A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

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Il est donc hors de doute que la guerre a peu a peu comble la distance que
l'aristocratie de richesse avait mise entre elle et les classes
inferieures. Par la il est arrive bientot que les constitutions se sont
trouvees en desaccord avec l'etat social et qu'il a fallu les modifier.
D'ailleurs on doit reconnaitre que tout privilege etait necessairement en
contradiction avec le principe qui gouvernait alors les hommes. L'interet
public n'etait pas un principe qui fut de nature a autoriser et a
maintenir longtemps l'inegalite. Il conduisait inevitablement les societes
a la democratie.

Cela est si vrai qu'il fallut partout, un peu plus tot ou un peu plus
tard, donner a tous les hommes libres des droits politiques. Des que la
plebe romaine voulut avoir des comices qui lui fussent propres, elle dut y
admettre les proletaires, et ne put pas y faire passer la division en
classes. La plupart des cites virent ainsi se former des assemblees
vraiment populaires, et le suffrage universel fut etabli.

Or le droit de suffrage avait alors une valeur incomparablement plus
grande que celle qu'il peut avoir dans les Etats modernes. Par lui le
dernier des citoyens mettait la main a toutes les affaires, nommait les
magistrats, faisait les lois, rendait la justice, decidait de la guerre ou
de la paix et redigeait les traites d'alliance. Il suffisait donc de cette
extension du droit de suffrage pour que le gouvernement fut vraiment
democratique.

Il faut faire une derniere remarque. On aurait peut-etre evite l'avenement
de la democratie, si l'on avait pu fonder ce que Thucydide appelle [Grec:
oligarchia isonomos], c'est-a-dire le gouvernement pour quelques-uns et la
liberte pour tous. Mais les Grecs n'avaient pas une idee nette de la
liberte; les droits individuels manquerent toujours chez eux de garanties.
Nous savons par Thucydide, qui n'est certes pas suspect de trop de zele
pour le gouvernement democratique, que sous la domination de l'oligarchie
le peuple etait en butte a beaucoup de vexations, de condamnations
arbitraires, d'executions violentes. Nous lisons dans cet historien
" qu'il fallait le regime democratique pour que les pauvres eussent un
refuge et les riches un frein ". Les Grecs n'ont jamais su concilier
l'egalite civile avec l'inegalite politique. Pour que le pauvre ne fut pas
lese dans ses interets personnels, il leur a paru necessaire qu'il eut un
droit de suffrage, qu'il fut juge dans les tribunaux, et qu'il put etre
magistrat. Si nous nous rappelons d'ailleurs que, chez les Grecs, l'Etat
etait une puissance absolue, et qu'aucun droit individuel ne tenait contre
lui, nous comprendrons quel immense interet il y avait pour chaque homme,
meme pour le plus humble, a avoir des droits politiques, c'est-a-dire a
faire partie du gouvernement. Le souverain collectif etant si omnipotent,
l'homme ne pouvait etre quelque chose qu'en etant un membre de ce
souverain. Sa securite et sa dignite tenaient a cela. On voulait posseder
les droits politiques, non pour avoir la vraie liberte, mais pour avoir au
moins ce qui pouvait en tenir lieu.


NOTES

[1] Plutarque, Solon, 18; Aristide, 13. Aristote cite par Harpocration,
aux mots [Grec: ippeis, thaetes]. Pollux, VIII, 129.

[2] Tite-Live, I, 43.

[3] Aristote, Politique, III, 3, 4; VI, 4, 5 (edit. Didot).

[4] Lysias, in _Alcib._, I, 8; II, 7. Isee, VII, 89, Xenophon, _Hellen._,
VII, 4. Harpocration, [Grec: thaetes].

[5] La relation entre le service militaire et les droits politiques est
manifeste: a Rome, l'assemblee centuriate n'etait pas autre chose que
l'armee; cela est si vrai que les hommes qui avaient depasse l'age du
service militaire n'avaient plus droit de suffrage dans ces comices. Les
historiens ne nous disent pas qu'il y eut une loi semblable a Athenes;
mais il y a des chiffres qui sont significatifs; Thucydide nous apprend
(II, 31; II, 13) qu'au debut de la guerre, Athenes avait 13,000 hoplites;
si l'on y ajoute les chevaliers qu'Aristophane (dans les _Guepes_) porte a
un millier environ, on arrive au chiffre de 14,000 soldats. Or Plutarque
nous dit qu'a la meme epoque le nombre des citoyens etait de 14,000. C'est
donc que les proletaires, qui n'avaient pas le droit de servir parmi les
hoplites, n'etaient pas non plus comptes parmi les citoyens. La
constitution d'Athenes, en 430, n'etait donc pas encore tout a fait
democratique.

[6] Aristote, _Politique_, VIII, 2, 8 (V, 2).




CHAPITRE XI.

REGLES DU GOUVERNEMENT DEMOCRATIQUE; EXEMPLE DE LA DEMOCRATIE ATHENIENNE.


A mesure que les revolutions suivaient leur cours et que l'on s'eloignait
de l'ancien regime, le gouvernement des hommes devenait plus difficile. Il
y fallait des regles plus minutieuses, des rouages plus nombreux et plus
delicats. C'est ce qu'on peut voir par l'exemple du gouvernement
d'Athenes.

Athenes comptait un fort grand nombre de magistrats. En premier lieu, elle
avait conserve tous ceux de l'epoque precedente, l'archonte qui donnait
son nom a l'annee et veillait a la perpetuite des cultes domestiques, le
roi qui accomplissait les sacrifices, le polemarque qui figurait comme
chef de l'armee et qui jugeait les etrangers, les six thesmothetes qui
paraissaient rendre la justice et qui en realite ne faisaient que presider
des jurys; elle avait encore les dix [Grec: ieropoioi] qui consultaient
les oracles et faisaient quelques sacrifices, les [Grec: parasitoi] qui
accompagnaient l'archonte et le roi dans les ceremonies, les dix
athlothetes qui restaient quatre ans en exercice pour preparer la fete de
Bacchus, enfin les prytanes, qui au nombre de cinquante, etaient reunis en
permanence pour veiller a l'entretien du foyer public et a la continuation
des repas sacres. On voit, par cette liste, qu'Athenes restait fidele aux
traditions de l'ancien temps; tant de revolutions n'avaient pas encore
acheve de detruire ce respect superstitieux. Nul n'osait rompre avec les
vieilles formes de la religion nationale; la democratie continuait le
culte institue par les eupatrides.

Venaient ensuite les magistrats specialement crees pour la democratie, qui
n'etaient pas des pretres, et qui veillaient aux interets materiels de la
cite. C'etaient d'abord les dix strateges qui s'occupaient des affaires de
la guerre et de celles de la politique; puis, les dix astynomes qui
avaient le soin de la police; les dix agoranomes qui veillaient sur les
marches de la ville et du Piree; les quinze sitophylaques qui avaient les
yeux sur la vente du ble; les quinze metronomes qui controlaient les poids
et les mesures; les dix gardes du tresor; les dix receveurs des comptes;
les onze qui etaient charges de l'execution des sentences. Ajoutez que la
plupart de ces magistratures etaient repetees dans chacune des tribus et
dans chacun des demes. Le moindre groupe de population, dans l'Attique,
avait son archonte, son pretre, son secretaire, son receveur, son chef
militaire. On ne pouvait presque pas faire un pas dans la ville ou dans la
campagne sans rencontrer un magistrat.

Ces fonctions etaient annuelles; il en resultait qu'il n'etait presque pas
un homme qui ne put esperer d'en exercer quelqu'une a son tour. Les
magistrats-pretres etaient choisis par le sort. Les magistrats qui
n'exercaient que des fonctions d'ordre public, etaient elus par le peuple.
Toutefois il y avait une precaution contre les caprices du sort ou ceux du
suffrage universel: chaque nouvel elu subissait un examen, soit devant le
Senat, soit devant les magistrats sortant de charge, soit enfin devant
l'Areopage, non que l'on demandat des preuves de capacite ou de talent;
mais on faisait une enquete sur la probite de l'homme et sur sa famille;
on exigeait aussi que tout magistrat eut un patrimoine en fonds de terre.

Il semblerait que ces magistrats, elue par les suffrages de leurs egaux,
nommes seulement pour une annee, responsables et meme revocables, dussent
avoir peu de prestige et d'autorite. Il suffit pourtant de lire Thucydide
et Xenophon pour s'assurer qu'ils etaient respectes et obeis. Il y a
toujours eu dans le caractere des anciens, meme des Atheniens, une grande
facilite a se plier a une discipline. C'etait peut-etre la consequence des
habitudes d'obeissance que le gouvernement sacerdotal leur avait donnees.
Ils etaient accoutumes a respecter l'Etat et tous ceux qui, a des degres
divers, le representaient. Il ne leur venait pas a l'esprit de mepriser un
magistrat parce qu'il etait leur elu; le suffrage etait repute une des
sources les plus saintes de l'autorite.

Au-dessus des magistrats qui n'avaient d'autre charge que celle de faire
executer les lois, il y avait le Senat. Ce n'etait qu'un corps deliberant,
une sorte de Conseil d'Etat; il n'agissait pas, ne faisait pas les lois,
n'exercait aucune souverainete. On ne voyait aucun inconvenient a ce qu'il
fut renouvele chaque annee; car il n'exigeait de ses membres ni une
intelligence superieure ni une grande experience. Il etait compose des
cinquante prytanes de chaque tribu, qui exercaient a tour de role les
fonctions sacrees et deliberaient toute l'annee sur les interets religieux
ou politiques de la ville. C'est probablement parce que le Senat n'etait
que la reunion des prytanes, c'est-a-dire des pretres annuels du foyer,
qu'il etait nomme par la voie du sort. Il est juste de dire qu'apres que
le sort avait prononce, chaque nom subissait une epreuve et etait ecarte
s'il ne paraissait pas suffisamment honorable. [1]

Au-dessus meme du Senat il y avait l'assemblee du peuple. C'etait le vrai
souverain. Mais de meme que dans les monarchies bien constituees le
monarque s'entoure de precautions contre ses propres caprices et ses
erreurs, la democratie avait aussi des regles invariables auxquelles elle
se soumettait.

L'assemblee etait convoquee par les prytanes ou les strateges. Elle se
tenait dans une enceinte consacree par la religion; des le matin, les
pretres avaient fait le tour du Pnyx en immolant des victimes et en
appelant la protection des dieux. Le peuple etait assis sur des bancs de
pierre. Sur une sorte d'estrade elevee se tenaient les prytanes et, en
avant, les proedres qui presidaient l'assemblee. Un autel se trouvait pres
de la tribune, et la tribune elle-meme etait reputee une sorte d'autel.
Quand tout le monde etait assis, un pretre ([Grec: chaerux]) elevait la
voix: " Gardez le silence, disait-il, le silence religieux ([Grec:
euphaemia]); priez les dieux et les deesses (et ici il nommait les
principales divinites du pays) afin que tout se passe au mieux dans cette
assemblee pour le plus grand avantage d'Athenes et la felicite des
citoyens. " Puis le peuple, ou quelqu'un en son nom repondait: " Nous
invoquons les dieux pour qu'ils protegent la cite. Puisse l'avis du plus
sage prevaloir! Soit maudit celui qui nous donnerait de mauvais conseils,
qui pretendrait changer les decrets et les lois, ou qui revelerait nos
secrets a l'ennemi! " [2]

Ensuite le heraut, sur l'ordre des presidents, disait de quel sujet
l'assemblee devait s'occuper. Ce qui etait presente au peuple devait avoir
ete deja discute et etudie par le Senat. Le peuple n'avait pas ce qu'on
appelle en langage moderne l'initiative. Le Senat lui apportait un projet
de decret; il pouvait le rejeter ou l'admettre, mais il n'avait pas a
deliberer sur autre chose.

Quand le heraut avait donne lecture du projet de decret, la discussion
etait ouverte. Le heraut disait: " Qui veut prendre la parole? " Les
orateurs montaient a la tribune, par rang d'age. Tout homme pouvait
parler, sans distinction de fortune ni de profession, mais a la condition
qu'il eut prouve qu'il jouissait des droits politiques, qu'il n'etait pas
debiteur de l'Etat, que ses moeurs etaient pures, qu'il etait marie en
legitime mariage, qu'il possedait un fonds de terre dans l'Attique, qu'il
avait rempli tous ses devoirs envers ses parents, qu'il avait fait toutes
les expeditions militaires pour lesquelles il avait ete commande, et qu'il
n'avait jete son bouclier dans aucun combat. [3]

Ces precautions une fois prises contre l'eloquence, le peuple
s'abandonnait ensuite a elle tout entier. Les Atheniens, comme dit
Thucydide, ne croyaient pas que la parole nuisit a l'action. Ils
sentaient, au contraire, le besoin d'etre eclaires. La politique n'etait
plus, comme dans le regime precedent, une affaire de tradition et de foi.
Il fallait reflechir et peser les raisons. La discussion etait necessaire;
car toute question etait plus ou moins obscure, et la parole seule pouvait
mettre la verite en lumiere. Le peuple athenien voulait que chaque affaire
lui fut presentee sous toutes ses faces differentes et qu'on lui montrat
clairement le pour et le contre. Il tenait fort a ses orateurs; on dit
qu'il les retribuait en argent pour chaque discours prononce a la tribune.
[4] Il faisait mieux encore: il les ecoutait. Car il ne faut pas se
figurer une foule turbulente et tapageuse. L'attitude du peuple etait
plutot le contraire; le poete comique le represente ecoutant bouche
beante, immobile sur ses bancs de pierre. [5] Les historiens et les
orateurs nous decrivent frequemment ces reunions populaires; nous ne
voyons presque jamais qu'un orateur soit interrompu; que ce soit Pericles
ou Cleon, Eschine ou Demosthenes, le peuple est attentif; qu'on le flatte
ou qu'on le gourmande, il ecoute. Il laisse exprimer les opinions les plus
opposees, avec une patience qui est quelquefois admirable. Jamais de cris
ni de huees. L'orateur, quoi qu'il dise, peut toujours arriver au bout de
son discours.

A Sparte l'eloquence n'est guere connue. C'est que les principes du
gouvernement ne sont pas les memes. L'aristocratie gouverne encore, et
elle a des traditions fixes qui la dispensent de debattre longuement le
pour et le contre de chaque sujet. A Athenes le peuple veut etre instruit;
il ne se decide qu'apres un debat contradictoire; il n'agit qu'autant
qu'il est convaincu ou qu'il croit l'etre. Pour mettre en branle le
suffrage universel, il faut la parole; l'eloquence est le ressort du
gouvernement democratique. Aussi les orateurs prennent-ils de bonne heure
le titre de _demagogues_, c'est-a-dire de conducteurs de la cite; ce sont
eux, en effet, qui la font agir et qui determinent toutes ses resolutions.

On avait prevu le cas ou un orateur ferait une proposition contraire aux
lois existantes. Athenes avait des magistrats speciaux, qu'elle appelait
les gardiens des lois. Au nombre de sept ils surveillaient l'assemblee,
assis sur des sieges eleves, et semblaient representer la loi, qui est au-
dessus du peuple meme. S'ils voyaient qu'une loi etait attaquee, ils
arretaient l'orateur au milieu de son discours et ordonnaient la
dissolution immediate de l'assemblee. Le peuple se separait, sans avoir le
droit d'aller aux suffrage. [6]

Il y avait une loi, peu applicable a la verite, qui punissait tout orateur
convaincu d'avoir donne un mauvais conseil au peuple. Il y en avait une
autre qui interdisait l'acces de la tribune a tout orateur qui avait
conseille trois fois des resolutions contraires aux lois existantes. [7]

Athenes savait tres-bien que la democratie ne peut se soutenir que par le
respect des lois. Le soin de rechercher les changements qu'il pouvait etre
utile d'apporter dans la legislation, appartenait specialement aux
thesmothetes. Leurs propositions etaient presentees au Senat, qui avait le
droit de les rejeter, mais non pas de les convertir en lois. En cas
d'approbation, le Senat convoquait l'assemblee et lui faisait part du
projet des thesmothetes. Mais le peuple ne devait rien resoudre
immediatement; il renvoyait la discussion a un autre jour, et en attendant
il designait cinq orateurs qui devaient avoir pour mission speciale de
defendre l'ancienne loi et de faire ressortir les inconvenients de
l'innovation proposee. Au jour fixe, le peuple se reunissait de nouveau,
et ecoutait d'abord les orateurs charges de la defense des lois anciennes,
puis ceux qui appuyaient les nouvelles. Les discours entendus, le peuple
ne se prononcait pas encore. Il se contentait de nommer une commission,
fort nombreuse, mais composee exclusivement d'hommes qui eussent exerce
les fonctions de juge. Cette commission reprenait l'examen de l'affaire,
entendait de nouveau les orateurs, discutait et deliberait. Si elle
rejetait la loi proposee, son jugement etait sans appel. Si elle
l'approuvait, elle reunissait encore le peuple, qui, pour cette troisieme
fois, devait enfin voter, et dont les suffrages faisaient de la
proposition une loi. [8]

Malgre tant de prudence, il se pouvait encore qu'une proposition injuste
ou funeste fut adoptee. Mais la loi nouvelle portait a jamais le nom de
son auteur, qui pouvait plus tard etre poursuivi en justice et puni. Le
peuple, en vrai souverain, etait repute impeccable; mais chaque orateur
restait toujours responsable du conseil qu'il avait donne. [9]

Telles etaient les regles auxquelles la democratie obeissait. Il ne
faudrait pas conclure de la qu'elle ne commit jamais de fautes. Quelle que
soit la forme de gouvernement, monarchie, aristocratie, democratie, il y a
des jours ou c'est la raison qui gouverne, et d'autres ou c'est la
passion. Aucune constitution ne supprima jamais les faiblesses et les
vices de la nature humaine. Plus les regles sont minutieuses, plus elles
accusent que la direction de la societe est difficile et pleine de perils.
La democratie ne pouvait durer qu'a force de prudence.

On est etonne aussi de tout le travail que cette democratie exigeait des
hommes. C'etait un gouvernement fort laborieux. Voyez a quoi se passe la
vie d'un Athenien. Un jour il est appele a l'assemblee de son deme et il a
a deliberer sur les interets religieux ou politiques de cette petite
association. Un autre jour il est convoque a l'assemblee de sa tribu; il
s'agit de regler une fete religieuse, ou d'examiner des depenses, ou de
faire des decrets, ou de nommer des chefs et des juges. Trois fois par
mois regulierement il faut qu'il assiste a l'assemblee generale du peuple;
il n'a pas le droit d'y manquer. Or, la seance est longue; il n'y va pas
seulement pour voter; venu des le matin, il faut qu'il reste jusqu'a une
heure avancee du jour a ecouter des orateurs. Il ne peut voter qu'autant
qu'il a ete present des l'ouverture de la seance et qu'il a entendu tous
les discours. Ce vote est pour lui une affaire des plus serieuses; tantot
il s'agit de nommer ses chefs politiques et militaires, c'est-a-dire ceux
a qui son interet et sa vie vont etre confies pour un an; tantot c'est un
impot a etablir ou une loi a changer; tantot c'est sur la guerre qu'il a a
voter, sachant bien qu'il aura a donner son sang ou celui d'un fils. Les
interets individuels sont unis inseparablement a l'interet de l'Etat.
L'homme ne peut etre ni indifferent ni leger. S'il se trompe, il sait
qu'il en portera bientot la peine, et que dans chaque vote il engage sa
fortune et sa vie. Le jour ou la malheureuse expedition de Sicile fut
decidee, il n'etait pas un citoyen qui ne sut qu'un des siens en ferait
partie et qui ne dut appliquer toute l'attention de son esprit a mettre en
balance ce qu'une telle guerre offrait d'avantages et ce qu'elle
presentait de dangers. Il importait grandement de reflechir et de
s'eclairer. Car un echec de la patrie etait pour chaque citoyen une
diminution de sa dignite personnelle, de sa securite et de sa richesse.

Le devoir du citoyen ne se bornait pas a voter. Quand son tour venait, il
devait etre magistrat dans son deme ou dans sa tribu. Une annee sur deux
en moyenne, [10] il etait heliaste, et il passait toute cette annee-la
dans les tribunaux, occupe a ecouter les plaideurs et a appliquer les
lois. Il n'y avait guere de citoyen qui ne fut appele deux fois dans sa
vie a faire partie du Senat; alors, pendant une annee, il siegeait chaque
jour du matin au soir, recevant les depositions des magistrats, leur
faisant rendre leurs comptes, repondant aux ambassadeurs etrangers,
redigeant les instructions des ambassadeurs atheniens, examinant toutes
les affaires qui devaient etre soumises au peuple et preparant tous les
decrets. Enfin il pouvait etre magistrat de la cite, archonte, stratege,
astynome, si le sort ou le suffrage le designait. On voit que c'etait une
lourde charge que d'etre citoyen d'un Etat democratique, qu'il y avait la
de quoi occuper presque toute l'existence, et qu'il restait bien peu de
temps pour les travaux personnels et la vie domestique. Aussi Aristote
disait-il tres-justement que l'homme qui avait besoin de travailler pour
vivre, ne pouvait pas etre citoyen. Telles etaient les exigences de la
democratie. Le citoyen, comme le fonctionnaire public de nos jours, se
devait tout entier a l'Etat. Il lui donnait son sang dans la guerre, son
temps pendant la paix. Il n'etait pas libre de laisser de cote les
affaires publiques pour s'occuper avec plus de soin des siennes. C'etaient
plutot les siennes qu'il devait negliger pour travailler au profit de la
cite. Les hommes passaient leur vie a se gouverner. La democratie ne
pouvait durer que sous la condition du travail incessant de tous ses
citoyens. Pour peu que le zele se ralentit, elle devait perir ou se
corrompre.


NOTES

[1] Eschine, III, 2; Andocide, II, 19; I, 45-55.

[2] Eschine, 1, 23; III, 4. Dinarque, II, 14. Demosthenes, _in Aristocr._,
97. Aristophane, _Acharn._, 43, 44 et Scholiaste, _Thesmoph._, 295-310.

[3] Eschine, I, 27-33. Dinarque, I, 71.

[4] C'est du moins ce que fait entendre Aristophane, _Guepes_, 711 (639);
voy. le Scholiaste.

[5] Aristophane, _Chevaliers_, 1119.

[6] Pollux, VIII, 94. Philochore, _Fragm._, coll. Didot, p. 407.

[7] Athenee, X, 73. Pollux, VIII, 52. Voy. G. Perrot, _Hist. du droit
public d'Athenes_, chap. II.

[8] Eschine, _in Ctesiph._, 38. Demosthenes, _in Timocr.; in Leptin_.
Andocide, I, 83.

[9] Thucydide, III, 43. Demosthenes, _in. Timocratem._

[10] Il y avait 5,000 heliastes sur 14,000 citoyens; encore peut-on
retrancher de ce dernier chiffre 3 ou 4,000 qui devaient etre ecartes par
la [Grec: dokimasia].




CHAPITRE XII.

RICHES ET PAUVRES; LA DEMOCRATIE PERIT; LES TYRANS POPULAIRES.


Lorsque la serie des revolutions eut amene l'egalite entre les hommes et
qu'il n'y eut plus lieu de se combattre pour des principes et des droits,
les hommes se firent la guerre pour des interets. Cette periode nouvelle
de l'histoire des cites ne commenca pas pour toutes en meme temps. Dans
les unes elle suivit de tres pres l'etablissement de la democratie; dans
les autres elle ne parut qu'apres plusieurs generations qui avaient su se
gouverner avec calme. Mais toutes les cites, tot ou tard, sont tombees
dans ces deplorables luttes.

A mesure que l'on s'etait eloigne de l'ancien regime, il s'etait forme une
classe pauvre. Auparavant, lorsque chaque homme faisait partie d'une
_gens_ et avait son maitre, la misere etait presque inconnue. L'homme
etait nourri par son chef; celui a qui il donnait son obeissance, lui
devait en retour de subvenir a tous ses besoins. Mais les revolutions, qui
avaient dissous le [Grec: genos], avaient aussi change les conditions de
la vie humaine. Le jour ou l'homme s'etait affranchi des liens de la
clientele, il avait vu se dresser devant lui les necessites et les
difficultes de l'existence. La vie etait devenue plus independante, mais
aussi plus laborieuse et sujette a plus d'accidents. Chacun avait eu
desormais le soin de son bien-etre, chacun sa jouissance et sa tache. L'un
s'etait enrichi par son activite ou sa bonne fortune, l'autre etait reste
pauvre. L'inegalite de richesse est inevitable dans toute societe qui ne
veut pas rester dans l'etat patriarcal ou dans l'etat de tribu.

La democratie ne supprima pas la misere: elle la rendit, au contraire,
plus sensible. L'egalite des droits politiques fit ressortir encore
davantage l'inegalite des conditions.

Comme il n'y avait aucune autorite qui s'elevat au-dessus des riches et
des pauvres a la fois, et qui put les contraindre a rester en paix, il eut
ete a souhaiter que les principes economiques et les conditions du travail
fussent tels que les deux classes fussent forcees de vivre en bonne
intelligence. Il eut fallu, par exemple, qu'elles eussent besoin l'une de
l'autre, que le riche ne put s'enrichir qu'en demandant au pauvre son
travail, et que le pauvre trouvat les moyens de vivre en donnant son
travail au riche. Alors l'inegalite des fortunes eut stimule l'activite et
l'intelligence de l'homme; elle n'eut pas enfante la corruption et la
guerre civile.

Mais beaucoup de cites manquaient absolument d'industrie et de commerce;
elles n'avaient donc pas la ressource d'augmenter la somme de la richesse
publique, afin d'en donner quelque part au pauvre sans depouiller
personne. La ou il y avait du commerce, presque tous les benefices en
etaient pour les riches, par suite du prix exagere de l'argent. S'il y
avait de l'industrie, les travailleurs etaient des esclaves. On sait quel
le riche d'Athenes ou de Rome avait dans sa maison des ateliers de
tisserands, de ciseleurs, d'armuriers, tous esclaves. Meme les professions
liberales etaient a peu pres fermees au citoyen. Le medecin etait souvent
un esclave qui guerissait les malades au profit de son maitre. Les commis
de banque, beaucoup d'architectes, les constructeurs de navires, les bas
fonctionnaires de l'Etat, etaient des esclaves. L'esclavage etait un fleau
dont la societe libre souffrait elle-meme. Le citoyen trouvait peu
d'emplois, peu de travail. Le manque d'occupation le rendait bientot
paresseux. Comme il ne voyait travailler que les esclaves, il meprisait le
travail. Ainsi les habitudes economiques, les dispositions morales, les
prejuges, tout se reunissait pour empecher le pauvre de sortir de sa
misere et de vivre honnetement. La richesse et la pauvrete n'etaient pas
constituees de maniere a pouvoir vivre en paix.

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