephores et au Senat, se faisaient
demagogues. " [16]

En 397, une conspiration faillit renverser ce gouvernement oligarchique.
Un certain Cinadon, qui n'appartenait pas a la classe des Egaux, etait le
chef des conjures. Quand il voulait affilier un homme au complot, il le
menait sur la place publique, et lui faisait compter les citoyens; en y
comprenant les rois, les ephores, les senateurs, on arrivait au chiffre
d'environ soixante-dix. Cinadon lui disait alors: " Ces gens-la sont nos
ennemis; tous les autres, au contraire, qui remplissent la place au nombre
de plus de quatre mille, sont nos allies. " Il ajoutait: " Quand tu
rencontres dans la campagne un Spartiate, vois en lui un ennemi et un
maitre; tous les autres hommes sont des amis. " Hilotes, Laconiens,
Neodamodes, [Grec: hypomeiones], tous etaient associes, cette fois, et
etaient les complices de Cinadon; " car tous, dit l'historien, avaient une
telle haine pour leurs maitres qu'il n'y en avait pas un seul parmi eux
qui n'avouat qu'il lui serait agreable de les devorer tout crus. " Mais le
gouvernement de Sparte etait admirablement servi: il n'y avait pas pour
lui de secret. Les ephores pretendirent que les entrailles des victimes
leur avaient revele le complot. On ne laissa pas aux conjures le temps
d'agir: on mit la main sur eux, et on les fit perir secretement.
L'oligarchie fut encore une fois sauvee. [17]

A la faveur de ce gouvernement, l'inegalite alla grandissant toujours. La
guerre du Peloponese et les expeditions en Asie avaient fait affluer
l'argent a Sparte; mais il s'y etait repandu d'une maniere fort inegale,
et n'avait enrichi que ceux qui etaient deja riches. En meme temps, la
petite propriete disparut. Le nombre des proprietaires, qui etait encore
de mille au temps d'Aristote, etait reduit a cent, un siecle apres lui.
[18] Le sol etait tout entier dans quelques mains, alors qu'il n'y avait
ni industrie ni commerce pour donner au pauvre quelque travail, et que les
riches faisaient cultiver leurs immenses domaines par des esclaves. D'une
part etaient quelques hommes qui avaient tout, de l'autre le tres-grand
nombre qui n'avait absolument rien. Plutarque nous presente, dans la vie
d'Agis et dans celle de Cleomene, un tableau de la societe Spartiate; on y
voit un amour effrene de la richesse, tout mis au-dessous d'elle; chez
quelques-uns le luxe, la mollesse, le desir d'augmenter sans fin leur
fortune; hors de la, rien qu'une tourbe miserable, indigente, sans droits
politiques, sans aucune valeur dans la cite, envieuse, haineuse, et qu'un
tel etat social condamnait a desirer une revolution.

Quand l'oligarchie eut ainsi pousse les choses aux dernieres limites du
possible, il fallut bien que la revolution s'accomplit, et que la
democratie, arretee et contenue si longtemps, brisat a la fin ses digues.
On devine bien aussi qu'apres une si longue compression la democratie ne
devait pas s'arreter a des reformes politiques, mais qu'elle devait
arriver du premier coup aux reformes sociales.

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