La Cite Antique
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Pour la femme, la loi de Solon se conformait encore au droit antique,
quand elle lui defendait de faire un testament, parce que la femme n'etait
jamais reellement proprietaire et ne pouvait avoir qu'un usufruit. Mais
elle s'ecartait de ce droit antique quand elle permettait a la femme de
reprendre sa dot. [17]
Il y avait encore d'autres nouveautes dans ce code. A l'oppose de Dracon,
qui n'avait accorde le droit de poursuivre un crime en justice qu'a la
famille de la victime, Solon l'accorda a tout citoyen. [18] Encore une
regle du vieux droit patriarcal qui disparaissait.
Ainsi a Athenes, comme a Rome, le droit commencait a se transformer. Pour
un nouvel etat social il naissait un droit nouveau. Les croyances, les
moeurs, les institutions s'etant modifiees, les lois qui auparavant
avaient paru justes et bonnes, cessaient de le paraitre, et peu a peu
elles etaient effacees.
NOTES
[1] Tite-Live, VII, 17; IX, 33, 34.
[2] Gaius, III, 17; III, 24. Ulpien, XVI, 4. Ciceron, _De invent._, II,
50.
[3] Gaius, III, 19.
[4] _Digeste_, liv. X, tit. 2, 1.
[5] Il y avait bien le testament _in procinctu_; mais nous ne sommes pas
bien renseignes sur cette sorte de testament; peut-etre etait-il au
testament _calatis comitiis_ ce que l'assemblee par centuries etait a
l'assemblee par curies.
[6] Gaius, I, 114.
[7] Gaius, I, 111: _quae anno continuo_ NUPTA _perseverabat_. La
_coemptio_ etait si peu un mode de mariage que la femme pouvait la
contracter avec un autre que son mari, par exemple, avec un tuteur.
[8] Gaius, I, 117, 118. Que cette mancipation ne fut que fictive au temps
de Gaius, c'est ce qui est hors de doute; mais elle put etre reelle a
l'origine. Il n'en etait pas d'ailleurs du mariage par simple _consensus_
comme du mariage sacre, qui etablissait entre les epoux un lien
indissoluble.
[9] Aulu-Gelle, XI, 18. Demosthenes, _in Lept._, 158. Porphyre, _De
abstinentia_, IX.
[10] Demosthenes, _in Everg._, 71; _in Macart._, 57.
[11] Isee, VI, 25.
[12] Isee, III, 42.
[13] Isee, VII, 19; XI, 1, 11.
[14] Isee, III, 41, 68, 73; VI, 9; X, 9, 13. Plutarque, _Solon_, 21.
[15] Plutarque, _Solon_, 13.
[16] Plutarque, _Solon_, 23.
[17] Isee, VII, 24, 25. Dion Chrysostome, [Grec: peri apistias].
Harpocration, [Grec: pera medimnon]. Demosthenes, _in Evergum; in Boeotum
de dote; in Neoeram_, 51, 52.
[18] Plutarque, _Solon_, 18.
CHAPITRE IX.
NOUVEAU PRINCIPE DE GOUVERNEMENT; L'INTERET PUBLIC ET LE SUFFRAGE.
La revolution qui renversa la domination de la classe sacerdotale et eleva
la classe inferieure au niveau des anciens chefs des _gentes_, marqua le
commencement d'une periode nouvelle dans l'histoire des cites. Une sorte
de renouvellement social s'accomplit. Ce n'etait pas seulement une classe
d'hommes qui remplacait une autre classe au pouvoir. C'etaient les vieux
principes qui etaient mis de cote, et des regles nouvelles qui allaient
gouverner les societes humaines.
Il est vrai que la cite conserva les formes exterieures qu'elle avait eues
dans l'epoque precedente. Le regime republicain subsista; les magistrats
garderent presque partout leurs anciens noms; Athenes eut encore ses
archontes et Rome ses consuls. Rien ne fut change non plus aux ceremonies
de la religion publique; les repas du prytanee, les sacrifices au
commencement de l'assemblee, les auspices et les prieres, tout cela fut
conserve. Il est assez ordinaire a l'homme, lorsqu'il rejette de vieilles
institutions, de vouloir en garder au moins les dehors.
Au fond, tout etait change. Ni les institutions, ni le droit, ni les
croyances, ni les moeurs ne furent dans cette nouvelle periode ce qu'ils
avaient ete dans la precedente. L'ancien regime disparut, entrainant avec
lui les regles rigoureuses qu'il avait etablies en toutes choses; un
regime nouveau fut fonde, et la vie humaine changea de face.
La religion avait ete pendant de longs siecles l'unique principe de
gouvernement. Il fallait trouver un autre principe qui fut capable de la
remplacer et qui put, comme elle, regir les societes en les mettant autant
que possible a l'abri des fluctuations et des conflits. Le principe sur
lequel le gouvernement des cites se fonda desormais, fut l'interet public.
Il faut observer ce dogme nouveau qui fit alors son apparition dans
l'esprit des hommes et dans l'histoire. Auparavant, la regle superieure
d'ou derivait l'ordre social, n'etait pas l'interet, c'etait la religion.
Le devoir d'accomplir les rites du culte avait ete le lien social. De
cette necessite religieuse avait decoule, pour les uns le droit de
commander, pour les autres l'obligation d'obeir; de la etaient venues les
regles de la justice et de la procedure, celles des deliberations
publiques, celles de la guerre. Les cites ne s'etaient pas demande si les
institutions qu'elles se donnaient, etaient utiles; ces institutions
s'etaient fondees, parce que la religion l'avait ainsi voulu. L'interet ni
la convenance n'avaient contribue a les etablir; et si la classe
sacerdotale avait combattu pour les defendre, ce n'etait pas au nom de
l'interet public, mais au nom de la tradition religieuse.
Mais dans la periode ou nous entrons maintenant, la tradition n'a plus
d'empire et la religion ne gouverne plus. Le principe regulateur duquel
toutes les institutions doivent tirer desormais leur force, le seul qui
soit au-dessus des volontes individuelles et qui puisse les obliger a se
soumettre, c'est l'interet public. Ce que les Latins appellent _res
publica_, les Grecs [Grec: to choinon], voila ce qui remplace la vieille
religion. C'est la ce qui decide desormais des institutions et des lois,
et c'est a cela que se rapportent tous les actes importants des cites.
Dans les deliberations des senats ou des assemblees populaires, que l'on
discute sur une loi ou sur une forme de gouvernement, sur un point de
droit prive ou sur une institution politique, on ne se demande plus ce que
la religion prescrit, mais ce que reclame l'interet general.
On attribue a Solon une parole qui caracterise assez bien le regime
nouveau. Quelqu'un lui demandait s'il croyait avoir donne a sa patrie la
constitution la meilleure: " Non pas, repondit-il; mais celle qui lui
convient le mieux. " Or, c'etait quelque chose de tres-nouveau que de ne
plus demander aux formes de gouvernement et aux lois qu'un merite relatif.
Les anciennes constitutions, fondees sur les regles du culte, s'etaient
proclamees infaillibles et immuables; elles avaient eu la rigueur et
l'inflexibilite de la religion. Solon indiquait par cette parole qu'a
l'avenir les constitutions politiques devraient se conformer aux besoins,
aux moeurs, aux interets des hommes de chaque epoque. Il ne s'agissait
plus de verite absolue; les regles du gouvernement devaient etre desormais
flexibles et variables. On dit que Solon souhaitait, et tout au plus, que
ses lois fussent observees pendant cent ans.
Les prescriptions de l'interet public ne sont pas aussi absolues, aussi
claires, aussi manifestes que le sont celles d'une religion. On peut
toujours les discuter; elles ne s'apercoivent pas tout d'abord. Le mode
qui parut le plus simple et le plus sur pour savoir ce que l'interet
public reclamait, ce fut d'assembler les hommes et de les consulter. Ce
procede fut juge necessaire et fut presque journellement employe. Dans
l'epoque precedente, les auspices avaient fait a peu pres tous les frais
des deliberations; l'opinion du pretre, du roi, du magistrat sacre etait
toute-puissante; on votait peu, et plutot pour accomplir une formalite que
pour faire connaitre l'opinion de chacun. Desormais on vota sur toutes
choses; il fallut avoir l'avis de tous, pour etre sur de connaitre
l'interet de tous. Le suffrage devint le grand moyen de gouvernement. Il
fut la source des institutions, la regle du droit; il decida de l'utile et
meme du juste. Il fut au-dessus des magistrats, au-dessus meme des lois;
il fut le souverain dans la cite.
Le gouvernement changea aussi de nature. Sa fonction essentielle ne fut
plus l'accomplissement regulier des ceremonies religieuses; il fut surtout
constitue pour maintenir l'ordre et la paix au dedans, la dignite et la
puissance au dehors. Ce qui avait ete autrefois au second plan, passa au
premier. La politique prit le pas sur la religion, et le gouvernement des
hommes devint chose humaine. En consequence il arriva, ou bien que des
magistratures nouvelles furent creees, ou tout au moins que les anciennes
prirent un caractere nouveau. C'est ce qu'on peut voir par l'exemple
d'Athenes et par celui de Rome.
A Athenes, pendant la domination de l'aristocratie, les archontes avaient
ete surtout des pretres; le soin de juger, d'administrer, de faire la
guerre, se reduisait a peu de chose, et pouvait sans inconvenient etre
joint au sacerdoce. Lorsque la cite athenienne repoussa les vieux procedes
religieux du gouvernement, elle ne supprima pas l'archontat; car on avait
une repugnance extreme a supprimer ce qui etait antique. Mais a cote des
archontes elle etablit d'autres magistrats, qui par la nature de leurs
fonctions repondaient mieux aux besoins de l'epoque. Ce furent les
_strateges_. Le mot signifie chef de l'armee; mais leur autorite n'etait
pas purement militaire; ils avaient le soin des relations avec les autres
cites, l'administration des finances, et tout ce qui concernait la police
de la ville. On peut dire que les archontes avaient dans leurs mains la
religion et tout ce qui s'y rapportait, et que les strateges avaient le
pouvoir politique. Les archontes conservaient l'autorite, telle que les
vieux ages l'avaient concue; les strateges avaient celle que les nouveaux
besoins avaient fait etablir. Peu a peu on arriva a ce point que les
archontes n'eurent plus que l'apparence du pouvoir et que les strateges en
eurent toute la realite. Ces nouveaux magistrats n'etaient plus des
pretres; a peine faisaient-ils les ceremonies tout a fait indispensables
en temps de guerre. Le gouvernement tendait de plus en plus a se separer
de la religion. Ces strateges purent etre choisis en dehors de la classe
des eupatrides. Dans l'epreuve qu'on leur faisait subir avant de les
nommer ([Grec: dochimasia]), on ne leur demanda pas, comme on demandait a
l'archonte, s'ils avaient un culte domestique et s'ils etaient d'une
famille pure; il suffit qu'ils eussent rempli toujours leurs devoirs de
citoyens et qu'ils eussent une propriete dans l'Attique. [1] Les archontes
etaient designes par le sort, c'est-a-dire par la voix des dieux; il en
fut autrement des strateges. Comme le gouvernement devenait plus difficile
et plus complique, que la piete n'etait plus la qualite principale, et
qu'il fallait l'habilete, la prudence, le courage, l'art de commander, on
ne croyait plus que la voix du sort fut suffisante pour faire un bon
magistrat. La cite ne voulait plus etre liee par la pretendue volonte des
dieux, et elle tenait a avoir le libre choix de ses chefs. Que l'archonte,
qui etait un pretre, fut designe par les dieux, cela etait naturel; mais
le stratege, qui avait dans ses mains les interets materiels de la cite,
devait etre elu par les hommes.
Si l'on observe de pres les institutions de Rome, on reconnait que des
changements du meme genre s'y opererent. D'une part, les tribuns de la
plebe augmenterent a tel point leur importance que la direction de la
republique, au moins en ce qui concernait les affaires interieures, finit
par leur appartenir. Or, ces tribuns, qui n'avaient pas le caractere
sacerdotal, ressemblent assez aux strateges. D'autre part, le consulat
lui-meme ne put subsister qu'en changeant de nature. Ce qu'il y avait de
sacerdotal en lui s'effaca peu a peu. Il est bien vrai que le respect des
Romains pour les traditions et les formes du passe exigea que le consul
continuat a accomplir les ceremonies religieuses instituees par les
ancetres. Mais on comprend bien que le jour ou les plebeiens furent
consuls, ces ceremonies n'etaient plus que de vaines formalites. Le
consulat fut de moins en moins un sacerdoce et de plus en plus un
commandement. Cette transformation fut lente, insensible, inapercue; elle
n'en fut pas moins complete. Le consulat n'etait certainement plus au
temps des Scipion ce qu'il avait ete au temps de Publicola. Le tribunat
militaire, que le Senat institua en 443, et sur lequel les anciens nous
donnent trop peu de renseignements, fut peut-etre la transition entre le
consulat de la premiere epoque et celui de la seconde.
On peut remarquer aussi qu'il se fit un changement dans la maniere de
nommer les consuls. En effet dans les premiers siecles, le vote des
centuries dans l'election du magistrat n'etait, nous l'avons vu, qu'une
pure formalite. Dans le vrai, le consul de chaque annee etait _cree_ par
le consul de l'annee precedente, qui lui transmettait les auspices, apres
avoir pris l'assentiment des dieux. Les centuries ne votaient que sur les
deux ou trois candidats que presentait le consul en charge; il n'y avait
pas de debat. Le peuple pouvait detester un candidat; il n'en etait pas
moins force de voter pour lui. A l'epoque ou nous sommes maintenant,
l'election est tout autre, quoique les formes en soient encore les memes.
Il y a bien encore, comme par le passe, une ceremonie religieuse et un
vote; mais c'est la ceremonie religieuse qui est pour la forme, et c'est
le vote qui est la realite. Le candidat doit encore se faire presenter par
le consul qui preside; mais le consul est contraint, sinon par la loi, du
moins par l'usage, d'accepter tous les candidats et de declarer que les
auspices leur sont egalement favorables a tous. Ainsi les centuries
nomment qui elles veulent. L'election n'appartient plus aux dieux, elle
est dans les mains du peuple. Les dieux et les auspices ne sont plus
consultes qu'a la condition d'etre impartiaux entre tous les candidats. Ce
sont les hommes qui choisissent.
NOTES
[1] Dinarque, I, 171 (coll. Didot).
CHAPITRE X.
UNE ARISTOCRATIE DE RICHESSE ESSAYE DE SE CONSTITUER; ETABLISSEMENT
DE LA DEMOCRATIE; QUATRIEME REVOLUTION.
Le regime qui succeda a la domination de l'aristocratie religieuse ne fut
pas tout d'abord la democratie. Nous avons vu, par l'exemple d'Athenes et
de Rome, que la revolution qui s'etait accomplie, n'avait pas ete l'oeuvre
des plus basses classes. Il y eut, a la verite, quelques villes ou ces
classes s'insurgerent d'abord; mais elles ne purent fonder rien de
durable; les longs desordres ou tomberent Syracuse, Milet, Samos, en sont
la preuve. Le regime nouveau ne s'etablit avec quelque solidite que la ou
il se trouva tout de suite une classe superieure pour prendre en mains,
pour quelque temps, le pouvoir et l'autorite morale qui echappaient aux
eupatrides ou aux patriciens.
Quelle pouvait etre cette aristocratie nouvelle? La religion hereditaire
etant ecartee, il n'y avait plus d'autre element de distinction sociale
que la richesse. On demanda donc a la richesse de fixer des rangs, les
esprits n'admettant pas tout de suite que l'egalite dut etre absolue.
Ainsi, Solon ne crut pouvoir faire oublier l'ancienne distinction fondee
sur la religion hereditaire, qu'en etablissant une division nouvelle qui
fut fondee sur la richesse. Il partagea les hommes en quatre classes, et
leur donna des droits inegaux; il fallut etre riche pour parvenir aux
hautes magistratures; il fallut etre au moins d'une des deux classes
moyennes pour avoir acces au Senat et aux tribunaux. [1]
Il en fut de meme a Rome. Nous avons deja vu que Servius ne detruisit la
puissance du patriciat qu'en fondant une aristocratie rivale. Il crea
douze centuries de chevaliers choisis parmi les plus riches plebeiens; ce
fut l'origine de l'ordre equestre, qui fut dorenavant l'ordre riche de
Rome. Les plebeiens qui n'avaient pas le cens fixe pour etre chevalier,
furent repartis en cinq classes, suivant le chiffre de leur fortune. Les
proletaires furent en dehors de toute classe. Ils n'avaient pas de droits
politiques; s'ils figuraient dans les comices par centuries, il est sur du
moins qu'ils n'y votaient pas. [2] La constitution republicaine conserva
ces distinctions etablies par un roi, et la plebe ne se montra pas d'abord
tres-desireuse de mettre l'egalite entre ses membres.
Ce qui se voit si clairement a Athenes et a Rome, se retrouve dans presque
toutes les autres cites. A Cumes, par exemple, les droits politiques ne
furent donnes d'abord qu'a ceux qui, possedant des chevaux, formaient une
sorte d'ordre equestre; plus tard, ceux qui venaient apres eux par le
chiffre de la fortune, obtinrent les memes droits, et cette derniere
mesure n'eleva qu'a mille le nombre des citoyens. A Rhegium, le
gouvernement fut longtemps aux mains des mille plus riches de la cite. A
Thurii, il fallait un cens tres-eleve pour faire partie du corps
politique. Nous voyons clairement dans les poesies de Theognis qu'a
Megare, apres la chute des nobles, ce fut la richesse qui regna. A Thebes,
pour jouir des droits de citoyen, il ne fallait etre ni artisan ni
marchand. [3]
Ainsi les droits politiques qui, dans l'epoque precedente, etaient
inherents a la naissance, furent, pendant quelque temps, inherents a la
fortune. Cette aristocratie de richesse se forma dans toutes les cites,
non pas par l'effet d'un calcul, mais par la nature meme de l'esprit
humain, qui, en sortant d'un regime de profonde inegalite, n'arrivait pas
tout de suite a l'egalite complete.
Il est a remarquer que cette aristocratie ne fondait pas sa superiorite
uniquement sur sa richesse. Partout elle eut a coeur d'etre la classe
militaire. Elle se chargea de defendre les cites en meme temps que de les
gouverner. Elle se reserva les meilleures armes et la plus forte part de
perils dans les combats, voulant imiter en cela la classe noble qu'elle
remplacait. Dans toutes les cites, les plus riches formerent la cavalerie,
la classe aisee composa le corps des hoplites ou des legionnaires. Les
pauvres furent exclus de l'armee; tout au plus les employa-t-on comme
velites et comme peltastes, ou parmi les rameurs de la flotte. [4]
L'organisation de l'armee repondait ainsi avec une exactitude parfaite a
l'organisation politique de la cite. Les dangers etaient proportionnes aux
privileges, et la force materielle se trouvait dans les memes mains que la
richesse. [5]
Il y eut ainsi dans presque toutes les cites dont l'histoire nous est
connue, une periode pendant laquelle la classe riche ou tout au moins la
classe aisee fut en possession du gouvernement. Ce regime politique eut
ses merites, comme tout regime peut avoir les siens, quand il est conforme
aux moeurs de l'epoque et que les croyances ne lui sont pas contraires. La
noblesse sacerdotale de l'epoque precedente avait assurement rendu de
grands services; car c'etait elle qui, pour la premiere fois, avait etabli
des lois et fonde des gouvernements reguliers. Elle avait fait vivre avec
calme et dignite, pendant plusieurs siecles, les societes humaines.
L'aristocratie de richesse eut un autre merite: elle imprima a la societe
et a l'intelligence une impulsion nouvelle. Issue du travail sous toutes
ses formes, elle l'honora et le stimula. Ce nouveau regime donnait le plus
de valeur politique a l'homme le plus laborieux, le plus actif ou le plus
habile; il etait donc favorable au developpement de l'industrie et du
commerce; il l'etait aussi au progres intellectuel; car l'acquisition de
cette richesse, qui se gagnait ou se perdait, d'ordinaire, suivant le
merite de chacun, faisait de l'instruction le premier besoin et de
l'intelligence le plus puissant ressort des affaires humaines. Il n'y a
donc pas a etre surpris que sous ce regime la Grece et Rome aient elargi
les limites de leur culture intellectuelle et pousse plus avant leur
civilisation.
La classe riche ne garda pas l'empire aussi longtemps que l'ancienne
noblesse hereditaire l'avait garde. Ses titres a la domination n'etaient
pas de meme valeur. Elle n'avait pas ce caractere sacre dont l'ancien
eupatride etait revetu; elle ne regnait pas en vertu des croyances et par
la volonte des dieux. Elle n'avait rien en elle qui eut prise sur la
conscience et qui forcat l'homme a se soumettre. L'homme ne s'incline
guere que devant ce qu'il croit etre le droit ou ce que ses opinions lui
montrent comme fort au-dessus de lui. Il avait pu se courber longtemps
devant la superiorite religieuse de l'eupatride qui disait la priere et
possedait les dieux. Mais la richesse ne lui imposait pas. Devant la
richesse, le sentiment le plus ordinaire n'est pas le respect, c'est
l'envie. L'inegalite politique qui resultait de la difference des
fortunes, parut bientot une iniquite, et les hommes travaillerent a la
faire disparaitre.
D'ailleurs, la serie des revolutions, une fois commencee, ne devait pas
s'arreter. Les vieux principes etaient renverses, et l'on n'avait plus de
traditions ni de regles fixes. Il y avait un sentiment general de
l'instabilite des choses, qui faisait qu'aucune constitution n'etait plus
capable de durer bien longtemps. La nouvelle aristocratie fut donc
attaquee comme l'avait ete l'ancienne; les pauvres voulurent etre citoyens
et firent effort pour entrer a leur tour dans le corps politique.
Il est impossible d'entrer dans le detail de cette nouvelle lutte.
L'histoire des cites, a mesure qu'elle s'eloigne de l'origine, se
diversifie de plus en plus. Elles poursuivent la meme serie de
revolutions; mais ces revolutions s'y presentent sous des formes tres-
variees. On peut du moins faire cette remarque que, dans les villes ou le
principal element de la richesse etait la possession du sol, la classe
riche fut plus longtemps respectee et plus longtemps maitresse; et qu'au
contraire dans les cites, comme Athenes, ou il y avait peu de fortunes
territoriales et ou l'on s'enrichissait surtout par l'industrie et le
commerce, l'instabilite des fortunes eveilla plus tot les convoitises ou
les esperances des classes inferieures, et l'aristocratie fut plus tot
attaquee.
Les riches de Rome resisterent beaucoup mieux que ceux de la Grece; cela
tient a des causes que nous dirons plus loin. Mais quand on lit l'histoire
grecque, on remarque avec quelque surprise combien l'aristocratie nouvelle
se defendit faiblement. Il est vrai qu'elle ne pouvait pas, comme les
eupatrides, opposer a ses adversaires le grand et puissant argument de la
tradition et de la piete. Elle ne pouvait pas appeler a son secours les
ancetres et les dieux. Elle n'avait pas de point d'appui dans ses propres
croyances; elle n'avait pas foi dans la legitimite de ses privileges.
Elle avait bien la force des armes; mais cette superiorite meme finit par
lui manquer. Les constitutions que les Etats se donnent, dureraient sans
doute plus longtemps si chaque Etat pouvait demeurer dans l'isolement, ou
si du moins il pouvait vivre toujours en paix. Mais la guerre derange les
rouages des constitutions et hate les changements. Or, entre ces cites de
la Grece et de l'Italie l'etat de guerre etait presque perpetuel. C'etait
sur la classe riche que le service militaire pesait le plus lourdement,
puisque c'etait elle qui occupait le premier rang dans les batailles.
Souvent, au retour d'une campagne, elle rentrait dans la ville, decimee et
affaiblie, hors d'etat par consequent de tenir tete au parti populaire. A
Tarente, par exemple, la haute classe ayant perdu la plus grande partie de
ses membres dans une guerre contre les Japyges, la democratie s'etablit
aussitot dans la cite. Le meme fait s'etait produit a Argos, une trentaine
d'annees auparavant: a la suite d'une guerre malheureuse contre les
Spartiates, le nombre des vrais citoyens etait devenu si faible, qu'il
avait fallu donner le droit de cite a une foule de _perieques_. [6] C'est
pour n'avoir pas a tomber dans cette extremite que Sparte etait si
menagere du sang des vrais Spartiates. Quant a Rome, ses guerres
continuelles expliquent en grande partie ses revolutions. La guerre a
detruit d'abord son patriciat; des trois cents familles que cette caste
comptait sous les rois, il en restait a peine un tiers apres la conquete
du Samnium. La guerre a moissonne ensuite la plebe primitive, cette plebe
riche et courageuse qui remplissait les cinq classes et qui formait les
legions.
Un des effets de la guerre etait que les cites etaient presque toujours
reduites a donner des armes aux classes inferieures. C'est pour cela qu'a
Athenes et dans toutes les villes maritimes, le besoin d'une marine et les
combats sur mer ont donne a la classe pauvre l'importance que les
constitutions lui refusaient. Les thetes, eleves au rang de rameurs, de
matelots et meme de soldats, et ayant en mains le salut de la patrie, se
sont sentis necessaires et sont devenus hardis. Telle fut l'origine de la
democratie athenienne. Sparte avait peur de la guerre. On peut voir dans
Thucydide sa lenteur et sa repugnance a entrer en campagne. Elle s'est
laissee entrainer malgre elle dans la guerre du Peloponese; mais combien
elle a fait d'efforts pour s'en retirer! C'est que Sparte etait forcee
d'armer ses [Grec: upomeiodes], ses neodamodes, ses mothaces, ses
laconiens et meme ses hilotes; elle savait bien que toute guerre, en
donnant des armes a ces classes qu'elle opprimait, la mettait en danger de
revolution et qu'il lui faudrait, au retour de l'armee, ou subir la loi de
ses hilotes, ou trouver moyen de les faire massacrer sans bruit. Les
plebeiens calomniaient le Senat de Rome, quand ils lui reprochaient de
chercher toujours de nouvelles guerres. Le Senat etait bien trop habile.
Il savait ce que ces guerres lui coutaient de concessions et d'echecs au
forum. Mais il ne pouvait pas les eviter.
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