La Cite Antique
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L'Athenien, comme le Romain, a des jours nefastes; ces jours-la, on ne se
marie pas, on ne commence aucune entreprise, on ne tient pas d'assemblee,
on ne rend pas la justice. Le dix-huitieme et le dix-neuvieme jour de
chaque mois sont employes a des purifications. Le jour des Plynteries,
jour nefaste entre tous, on voile la statue de la grande divinite poliade.
Au contraire, le jour des Panathenees, le voile de la deesse est porte en
grande procession, et tous les citoyens, sans distinction d'age ni de
rang, doivent lui faire cortege. L'Athenien fait des sacrifices pour les
recoltes; il en fait pour le retour de la pluie ou le retour du beau
temps; il en fait pour guerir les maladies et chasser la famine ou la
peste. [8]
Athenes a ses recueils d'antiques oracles, comme Rome a ses livres
Sibyllins, et elle nourrit au Prytanee des hommes qui lui annoncent
l'avenir. Dans ses rues on rencontre a chaque pas des devins, des pretres,
des interpretes des songes. L'Athenien croit aux presages; un eternument
ou un tintement des oreilles l'arrete dans une entreprise. Il ne
s'embarque jamais sans avoir interroge les auspices. Avant de se marier il
ne manque pas de consulter le vol des oiseaux. L'assemblee du peuple se
separe des que quelqu'un assure qu'il a paru dans le ciel un signe
funeste. Si un sacrifice a ete trouble par l'annonce d'une mauvaise
nouvelle, il faut le recommencer. [9.]
L'Athenien ne commence guere une phrase sans invoquer d'abord la bonne
fortune. Il met ce mot invariablement a la tete de tous ses decrets. A la
tribune, l'orateur debute volontiers par une invocation aux dieux et aux
heros qui habitent le pays. On mene le peuple en lui debitant des oracles.
Les orateurs, pour faire prevaloir leur avis, repetent a tout moment: La
Deesse ainsi l'ordonne. [10]
Nicias appartient a une grande et riche famille. Tout jeune, il conduit au
sanctuaire de Delos une _theorie_, c'est-a-dire des victimes et un choeur
pour chanter les louanges du dieu pendant le sacrifice. Revenu a Athenes,
il fait hommage aux dieux d'une partie de sa fortune, dediant une statue a
Athene, une chapelle a Dionysos. Tour a tour il est _hestiateur_ et fait
les frais du repas sacre de sa tribu; il est chorege et entretient un
choeur pour les fetes religieuses. Il ne passe pas un jour sans offrir un
sacrifice a quelque dieu. Il a un devin attache a sa maison, qui ne le
quitte pas et qu'il consulte sur les affaires publiques aussi bien que sur
ses interets particuliers. Nomme general, il dirige une expedition contre
Corinthe; tandis qu'il revient vainqueur a Athenes, il s'apercoit que deux
de ses soldats morts sont restes sans sepulture sur le territoire ennemi;
il est saisi d'un scrupule religieux; il arrete sa flotte, et envoie un
heraut demander aux Corinthiens la permission d'ensevelir les deux
cadavres. Quelque temps apres, le peuple athenien delibere sur
l'expedition de Sicile. Nicias monte a la tribune et declare que ses
pretres et son devin annoncent des presages qui s'opposent a l'expedition.
Il est vrai qu'Alcibiade a d'autres devins qui debitent des oracles en
sens contraire. Le peuple est indecis. Surviennent des hommes qui arrivent
d'Egypte; ils ont consulte le dieu d'Ammon, qui commence a etre deja fort
en vogue, et ils en rapportent cet oracle: Les Atheniens prendront tous
les Syracusains. Le peuple se decide aussitot pour la guerre. [11]
Nicias, bien malgre lui, commande l'expedition. Avant de partir, il
accomplit un sacrifice, suivant l'usage. Il emmene avec lui, comme fait
tout general, une troupe de devins, de sacrificateurs, d'aruspices et de
herauts. La flotte emporte son foyer; chaque vaisseau a un embleme qui
represente quelque dieu.
Mais Nicias a peu d'espoir. Le malheur n'est-il pas annonce par assez de
prodiges? Des corbeaux ont endommage une statue de Pallas; un homme s'est
mutile sur un autel; et le depart a lieu pendant les jours nefastes des
Plynteries! Nicias ne sait que trop que cette guerre sera fatale a lui et
a la patrie. Aussi pendant tout le cours de cette campagne le voit-on
toujours craintif et circonspect; il n'ose presque jamais donner le signal
d'un combat, lui que l'on connait pour etre si brave soldat et si habile
general.
On ne peut pas prendre Syracuse, et apres des pertes cruelles il faut se
decider a revenir a Athenes. Nicias prepare sa flotte pour le retour; la
mer est libre encore. Mais il survient une eclipse de lune. Il consulte
son devin; le devin repond que le presage est contraire et qu'il faut
attendre trois fois neuf jours. Nicias obeit; il passe tout ce temps dans
l'inaction, offrant force sacrifices pour apaiser la colere des dieux.
Pendant ce temps, les ennemis lui ferment le port et detruisent sa flotte.
Il ne reste plus qu'a faire retraite par terre, chose impossible; ni lui
ni aucun de ses soldats n'echappe aux Syracusains.
Que dirent les Atheniens a la nouvelle du desastre? Ils savaient le
courage personnel de Nicias et son admirable constance. Ils ne songerent
pas non plus a le blamer d'avoir suivi les arrets de la religion. Ils ne
trouverent qu'une chose a lui reprocher, c'etait d'avoir emmene un devin
ignorant. Car le devin s'etait trompe sur le presage de l'eclipse de lune;
il aurait du savoir que, pour une armee qui veut faire retraite, la lune
qui cache sa lumiere est un presage favorable. [12]
NOTES
[1] Saint Augustin, _Cite de Dieu_, VI, T. Tertullien, _Ad nat._, II, 15.
[2] Tite-Live, XXXIV, 55; XL, 37.
[3] Caton, _De re rust._, 160. Varron, _De re rust._, I, 2; I, 37. Pline,
_H. N._, VIII, 82; XVII, 28; XXVII, 12; XXVIII, 2. Juvenal, X, 55. Aulu-
Gelle, IV, 5.
[4] Tite-Live, X, 7; XXX, 15. Denys, V, 8. Appien, _G. puniq._, 59.
Juvenal, X, 43. Pline, XXXIII, 7.
[5] Xenophon, _Gouv. d'Ath._, III, 2.
[6] Aristophane, _Nuees_.
[7] Plutarque, _Thesee_, 20, 22, 23.
[8] Platon, _Lois_, VII, p. 800. Philochore, _Fragm._ Euripide, _Suppl._,
80.
[9] Aristophane, _Paix_, 1084; _Oiseaux_, 596, 718. _Schol. ad Aves_, 721.
Thucydide, II, 8
[10] Lycurgue, I, 1. Aristophane, _Chevaliers_, 903, 999, 1171, 1179.
[11] Plutarque, _Nicias_. Thucydide, VI.
[12] Plutarque, _Nicias_, 23.
CHAPITRE XVII.
DE L'OMNIPOTENCE DE L'ETAT; LES ANCIENS N'ONT PAS CONNU LA LIBERTE
INDIVIDUELLE.
La cite avait ete fondee sur une religion et constituee comme une Eglise.
De la sa force; de la aussi son omnipotence et l'empire absolu qu'elle
exercait sur ses membres. Dans une societe etablie sur de tels principes,
la liberte individuelle ne pouvait pas exister. Le citoyen etait soumis en
toutes choses et sans nulle reserve a la cite; il lui appartenait tout
entier. La religion qui avait enfante l'Etat, et l'Etat qui entretenait la
religion, se soutenaient l'un l'autre et ne faisaient qu'un; ces deux
puissances associees et confondues formaient une puissance presque
surhumaine a laquelle l'ame et le corps etaient egalement asservis.
Il n'y avait rien dans l'homme qui fut independant. Son corps appartenait
a l'Etat et etait voue a sa defense; a Rome, le service militaire etait du
jusqu'a cinquante ans, a Athenes jusqu'a soixante, a Sparte toujours. Sa
fortune etait toujours a la disposition de l'Etat; si la cite avait besoin
d'argent, elle pouvait ordonner aux femmes de lui livrer leurs bijoux, aux
creanciers de lui abandonner leurs creances, aux possesseurs d'oliviers de
lui ceder gratuitement l'huile qu'ils avaient fabriquee. [1]
La vie privee n'echappait pas a cette omnipotence de l'Etat. La loi
athenienne, au nom de la religion, defendait a l'homme de rester
celibataire. [2] Sparte punissait non-seulement celui qui ne se mariait
pas, mais meme celui qui se mariait tard. L'Etat pouvait prescrire a
Athenes le travail, a Sparte l'oisivete. Il exercait sa tyrannie jusque
dans les plus petites choses; a Locres, la loi defendait aux hommes de
boire du vin pur; a Rome, a Milet, a Marseille, elle le defendait aux
femmes. [3] Il etait ordinaire que le costume fut fixe invariablement par
les lois de chaque cite; la legislation de Sparte reglait la coiffure des
femmes, et celle d'Athenes leur interdisait d'emporter en voyage plus de
trois robes. [4] A Rhodes et a Byzance, la loi defendait de se raser la
barbe. [5]
L'Etat avait le droit de ne pas tolerer que ses citoyens fussent difformes
ou contrefaits. En consequence il ordonnait au pere a qui naissait un tel
enfant, de le faire mourir. Cette loi se trouvait dans les anciens codes
de Sparte et de Rome. Nous ne savons pas si elle existait a Athenes; nous
savons seulement qu'Aristote et Platon l'inscrivirent dans leurs
legislations ideales.
Il y a dans l'histoire de Sparte un trait que Plutarque et Rousseau
admiraient fort. Sparte venait d'eprouver une defaite a Leuctres et
beaucoup de ses citoyens avaient peri. A cette nouvelle, les parents des
morts durent se montrer en public avec un visage gai. La mere qui savait
que son fils avait echappe au desastre et qu'elle allait le revoir,
montrait de l'affliction et pleurait. Celle qui savait qu'elle ne
reverrait plus son fils, temoignait de la joie et parcourait les temples
en remerciant les dieux. Quelle etait donc la puissance de l'Etat, qui
ordonnait le renversement des sentiments naturels et qui etait obei!
L'Etat n'admettait pas qu'un homme fut indifferent a ses interets; le
philosophe, l'homme d'etude n'avait pas le droit de vivre a part. C'etait
une obligation qu'il votat dans l'assemblee et qu'il fut magistrat a son
tour. Dans un temps ou les discordes etaient frequentes, la loi athenienne
ne permettait pas au citoyen de rester neutre; il devait combattre avec
l'un ou avec l'autre parti; contre celui qui voulait demeurer a l'ecart
des factions et se montrer calme, la loi prononcait la peine de l'exil
avec confiscation des biens.
Il s'en fallait de beaucoup que l'education fut libre chez les Grecs. Il
n'y avait rien, au contraire, ou l'Etat tint davantage a etre maitre. A
Sparte, le pere n'avait aucun droit sur l'education de son enfant. La loi
parait avoir ete moins rigoureuse a Athenes; encore la cite faisait-elle
en sorte que l'education fut commune sous des maitres choisis par elle.
Aristophane, dans un passage eloquent, nous montre les enfants d'Athenes
se rendant a leur ecole; en ordre, distribues par quartiers, ils marchent
en rangs serres, par la pluie, par la neige ou au grand soleil; ces
enfants semblent deja comprendre que c'est un devoir civique qu'ils
remplissent. [6] L'Etat voulait diriger seul l'education, et Platon dit le
motif de cette exigence: [7] " Les parents ne doivent pas etre libres
d'envoyer ou de ne pas envoyer leurs enfants chez les maitres que la cite
a choisis; car les enfants sont moins a leurs parents qu'a la cite. "
L'Etat considerait le corps et l'ame de chaque citoyen comme lui
appartenant; aussi voulait-il faconner ce corps et cette ame de maniere a
en tirer le meilleur parti. Il lui enseignait la gymnastique, parce que le
corps de l'homme etait une arme pour la cite, et qu'il fallait que cette
arme fut aussi forte et aussi maniable que possible. Il lui enseignait
aussi les chants religieux, les hymnes, les danses sacrees, parce que
cette connaissance etait necessaire a la bonne execution des sacrifices et
des fetes de la cite. [8]
On reconnaissait a l'Etat le droit d'empecher qu'il y eut un enseignement
libre a cote du sien. Athenes fit un jour une loi qui defendait
d'instruire les jeunes gens sans une autorisation des magistrats, et une
autre qui interdisait specialement d'enseigner la philosophie. [9]
L'homme n'avait pas le choix de ses croyances. Il devait croire et se
soumettre a la religion de la cite. On pouvait hair ou mepriser les dieux
de la cite voisine; quant aux divinites d'un caractere general et
universel, comme Jupiter Celeste ou Cybele ou Junon, on etait libre d'y
croire ou de n'y pas croire. Mais il ne fallait pas qu'on s'avisat de
douter d'Athene Poliade ou d'Erechthee ou de Cecrops. Il y aurait eu la
une grande impiete qui eut porte atteinte a la religion et a l'Etat en
meme temps, et que l'Etat eut severement punie. Socrate fut mis a mort
pour ce crime. La liberte de penser a l'egard de la religion de la cite
etait absolument inconnue chez les anciens. Il fallait se conformer a
toutes les regles du culte, figurer dans toutes les processions, prendre
part au repas sacre. La legislation athenienne prononcait une peine contre
ceux qui s'abstenaient de celebrer religieusement une fete nationale. [10]
Les anciens ne connaissaient donc ni la liberte de la vie privee, ni la
liberte d'education, ni la liberte religieuse. La personne humaine
comptait pour bien peu de chose vis-a-vis de cette autorite sainte et
presque divine qu'on appelait la patrie ou l'Etat. L'Etat n'avait pas
seulement, comme dans nos societes modernes, un droit de justice a l'egard
des citoyens. Il pouvait frapper sans qu'on fut coupable et par cela seul
que son interet etait en jeu. Aristide assurement n'avait commis aucun
crime et n'en etait meme pas soupconne; mais la cite avait le droit de le
chasser de son territoire par ce seul motif qu'Aristide avait acquis par
ses vertus trop d'influence et qu'il pouvait devenir dangereux, s'il le
voulait. On appelait cela l'ostracisme; cette institution n'etait pas
particuliere a Athenes; on la trouve a Argos, a Megare, a Syracuse, et
nous pouvons croire qu'elle existait dans toutes les cites grecques. [11]
Or l'ostracisme n'etait pas un chatiment; c'etait une precaution que la
cite prenait contre un citoyen qu'elle soupconnait de pouvoir la gener un
jour. A Athenes on pouvait mettre un homme en accusation et le condamner
pour incivisme, c'est-a-dire pour defaut d'affection envers l'Etat. La vie
de l'homme n'etait garantie par rien des qu'il s'agissait de l'interet de
la cite. Rome fit une loi par laquelle il etait permis de tuer tout homme
qui aurait l'intention de devenir roi. [12] La funeste maxime que le salut
de l'Etat est la loi supreme, a ete formulee par l'antiquite. [13] On
pensait que le droit, la justice, la morale, tout devait ceder devant
l'interet de la patrie.
C'est donc une erreur singuliere entre toutes les erreurs humaines que
d'avoir cru que dans les cites anciennes l'homme jouissait de la liberte.
Il n'en avait pas meme l'idee. Il ne croyait pas qu'il put exister de
droit vis-a-vis de la cite et de ses dieux. Nous verrons bientot que le
gouvernement a plusieurs fois change de forme; mais la nature de l'Etat
est restee a peu pres la meme, et son omnipotence n'a guere ete diminuee.
Le gouvernement s'appela tour a tour monarchie, aristocratie, democratie;
mais aucune de ces revolutions ne donna aux hommes la vraie liberte, la
liberte individuelle. Avoir des droits politiques, voter, nommer des
magistrats, pouvoir etre archonte, voila ce qu'on appelait la liberte;
mais l'homme n'en etait pas moins asservi a l'Etat. Les anciens, et
surtout les Grecs, s'exagererent toujours l'importance et les droits de la
societe; cela tient sans doute au caractere sacre et religieux que la
societe avait revetu a l'origine.
NOTES
[1] Aristote, _Econom._, II.
[2] Pollux, VIII, 40. Plutarque, _Lysandre_, 30.
[3] Athenee, X, 33. Elien, _H. V_., II, 37.
[4] _Fragments des hist. grecs_, coll. Didot, t. II, p. 129, 211.
Plutarque, _Solon_, 21.
[5] Athenee, XIII. Plutarque, _Cleomene_, 9. - " _Les Romains ne croyaient
pas qu'on dut laisser a chacun la liberte de se marier, d'avoir des
enfants, de choisir son genre de vie, de faire des festins, enfin de
suivre ses desirs et ses gouts, sans subir une inspection et un jugement
prealable._ " Plutarque, _Caton l'Ancien_, 23.
[6] Aristophane, _Nuees_, 960-965.
[7] Platon, _Lois_ VII.
[8] Aristophane, _Nuees_, 966-968.
[9] Xenophon, _Memor._, I, 2. Diogene Laerce, _Theophr._ Ces deux lois ne
durerent pas longtemps; elles n'en prouvent pas moins quelle omnipotence
on reconnaissait a l'Etat en matiere d'instruction.
[10] Pollux, VIII, 46. Ulpien, _Schol. in Demosth., in Midiam_.
[11] Aristote, _Pol_, VIII, 2, 5. Scholiaste d'Aristophane, _Cheval._,
851.
[12] Plutarque, _Publicola_, 12.
[13] Ciceron, _De legibus_, III, 3.
LIVRE IV.
LES REVOLUTIONS.
Assurement on ne pouvait rien imaginer de plus solidement constitue que
cette famille des anciens ages qui contenait en elle ses dieux, son culte,
son pretre, son magistrat. Rien de plus fort que cette cite qui avait
aussi en elle-meme sa religion, ses dieux protecteurs, son sacerdoce
independant, qui commandait a l'ame autant qu'au corps de l'homme, et qui,
infiniment plus puissante que l'Etat d'aujourd'hui, reunissait en elle la
double autorite que nous voyons partagee de nos jours entre l'Etat et
l'Eglise. Si une societe a ete constituee pour durer, c'etait bien celle-
la. Elle a eu pourtant, comme tout ce qui est humain, sa serie de
revolutions.
Nous ne pouvons pas dire d'une maniere generale a quelle epoque ces
revolutions ont commence. On concoit, en effet, que cette epoque n'ait pas
ete la meme pour les differentes cites de la Grece et de l'Italie. Ce qui
est certain, c'est que, des le septieme siecle avant notre ere, cette
organisation sociale etait discutee et attaquee presque partout. A partir
de ce temps-la, elle ne se soutint plus qu'avec peine et par un melange
plus ou moins habile de resistance et de concessions. Elle se debattit
ainsi plusieurs siecles, au milieu de luttes perpetuelles, et enfin elle
disparut.
Les causes qui l'ont fait perir peuvent se reduire a deux. L'une est le
changement qui s'est opere a la longue dans les idees par suite du
developpement naturel de l'esprit humain, et qui, en effacant les antiques
croyances, a fait crouler en meme temps l'edifice social que ces croyances
avaient eleve et pouvaient seules soutenir. L'autre est l'existence d'une
classe d'hommes qui se trouvait placee en dehors de cette organisation de
la cite, qui en souffrait, qui avait interet a la detruire et qui lui fit
la guerre sans relache.
Lors donc que les croyances sur lesquelles ce regime social etait fonde se
sont affaiblies, et que les interets de la majorite des hommes ont ete en
desaccord avec ce regime, il a du tomber. Aucune cite n'a echappe a cette
loi de transformation, pas plus Sparte qu'Athenes, pas plus Rome que la
Grece. De meme que nous avons vu que les hommes de la Grece et ceux de
l'Italie avaient eu a l'origine les memes croyances, et que la meme serie
d'institutions s'etait deployee chez eux, nous allons voir maintenant que
toutes ces cites ont passe par les memes revolutions.
Il faut etudier pourquoi et comment les hommes se sont eloignes par degres
de cette antique organisation, non pas pour dechoir, mais pour s'avancer,
au contraire, vers une forme sociale plus large et meilleure. Car sous une
apparence de desordre et quelquefois de decadence, chacun de leurs
changements les approchait d'un but qu'ils ne connaissaient pas.
CHAPITRE PREMIER.
PATRICIENS ET CLIENTS.
Jusqu'ici nous n'avons pas parle des classes inferieures et nous n'avions
pas a en parler. Car il s'agissait de decrire l'organisme primitif de la
cite, et les classes inferieures ne comptaient absolument pour rien dans
cet organisme. La cite s'etait constituee comme si ces classes n'eussent
pas existe. Nous pouvions donc attendre pour les etudier que nous fussions
arrive a l'epoque des revolutions.
La cite antique, comme toute societe humaine, presentait des rangs, des
distinctions, des inegalites. On connait a Athenes la distinction
originaire entre les Eupatrides et les Thetes; a Sparte on trouve la
classe des Egaux et celle des Inferieurs, en Eubee celle des chevaliers et
celle du peuple. L'histoire de Rome est pleine de la lutte entre les
patriciens et les plebeiens, lutte que l'on retrouve dans toutes les cites
sabines, latines et etrusques. On peut meme remarquer que plus haut on
remonte dans l'histoire de la Grece et de l'Italie, plus la distinction
apparait profonde et les rangs fortement marques: preuve certaine que
l'inegalite ne s'est pas formee a la longue, mais qu'elle a existe des
l'origine et qu'elle est contemporaine de la naissance des cites.
Il importe de rechercher sur quels principes reposait cette division des
classes. On pourra voir ainsi plus facilement en vertu de quelles idees ou
de quels besoins les luttes vont s'engager, ce que les classes inferieures
vont reclamer et au nom de quels principes les classes superieures
defendront leur empire.
On a vu plus haut que la cite etait nee de la confederation des familles
et des tribus. Or, avant le jour ou la cite se forma, la famille contenait
deja en elle-meme cette distinction de classes. En effet la famille ne se
demembrait pas; elle etait indivisible comme la religion primitive du
foyer. Le fils aine, succedant seul au pere, prenait en main le sacerdoce,
la propriete, l'autorite, et ses freres etaient a son egard ce qu'ils
avaient ete a l'egard du pere. De generation en generation, d'aine en
aine, il n'y avait toujours qu'un chef de famille; il presidait au
sacrifice, disait la priere, jugeait, gouvernait. A lui seul, a l'origine,
appartenait le titre de _pater_; car ce mot qui designait la puissance et
non pas la paternite, n'a pu s'appliquer alors qu'au chef de la famille.
Ses fils, ses freres, ses serviteurs, tous l'appelaient ainsi.
Voila donc dans la constitution intime de la famille un premier principe
d'inegalite. L'aine est privilegie pour le culte, pour la succession, pour
le commandement. Apres plusieurs generations il se forme naturellement,
dans chacune de ces grandes familles, des branches cadettes qui sont, par
la religion et par la coutume, dans un etat d'inferiorite vis-a-vis de la
branche ainee et qui, vivant sous sa protection, obeissent a son autorite.
Puis cette famille a des serviteurs, qui ne la quittent pas, qui sont
attaches hereditairement a elle, et sur lesquels le _pater_ ou _patron_
exerce la triple autorite de maitre, de magistrat et de pretre. On les
appelle de noms qui varient suivant les lieux; celui de clients et celui
de thetes sont les plus connus.
Voila encore une classe inferieure. Le client est au-dessous, non-
seulement du chef supreme de la famille, mais encore des branches
cadettes. Entre elles et lui il y a cette difference que le membre d'une
branche cadette, en remontant la serie de ses ancetres, arrive toujours a
un _pater_, c'est-a-dire a un chef de famille, a un de ces aieux divins
que la famille invoque dans ses prieres. Comme il descend d'un _pater_, on
l'appelle en latin _patricius_. Le fils d'un client, au contraire, si haut
qu'il remonte dans sa genealogie, n'arrive jamais qu'a un client ou a un
esclave. Il n'a pas de _pater_ parmi ses aieux. De la pour lui un etat
d'inferiorite dont rien ne peut le faire sortir.
La distinction entre ces deux classes d'hommes est manifeste en ce qui
concerne les interets materiels. La propriete de la famille appartient
tout entiere au chef, qui d'ailleurs en partage la jouissance avec les
branches cadettes et meme avec les clients. Mais tandis que la branche
cadette a au moins un droit eventuel sur la propriete, dans le cas ou la
branche ainee viendrait a s'eteindre, le client ne peut jamais devenir
proprietaire. La terre qu'il cultive, il ne l'a qu'en depot; s'il meurt,
elle fait retour au patron; le droit romain des epoques posterieures a
conserve un vestige de cette ancienne regle dans ce qu'on appelait _jus
applicationis_. L'argent meme du client n'est pas a lui; le patron en est
le vrai proprietaire et peut s'en saisir pour ses propres besoins. C'est
en vertu de cette regle antique que le droit romain dit que le client doit
doter la fille du patron, qu'il doit payer pour lui l'amende, qu'il doit
fournir sa rancon ou contribuer aux frais de ses magistratures.
La distinction est plus manifeste encore dans la religion. Le descendant
d'un _pater_ peut seul accomplir les ceremonies du culte de la famille. Le
client y assiste; on fait pour lui le sacrifice, mais il ne le fait pas
lui-meme. Entre lui et la divinite domestique il y a toujours un
intermediaire. Il ne peut pas meme remplacer la famille absente. Que cette
famille vienne a s'eteindre, les clients ne continuent pas le culte; ils
se dispersent. Car la religion n'est pas leur patrimoine; elle n'est pas
de leur sang, elle ne leur vient pas de leurs propres ancetres. C'est une
religion d'emprunt; ils en ont la jouissance, non la propriete.
Rappelons-nous que, d'apres les idees des anciennes generations, le droit
d'avoir un dieu et de prier etait hereditaire. La tradition sainte, les
rites, les paroles sacramentelles, les formules puissantes qui
determinaient les dieux a agir, tout cela ne se transmettait qu'avec le
sang. Il etait donc bien naturel que, dans chacune de ces antiques
familles, la partie libre et ingenue qui descendait reellement de
l'ancetre premier, fut seule en possession du caractere sacerdotal. Les
patriciens ou eupatrides avaient le privilege d'etre pretres et d'avoir
une religion qui leur appartint en propre.
Ainsi, avant meme qu'on fut sorti de l'etat de famille, il existait deja
une distinction de classes; la vieille religion domestique avait etabli
des rangs.
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