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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

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Les hommes des classes inferieures connurent alors une autre occupation
que celle de cultiver la terre: il y eut des artisans, des navigateurs,
des chefs d'industrie, des commercants; bientot il y eut des riches parmi
eux. Singuliere nouveaute! Auparavant les chefs des _gentes_ pouvaient
seuls etre proprietaires, et voici d'anciens clients ou des plebeiens qui
sont riches et qui etalent leur opulence. Puis, le luxe, qui enrichissait
l'homme du peuple, appauvrissait l'eupatride; dans beaucoup de cites,
notamment a Athenes, on vit une partie des membres du corps aristocratique
tomber dans la misere. Or dans une societe ou la richesse se deplace, les
rangs sont bien pres d'etre renverses.

Une autre consequence de ce changement fut que dans le peuple meme des
distinctions et des rangs s'etablirent, comme il en faut dans toute
societe humaine. Quelques familles furent en vue; quelques noms grandirent
peu a peu. Il se forma dans le peuple une sorte d'aristocratie; ce n'etait
pas un mal; le peuple cessa d'etre une masse confuse et commenca a
ressembler a un corps constitue. Ayant des rangs en lui, il put se donner
des chefs, sans plus avoir besoin de prendre parmi les patriciens le
premier ambitieux venu qui voulait regner. Cette aristocratie plebeienne
eut bientot les qualites qui accompagnent ordinairement la richesse
acquise par le travail, c'est-a-dire le sentiment de la valeur
personnelle, l'amour d'une liberte calme, et cet esprit de sagesse qui, en
souhaitant les ameliorations, redoute les aventures. La plebe se laissa
guider par cette elite qu'elle fut fiere d'avoir en elle. Elle renonca a
avoir des tyrans des qu'elle sentit qu'elle possedait dans son sein les
elements d'un gouvernement meilleur. Enfin la richesse devint pour quelque
temps, comme nous le verrons tout a l'heure, un principe d'organisation
sociale.

Il y a encore un changement dont il faut parler, car il aida fortement la
classe inferieure a grandir; c'est celui qui s'opera dans l'art militaire.
Dans les premiers siecles de l'histoire des cites, la force des armees
etait dans la cavalerie. Le veritable guerrier etait celui qui combattait
sur un char ou a cheval; le fantassin, peu utile au combat, etait peu
estime. Aussi l'ancienne aristocratie s'etait-elle reserve partout le
droit de combattre a cheval; [3] meme dans quelques villes les nobles se
donnaient le titre de chevaliers. Les _celeres_ de Romulus, les chevaliers
romains des premiers siecles etaient tous des patriciens. Chez les anciens
la cavalerie fut toujours l'arme noble. Mais peu a peu l'infanterie prit
quelque importance. Le progres dans la fabrication des armes et la
naissance de la discipline lui permirent de resister a la cavalerie. Ce
point obtenu, elle prit aussitot le premier rang dans les batailles, car
elle etait plus maniable et ses manoeuvres plus faciles; les legionnaires,
les hoplites firent dorenavant la force des armees. Or les legionnaires et
les hoplites etaient des plebeiens. Ajoutez que la marine prit de
l'extension, surtout en Grece, qu'il y eut des batailles sur mer et que le
destin d'une cite fut souvent entre les mains de ses rameurs, c'est-a-dire
des plebeiens. Or la classe qui est assez forte pour defendre une societe
l'est assez pour y conquerir des droits et y exercer une legitime
influence. L'etat social et politique d'une nation est toujours en rapport
avec la nature et la composition de ses armees.

Enfin la classe inferieure reussit a avoir, elle aussi, sa religion. Ces
hommes avaient dans le coeur, on peut le supposer, ce sentiment religieux
qui est inseparable de notre nature et qui nous fait un besoin de
l'adoration et de la priere. Ils souffraient donc de se voir ecarter de la
religion par l'antique principe qui prescrivait que chaque dieu appartint
a une famille et que le droit de prier ne se transmit qu'avec le sang. Ils
travaillerent a avoir aussi un culte.

Il est impossible d'entrer ici dans le detail des efforts qu'ils firent,
des moyens qu'ils imaginerent, des difficultes ou des ressources qui se
presenterent a eux. Ce travail, longtemps individuel, fut longtemps le
secret de chaque intelligence; nous n'en pouvons apercevoir que les
resultats. Tantot une famille plebeienne se fit un foyer, soit qu'elle eut
ose l'allumer elle-meme, soit qu'elle se fut procure ailleurs le feu
sacre; alors elle eut son culte, son sanctuaire, sa divinite protectrice,
son sacerdoce, a l'image de la famille patricienne. Tantot le plebeien,
sans avoir de culte domestique, eut acces aux temples de la cite; a Rome,
ceux qui n'avaient pas de foyer, par consequent pas de fete domestique,
offraient leur sacrifice annuel au dieu Quirinus. [4] Quand la classe
superieure persistait a ecarter de ses temples la classe inferieure,
celle-ci se faisait des temples pour elle; a Rome elle en avait un sur
l'Aventin, qui etait consacre a Diana; elle avait le temple de la pudeur
plebeienne. Les cultes orientaux qui, a partir du sixieme siecle,
envahirent la Grece et l'Italie, furent accueillis avec empressement par
la plebe; c'etaient des cultes qui, comme le bouddhisme, ne faisaient
acception ni de castes ni de peuples. Souvent enfin on vit la plebe se
faire des objets sacres analogues aux dieux des curies et des tribus
patriciennes. Ainsi le roi Servius eleva un autel dans chaque quartier,
pour que la multitude eut l'occasion de faire des sacrifices; de meme les
Pisistratides dresserent des _hermes_ dans les rues et sur les places
d'Athenes. [5] Ce furent la les dieux de la democratie. La plebe,
autrefois foule sans culte, eut dorenavant ses ceremonies religieuses et
ses fetes. Elle put prier; c'etait beaucoup dans une societe ou la
religion faisait la dignite de l'homme.

Une fois que la classe inferieure eut acheve ces differents progres, quand
il y eut en elle des riches, des soldats, des pretres, quand elle eut tout
ce qui donne a l'homme le sentiment de sa valeur et de sa force, quand
enfin elle eut oblige la classe superieure a la compter pour quelque
chose, il fut alors impossible de la retenir en dehors de la vie sociale
et politique, et la cite ne put pas lui rester fermee plus longtemps.

L'entree de cette classe inferieure dans la cite est une revolution qui,
du septieme au cinquieme siecle, a rempli l'histoire de la Grece et de
l'Italie. Les efforts du peuple ont eu partout la victoire, mais non pas
partout de la meme maniere ni par les memes moyens.

Ici, le peuple, des qu'il s'est senti fort, s'est insurge; les armes a la
main, il a force les portes de la ville ou il lui etait interdit
d'habiter. Une fois devenu le maitre, ou il a chasse les grands et a
occupe leurs maisons, ou il s'est contente de decreter l'egalite des
droits. C'est ce qu'on vit a Syracuse, a Erythrees, a Milet.

La, au contraire, le peuple a use de moyens moins violents. Sans luttes a
main armee, par la seule force morale que lui avaient donnee ses derniers
progres, il a contraint les grands a faire des concessions. On a nomme
alors un legislateur et la constitution a ete changee. C'est ce qu'on vit
a Athenes.

Ailleurs, la classe inferieure, sans secousse et sans bouleversement,
arriva par degres a son but. Ainsi a Cumes le nombre des membres de la
cite, d'abord tres restreint, s'accrut une premiere fois par l'admission
de ceux du peuple qui etaient assez riches pour nourrir un cheval. Plus
tard, on eleva jusqu'a mille le nombre des citoyens, et l'on arriva enfin
peu a peu a la democratie. [6]

Dans quelques villes, l'admission de la plebe parmi les citoyens fut
l'oeuvre des rois; il en fut ainsi a Rome. Dans d'autres, elle fut
l'oeuvre des tyrans populaires; c'est ce qui eut lieu a Corinthe, a
Sicyone, a Argos. Quand l'aristocratie reprit le dessus, elle eut
ordinairement la sagesse de laisser a la classe inferieure ce titre de
citoyen que les rois ou les tyrans lui avaient donne. A Samos,
l'aristocratie ne vint a bout de sa lutte contre les tyrans qu'en
affranchissant les plus basses classes. Il serait trop long d'enumerer
toutes les formes diverses sous lesquelles cette grande revolution s'est
accomplie. Le resultat a ete partout le meme: la classe inferieure a
penetre dans la cite et a fait partie du corps politique.

Le poete Theognis nous donne une idee assez nette de cette revolution et
de ses consequences. Il nous dit que dans Megare, sa patrie, il y a deux
sortes d'hommes. Il appelle l'une la classe des _bons_, [Grec: agathoi];
c'est, en effet, le nom qu'elle se donnait dans la plupart des villes
grecques. Il appelle l'autre la classe des _mauvais_, [Grec: kakoi]; c'est
encore de ce nom qu'il etait d'usage de designer la classe inferieure.
Cette classe, le poete nous decrit sa condition ancienne: " elle ne
connaissait autrefois ni les tribunaux ni les lois "; c'est assez dire
qu'elle n'avait pas le droit de cite. Il n'etait meme pas permis a ces
hommes d'approcher de la ville; " ils vivaient en dehors comme des betes
sauvages ". Ils n'assistaient pas aux repas religieux; ils n'avaient pas
le droit de se marier dans les familles des _bons_.

Mais que tout cela est change! les rangs ont ete bouleverses, " les
mauvais ont ete mis au-dessus des bons ". La justice est troublee; les
antiques lois ne sont plus, et des lois d'une nouveaute etrange les ont
remplacees. La richesse est devenue l'unique objet des desirs des hommes,
parce qu'elle donne la puissance. L'homme de race noble epouse la fille du
riche plebeien et " le mariage confond les races ".

Theognis, qui sort d'une famille aristocratique, a vainement essaye de
resister au cours des choses. Condamne a l'exil, depouille de ses biens,
il n'a plus que ses vers pour protester et pour combattre. Mais s'il
n'espere pas le succes, du moins il ne doute pas de la justice de sa
cause; il accepte la defaite, mais il garde le sentiment de son droit. A
ses yeux, la revolution qui s'est faite est un mal moral, un crime. Fils
de l'aristocratie, il lui semble que cette revolution n'a pour elle ni la
justice ni les dieux et qu'elle porte atteinte a la religion. " Les dieux,
dit-il, ont quitte la terre; nul ne les craint. La race des hommes pieux a
disparu; on n'a plus souci des Immortels. "

Mais ces regrets sont inutiles, il le sait bien. S'il gemit ainsi, c'est
par une sorte de devoir pieux, c'est parce qu'il a recu des anciens " la
tradition sainte ", et qu'il doit la perpetuer. Mais en vain: la tradition
meme va se fletrir, les fils des nobles vont oublier leur noblesse;
bientot on les verra tous s'unir par le mariage aux familles plebeiennes,
" ils boiront a leurs fetes et mangeront a leur table "; ils adopteront
bientot leurs sentiments. Au temps de Theognis, le regret est tout ce qui
reste a l'aristocratie grecque, et ce regret meme va disparaitre.

En effet, apres Theognis, la noblesse ne fut plus qu'un souvenir. Les
grandes familles continuerent a garder pieusement le culte domestique et
la memoire des ancetres; mais ce fut tout. Il y eut encore des hommes qui
s'amuserent a compter leurs aieux; mais on riait de ces hommes. On garda
l'usage d'inscrire sur quelques tombes que le mort etait de noble race;
mais nulle tentative ne fut faite pour relever un regime a jamais tombe.
Isocrate dit avec verite que de son temps les grandes familles d'Athenes
n'existaient plus que dans leurs tombeaux.

Ainsi la cite ancienne s'etait transformee par degres. A l'origine, elle
etait l'association d'une centaine de chefs de famille. Plus tard le
nombre des citoyens s'accrut, parce que les branches cadettes obtinrent
l'egalite. Plus tard encore, les clients affranchis, la plebe, toute cette
foule qui pendant des siecles etait restee en dehors de l'association
religieuse et politique, quelquefois meme en dehors de l'enceinte sacree
de la ville, renversa les barrieres qu'on lui opposait et penetra dans la
cite, ou aussitot elle fut maitresse.


_2 Histoire de cette revolution a Athenes._

Les eupatrides, apres le renversement de la royaute, gouvernerent Athenes
pendant quatre siecles. Sur cette longue domination l'histoire est muette;
on n'en sait qu'une chose, c'est qu'elle fut odieuse aux classes
inferieures et que le peuple fit effort pour sortir de ce regime.

L'an 598, le mecontentement que l'on voyait general, et les signes
certains qui annoncaient une revolution prochaine, eveillerent l'ambition
d'un eupatride, Cylon, qui songea a renverser le gouvernement de sa caste
et a se faire tyran populaire. L'energie des archontes fit avorter
l'entreprise; mais l'agitation continua apres lui. En vain les eupatrides
mirent en usage toutes les ressources de leur religion. En vain ils dirent
que les dieux etaient irrites et que des spectres apparaissaient. En vain
ils purifierent la ville de tous les crimes du peuple et eleverent deux
autels a la Violence et a l'Insolence, pour apaiser ces deux, divinites
dont l'influence maligne avait trouble les esprits. [7] Tout cela ne
servit de rien. Les sentiments de haine ne furent pas adoucis. On fit
venir de Crete le pieux Epimenide, personnage mysterieux qu'on disait fils
d'une deesse; on lui fit accomplir une serie de ceremonies expiatoires; on
esperait, en frappant ainsi l'imagination du peuple, raviver la religion
et fortifier, par consequent, l'aristocratie. Mais le peuple ne s'emut
pas; la religion des eupatrides n'avait plus de prestige sur son ame; il
persista a reclamer des reformes.

Pendant seize annees encore, l'opposition farouche des pauvres de la
montagne et l'opposition patiente des riches du rivage firent une rude
guerre aux eupatrides. A la fin, tout ce qu'il y avait de sage dans les
trois partis s'entendit pour confier a Solon le soin de terminer ces
querelles et de prevenir des malheurs plus grands. Solon avait la rare
fortune d'appartenir a la fois aux eupatrides par sa naissance et aux
commercants par les occupations de sa jeunesse. Ses poesies nous le
montrent comme un homme tout a fait degage des prejuges de sa caste; par
son esprit conciliant, par son gout pour la richesse et pour le luxe, par
son amour du plaisir, il est fort eloigne des anciens eupatrides et il
appartient a la nouvelle Athenes.

Nous avons dit plus haut que Solon commenca par affranchir la terre de la
vieille domination que la religion des familles eupatrides avait exercee
sur elle. Il brisa les chaines de la clientele. Un tel changement dans
l'etat social en entrainait un autre dans l'ordre politique. Il fallait
que les classes inferieures eussent desormais, suivant l'expression de
Solon lui-meme, un bouclier pour defendre leur liberte recente. Ce
bouclier, c'etaient des droits politiques.

Il s'en faut beaucoup que la constitution de Solon nous soit clairement
connue; il parait du moins que tous les Atheniens firent desormais partie
de l'assemblee du peuple et que le Senat ne fut plus compose des seuls
eupatrides; il parait meme que les archontes purent etre elus en dehors de
l'ancienne caste sacerdotale. Ces graves innovations renversaient toutes
les anciennes regles de la cite. Suffrages, magistratures, sacerdoces,
direction de la societe, il fallait que l'eupatride partageat tout cela
avec l'homme de la caste inferieure. Dans la constitution nouvelle il
n'etait tenu aucun compte des droits de la naissance; il y avait encore
des classes, mais elles n'etaient plus distinguees que par la richesse.
Des lors la domination des eupatrides disparut. L'eupatride ne fut plus
rien, a moins qu'il ne fut riche; il valut par sa richesse et non pas par
sa naissance. Desormais le poete put dire: " Dans la pauvrete l'homme
noble n'est plus rien "; et le peuple applaudit au theatre cette boutade
du comique: " De quelle naissance est cet homme? -- Riche, ce sont la
aujourd'hui les nobles. " [8]

Le regime qui s'etait ainsi fonde, avait deux sortes d'ennemis: les
eupatrides qui regrettaient leurs privileges perdus, et les pauvres qui
souffraient encore de l'inegalite.

A peine Solon avait-il acheve son oeuvre, que l'agitation recommenca.
" Les pauvres se montrerent, dit Plutarque, les apres ennemis des riches.
" Le gouvernement nouveau leur deplaisait peut-etre autant que celui des
eupatrides. D'ailleurs, en voyant que les eupatrides pouvaient encore etre
archontes et senateurs, beaucoup s'imaginaient que la revolution n'avait
pas ete complete. Solon avait maintenu les formes republicaines; or le
peuple avait encore une haine irreflechie contre ces formes de
gouvernement sous lesquelles il n'avait vu pendant quatre siecles que le
regne de l'aristocratie. Suivant l'exemple de beaucoup de cites grecques,
il voulut un tyran.

Pisistrate, issu des eupatrides, mais poursuivant un but d'ambition
personnelle, promit aux pauvres un partage des terres et se les attacha.
Un jour il parut dans l'assemblee, et pretendant qu'on l'avait blesse, il
demanda qu'on lui donnat une garde. Les hommes des premieres classes
allaient lui repondre et devoiler le mensonge, mais " la populace etait
prete a en venir aux mains pour soutenir Pisistrate; ce que voyant, les
riches s'enfuirent en desordre ". Ainsi l'un des premiers actes de
l'assemblee populaire recemment instituee fut d'aider un homme a se rendre
maitre de la patrie.

Il ne parait pas d'ailleurs que le regne de Pisistrate ait apporte aucune
entrave au developpement des destinees d'Athenes. Il eut, au contraire,
pour principal effet d'assurer et de garantir contre une reaction la
grande reforme sociale et politique qui venait de s'operer. Les eupatrides
ne s'en releverent jamais.

Le peuple ne se montra guere desireux de reprendre sa liberte; deux fois
la coalition des grands et des riches renversa Pisistrate, deux fois il
reprit le pouvoir, et ses fils gouvernerent Athenes apres lui. Il fallut
l'intervention d'une armee Spartiate dans l'Attique pour faire cesser la
domination de cette famille.

L'ancienne aristocratie eut un moment l'espoir de profiter de la chute des
Pisistratides pour ressaisir ses privileges. Non-seulement elle n'y
reussit pas, mais elle recut meme le plus rude coup qui lui eut encore ete
porte. Clisthenes, qui etait issu de cette classe, mais d'une famille que
cette classe couvrait d'opprobre et semblait renier depuis trois
generations, trouva le plus sur moyen de lui oter a jamais ce qu'il lui
restait encore de force. Solon, en changeant la constitution politique,
avait laisse subsister toute la vieille organisation religieuse de la
societe athenienne. La population restait partagee en deux ou trois cents
_gentes_, en douze phratries, en quatre tribus. Dans chacun de ces groupes
il y avait encore, comme dans l'epoque precedente, un culte hereditaire,
un pretre qui etait un eupatride, un chef qui etait le meme que le pretre.
Tout cela etait le reste d'un passe qui avait peine a disparaitre; par la,
les traditions, les usages, les regles, les distinctions qu'il y avait eu
dans l'ancien etat social, se perpetuaient. Ces cadres avaient ete etablis
par la religion, et ils maintenaient a leur tour la religion, c'est-a-dire
la puissance des grandes familles. Il y avait dans chacun de ces cadres
deux classes d'hommes, d'une part les eupatrides qui possedaient
hereditairement le sacerdoce et l'autorite, de l'autre les hommes d'une
condition inferieure, qui n'etaient plus serviteurs ni clients, mais qui
etaient encore retenus sous l'autorite de l'eupatride par la religion. En
vain la loi de Solon disait que tous les Atheniens etaient libres. La
vieille religion saisissait l'homme au sortir de l'Assemblee ou il avait
librement vote, et lui disait: Tu es lie a un eupatride par le culte; tu
lui dois respect, deference, soumission; comme membre d'une cite, Solon
t'a fait libre; mais comme membre d'une tribu, tu obeis a un eupatride;
comme membre d'une phratrie, tu as encore un eupatride pour chef; dans la
famille meme, dans la _gens_ ou tes ancetres sont nes et dont tu ne peux
pas sortir, tu retrouves encore l'autorite d'un eupatride. A quoi servait-
il que la loi politique eut fait de cet homme un citoyen, si la religion
et les moeurs persistaient a en faire un client? Il est vrai que depuis
plusieurs generations beaucoup d'hommes se trouvaient en dehors de ces
cadres, soit qu'ils fussent venus de pays etrangers, soit qu'ils se
fussent echappes de la _gens_ et de la tribu pour etre libres. Mais ces
hommes souffraient d'une autre maniere, ils se trouvaient dans un etat
d'inferiorite morale vis-a-vis des autres hommes, et une sorte d'ignominie
s'attachait a leur independance.

Il y avait donc, apres la reforme politique de Solon, une autre reforme a
operer dans le domaine de la religion. Clisthenes l'accomplit en
supprimant les quatre anciennes tribus religieuses, et en les remplacant
par dix tribus qui etaient partagees en un certain nombre de demes.

Ces tribus et ces demes ressemblerent en apparence aux anciennes tribus et
aux _gentes_. Dans chacune de ces circonscriptions il y eut un culte, un
pretre, un juge, des reunions pour les ceremonies religieuses, des
assemblees pour deliberer sur les interets communs. [9] Mais les groupes
nouveaux differerent des anciens en deux points essentiels. D'abord, tous
les hommes libres d'Athenes, meme ceux qui n'avaient pas fait partie des
anciennes tribus et des _gentes_, furent repartis dans les cadres formes
par Clisthenes: [10] grande reforme qui donnait un culte a ceux qui en
manquaient encore, et qui faisait entrer dans une association religieuse
ceux qui auparavant etaient exclus de toute association. En second lieu,
les hommes furent distribues dans les tribus et dans les demes, non plus
d'apres leur naissance, comme autrefois, mais d'apres leur domicile. La
naissance n'y compta pour rien: les hommes y furent egaux et l'on n'y
connut plus de privileges. Le culte, pour la celebration duquel la
nouvelle tribu ou le deme se reunissait, n'etait plus le culte hereditaire
d'une ancienne famille; on ne s'assemblait plus autour du foyer d'un
eupatride. Ce n'etait plus un ancien eupatride que la tribu ou le deme
venerait comme ancetre divin; les tribus eurent de nouveaux heros eponymes
choisis parmi les personnages antiques dont le peuple avait conserve bon
souvenir, et quant aux demes, ils adopterent uniformement pour dieux
protecteurs _Zeus gardien de l'enceinte_ et _Apollon paternel_. Des lors
il n'y avait plus de raison pour que le sacerdoce fut hereditaire dans le
deme comme il l'avait ete dans la _gens_; il n'y en avait non plus aucune
pour que le pretre fut toujours un eupatride. Dans les nouveaux groupes,
la dignite de pretre et de chef fut annuelle, et chaque membre put
l'exercer a son tour. Cette reforme fut ce qui acheva de renverser
l'aristocratie des eupatrides. A dater de ce moment, il n'y eut plus de
caste religieuse; plus de privileges de naissance, ni en religion ni en
politique. La societe athenienne etait entierement transformee. [11]

Or la suppression des vieilles tribus, remplacees par des tribus
nouvelles, ou tous les hommes avaient acces et etaient egaux, n'est pas un
fait particulier a l'histoire d'Athenes. Le meme changement a ete opere a
Cyrene, a Sicyone, a Elis, a Sparte, et probablement dans beaucoup
d'autres cites grecques. [12] De tous les moyens propres a affaiblir
l'ancienne aristocratie, Aristote n'en voyait pas de plus efficace que
celui-la. " Si l'on veut fonder la democratie, dit-il, on fera ce que fit
Clisthenes chez les Atheniens: on etablira de nouvelles tribus et de
nouvelles phratries; aux sacrifices hereditaires des familles on
substituera des sacrifices ou tous les hommes seront admis; on confondra
autant que possible les relations des hommes entre eux, en ayant soin de
briser toutes les associations anterieures. " [13]

Lorsque cette reforme est accomplie dans toutes les cites, on peut dire
que l'ancien moule de la societe est brise et qu'il se forme un nouveau
corps social. Ce changement dans les cadres que l'ancienne religion
hereditaire avait etablis et qu'elle declarait immuables, marque la fin du
regime religieux de la cite.


_3 Histoire de cette revolution a Rome._

La plebe eut de bonne heure a Rome une grande importance. La situation de
la ville entre les Latins, les Sabins et les Etrusques la condamnait a une
guerre perpetuelle, et la guerre exigeait qu'elle eut une population
nombreuse. Aussi les rois avaient-ils accueilli et appele tous les
etrangers, sans avoir egard a leur origine. Les guerres se succedaient
sans cesse, et comme on avait besoin d'hommes, le resultat le plus
ordinaire de chaque victoire etait qu'on enlevait a la ville vaincue sa
population pour la transferer a Rome. Que devenaient ces hommes ainsi
amenes avec le butin? S'il se trouvait parmi eux des familles sacerdotales
et patriciennes, le patriciat s'empressait de se les adjoindre. Quant a la
foule, une partie entrait dans la clientele des grands ou du roi, une
partie etait releguee dans la plebe.

D'autres elements encore entraient dans la composition de cette classe.
Beaucoup d'etrangers affluaient a Rome, comme en un lieu que sa situation
rendait propre au commerce. Les mecontents de la Sabine, de l'Etrurie, du
Latium y trouvaient un refuge. Tout cela entrait dans la plebe. Le client
qui reussissait a s'echapper de la _gens_, devenait un plebeien. Le
patricien qui se mesalliait ou qui commettait une de ces fautes qui
entrainaient la decheance, tombait dans la classe inferieure. Tout batard
etait repousse par la religion des familles pures, et relegue dans la
plebe.

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