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Nous avons vu d'ailleurs que ceux que les anciens appelaient Lares ou
Heros, n'etaient autres que les ames des morts auxquelles l'homme
attribuait une puissance surhumaine et divine. Le souvenir d'un de ces
morts sacres etait toujours attache au foyer. En adorant l'un, on ne
pouvait pas oublier l'autre. Ils etaient associes dans le respect des
hommes et dans leurs prieres. Les descendants, quand ils parlaient du
foyer, rappelaient volontiers le nom de l'ancetre: " Quitte cette place,
dit Oreste a sa soeur, et avance vers l'antique foyer de Pelops pour
entendre mes paroles. " [25] De meme, Enee, parlant du foyer qu'il
transporte a travers les mers, le designe par le nom de Lare d'Assaracus,
comme s'il voyait dans ce foyer l'ame de son ancetre.
Le grammairien Servius, qui etait fort instruit des antiquites grecques et
romaines (on les etudiait de son temps beaucoup plus qu'au temps de
Ciceron), dit que c'etait un usage tres-ancien d'ensevelir les morts dans
les maisons, et il ajoute: " Par suite de cet usage, c'est aussi dans les
maisons qu'on honore les Lares et les Penates. " [26] Cette phrase etablit
nettement une antique relation entre le culte des morts et le foyer. On
peut donc penser que le foyer domestique n'a ete a l'origine que le
symbole du culte des morts, que sous cette pierre du foyer un ancetre
reposait, que le feu y etait allume pour l'honorer, et que ce feu semblait
entretenir la vie en lui ou representait son ame toujours vigilante.
Ce n'est la qu'une conjecture, et les preuves nous manquent. Mais ce qui
est certain, c'est que les plus anciennes generations, dans la race d'ou
sont sortis les Grecs et les Romains, ont eu le culte des morts et du
foyer, antique religion qui ne prenait pas ses dieux dans la nature
physique, mais dans l'homme lui-meme et qui avait pour objet d'adoration
l'etre invisible qui est en nous, la force morale et pensante qui anime et
qui gouverne notre corps.
Cette religion ne fut pas toujours egalement puissante, sur l'ame; elle
s'affaiblit peu a peu, mais elle ne disparut pas. Contemporaine des
premiers ages de la race aryenne, elle s'enfonca si profondement dans les
entrailles de cette race, que la brillante religion de l'Olympe grec ne
suffit pas a la deraciner et qu'il fallut le christianisme.
Nous verrons bientot quelle action puissante cette religion a exercee sur
les institutions domestiques et sociales des anciens. Elle a ete concue et
etablie dans cette epoque lointaine ou cette race cherchait ses
institutions, et elle a determine la voie dans laquelle les peuples ont
marche depuis.
NOTES
[1] Les Grecs appelaient cet autel de noms divers, _bomoz, eschara,
hestia_; ce dernier finit par prevaloir dans l'usage et fut le mot dont on
designa ensuite la deesse Vesta. Les Latins appelaient le meme autel _ara_
ou _focus_.
[2] _Hymnes homer._, XXIX. _Hymnes orph._, LXXXIV. Hesiode, _Opera_, 732.
Eschyle, _Agam._, 1056. Euripide, _Hercul. fur._, 503, 599. Thucydide, I,
136. Aristophane, _Plut._, 795. Caton, _De re rust._, 143. Ciceron, _Pro
Domo_, 40. Tibulle, I, 1, 4. Horace, _Epod._, II, 43. Ovide, _A. A._, I,
637. Virgile, II, 512.
[3] Virgile, VII, 71. Festus, v. _Felicis_. Plutarque, _Numa_, 9.
[4] Euripide, _Hercul. fur._, 715. Caton, _De re rust._, 143. Ovide,
_Fast._, III, 698.
[5] Macrobe, _Saturn._, I, 12.
[6] Ovide, _Fast_., III:, 148. Festus, v. _Felicis_. Julien, _Oraison a la
louange du soleil_.
[7] _Hymnes orph._, 84. Plante, _Captiv._, II, 2. Tibulle, I, 9, 74.
Ovide, _A. A._, I, 637. Pline, _H. N._, XVIII, 8.
[8] Virgile, _En._, II, 523. Horace, _Epit._, I, 5. Ovide, _Trist._, IV,
8, 22.
[9] Euripide, _Alceste_, 162-168.
[10] Eschyle, _Agam._, 1015.
[11] Caton, _De re rust._, 2. Euripide, _Hercul. fur._, 523.
[12] Ovide. _Fast._, VI, 315.
[13] Plutarque, _Quest. rom._, 64; _Comm. sur Hesiode_, 44. _Hymnes
homer._, 29.
[14] Horace, _Sat._ II, 6, 66. Ovide, _Fast_., II, 631. Petrone, 60.
[15] Porphyre, _De Abstin. _, II, p. 106; Plutarq., _De frigido_.
[16] _Hymnes hom._, 29; Ibid., 3, v. 33. Platon, _Cratyle,_ 18.
_Hesychius,_ _hestias_. Diodore, VI, 2. Aristophane, _Oiseaux,_ 865.
[17] Pausanias, V, 14.
[18] Ciceron, _De nat. Deor._, II, 27. Ovide, _Fast._, VI, 304.
[19] Ovide, _Fast._, VI, 291.
[20] Hesiode, _Opera_, 731. Plutarque, _Comm. sur Hes._, frag. 43.
[21] Tibulle, II, 2. Horace, _Odes_, IV, 11. Ovide, _Trist._, III, 13; V,
5. Les Grecs donnaient a leurs dieux domestiques ou heros l'epithete de
_ephestioi_ ou _hestioeuchoi_.
[22] Plaute, _Aulul._, II, 7, 16: _In foco nostro Lari._ Columele, XI, 1,
19: _Larem focumque familiarem_. Ciceron, _Pro domo_, 41; _Pro Quintio_,
27, 28.
[23] Servius, _in Aen._, III, 134.
[24] Virgile, IX, 259; V, 744.
[25] Euripide, _Oreste_, 1140-1142.
[26] Servius, _in Aen._, V, 84; VI, 152. Voy. Platon, _Minos_, p. 315.
CHAPITRE IV.
LA RELIGION DOMESTIQUE.
Il ne faut pas se representer cette antique religion comme celles qui ont
ete fondees plus tard dans l'humanite plus avancee. Depuis un assez grand
nombre de siecles, le genre humain n'admet plus une doctrine religieuse
qu'a deux conditions: l'une est qu'elle lui annonce un dieu unique;
l'autre est qu'elle s'adresse a tous les hommes et soit accessible a tous,
sans repousser systematiquement aucune classe ni aucune race. Mais cette
religion des premiers temps ne remplissait aucune de ces deux conditions.
Non seulement elle n'offrait pas a l'adoration des hommes un dieu unique;
mais encore ses dieux n'acceptaient pas l'adoration de tous les hommes.
Ils ne se presentaient pas comme etant les dieux du genre humain. Ils ne
ressemblaient meme, pas a Brahma qui etait au moins le dieu de toute une
grande caste, ni a Zeus Panhellenien qui etait celui de toute une nation.
Dans cette religion primitive chaque dieu ne pouvait etre adore que par
une famille. La religion etait purement domestique.
Il faut eclaircir ce point important; car on ne comprendrait pas sans cela
la relation tres-etroite qu'il y a entre ces vieilles croyances et la
constitution de la famille grecque et romaine.
Le culte des morts ne ressemblait en aucune maniere a celui que les
chretiens ont pour les saints. Une des premieres regles de ce culte etait
qu'il ne pouvait etre rendu par chaque famille qu'aux morts qui lui
appartenaient par le sang. Les funerailles ne pouvaient etre
religieusement accomplies que par le parent le plus proche. Quant au repas
funebre qui se renouvelait ensuite a des epoques determinees, la famille
seule avait le droit d'y assister, et tout etranger en etait severement
exclu. [1] On croyait que le mort n'acceptait l'offrande que de la main
des siens; il ne voulait de culte que de ses descendants. La presence d'un
homme qui n'etait pas de la famille troublait le repos des manes. Aussi la
loi interdisait-elle a l'etranger d'approcher d'un tombeau. [2] Toucher du
pied, meme par megarde, une sepulture, etait un acte impie, pour lequel il
fallait apaiser le mort et se purifier soi-meme. Le mot par lequel les
anciens designaient le culte des morts est significatif; les Grecs
disaient _patriazein_, les Latins disaient _parentare_. C'est que la
priere et l'offrande n'etaient adressees par chacun qu'a ses peres. Le
culte des morts etait uniquement le culte des ancetres. [3] Lucien, tout
en se moquant des opinions du vulgaire, nous les explique nettement quand
il dit: " Le mort qui n'a pas laisse de fils ne recoit pas d'offrandes, et
il est expose a une faim perpetuelle. " [4]
Dans l'Inde comme en Grece, l'offrande ne pouvait etre faite a un mort que
par ceux qui descendaient de lui. La loi des Hindous, comme la loi
athenienne, defendait d'admettre un etranger, fut-ce un ami, au repas
funebre. Il etait si necessaire que ces repas fussent offerts par les
descendants du mort, et non par d'autres, que l'on supposait que les
manes, dans leur sejour, prononcaient souvent ce voeu: " Puisse-t-il
naitre successivement de notre lignee des fils qui nous offrent dans toute
la suite des temps le riz bouilli dans du lait, le miel, et le beurre
clarifie. " [5]
Il suivait de la qu'en Grece et a Rome, comme dans l'Inde, le fils avait
le devoir de faire les libations et les sacrifices aux manes de son pere
et de tous ses aieux. Manquer a ce devoir etait l'impiete la plus grave
qu'on put commettre, puisque l'interruption de ce culte faisait dechoir
les morts et aneantissait leur bonheur. Cette negligence n'etait pas moins
qu'un veritable parricide multiplie autant de fois qu'il y avait
d'ancetres dans la famille.
Si, au contraire, les sacrifices etaient toujours accomplis suivant les
rites, si les aliments etaient portes sur le tombeau aux jours fixes,
alors l'ancetre devenait un dieu protecteur. Hostile a tous ceux qui ne
descendaient pas de lui, les repoussant de son tombeau, les frappant de
maladie s'ils approchaient, pour les siens il etait bon et secourable.
Il y avait un echange perpetuel de bons offices entre les vivants et les
morts de chaque famille. L'ancetre recevait de ses descendants la serie
des repas funebres, c'est-a-dire les seules jouissances qu'il put avoir
dans sa seconde vie. Le descendant recevait de l'ancetre l'aide et la
force dont il avait besoin dans celle-ci. Le vivant ne pouvait se passer
du mort, ni le mort du vivant. Par la un lien puissant s'etablissait entre
toutes les generations d'une meme famille et en faisait un corps
eternellement inseparable.
Chaque famille avait son tombeau, ou ses morts venaient reposer l'un apres
l'autre, toujours ensemble. Ce tombeau etait ordinairement voisin de la
maison, non loin de la porte, " afin, dit un ancien, que les fils, en
entrant ou en sortant de leur demeure, rencontrassent chaque fois leurs
peres, et chaque fois leur adressassent une invocation ". [6] Ainsi
l'ancetre restait au milieu des siens; invisible, mais toujours present,
il continuait a faire partie de la famille et a en etre le pere. Lui
immortel, lui heureux, lui divin, il s'interessait a ce qu'il avait laisse
de mortel sur la terre; il en savait les besoins, il en soutenait la
faiblesse. Et celui qui vivait encore, qui travaillait, qui, selon
l'expression antique, ne s'etait pas encore acquitte de l'existence,
celui-la avait pres de lui ses guides et ses appuis; c'etaient ses peres.
Au milieu des difficultes, il invoquait leur antique sagesse; dans le
chagrin il leur demandait une consolation, dans le danger un soutien,
apres une faute son pardon.
Assurement nous avons beaucoup de peine aujourd'hui a comprendre que
l'homme put adorer son pere ou son ancetre. Faire de l'homme un dieu nous
semble le contre-pied de la religion. Il nous est presque aussi difficile
de comprendre les vieilles croyances de ces hommes qu'il l'eut ete a eux
d'imaginer les notres. Mais songeons que les anciens n'avaient pas l'idee
de la creation; des lors le mystere de la generation etait pour eux ce que
le mystere de la creation peut etre pour nous. Le generateur leur
paraissait un etre divin, et ils adoraient leur ancetre. Il faut que ce
sentiment ait ete bien naturel et bien puissant, car il apparait, comme
principe d'une religion a l'origine de presque toutes les societes
humaines; on le trouve chez les Chinois comme chez les anciens Getes et
les Scythes, chez les peuplades de l'Afrique comme chez celles du Nouveau-
Monde. [7]
Le feu sacre, qui etait associe si etroitement au culte des morts, avait
aussi pour caractere essentiel d'appartenir en propre a chaque famille. Il
representait les ancetres; [8] il etait la providence d'une famille, et
n'avait rien de commun avec le feu de la famille voisine qui etait une
autre providence. Chaque foyer protegeait les siens et repoussait
l'etranger.
Toute cette religion etait renfermee dans l'enceinte de chaque maison. Le
culte n'en etait pas public. Toutes les ceremonies, au contraire, en
etaient tenues fort secretes. Accomplies au milieu de la famille seule,
elles etaient cachees a l'etranger. [9] Le foyer n'etait jamais place ni
hors de la maison ni meme pres de la porte exterieure, ou on l'aurait trop
bien vu. Les Grecs le placaient toujours dans une enceinte [10] qui le
protegeait contre le contact et meme le regard des profanes. Les Romains
le cachaient au milieu de leur maison. Tous ces dieux, foyer, Lares,
Manes, on les appelait les dieux caches ou les dieux de l'interieur. [11]
Pour tous les actes de cette religion il fallait le secret; [12] qu'une
ceremonie fut apercue par un etranger, elle etait troublee, souillee,
funestee par ce seul regard.
Pour cette religion domestique, il n'y avait ni regles uniformes, ni
rituel commun. Chaque famille avait l'independance la plus complete. Nulle
puissance exterieure n'avait le droit de regler son culte ou sa croyance.
Il n'y avait pas d'autre pretre que le pere; comme pretre, il ne
connaissait aucune hierarchie. Le pontife de Rome ou l'archonte d'Athenes
pouvait bien s'assurer que le pere de famille accomplissait tous ses rites
religieux, mais il n'avait pas le droit de lui commander la moindre
modification. _Suo quisque ritu sacrificia faciat_, telle etait la regle
absolue. [13] Chaque famille avait ses ceremonies qui lui etaient propres,
ses fetes particulieres, ses formules de priere et ses hymnes. [14] Le
pere, seul interprete et seul pontife de sa religion, avait seul le
pouvoir de l'enseigner, et ne pouvait l'enseigner qu'a son fils. Les
rites, les termes de la priere, les chants, qui faisaient partie
essentielle de cette religion domestique, etaient un patrimoine, une
propriete sacree, que la famille ne partageait avec personne et qu'il
etait meme interdit de reveler aux etrangers. Il en etait ainsi dans
l'Inde: " Je suis fort contre mes ennemis, dit le brahmane, des chants que
je tiens de ma famille et que mon pere m'a transmis. " [15]
Ainsi la religion ne residait pas dans les temples, mais dans la maison,
chacun avait ses dieux; chaque dieu ne protegeait qu'une famille et
n'etait dieu que dans une maison. On ne peut pas raisonnablement supposer
qu'une religion de ce caractere ait ete revelee aux hommes par
l'imagination puissante de l'un d'entre eux ou qu'elle leur ait ete
enseignee par une caste de pretres. Elle est nee spontanement dans
l'esprit humain; son berceau a ete la famille; chaque famille s'est fait
ses dieux.
Cette religion ne pouvait se propager que par la generation. Le pere, en
donnant la vie a son fils, lui donnait en meme temps sa croyance, son
culte, le droit d'entretenir le foyer, d'offrir le repas funebre, de
prononcer les formules de priere. La generation etablissait un lien
mysterieux entre l'enfant qui naissait a la vie et tous les dieux de la
famille. Ces dieux etaient sa famille meme, [Grec: theoi engeneis];
c'etait son sang, [Grec: theoi suvaimoi]. [16] L'enfant apportait donc en
naissant le droit de les adorer et de leur offrir les sacrifices; comme
aussi, plus tard, quand la mort l'aurait divinise lui-meme, il devait etre
compte a son tour parmi ces dieux de la famille.
Mais il faut remarquer cette particularite que la religion domestique ne
se propageait que de male en male. Cela tenait sans nul doute a l'idee que
les hommes se faisaient de la generation [17]. La croyance des ages
primitifs, telle qu'on la trouve dans les Vedas et qu'on en voit des
vestiges dans tout le droit grec et romain, fut que le pouvoir
reproducteur residait exclusivement dans le pere. Le pere seul possedait
le principe mysterieux de l'etre et transmettait l'etincelle de vie. Il
est resulte de cette vieille opinion qu'il fut de regle que le culte
domestique passat toujours de male en male, que la femme n'y participat
que par l'intermediaire de son pere ou de son mari, et enfin qu'apres la
mort la femme n'eut pas la meme part que l'homme au culte et aux
ceremonies du repas funebre. Il en est resulte encore d'autres
consequences tres-graves dans le droit prive et dans la constitution de la
famille; nous les verrons plus loin.
NOTES
[1] Ciceron, _De legib._, II, 26. Varron, _L. L._, VI, 13: _Ferunt epulas
ad sepulcrum quibus jus ibi parentare._ Gaius, II, 5, 6: _Si modo mortui
funits ad nos pertineat._ Plutarque, _Solon_.
[2] _Pillacus omnino accedere quemquam vetat in funus aliorum_. Ciceron,
_De legib._, II, 26. Plutarque, _Solon_, 21. Demosthenes, _in Timocr_.
Isee, I.
[3] Du moins a l'origine; car ensuite les cites ont eu leurs heros
topiques et nationaux, comme nous le verrons plus loin.
[4] Lucien, _De luctu_.
[5] _Lois de Manou_, III, 138; III, 274.
[6] Euripide, _Helene_, 1163-1168.
[7] Chez les Etrusques et les Romains il etait d'usage que chaque famille
religieuse gardat les images de ses ancetres rangees autour de l'atrium.
Ces images etaient-elles de simples portraits de famille ou des idoles?
[8] [Grec: Hestia patroa], _focus patrius_. De meme dans les Vedas Agui
est encore invoque quelquefois comme dieu domestique.
[9] Isee, VIII, 17, 18.
[10] Cette enceinte etait appelee _herchos_.
[11] [Grec: Theoi mychioi], _dii Penates_.
[12] Ciceron, _De arusp. resp._, 17.
[13] Varron, _De ling. lat._, VII, 88.
[14] Hesiode, _Opera_, 753. Macrobe, _Sat._, I, 10. Cic., _De legib._, II,
11.
[15] _Rig-Veda_, tr. Langlois, t. I, p. 113. Les lois de Manou mentionnent
souvent les rites particuliers a chaque famille: VIII, 3; IX, 7.
[16] Sophocle, _Antig._, 199; _Ibid._, 659. Rappr. [Grec: patrooi theoi]
dans Aristophane, _Guepes_, 388; Eschyle, _Pers._, 404; Sophocle,
_Electre_, 411; [Grec: theoi genethlioi], Platon, _Lois_, V, p. 729; _Di
Generis_, Ovide, _Fast._, II.
[17] Les Vedas appellent le feu sacre la cause de la posterite masculine.
Voy. le _Mitakchara_, trad. Orianne, p. 139.
LIVRE II.
LA FAMILLE.
CHAPITRE PREMIER.
LA RELIGION A ETE LE PRINCIPE CONSTITUTIF DE LA FAMILLE ANCIENNE.
Si nous nous transportons par la pensee au milieu de ces anciennes
generations d'hommes, nous trouvons dans chaque maison un autel et autour
de cet autel la famille assemblee. Elle se reunit chaque matin pour
adresser au foyer ses premieres prieres, chaque soir pour l'invoquer une
derniere fois. Dans le courant du jour, elle se reunit encore aupres de
lui pour le repas qu'elle se partage pieusement apres la priere et la
libation. Dans tous ses actes religieux, elle chante en commun des hymnes
que ses peres lui ont legues.
Hors de la maison, tout pres, dans le champ voisin, il y a un tombeau.
C'est la seconde demeure de cette famille. La reposent en commun plusieurs
generations d'ancetres; la mort ne les a pas separes. Ils restent groupes
dans cette seconde existence, et continuent a former une famille
indissoluble. [1] Entre la partie vivante et la partie morte de la
famille, il n'y a que cette distance de quelques pas qui separe la maison
du tombeau. A certains jours, qui sont determines pour chacun par sa
religion domestique, les vivants se reunissent aupres des ancetres. Ils
leur portent le repas funebre, leur versent le lait et le vin, deposent
les gateaux et les fruits, ou brulent pour eux les chairs d'une victime.
En echange de ces offrandes, ils reclament leur protection; ils les
appellent leurs dieux, et leur demandent de rendre le champ fertile, la
maison prospere, les coeurs vertueux.
Le principe de la famille antique n'est pas uniquement la generation. Ce
qui le prouve, c'est que la soeur n'est pas dans la famille ce qu'y est le
frere, c'est que le fils emancipe ou la fille mariee cesse completement
d'en faire partie, ce sont enfin plusieurs dispositions importantes des
lois grecques et romaines que nous aurons l'occasion d'examiner plus loin.
Le principe de la famille n'est pas non plus l'affection naturelle. Car le
droit grec et le droit romain ne tiennent aucun compte de ce sentiment. Il
peut exister au fond des coeurs, il n'est rien dans le droit. Le pere peut
cherir sa fille, mais non pas lui leguer son bien. Les lois de succession,
c'est-a-dire parmi les lois celles qui temoignent le plus fidelement des
idees que les hommes se faisaient de la famille, sont en contradiction
flagrante, soit avec l'ordre de la naissance, soit avec l'affection
naturelle. [2]
Les historiens du droit romain ayant fort justement remarque que ni la
naissance ni l'affection n'etaient le fondement de la famille romaine, ont
cru que ce fondement devait se trouver dans la puissance paternelle ou
maritale. Ils font de cette puissance une sorte d'institution primordiale.
Mais ils n'expliquent pas comment elle s'est formee, a moins que ce ne
soit par la superiorite de force du mari sur la femme, du pere sur les
enfants. Or c'est se tromper gravement que de placer ainsi la force a
l'origine du droit. Nous verrons d'ailleurs plus loin que l'autorite
paternelle ou maritale, loin d'avoir ete une cause premiere, a ete elle-
meme un effet; elle est derivee de la religion et a ete etablie par elle.
Elle n'est donc pas le principe qui a constitue la famille.
Ce qui unit les membres de la famille antique, c'est quelque chose de plus
puissant que la naissance, que le sentiment, que la force physique; c'est
la religion du foyer et des ancetres. Elle fait que la famille forme un
corps dans cette vie et dans l'autre. La famille antique est une
association religieuse plus encore qu'une association de nature. Aussi
verrons-nous plus loin que la femme n'y sera vraiment comptee qu'autant
que la ceremonie sacree du mariage l'aura initiee au culte; que le fils
n'y comptera plus, s'il a renonce au culte ou s'il a ete emancipe; que
l'adopte y sera, au contraire, un veritable fils, parce que, s'il n'a pas
le lien du sang, il aura quelque chose de mieux, la communaute du culte;
que le legataire qui refusera d'adopter le culte de cette famille, n'aura
pas la succession; qu'enfin la parente et le droit a l'heritage seront
regles, non d'apres la naissance, mais d'apres les droits de participation
au culte tels que la religion les a etablis. Ce n'est sans doute pas la
religion qui a cree la famille, mais c'est elle assurement qui lui a donne
ses regles, et de la est venu que la famille antique a eu une constitution
si differente de celle qu'elle aurait eue si les sentiments naturels
avaient ete seuls a la fonder.
L'ancienne langue grecque avait un mot bien significatif pour designer une
famille; on disait _epistion_, mot qui signifie litteralement _ce qui est
aupres d'un foyer_. Une famille etait un groupe de personnes auxquelles la
religion permettait d'invoquer le meme foyer et d'offrir le repas funebre
aux memes ancetres.
NOTES
[1] L'usage des tombeaux de famille est incontestable chez les anciens; il
n'a disparu que quand les croyances relatives au culte des morts se sont
obscurcies. Les mots _taphos patroos, taphos ton progonon_ reviennent sans
cesse chez les Grecs, comme chez les Latins _tumulus patrius_ ou _avitus,
sepulcrum gentis_. Voy. Demosthenes, _in Eubul._, 28; _in Macart._, 79.
Lycurgue, _in Leocr._, 25. Ciceron, _De offic._, I, 17. _De legib._, II,
22: _mortuum extra gentem inferri fas negant_. Ovide, _Trist_., IV, 3, 45.
Velleius, II, 119. Suetone, _Neron_, 50; _Tibere_, 1. Digeste, XI, 5;
XVIII, 1, 6. Il y a une vieille anecdote qui prouve combien on jugeait
necessaire que chacun fut enterre dans le tombeau de sa famille. On
raconte que les Lacedemoniens, sur le point de combattre contre les
Messeniens, attacherent a leur bras droit des marques particulieres
contenant leur nom et celui de leur pere, afin qu'en cas de mort le corps
put etre reconnu sur le champ de bataille et transporte au tombeau
paternel. Justin, III, 5. Voy. Eschyle, _Sept._, 889 (914), [Grec: taphon
patroon lachai_]. Les orateurs grecs attestent frequemment cet usage;
quand Isee, Lysias, Demosthenes veulent prouver que tel homme appartient a
telle famille et a droit a l'heritage, ils ne manquent guere de dire que
le pere de cet homme est enterre dans le tombeau de cette famille.
[2] Il est bien entendu que nous parlons ici du droit le plus ancien. Nous
verrons dans la suite que ces vieilles lois ont ete modifiees.
CHAPITRE II
LE MARIAGE.
La premiere institution que la religion domestique ait etablie, fut
vraisemblablement le mariage.
Il faut remarquer que cette religion du foyer et des ancetres, qui se
transmettait de male en male, n'appartenait pourtant pas exclusivement a
l'homme; la femme avait part au culte. Fille, elle assistait aux actes
religieux de son pere; mariee, a ceux de son mari.
On pressent par cela seul le caractere essentiel de l'union conjugale chez
les anciens. Deux familles vivent a cote l'une de l'autre; mais elles ont
des dieux differents. Dans l'une d'elles, une jeune fille prend part,
depuis son enfance, a la religion de son pere; elle invoque son foyer;
elle lui offre chaque jour des libations, l'entoure de fleurs et de
guirlandes aux jours de fete, lui demande sa protection, le remercie de
ses bienfaits. Ce foyer paternel est son dieu. Qu'un jeune homme de la
famille voisine la demande en mariage, il s'agit pour elle de bien autre
chose que de passer d'une maison dans une autre. Il s'agit d'abandonner le
foyer paternel pour aller invoquer desormais le foyer de l'epoux. Il
s'agit de changer de religion, de pratiquer d'autres rites et de prononcer
d'autres prieres. Il s'agit de quitter le dieu de son enfance pour se
mettre sous l'empire d'un dieu qu'elle ne connait pas. Qu'elle n'espere
pas rester fidele a l'un en honorant l'autre; car dans cette religion
c'est un principe immuable qu'une meme personne ne peut pas invoquer deux
foyers ni deux series d'ancetres. " A partir du mariage, dit un ancien, la
femme n'a plus rien de commun avec la religion domestique de ses peres;
elle sacrifie au foyer du mari. " [1]
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