La Cite Antique
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Pour toutes ces raisons, la plebe augmentait en nombre. La lutte qui etait
engagee entre les patriciens et les rois, accrut son importance. La
royaute et la plebe sentirent de bonne heure qu'elles avaient les memes
ennemis. L'ambition des rois etait de se degager des vieux principes de
gouvernement qui entravaient l'exercice de leur pouvoir. L'ambition de la
plebe etait de briser les vieilles barrieres qui l'excluaient de
l'association religieuse et politique. Une alliance tacite s'etablit; les
rois protegerent la plebe, et la plebe soutint les rois.
Les traditions et les temoignages de l'antiquite placent sous le regne de
Servius les grands progres des plebeiens. La haine que les patriciens
conserverent pour ce roi, montre suffisamment quelle etait sa politique.
Sa premiere reforme fut de donner des terres a la plebe, non pas, il est
vrai, sur l'_ager romanus_, mais sur les territoires pris a l'ennemi; ce n
etait pas moins une innovation grave que de conferer ainsi le droit de
propriete sur le sol a des familles qui jusqu'alors n'avaient pu cultiver
que le sol d'autrui. [14]
Ce qui fut plus grave encore, c'est qu'il publia des lois pour la plebe,
qui n'en avait jamais eu auparavant. Ces lois etaient relatives pour la
plupart aux obligations que le plebeien pouvait contracter avec le
patricien. C'etait un commencement de droit commun entre les deux ordres,
et pour la plebe, un commencement d'egalite. [15]
Puis ce meme roi etablit une division nouvelle dans la cite. Sans detruire
les trois anciennes tribus, ou les familles patriciennes et les clients
etaient repartis d'apres la naissance, il forma quatre tribus nouvelles ou
la population tout entiere etait distribuee d'apres le domicile. Nous
avons vu cette reforme a Athenes et nous en avons dit les effets; ils
furent les memes a Rome. La plebe, qui n'entrait pas dans les anciennes
tribus, fut admise dans les tribus nouvelles. [16] Cette multitude jusque-
la flottante, espece de population nomade qui n'avait aucun lien avec la
cite, eut desormais ses divisions fixes et son organisation reguliere. La
formation de ces tribus, ou les deux ordres etaient meles, marque
veritablement l'entree de la plebe dans la cite. Chaque tribu eut un foyer
et des sacrifices; Servius etablit des dieux Lares dans chaque carrefour
de la ville, dans chaque circonscription de la campagne. Ils servirent de
divinites a ceux qui n'en avaient pas de naissance. Le plebeien celebra
les fetes religieuses de son quartier et de son bourg (_compitalia,
paganalia_), comme le patricien celebrait les sacrifices de sa _gens_ et
de sa curie. Le plebeien eut une religion.
En meme temps un grand changement fut opere dans la ceremonie sacree de la
lustration. Le peuple ne fut plus range par curies, a l'exclusion de ceux
que les curies n'admettaient pas. Tous les habitants libres de Rome, tous
ceux qui faisaient partie des tribus nouvelles, figurerent dans l'acte
sacre. Pour la premiere fois, tous les hommes, sans distinction de
patriciens, de clients, de plebeiens, furent reunis. Le roi fit le tour de
cette assemblee melee, en poussant devant lui les victimes et en chantant
l'hymne solennel. La ceremonie achevee, tous se trouverent egalement
citoyens.
Avant Servius, on ne distinguait a Rome que deux sortes d'hommes, la caste
sacerdotale des patriciens avec leurs clients, et la classe plebeienne. On
ne connaissait nulle autre distinction que celle que la religion
hereditaire avait etablie. Servius marqua une division nouvelle, celle qui
avait pour principe la richesse. Il partagea les habitants de Rome en deux
grandes categories: dans l'une etaient ceux qui possedaient quelque chose,
dans l'autre ceux qui n'avaient rien. La premiere se divisa elle-meme en
cinq classes, dans lesquelles les hommes furent repartis suivant le
chiffre de leur fortune. [17] Servius introduisait par la un principe tout
nouveau dans la societe romaine: la richesse marqua desormais des rangs,
comme avait fait la religion.
Servius appliqua cette division de la population romaine au service
militaire. Avant lui, si les plebeiens combattaient, ce n'etait pas dans
les rangs de la legion. Mais comme Servius avait fait d'eux des
proprietaires et des citoyens, il pouvait aussi en faire des legionnaires.
Dorenavant l'armee ne fut plus composee uniquement des hommes des curies;
tous les hommes libres, tous ceux du moins qui possedaient quelque chose,
en firent partie, et les proletaires seuls continuerent a en etre exclus.
Ce ne fut plus le rang de patricien ou de client qui determina l'armure de
chaque soldat et son poste de bataille; l'armee etait divisee par classes,
exactement comme la population, d'apres la richesse. La premiere classe,
qui avait l'armure complete, et les deux suivantes, qui avaient au moins
le bouclier, le casque et l'epee, formerent les trois premieres lignes de
la legion. La quatrieme et la cinquieme, legerement armees, composerent
les corps de velites et de frondeurs. Chaque classe se partageait en
compagnies, que l'on appelait centuries. La premiere en comprenait, dit-
on, quatre-vingts; les quatre autres vingt ou trente chacune. La cavalerie
etait a part, et en ce point encore Servius fit une grande innovation;
tandis que jusque-la les jeunes patriciens composaient seuls les centuries
de cavaliers, Servius admit un certain nombre de plebeiens, choisis parmi
les plus riches, a combattre a cheval, et il en forma douze centuries
nouvelles.
Or on ne pouvait guere toucher a l'armee sans toucher en meme temps a la
constitution politique. Les plebeiens sentirent que leur valeur dans
l'Etat s'etait accrue; ils avaient des armes, une discipline, des chefs;
chaque centurie avait son centurion et une enseigne sacree. Cette
organisation militaire etait permanente; la paix ne la dissolvait pas. Il
est vrai qu'au retour d'une campagne les soldats quittaient leurs rangs,
la loi leur defendant d'entrer dans la ville en corps de troupe. Mais
ensuite, au premier signal, les citoyens se rendaient en armes au champ de
Mars, ou chacun retrouvait sa centurie, son centurion et son drapeau. Or
il arriva, 25 ans apres Servius Tullius, qu'on eut la pensee de convoquer
l'armee, sans que ce fut pour une expedition militaire. L'armee s'etant
reunie et ayant pris ses rangs, chaque centurie ayant son centurion a sa
tete et son drapeau au milieu d'elle, le magistrat parla, consulta, fit
voter. Les six centuries patriciennes et les douze de cavaliers plebeiens
voterent d'abord, apres elles les centuries d'infanterie de premiere
classe, et les autres a la suite. Ainsi se trouva etablie au bout de peu
de temps l'assemblee centuriate, ou quiconque etait soldat avait droit de
suffrage, et ou l'on ne distinguait presque plus le plebeien du patricien.
[18]
Toutes ces reformes changeaient singulierement la face de la cite romaine.
Le patriciat restait debout avec ses cultes hereditaires, ses curies, son
senat. Mais les plebeiens acqueraient l'habitude de l'independance, la
richesse, les armes, la religion. La plebe ne se confondait pas avec le
patriciat, mais elle grandissait a cote de lui.
Il est vrai que le patriciat prit sa revanche. Il commenca par egorger
Servius; plus tard il chassa Tarquin. Avec la royaute la plebe fut
vaincue.
Les patriciens s'efforcerent de lui reprendre toutes les conquetes qu'elle
avait faites sous les rois. Un de leurs premiers actes fut d'enlever aux
plebeiens les terres que Servius leur avait donnees; et l'on peut
remarquer que le seul motif allegue pour les depouiller ainsi fut qu'ils
etaient plebeiens. [19] Le patriciat remettait donc en vigueur le vieux
principe qui voulait que la religion hereditaire fondat seule le droit de
propriete, et qui ne permettait pas que l'homme sans religion et sans
ancetres put exercer aucun droit sur le sol.
Les lois que Servius avait faites pour la plebe lui furent aussi retirees.
Si le systeme des classes et l'assemblee centuriate ne furent pas abolis,
c'est d'abord parce que l'etat de guerre ne permettait pas de desorganiser
l'armee, c'est ensuite parce que l'on sut entourer ces comices de
formalites telles que le patriciat fut toujours le maitre des elections.
On n'osa pas enlever aux plebeiens le titre de citoyens; on les laissa
figurer dans le cens. Mais il est clair que le patriciat, en permettant a
la plebe de faire partie de la cite, ne partagea avec elle ni les droits
politiques, ni la religion, ni les lois. De nom, la plebe resta dans la
cite; de fait, elle en fut exclue.
N'accusons pas plus que de raison les patriciens, et ne supposons pas
qu'ils aient froidement concu le dessein d'opprimer et d'ecraser la plebe.
Le patricien qui descendait d'une famille sacree et se sentait l'heritier
d'un culte, ne comprenait pas d'autre regime social que celui dont
l'antique religion avait trace les regles. A ses yeux, l'element
constitutif de toute societe etait la _gens_, avec son culte, son chef
hereditaire, sa clientele. Pour lui, la cite ne pouvait pas etre autre
chose que la reunion des chefs des _gentes_. Il n'entrait pas dans son
esprit qu'il put y avoir un autre systeme politique que celui qui reposait
sur le culte, d'autres magistrats que ceux qui accomplissaient les
sacrifices publics, d'autres lois que celles dont la religion avait dicte
les saintes formules. Il ne fallait meme pas lui objecter que les
plebeiens avaient aussi, depuis peu, une religion, et qu'ils faisaient des
sacrifices aux Lares des carrefours. Car il eut repondu que ce culte
n'avait pas le caractere essentiel de la veritable religion, qu'il n'etait
pas hereditaire, que ces foyers n'etaient pas des feux antiques, et que
ces dieux Lares n'etaient pas de vrais ancetres. Il eut ajoute que les
plebeiens, en se donnant un culte, avaient fait ce qu'ils n'avaient pas le
droit de faire; que pour s'en donner un, ils avaient viole tous les
principes, qu'ils n'avaient pris que les dehors du culte et en avaient
retranche le principe essentiel qui etait l'heredite, qu'enfin leur
simulacre de religion etait absolument l'oppose de la religion.
Des que le patricien s'obstinait a penser que la religion hereditaire
devait seule gouverner les hommes, il en resultait qu'il ne voyait pas de
gouvernement possible pour la plebe. Il ne concevait pas que le pouvoir
social put s'exercer regulierement sur cette classe d'hommes. La loi
sainte ne pouvait pas leur etre appliquee; la justice etait un terrain
sacre qui leur etait interdit. Tant qu'il y avait eu des rois, ils avaient
pris sur eux de regir la plebe, et ils l'avaient fait d'apres certaines
regles qui n'avaient rien de commun avec l'ancienne religion, et que le
besoin ou l'interet public avait fait trouver. Mais par la revolution, qui
avait chasse les rois, la religion avait repris l'empire, et il etait
arrive forcement que toute la classe plebeienne avait ete rejetee en
dehors des lois sociales.
Le patriciat s'etait fait alors un gouvernement conforme a ses propres
principes; mais il ne songeait pas a en etablir un pour la plebe. Il
n'avait pas la hardiesse de la chasser de Rome, mais il ne trouvait pas
non plus le moyen de la constituer en societe reguliere. On voyait ainsi
au milieu de Rome des milliers de familles pour lesquelles il n'existait
pas de lois fixes, pas d'ordre social, pas de magistratures. La cite, le
_populus_, c'est-a-dire la societe patricienne avec les clients qui lui
etaient restes, s'elevait puissante, organisee, majestueuse. Autour d'elle
vivait la multitude plebeienne qui n'etait pas un peuple et ne formait pas
un corps. Les consuls, chefs de la cite patricienne, maintenaient l'ordre
materiel dans cette population confuse; les plebeiens obeissaient;
faibles, generalement pauvres, ils pliaient sous la force du corps
patricien.
Le probleme dont la solution devait decider de l'avenir de Rome etait
celui-ci: comment la plebe deviendrait-elle une societe reguliere?
Or le patriciat, domine par les principes rigoureux de sa religion, ne
voyait qu'un moyen de resoudre ce probleme, et c'etait de faire entrer la
plebe, par la clientele, dans les cadres sacres des _gentes_. Il parait
qu'une tentative fut faite en ce sens. La question des dettes, qui agita
Rome a cette epoque, ne peut s'expliquer que si l'on voit en elle la
question plus grave de la clientele et du servage. La plebe romaine,
depouillee de ses terres, ne pouvait plus vivre. Les patriciens
calculerent que par le sacrifice de quelque argent ils la feraient tomber
dans leurs liens. L'homme de la plebe emprunta. En empruntant il se
donnait au creancier, se vendait a lui. C'etait si bien une vente que cela
se faisait _per aes et libram_, c'est-a-dire avec la formalite solennelle
que l'on employait d'ordinaire pour conferer a un homme le droit de
propriete sur un objet. [20] Il est vrai que le plebeien prenait ses
suretes contre la servitude; par une sorte de contrat fiduciaire, il
stipulait qu'il garderait son rang d'homme libre jusqu'au jour de
l'echeance et que ce jour-la il reprendrait pleine possession de lui-meme
en remboursant la dette. Mais ce jour venu, si la dette n'etait pas
eteinte, le plebeien perdait le benefice de son contrat. Il tombait a la
discretion du creancier qui l'emmenait dans sa maison et en faisait son
client et son serviteur. En tout cela le patricien ne croyait pas faire
acte d'inhumanite; l'ideal de la societe etant a ses yeux le regime de la
_gens_, il ne voyait rien de plus legitime et de plus beau que d'y ramener
les hommes par quelque moyen que ce fut. Si son plan avait reussi, la
plebe eut en peu de temps disparu et la cite romaine n'eut ete que
l'association des _gentes_ patriciennes se partageant la foule des
clients.
Mais cette clientele etait une chaine dont le plebeien avait horreur. Il
se debattait contre le patricien qui, arme de sa creance, voulait l'y
faire tomber. La clientele etait pour lui l'equivalent de l'esclavage; la
maison du patricien etait a ses yeux une prison (_ergastulum_). Maintes
fois le plebeien, saisi par la main patricienne, implora l'appui de ses
semblables et ameuta la plebe, s'ecriant qu'il etait homme libre et
montrant en temoignage les blessures qu'il avait recues dans les combats
pour la defense de Rome. Le calcul des patriciens ne servit qu'a irriter
la plebe. Elle vit le danger; elle aspira de toute son energie a sortir de
cet etat precaire ou la chute du gouvernement royal l'avait placee. Elle
voulut avoir des lois et des droits.
Mais il ne parait pas que ces hommes aient d'abord souhaite d'entrer en
partage des lois et des droits des patriciens. Peut-etre croyaient-ils,
comme les patriciens eux-memes, qu'il ne pouvait y avoir rien de commun
entre les deux ordres. Nul ne songeait a l'egalite civile et politique.
Que la plebe put s'elever au niveau du patriciat, cela n'entrait pas plus
dans l'esprit du plebeien des premiers siecles que du patricien. Loin donc
de reclamer l'egalite des droits et des lois, ces hommes semblent avoir
prefere d'abord une separation complete. Dans Rome ils ne trouvaient pas
de remede a leurs souffrances; ils ne virent qu'un moyen de sortir de leur
inferiorite, c'etait de s'eloigner de Rome.
L'historien ancien rend bien leur pensee quand il leur attribue ce
langage; " Puisque les patriciens veulent posseder seuls la cite, qu'ils
en jouissent a leur aise. Pour nous Rome n'est rien. Nous n'avons la ni
foyers, ni sacrifices, ni patrie. Nous ne quittons qu'une ville etrangere;
aucune religion hereditaire ne nous attache a ce lieu. Toute terre nous
est bonne; la ou nous trouverons la liberte, la sera notre patrie. " [21]
Et ils allerent s'etablir sur le mont Sacre, en dehors des limites de
l'_ager romanus_.
En presence d'un tel acte, le Senat fut partage de sentiments. Les plus
ardents des patriciens laisserent voir que le depart de la plebe etait
loin de les affliger. Desormais les patriciens demeureraient seuls a Rome
avec les clients qui leur etaient encore fideles. Rome renoncerait a sa
grandeur future, mais le patriciat y serait le maitre. On n'aurait plus a
s'occuper de cette plebe, a laquelle les regles ordinaires du gouvernement
ne pouvaient pas s'appliquer, et qui etait un embarras dans la cite. On
aurait du peut-etre la chasser en meme temps que les rois; puisqu'elle
prenait d'elle-meme le parti de s'eloigner, on devait la laisser faire et
se rejouir.
Mais d'autres, moins fideles aux vieux principes ou plus soucieux de la
grandeur romaine, s'affligeaient du depart de la plebe, Rome perdait la
moitie de ses soldats. Qu'allait-elle devenir au milieu des Latins, des
Sabins, des Etrusques, tous ennemis? La plebe avait du bon; que ne savait-
on la faire servir aux interets de la cite? Ces senateurs souhaitaient
donc qu'au prix de quelques sacrifices, dont ils ne prevoyaient peut-etre
pas toutes les consequences, on ramenat dans la ville ces milliers de bras
qui faisaient la force des legions.
D'autre part, la plebe s'apercut, au bout de peu de mois, qu'elle ne
pouvait pas vivre sur le mont Sacre. Elle se procurait bien ce qui etait
materiellement necessaire a l'existence. Mais tout ce qui fait une societe
organisee lui manquait. Elle ne pouvait pas fonder la une ville, car elle
n'avait pas de pretre qui sut accomplir la ceremonie religieuse de la
fondation. Elle ne pouvait pas se donner de magistrats, car elle n'avait
pas de prytanee regulierement allume ou un magistrat eut l'occasion de
sacrifier. Elle ne pouvait pas trouver le fondement des lois sociales,
puisque les seules lois dont l'homme eut alors l'idee derivaient de la
religion patricienne. En un mot, elle n'avait pas en elle les elements
d'une cite. La plebe vit bien que, pour etre plus independante, elle
n'etait pas plus heureuse, qu'elle ne formait pas une societe plus
reguliere qu'a Rome, et qu'ainsi le probleme dont la solution lui
importait si fort n'etait pas resolu. Il ne lui avait servi de rien de
s'eloigner de Rome; ce n'etait pas dans l'isolement du mont Sacre qu'elle
pouvait trouver les lois et les droits auxquels elle aspirait.
Il se trouvait donc que la plebe et le patriciat, n'ayant presque rien de
commun, ne pouvaient pourtant pas vivre l'un sans l'autre. Ils se
rapprocherent et conclurent un traite d'alliance. Ce traite parait avoir
ete fait dans les memes formes que ceux qui terminaient une guerre entre
deux peuples differents; plebe et patriciat n'etaient, en effet, ni un
meme peuple ni une meme cite. Par ce traite, le patriciat n'accorda pas
que la plebe fit partie de la cite religieuse et politique, il ne semble
meme pas que la plebe l'ait demande. On convint seulement qu'a l'avenir la
plebe, constituee en une societe a peu pres reguliere, aurait des chefs
tires de son sein. C'est ici l'origine du tribunat de la plebe,
institution toute nouvelle et qui ne ressemble a rien de ce que les cites
avaient connu auparavant.
Le pouvoir des tribuns n'etait pas de meme nature que l'autorite du
magistrat; il ne derivait pas du culte de la cite. Le tribun
n'accomplissait aucune ceremonie religieuse; il etait elu sans auspices,
et l'assentiment des dieux n'etait pas necessaire pour le creer. [22] Il
n'avait ni siege curule, ni robe de pourpre, ni couronne de feuillage, ni
aucun de ces insignes qui dans toutes les cites anciennes designaient a la
veneration des hommes les magistrats-pretres. Jamais on ne le compta parmi
les magistrats romains.
Quelle etait donc la nature et quel etait le principe de son pouvoir? Il
est necessaire ici d'ecarter de notre esprit toutes les idees et toutes
les habitudes modernes, et de nous transporter, autant qu'il est possible,
au milieu des croyances des anciens. Jusque-la les hommes n'avaient
compris l'autorite que comme un appendice du sacerdoce. Lors donc qu'ils
voulurent etablir un pouvoir qui ne fut pas lie au culte, et des chefs qui
ne fussent pas des pretres, il leur fallut imaginer un singulier detour.
Pour cela, le jour ou l'on crea les premiers tribuns, on accomplit une
ceremonie religieuse d'un caractere particulier. [23] Les historiens n'en
decrivent pas les rites; ils disent seulement qu'elle eut pour effet de
rendre ces premiers tribuns _sacrosaints_. Or ce mot signifiait que le
corps du tribun serait compte dorenavant parmi les objets auxquels la
religion interdisait de toucher, et dont le seul contact faisait tomber
l'homme en etat de souillure. [24] De la venait que, si quelque devot de
Rome, quelque patricien rencontrait un tribun sur la voie publique, il se
faisait un devoir de se purifier en rentrant dans sa maison, " comme si
son corps eut ete souille par cette seule rencontre. " [25] Ce caractere,
sacrosaint restait attache au tribun pendant toute la duree de ses
fonctions; puis en creant son successeur, il lui transmettait ce
caractere, exactement comme le consul, en creant d'autres consuls, leur
passait les auspices et le droit d'accomplir les rites sacres. Plus tard,
le tribunal ayant ete interrompu pendant deux ans, il fallut, pour etablir
de nouveaux tribuns, renouveler la ceremonie religieuse qui avait ete
accomplie sur le mont Sacre.
On ne connait pas assez completement les idees des anciens pour dire si ce
caractere sacrosaint rendait la personne du tribun honorable aux yeux des
patriciens, ou la posait, au contraire, comme un objet de malediction et
d'horreur. Cette seconde conjecture est plus conforme a la vraisemblance.
Ce qui est certain, c'est que, de toute maniere, le tribun se trouvait
tout a fait inviolable, la main du patricien ne pouvant le toucher sans
une impiete grave.
Une loi confirma et garantit cette inviolabilite; elle prononca que " nul
ne pourrait violenter un tribun, ni le frapper, ni le tuer ". Elle ajouta
que " celui qui se permettrait un de ces actes vis-a-vis du tribun, serait
impur, que ses biens seraient confisques au profit du temple de Ceres et
qu'on pourrait le tuer impunement ". Elle se terminait par cette formule,
dont le vague aida puissamment aux progres futurs du tribunal: " Ni
magistrat ni particulier n'aura le droit de rien faire a rencontre d'un
tribun. " Tous les citoyens prononcerent un serment par lequel ils
s'engageaient a observer toujours cette loi etrange, appelant sur eux la
colere des dieux, s'ils la violaient, et ajoutant que quiconque se
rendrait coupable d'attentat sur un tribun " serait entache de la plus
grande souillure ". [26]
Ce privilege d'inviolabilite s'etendait aussi loin, que le corps du tribun
pouvait etendre son action directe. Un plebeien, etait-il maltraite par un
consul qui le condamnait a la prison, ou par un creancier qui mettait la
main sur lui, le tribun se montrait, se placait entre eux (_intercessio_)
et arretait la main patricienne. Qui eut ose " faire quelque chose a
l'encontre d'un tribun ", ou s'exposer a etre touche par lui?
Mais le tribun n'exercait cette singuliere puissance que la ou il etait
present. Loin de lui, on pouvait maltraiter les plebeiens. Il n'avait
aucune action sur ce qui se passait hors de la portee de sa main, de son
regard, de sa parole. [27]
Les patriciens n'avaient pas donne a la plebe des droits; ils avaient
seulement accorde que quelques-uns des plebeiens fussent inviolables.
Toutefois c'etait assez pour qu'il y eut quelque securite pour tous. Le
tribun etait une sorte d'autel vivant auquel s'attachait un droit d'asile.
Les tribuns devinrent naturellement les chefs de la plebe; et s'emparerent
du droit de juger. A la verite ils n'avaient pas le droit de citer devant
eux, meme un plebeien; mais ils pouvaient apprehender au corps. [28] Une
fois sous leur main, l'homme obeissait. Il suffisait meme de se trouver
dans le rayon ou leur parole se faisait entendre; cette parole etait
irresistible, et il fallait se soumettre, fut-on patricien ou consul.
Le tribun n'avait d'ailleurs aucune autorite politique. N'etant pas
magistrat, il ne pouvait convoquer ni les curies ni les centuries. Il
n'avait aucune proposition a faire dans le Senat; on ne pensait meme pas,
a l'origine, qu'il y put paraitre. Il n'avait rien de commun avec la
veritable cite, c'est-a-dire avec la cite patricienne, ou on ne lui
reconnaissait aucune autorite. Il n'etait pas tribun du peuple, il etait
tribun de la plebe.
Il y avait donc, comme par le passe, deux societes dans Rome, la cite et
la plebe: l'une fortement organisee, ayant des lois, des magistrats, un
senat; l'autre qui restait une multitude sans droit ni loi, mais qui dans
ses tribuns inviolables trouvait des protecteurs et des juges.
Dans les annees qui suivent, on peut voir comme les tribuns sont hardis,
et quelles licences imprevues ils se permettent. Rien ne les autorisait a
convoquer le peuple; ils le convoquent. Rien ne les appelait au Senat; ils
s'asseyent d'abord a la porte de la salle, plus tard dans l'interieur.
Rien ne leur donnait le droit de juger des patriciens; ils les jugent et
les condamnent. C'etait la suite de cette inviolabilite qui s'attachait a
leur personne sacrosainte. Toute force tombait devant eux. Le patriciat
s'etait desarme le jour ou il avait prononce avec les rites solennels que
quiconque toucherait un tribun serait impur. La loi disait: On ne fera
rien a l'encontre d'un tribun. Donc si ce tribun convoquait la plebe, la
plebe se reunissait, et nul ne pouvait dissoudre cette assemblee, que la
presence du tribun mettait hors de l'atteinte du patriciat et des lois. Si
le tribun entrait au Senat, nul ne pouvait l'en faire sortir. S'il
saisissait un consul, nul ne pouvait le degager de ses mains. Rien ne
resistait aux hardiesses d'un tribun. Contre un tribun nul n'avait de
force, si ce n'etait un autre tribun.
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