La Cite Antique
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Des que la plebe eut ainsi ses chefs, elle ne tarda guere a avoir ses
assemblees deliberantes. Celles-ci ne ressemblerent en aucune facon a
celles de la cite patricienne. La plebe, dans ses comices, etait
distribuee en tribus; c'etait le domicile qui reglait la place de chacun,
ce n'etait ni la religion, ni la richesse. L'assemblee ne commencait pas
par un sacrifice; la religion n'y paraissait pas. On n'y connaissait pas
les presages, et la voix d'un augure ou d'un pontife ne pouvait pas forcer
les hommes a se separer. C'etaient vraiment les comices de la plebe, et
ils n'avaient rien des vieilles regles ni de la religion du patriciat.
Il est vrai que ces assemblees ne s'occupaient pas d'abord des interets
generaux de la cite: elles ne nommaient pas de magistrats et ne portaient
pas de lois. Elles ne deliberaient que sur les interets de la plebe, ne
nommaient que les chefs plebeiens et ne faisaient que des plebiscites. Il
y eut longtemps a Rome une double serie de decrets, senatus-consultes pour
les patriciens, plebiscites pour la plebe. Ni la plebe n'obeissait aux
senatus-consultes, ni les patriciens aux plebiscites. Il y avait deux
peuples dans Rome.
Ces deux peuples, toujours en presence et habitant les memes murs,
n'avaient pourtant presque rien de commun. Un plebeien ne pouvait pas etre
consul de la cite, ni un patricien tribun de la plebe. Le plebeien
n'entrait pas dans l'assemblee par curies, ni le patricien dans
l'assemblee par tribus. [29]
C'etaient deux peuples qui ne se comprenaient meme pas, n'ayant pas pour
ainsi dire d'idees communes. Si le patricien parlait au nom de la religion
et des lois, le plebeien repondait qu'il ne connaissait pas cette religion
hereditaire ni les lois qui en decoulaient. Si le patricien alleguait la
sainte coutume, le plebeien repondait au nom du droit de la nature. Ils se
renvoyaient l'un a l'autre le reproche d'injustice; chacun d'eux etait
juste d'apres ses propres principes, injuste d'apres les principes et les
croyances de l'autre. L'assemblee des curies et la reunion des _patres_
semblaient au plebeien des privileges odieux. Dans l'assemblee des tribus
le patricien voyait un conciliabule reprouve de la religion. Le consulat
etait pour le plebeien une autorite arbitraire et tyrannique; le tribunal
etait aux yeux du patricien quelque chose d'impie, d'anormal, de contraire
a tous les principes; il ne pouvait comprendre cette sorte de chef qui
n'etait pas un pretre et qui etait elu sans auspices. Le tribunat
derangeait l'ordre sacre de la cite; il etait ce qu'est une heresie dans
une religion; le culte public en etait fletri. " Les dieux nous seront
contraires, disait un patricien, tant que nous aurons chez nous cet ulcere
qui nous ronge et qui etend la corruption a tout le corps social. "
L'histoire de Rome, pendant un siecle, fut remplie de pareils malentendus
entre ces deux peuples qui ne semblaient pas parler la meme langue. Le
patriciat persistait a retenir la plebe en dehors du corps politique; la
plebe se donnait des institutions propres. La dualite de la population
romaine devenait de jour en jour plus manifeste.
Il y avait pourtant quelque chose qui formait un lien entre ces deux
peuples, c'etait la guerre. Le patriciat n'avait eu garde de se priver de
soldats. Il avait laisse aux plebeiens le titre de citoyens, ne fut-ce que
pour pouvoir les incorporer dans les legions. On avait d'ailleurs veille a
ce que l'inviolabilite des tribuns ne s'etendit pas hors de Rome, et pour
cela on avait decide qu'un tribun ne sortirait jamais de la ville. A
l'armee, la plebe etait donc sujette, et il n'y avait plus double pouvoir;
en presence de l'ennemi, Rome redevenait une.
Puis, grace a l'habitude prise apres l'expulsion des rois de reunir
l'armee pour la consulter sur les interets publics ou sur le choix des
magistrats, il y avait des assemblees mixtes ou la plebe figurait a cote
des patriciens. Or nous voyons clairement dans l'histoire que ces comices
par centuries prirent de plus en plus d'importance et devinrent
insensiblement ce qu'on appela les grands comices. En effet dans le
conflit qui etait engage entre l'assemblee par curies et l'assemblee par
tribus, il paraissait naturel que l'assemblee centuriate devint une sorte
de terrain neutre ou les interets generaux fussent debattus de preference.
Le plebeien n'etait pas toujours un pauvre. Souvent il appartenait a une
famille qui etait originaire d'une autre ville, qui y avait ete riche et
consideree, et que le sort de la guerre avait transportee a Rome sans lui
enlever la richesse ni ce sentiment de dignite qui d'ordinaire
l'accompagne. Quelquefois aussi le plebeien avait pu s'enrichir par son
travail, surtout au temps des rois. Lorsque Servius avait partage la
population en classes d'apres la fortune, quelques plebeiens etaient
entres dans la premiere. Le patriciat n'avait pas ose ou n'avait pas pu
abolir cette division en classes. Il ne manquait donc pas de plebeiens qui
combattaient a cote des patriciens dans les premiers rangs de la legion et
qui votaient avec eux dans les premieres centuries.
Cette classe riche, fiere, prudente aussi, qui ne pouvait pas se plaire
aux troubles et devait les redouter, qui avait beaucoup a perdre si Rome
tombait, et beaucoup a gagner si elle s'elevait, fut un intermediaire
naturel entre les deux ordres ennemis.
Il ne parait pas que la plebe ait eprouve aucune repugnance a voir
s'etablir en elle les distinctions de la richesse. Trente-six ans apres la
creation du tribunal, le nombre des tribuns fut porte a dix, afin qu'il y
en eut deux de chacune des cinq classes. La plebe acceptait donc et tenait
a conserver la division que Servius avait etablie. Et meme la partie
pauvre, qui n'etait pas comprise dans les classes, ne faisait entendre
aucune reclamation; elle laissait aux plus aises leur privilege, et
n'exigeait pas qu'on choisit aussi chez elle des tribuns.
Quant aux patriciens, ils s'effrayaient peu de cette importance que
prenait la richesse. Car ils etaient riches aussi. Plus sages ou plus
heureux que les eupatrides d'Athenes, qui tomberent dans le neant le jour
ou la direction de la societe appartint a la richesse, les patriciens ne
negligerent jamais ni l'agriculture, ni le commerce, ni meme l'industrie.
Augmenter leur fortune fut toujours leur grande preoccupation. Le travail,
la frugalite, la bonne speculation furent toujours leurs vertus.
D'ailleurs chaque victoire sur l'ennemi, chaque conquete agrandissait
leurs possessions. Aussi ne voyaient-ils pas un tres-grand mal a ce que la
puissance s'attachat a la richesse.
Les habitudes et le caractere des patriciens etaient tels qu'ils ne
pouvaient pas avoir de mepris pour un riche, fut-il de la plebe. Le riche
plebeien approchait d'eux, vivait avec eux; maintes relations d'interet ou
d'amitie s'etablissaient. Ce perpetuel contact amenait un echange d'idees.
Le plebeien faisait peu a peu comprendre au patricien les voeux et les
droits de la plebe. Le patricien finissait par se laisser convaincre; il
arrivait insensiblement a avoir une opinion moins ferme et moins hautaine
de sa superiorite; il n'etait plus aussi sur de son droit. Or quand une
aristocratie en vient a douter que son empire soit legitime, ou elle n'a
plus le courage de le defendre ou elle le defend mal. Des que les
prerogatives du patricien n'etaient plus un article de foi pour lui-meme,
on peut dire que le patriciat etait a moitie vaincu.
La classe riche parait avoir exerce une action d'un autre genre sur la
plebe, dont elle etait issue et dont elle ne se separait pas encore. Comme
elle avait interet a la grandeur de Rome, elle souhaitait l'union des deux
ordres. Elle etait d'ailleurs ambitieuse; elle calculait que la separation
absolue des deux ordres bornait a jamais sa carriere, en l'enchainant pour
toujours a la classe inferieure, tandis que leur union lui ouvrait une
voie dont on ne pouvait pas voir le terme. Elle s'efforca donc d'imprimer
aux idees et aux voeux de la plebe une autre direction. Au lieu de
persister a former un ordre separe, au lieu de se donner peniblement des
lois particulieres, que l'autre ordre ne reconnaitrait jamais, au lieu de
travailler lentement par ses plebiscites a faire des especes de lois a son
usage et a elaborer un code qui n'aurait jamais de valeur officielle, elle
lui inspira l'ambition de penetrer dans la cite patricienne et d'entrer en
partage des lois, des institutions, des dignites du patricien. Les desirs
de la plebe tendirent alors a l'union des deux ordres, sous la condition
de l'egalite.
La plebe, une fois entree dans cette voie, commenca par reclamer un code.
Il y avait des lois a Rome, comme dans toutes les villes, lois invariables
et saintes, qui etaient ecrites et dont le texte etait garde par les
pretres. [30] Mais ces lois qui faisaient partie de la religion ne
s'appliquaient qu'aux membres de la cite religieuse. Le plebeien n'avait
pas le droit de les connaitre, et l'on peut croire qu'il n'avait pas non
plus le droit de les invoquer. Ces lois existaient pour les curies, pour
les _gentes_, pour les patriciens et leurs clients, mais non pour
d'autres. Elles ne reconnaissaient pas le droit de propriete a celui qui
n'avait pas de _sacra_; elles n'accordaient pas l'action en justice a
celui qui n'avait pas de patron. C'est ce caractere exclusivement
religieux de la loi que la plebe voulut faire disparaitre. Elle demanda,
non pas seulement que les lois fussent mises en ecrit et rendues
publiques, mais qu'il y eut des lois qui fussent egalement applicables aux
patriciens et a elle.
Il parait que les tribuns voulurent d'abord que ces lois fussent redigees
par des plebeiens. Les patriciens repondirent qu'apparemment les tribuns
ignoraient ce que c'etait qu'une loi, car autrement ils n'auraient pas
exprime cette pretention. " Il est de toute impossibilite, disaient-ils,
que les plebeiens fassent des lois. Vous qui n'avez pas les auspices, vous
qui n'accomplissez pas d'actes religieux, qu'avez-vous de commun avec
toutes les choses sacrees, parmi lesquelles il faut compter la loi? " [31]
Cette pensee de la plebe paraissait monstrueuse aux patriciens. Aussi les
vieilles annales, que Tite-Live et Denys consultaient en cet endroit de
leur histoire, mentionnaient-elles d'affreux prodiges, le ciel en feu, des
spectres voltigeant dans l'air, des pluies de sang. [32] Le vrai prodige
etait que des plebeiens eussent la pensee de faire des lois. Entre les
deux ordres, dont chacun s'etonnait de l'insistance de l'autre, la
republique resta huit annees en suspens. Puis les tribuns trouverent un
compromis: " Puisque vous ne voulez pas que la loi soit ecrite par les
plebeiens, dirent-ils, choisissons les legislateurs dans les deux ordres.
" Par la ils croyaient conceder beaucoup; c'etait peu a l'egard des
principes si rigoureux de la religion patricienne. Le Senat repliqua qu'il
ne s'opposait nullement a la redaction d'un code, mais que ce code ne
pouvait etre redige que par des patriciens. On finit par trouver un moyen
de concilier les interets de la plebe avec la necessite religieuse que le
patriciat invoquait: on decida que les legislateurs seraient tous
patriciens, mais que leur code, avant d'etre promulgue et mis en vigueur,
serait expose aux yeux du public et soumis a l'approbation prealable de
toutes les classes.
Ce n'est pas ici le moment d'analyser le code des decemvirs. Il importe
seulement de remarquer des a present que l'oeuvre des legislateurs,
prealablement exposee au forum, discutee librement par tous les citoyens,
fut ensuite acceptee par les comices centuriates, c'est-a-dire par
l'assemblee ou les deux ordres etaient confondus. Il y avait en cela une
innovation grave. Adoptee par toutes les classes, la meme loi s'appliqua
desormais a toutes. On ne trouve pas, dans ce qui nous reste de ce code,
un seul mot qui implique une inegalite entre le plebeien et le patricien
soit pour le droit de propriete, soit pour les contrats et les
obligations, soit pour la procedure. A partir de ce moment, le plebeien
comparut devant le meme tribunal que le patricien, agit comme lui, fut
juge d'apres la meme loi que lui. Or il ne pouvait pas se faire de
revolution plus radicale, les habitudes de chaque jour, les moeurs, les
sentiments de l'homme envers l'homme, l'idee de la dignite personnelle, le
principe du droit, tout fut change dans Rome.
Comme il restait quelques lois a faire, on nomma de nouveaux decemvirs, et
parmi eux, il y eut trois plebeiens. Ainsi apres qu'on eut proclame avec
tant d'energie que le droit d'ecrire les lois n'appartenait qu'a la classe
patricienne, le progres des idees etait si rapide qu'au bout d'une annee
on admettait des plebeiens parmi les legislateurs.
Les moeurs tendaient a l'egalite. On etait sur une pente ou l'on ne
pouvait plus se retenir. Il etait devenu necessaire de faire une loi pour
defendre le mariage entre les deux ordres: preuve certaine que la religion
et les moeurs ne suffisaient plus a l'interdire. Mais a peine avait-on eu
le temps de faire cette loi, qu'elle tomba devant une reprobation
universelle. Quelques patriciens persisterent bien a alleguer la religion:
" Notre sang va etre souille, et le culte hereditaire de chaque famille en
sera fletri; nul ne saura plus de quel sang il est ne, a quels sacrifices
il appartient; ce sera le renversement de toutes les institutions divines
et humaines. " Les plebeiens n'entendaient rien a ces arguments, qui ne
leur paraissaient que des subtilites sans valeur. Discuter des articles de
foi devant des hommes qui n'ont pas la religion, c'est peine perdue. Les
tribuns repliquaient d'ailleurs avec beaucoup de justesse: " S'il est vrai
que votre religion parle si haut, qu'avez-vous besoin de cette loi? Elle
ne vous sert de rien; retirez-la, vous resterez aussi libres qu'auparavant
de ne pas vous allier aux familles plebeiennes. " La loi fut retiree.
Aussitot les mariages devinrent frequents entre les deux ordres. Les
riches plebeiens furent a tel point recherches que, pour ne parler que des
Licinius, on les vit s'allier a trois _gentes_ patriciennes, aux Fabius,
aux Cornelius, aux Manlius. [33] On put reconnaitre alors que la loi avait
ete un moment la seule barriere qui separat les deux ordres. Desormais, le
sang patricien et le sang plebeien se melerent.
Des que l'egalite etait conquise dans la vie privee, le plus difficile
etait fait, et il semblait naturel que l'egalite existat de meme en
politique. La plebe se demanda donc pourquoi le consulat lui etait
interdit, et elle ne vit pas de raison pour en etre ecartee toujours.
Il y avait pourtant une raison tres-forte. Le consulat n'etait pas
seulement un commandement; c'etait un sacerdoce. Pour etre consul, il ne
suffisait pas d'offrir des garanties d'intelligence, de courage, de
probite; il fallait surtout etre capable d'accomplir les ceremonies du
culte public. Il etait necessaire que les rites fussent bien observes et
que les dieux fussent contents. Or les patriciens seuls avaient en eux le
caractere sacre qui permettait de prononcer les prieres et d'appeler la
protection divine sur la cite. Le plebeien n'avait rien de commun avec le
culte; la religion s'opposait donc a ce qu'il fut consul, _nefas plebeium
consulem fieri._
On peut se figurer la surprise et l'indignation du patriciat, quand des
plebeiens exprimerent pour la premiere fois la pretention d'etre consuls.
Il sembla que la religion fut menacee. On se donna beaucoup de peine pour
faire comprendre cela a la plebe; on lui dit quelle importance la religion
avait dans la cite, que c'etait elle qui avait fonde la ville, elle qui
presidait a tous les actes publics, elle qui dirigeait les assemblees
deliberantes, elle qui donnait a la republique ses magistrats. On ajouta
que cette religion etait, suivant la regle antique (_more majorum_), le
patrimoine des patriciens, que ses rites ne pouvaient etre connus et
pratiques que par eux, et qu'enfin les dieux n'acceptaient pas le
sacrifice du plebeien. Proposer de creer des consuls plebeiens, c'etait
vouloir supprimer la religion de la cite; desormais le culte serait
souille et la cite ne serait plus en paix avec ses dieux. [34]
Le patriciat usa de toute sa force et de toute son adresse pour ecarter
les plebeiens de ses magistratures. Il defendait a la fois sa religion et
sa puissance. Des qu'il vit que le consulat etait en danger d'etre obtenu
par la plebe, il en detacha la fonction religieuse qui avait entre toutes
le plus d'importance celle qui consistait a faire la lustration des
citoyens: ainsi furent etablis les censeurs. Dans un moment ou il lui
semblait trop difficile de resister aux voeux des plebeiens, il remplaca
le consulat par le tribunat militaire. La plebe montra d'ailleurs une
grande patience; elle attendit soixante-quinze ans que son desir fut
realise. Il est visible qu'elle mettait moins d'ardeur a obtenir ces
hautes magistratures qu'elle n'en avait mis a conquerir le tribunat et un
code.
Mais si la plebe etait assez indifferente, il y avait une aristocratie
plebeienne qui avait de l'ambition. Voici une legende de cette epoque:
" Fabius Ambustus, un des patriciens les plus distingues, avait marie ses
deux filles, l'une a un patricien qui devint tribun militaire, l'autre a
Licinius Stolon, homme fort en vue, mais plebeien. Celle-ci se trouvait un
jour chez sa soeur, lorsque les licteurs, ramenant le tribun militaire a
sa maison, frapperent la porte de leurs faisceaux. Comme elle ignorait cet
usage, elle eut peur. Les rires et les questions ironiques de sa soeur lui
apprirent combien un mariage plebeien l'avait fait dechoir, en la placant
dans une maison ou les dignites et les honneurs ne devaient jamais entrer.
Son pere devina son chagrin, la consola et lui promit qu'elle verrait un
jour chez elle ce qu'elle venait de voir dans la maison de sa soeur. Il
s'entendit avec son gendre, et tous les deux travaillerent au meme
dessein. " Cette legende nous apprend deux choses: l'une, que
l'aristocratie plebeienne, a force de vivre avec les patriciens, prenait
leur ambition et aspirait a leurs dignites; l'autre, qu'il se trouvait des
patriciens pour encourager et exciter l'ambition de cette nouvelle
aristocratie, qui s'etait unie a eux par les liens les plus etroits.
Il parait que Licinius et Sextius, qui s'etait joint a lui, ne comptaient
pas que la plebe fit de grands efforts pour leur donner le droit d'etre
consuls. Car ils crurent devoir proposer trois lois en meme temps. Celle
qui avait pour objet d'etablir qu'un des consuls serait forcement choisi
dans la plebe, etait precedee de deux autres, dont l'une diminuait les
dettes et l'autre accordait des terres au peuple. Il est evident que les
deux premieres devaient servir a echauffer le zele de la plebe en faveur
de la troisieme. Il y eut un moment ou la plebe fut trop clairvoyante:
elle prit dans les propositions de Licinius ce qui etait pour elle, c'est-
a-dire la reduction des dettes et la distribution de terres, et laissa de
cote le consulat. Mais Licinius repliqua que les trois lois etaient
inseparables, et qu'il fallait les accepter ou les rejeter ensemble. La
constitution romaine autorisait ce procede. On pense bien que la plebe
aima, mieux tout accepter que tout perdre. Mais il ne suffisait pas que la
plebe voulut faire des lois; il fallait encore a cette epoque que le Senat
convoquat les grands comices et qu'ensuite il confirmat le decret. [35] Il
s'y refusa pendant dix ans. A la fin se place un evenement que Tite-Live
laisse trop dans l'ombre; [36] il parait que la plebe prit les armes et
que la guerre civile ensanglanta les rues de Rome. Le patriciat vaincu
donna un senatus-consulte par lequel il approuvait et confirmait a
l'avance tous les decrets que le peuple porterait cette annee-la. Rien
n'empecha plus les tribuns de faire voter leurs trois lois. A partir de ce
moment, la plebe eut chaque annee un consul sur deux, et elle ne tarda
guere a parvenir aux autres magistratures. Le plebeien porta la robe de
pourpre et fut precede des faisceaux; il rendit la justice, il fut
senateur, il gouverna la cite et commanda les legions.
Restaient les sacerdoces, et il ne semblait pas qu'on put les enlever aux
patriciens. Car c'etait dans la vieille religion un dogme inebranlable que
le droit de reciter la priere et de toucher aux objets sacres ne se
transmettait qu'avec le sang. La science des rites, comme la possession
des dieux, etait hereditaire. De meme qu'un culte domestique etait un
patrimoine auquel nul etranger ne pouvait avoir part, le culte de la cite
appartenait aussi exclusivement aux familles qui avaient forme la cite
primitive. Assurement dans les premiers siecles de Rome il ne serait venu
a l'esprit de personne qu'un plebeien put etre pontife.
Mais les idees avaient change. La plebe, en retranchant de la religion la
regle d'heredite, s'etait fait une religion a son usage. Elle s'etait
donne des lares domestiques, des autels de carrefour, des foyers de tribu.
Le patricien n'avait eu d'abord que du mepris pour cette parodie de sa
religion. Mais cela etait devenu avec le temps une chose serieuse, et le
plebeien etait arrive a croire qu'il etait, meme au point de vue du culte
et a l'egard des dieux, l'egal du patricien.
Il y avait deux principes en presence. Le patriciat persistait a soutenir
que le caractere sacerdotal et le droit d'adorer la divinite etaient
hereditaires. La plebe affranchissait la religion et le sacerdoce de cette
vieille regle de l'heredite; elle pretendait que tout homme etait apte a
prononcer la priere, et que, pourvu qu'on fut citoyen, on avait le droit
d'accomplir les ceremonies du culte de la cite; elle arrivait a cette
consequence qu'un plebeien pouvait etre pontife.
Si les sacerdoces avaient ete distincts des commandements et de la
politique, il est possible que les plebeiens ne les eussent pas aussi
ardemment convoites. Mais toutes ces choses etaient confondues: le pretre
etait un magistrat; le pontife etait un juge, l'augure pouvait dissoudre
les assemblees publiques. La plebe ne manqua pas de s'apercevoir que sans
les sacerdoces elle n'avait reellement ni l'egalite civile ni l'egalite
politique. Elle reclama donc le partage du pontificat entre les deux
ordres, comme elle avait reclame le partage du consulat.
Il devenait difficile de lui objecter son incapacite religieuse; car
depuis soixante ans on voyait le plebeien, comme consul, accomplir les
sacrifices; comme censeur, il faisait la lustration; vainqueur de
l'ennemi, il remplissait les saintes formalites du triomphe. Par les
magistratures, la plebe s'etait deja emparee d'une partie des sacerdoces;
il n'etait pas facile de sauver le reste. La foi au principe de l'heredite
religieuse etait ebranlee chez les patriciens eux-memes. Quelques-uns
d'entre eux invoquerent en vain les vieilles regles et dirent: " Le culte
va etre altere, souille par des mains indignes; vous vous attaquez aux
dieux memes; prenez garde que leur colere ne se fasse sentir a notre
ville. " Il ne semble pas que ces arguments aient eu beaucoup de force sur
la plebe, ni meme que la majorite du patriciat s'en soit emue. Les moeurs
nouvelles donnaient gain de cause au principe plebeien. Il fut donc decide
que la moitie des pontifes et des augures seraient desormais choisis parmi
la plebe. [37]
Ce fut la la derniere conquete de l'ordre inferieur; il n'avait plus rien
a desirer. Le patriciat perdait jusqu'a sa superiorite religieuse. Rien ne
le distinguait plus de la plebe; le patriciat n'etait plus qu'un nom ou un
souvenir. Les vieux principes sur lesquels la cite romaine, comme toutes
les cites anciennes, etait fondee, avaient disparu. De cette antique
religion hereditaire, qui avait longtemps gouverne les hommes et etabli
des rangs entre eux, il ne restait plus que les formes exterieures. Le
plebeien avait lutte contre elle pendant quatre siecles, sous la
republique et sous les rois, et il l'avait vaincue.
NOTES
[1] Le nom de roi fut quelquefois laisse a ces chefs populaires,
lorsqu'ils descendaient de familles religieuses. Herodote, V, 92.
[2] Nicolas de Damas, _Fragm._. Aristote, _Politique_, V, 9. Thucydide, I,
126. Diodore, IV, 5.
[3] Aristote, _Politique_, VI, 3, 2.
[4] Varron, _L. L._, VI, 13.
[5] Denys, IV, 5. Platon, _Hipparque_.
[6] Heraclide de Pont, dans les _Fragments des hist. grecs_, coll. Didot,
t. II, p. 217.
[7] Diogene Laerce, I, 110. Ciceron, _De leg._ II, 11. Athenee, p. 602.
[8] Euripide, _Pheniciennes_. Alexis, dans Athenee, IV, 49.
[9] Eschine, _in Ctesiph._, 30. Demosthenes, _in Eubul_. Pollux, VIII, 19,
95, 107.
[10] Aristote, _Politique_, III, 1, 10; VII, 2. Scholiaste d'Eschine,
edit. Didot, p. 511.
[11] Les phratries anciennes et les [Grec: genae] ne furent pas supprimes;
ils subsisterent, au contraire, jusqu'a la fin de l'histoire grecque; mais
ils ne firent plus que des cadres religieux sans aucune valeur en
politique.
[12] Herodote, V, 67, 68. Aristote, Politique, VII, 2, 11. Pausanias, V,
9.
[13] Aristote, Politique, VII, 3, 11 (VI, 3).
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