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Cette sorte d'apotheose n'etait pas le privilege des grands hommes; on ne
faisait pas de distinction entre les morts. Ciceron dit: " Nos ancetres
ont voulu que les hommes qui avaient quitte cette vie, fussent comptes au
nombre des dieux. " Il n'etait meme pas necessaire d'avoir ete un homme
vertueux; le mechant devenait un dieu tout autant que l'homme de bien;
seulement il gardait dans cette seconde existence tous les mauvais
penchants qu'il avait eus dans la premiere. [2]
Les Grecs donnaient volontiers aux morts le nom de dieux souterrains. Dans
Eschyle, un fils invoque ainsi son pere mort: " O toi qui es un dieu sous
la terre. " Euripide dit en parlant d'Alceste: " Pres de son tombeau le
passant s'arretera et dira: Celle-ci est maintenant une divinite
bienheureuse. " [3] Les Romains donnaient aux morts le nom de dieux Manes.
" Rendez aux dieux Manes ce qui leur est du, dit Ciceron; ce sont des
hommes qui ont quitte la vie; tenez-les pour des etres divins. " [4]
Les tombeaux etaient les temples de ces divinites. Aussi portaient-ils
l'inscription sacramentelle _Dis Manibus_, et en grec _theois chthoniois_.
C'etait la que le dieu vivait enseveli, _manesque sepulti_, dit Virgile.
Devant le tombeau il y avait un autel pour les sacrifices, comme devant
les temples des dieux. [5]
On trouve ce culte des morts chez les Hellenes, chez les Latins, chez les
Sabins, [6] chez les Etrusques; on le trouve aussi chez les Aryas de
l'Inde. Les hymnes du Rig-Veda en font mention. Le livre des lois de Manou
parle de ce culte comme du plus ancien que les hommes aient eu. Deja l'on
voit dans ce livre que l'idee de la metempsycose a passe par-dessus cette
vieille croyance; deja meme auparavant, la religion de Brahma s'etait
etablie. Et pourtant, sous le culte de Brahma, sous la doctrine de la
metempsycose, la religion des ames des ancetres subsiste encore, vivante
et indestructible, et elle force le redacteur des Lois de Manou a tenir
compte d'elle et a admettre encore ses prescriptions dans le livre sacre.
Ce n'est pas la moindre singularite de ce livre si bizarre, que d'avoir
conserve les regles relatives a ces antiques croyances, tandis qu'il est
evidemment redige a une epoque ou des croyances tout opposees avaient pris
le dessus. Cela prouve que s'il faut beaucoup de temps pour que les
croyances humaines se transforment, il en faut encore bien davantage pour
que les pratiques exterieures et les lois se modifient. Aujourd'hui meme,
apres tant de siecles et de revolutions, les Hindous continuent a faire
aux ancetres leurs offrandes. Cette croyance et ces rites sont ce qu'il y
a de plus vieux dans la race indo-europeenne, et sont aussi ce qu'il y a
eu de plus persistant.
Ce culte etait le meme dans l'Inde qu'en Grece et en Italie. Le Hindou
devait procurer aux manes le repas qu'on appelait _sraddha_. " Que le
maitre de maison fasse le sraddha avec du riz, du lait, des racines, des
fruits, afin d'attirer sur lui la bienveillance des manes. " Le Hindou
croyait qu'au moment ou il offrait ce repas funebre, les manes des
ancetres venaient s'asseoir pres de lui et prenaient la nourriture qui
leur etait offerte. Il croyait encore que ce repas procurait aux morts une
grande jouissance: " Lorsque le sraddha est fait suivant les rites, les
ancetres de celui qui offre le repas eprouvent une satisfaction
inalterable. " [7]
Ainsi les Aryas de l'Orient, a l'origine, ont pense comme ceux de
l'Occident relativement au mystere de la destinee apres la mort. Avant de
croire a la metempsycose, ce qui supposait une distinction absolue de
l'ame et du corps, ils ont cru a l'existence vague et indecise de l'etre
humain, invisible mais non immateriel, et reclamant des mortels une
nourriture et des offrandes.
Le Hindou comme le Grec regardait les morts comme des etres divins qui
jouissaient d'une existence bienheureuse. Mais il y avait une condition a
leur bonheur; il fallait que les offrandes leur fussent regulierement
portees par les vivants. Si l'on cessait d'accomplir le sraddha pour un
mort, l'ame de ce mort sortait de sa demeure paisible et devenait une ame
errante qui tourmentait les vivants; en sorte que si les manes etaient
vraiment des dieux, ce n'etait qu'autant que les vivants les honoraient
d'un culte.
Les Grecs et les Romains avaient exactement les memes croyances. Si l'on
cessait d'offrir aux morts le repas funebre, aussitot les morts sortaient
de leurs tombeaux; ombres errantes, on les entendait gemir dans la nuit
silencieuse. Ils reprochaient aux vivants leur negligence impie; ils
cherchaient a les punir, ils leur envoyaient des maladies ou frappaient le
sol de sterilite. Ils ne laissaient enfin aux vivants aucun repos jusqu'au
jour ou les repas funebres etaient retablis. Le sacrifice, l'offrande de
la nourriture et la libation les faisaient rentrer dans le tombeau et leur
rendaient le repos et les attributs divins. L'homme etait alors en paix
avec eux. [8]
Si le mort qu'on negligeait etait un etre malfaisant, celui qu'on honorait
etait un dieu tutelaire. Il aimait ceux qui lui apportaient la nourriture.
Pour les proteger, il continuait a prendre part aux affaires humaines; il
y jouait frequemment son role. Tout mort qu'il etait, il savait etre fort
et actif. On le priait; on lui demandait son appui et ses faveurs.
Lorsqu'on rencontrait un tombeau, on s'arretait, et l'on disait: " Dieu
souterrain, sois-moi propice. " [9]
On peut juger de la puissance que les anciens attribuaient aux morts par
cette priere qu'Electre adresse aux manes de son pere: " Prends pitie de
moi et de mon frere Oreste; fais-le revenir en cette contree; entends ma
priere, o mon pere; exauce mes voeux en recevant mes libations. " Ces
dieux puissants ne donnent pas seulement les biens materiels; car Electre
ajoute: " Donne-moi un coeur plus chaste que celui de ma mere et des mains
plus pures. " [10] Ainsi le Hindou demande aux manes " que dans sa famille
le nombre des hommes de bien s'accroisse, et qu'il ait beaucoup a
donner ".
Ces ames humaines divinisees par la mort etaient ce que les Grecs
appelaient des _demons_ ou des _heros_. [11] Les Latins leur donnaient le
nom de _Lares, Manes, Genies_. " Nos ancetres ont cru, dit Apulee, que les
Manes, lorsqu'ils etaient malfaisants, devaient etre appeles larves, et
ils les appelaient Lares lorsqu'ils etaient bienveillants et propices. "
[12] On lit ailleurs: " Genie et Lare, c'est le meme etre; ainsi l'ont cru
nos ancetres. " [13] Et dans Ciceron: " Ceux que les Grecs nomment demons,
nous les appelons Lares. " [14]
Cette religion des morts parait etre la plus ancienne qu'il y ait eu dans
cette race d'hommes. Avant de concevoir et d'adorer Indra ou Zeus, l'homme
adora les morts; il eut peur d'eux, il leur adressa des prieres. Il semble
que le sentiment religieux ait commence par la. C'est peut-etre a la vue
de la mort que l'homme a eu pour la premiere fois l'idee du surnaturel et
qu'il a voulu esperer au dela de ce qu'il voyait. La mort fut le premier
mystere; elle mit l'homme sur la voie des autres mysteres. Elle eleva sa
pensee du visible a l'invisible, du passager a l'eternel, de l'humain au
divin.
NOTES
[1] Eschyle, _Choeph._, 469. Sophocle, _Antig._, 451. Plutarque, _Solon_,
21; _Quest. rom._, 52; _Quest. gr._, 5. Virgile, V, 47; V, 80.
[2] Ciceron, _De legib._, II, 22. Saint Augustin, _Cite de Dieu_, IX, 11;
VIII, 26.
[3] Euripide, _Alceste_, 1003, 1015.
[4] Ciceron, _De legib._, II, 9. Varron, dans saint Augustin, _Cite de
Dieu_, VIII, 26.
[5] Virgile, _En._, IV, 34. Aulu-Gelle, X, 18. Plutarque, _Quest. rom._,
14. Euripide, _Troy._, 96; _Electre_, 513. Suetone, _Neron_, 50.
[6] Varron, _De ling. lat._, V, 74.
[7] _Lois de Manou_, I, 95; III, 82, 122, 127, 146, 189, 274.
[8] Ovide, _Fast._, II, 549-556. Ainsi, dans Eschyle, Clytemnestre avertie
par un songe que les manes d'Agamemnon sont irrites contre elle, se hate
d'envoyer des aliments sur son tombeau.
[9] Euripide, _Alceste_, 1004 (1016). " On croit que si nous n'avons
aucune attention pour ces morts et si nous negligeons leur culte, ils nous
font du mal, et qu'au contraire ils nous font du bien si nous nous les
rendons propices par nos offrandes. " Porphyre, _De abstin._, II, 37. Voy.
Horace, _Odes_, II, 23; Platon, _Lois_, IX, p. 926, 927.
[10] Eschyle, _Choeph._, 122-135.
[11] Le sens primitif de ce dernier mot parait avoir ete celui d'homme
mort. La langue des inscriptions qui est celle du vulgaire chez les Grecs,
l'emploie souvent avec cette signification. Boeckh, _Corp. inscript._, nos
1629, 1723, 1781, 1784, 1786, 1789, 3398.--Ph. Lebas, _Monum. de Moree_,
p. 205. Voy. Theognis, edit. Welcker, v. 513. Les Grecs donnaient aussi au
mort le nom de _daimou_, Euripide, _Alcest._, 1140 et Schol.; Eschyle,
_Pers._, 620. Pausanias, VI, 6.
[12] Servius, _ad Aen._, III, 63.
[13] Censorinus, 3.
[14] Ciceron, _Timee_, 11. Denys d'Halic. traduit _Lar familiaris_ par
[Grec: o chat oichian haeroz] (_Antiq. rom._, IV, 2).
CHAPITRE III.
LE FEU SACRE.
La maison d'un Grec ou d'un Romain renfermait un autel; sur cet autel il
devait y avoir toujours un peu de cendre et des charbons allumes. [1]
C'etait une obligation sacree pour le maitre de chaque maison d'entretenir
le feu jour et nuit. Malheur a la maison ou il venait a s'eteindre! Chaque
soir on couvrait les charbons de cendre pour les empecher de se consumer
entierement; au reveil le premier soin etait de raviver ce feu et de
l'alimenter avec quelques branchages. Le feu ne cessait de briller sur
l'autel que lorsque la famille avait peri tout entiere; foyer eteint,
famille eteinte, etaient des expressions synonymes chez les anciens. [2]
Il est manifeste que cet usage d'entretenir toujours du feu sur un autel
se rapportait a une antique croyance. Les regles et les rites que l'on
observait a cet egard, montrent que ce n'etait pas la une coutume
insignifiante. Il n'etait pas permis d'alimenter ce feu avec toute sorte
de bois; la religion distinguait, parmi les arbres, les especes qui
pouvaient etre employees a cet usage et celles dont il y avait impiete a
se servir. [3] La religion disait encore que ce feu devait rester toujours
pur; [4] ce qui signifiait, au sens litteral, qu'aucun objet sale ne
devait etre jete dans ce feu, et au sens figure, qu'aucune action coupable
ne devait etre commise en sa presence. Il y avait un jour de l'annee, qui
etait chez les Romains le 1er mars, ou chaque famille devait eteindre son
feu sacre et en rallumer un autre aussitot. [5] Mais pour se procurer le
feu nouveau, il y avait des rites qu'il fallait scrupuleusement observer.
On devait surtout se garder de se servir d'un caillou et de le frapper
avec le fer. Les seuls procedes qui fussent permis, etaient de concentrer
sur un point la chaleur des rayons solaires ou de frotter rapidement deux
morceaux de bois d'une espece determinee et d'en faire sortir l'etincelle.
[6] Ces differentes regles prouvent assez que, dans l'opinion des anciens,
il ne s'agissait pas seulement de produire ou de conserver un element
utile et agreable; ces hommes voyaient autre chose dans le feu qui brulait
sur leurs autels.
Ce feu etait quelque chose de divin; on l'adorait, on lui rendait un
veritable culte. On lui donnait en offrande tout ce qu'on croyait pouvoir
etre agreable a un dieu, des fleurs, des fruits, de l'encens, du vin, des
victimes. On reclamait sa protection; on le croyait puissant. On lui
adressait de ferventes prieres pour obtenir de lui ces eternels objets des
desirs humains, sante, richesse, bonheur. Une de ces prieres qui nous a
ete conservee dans le recueil des hymnes orphiques, est concue ainsi:
" Rends-nous toujours florissants, toujours heureux, o foyer; o toi qui es
eternel, beau, toujours jeune, toi qui nourris, toi qui es riche, recois
de bon coeur nos offrandes, et donne-nous en retour le bonheur et la sante
qui est si douce. " [7] Ainsi on voyait dans le foyer un dieu bienfaisant
qui entretenait la vie de l'homme, un dieu riche qui le nourrissait de ses
dons, un dieu fort qui protegeait la maison et la famille. En presence
d'un danger on cherchait un refuge aupres de lui. Quand le palais de Priam
est envahi, Hecube entraine le vieux roi pres du foyer: " Tes armes ne
sauraient te defendre, lui dit-elle; mais cet autel nous protegera tous. "
[8]
Voyez Alceste qui va mourir, donnant sa vie pour sauver son epoux. Elle
s'approche de son foyer et l'invoque en ces termes: " O divinite,
maitresse de cette maison, c'est la derniere fois que je m'incline devant
toi, et que je t'adresse mes prieres; car je vais descendre ou sont les
morts. Veille sur mes enfants qui n'auront plus de mere; donne a mon fils
une tendre epouse, a ma fille un noble epoux. Fais qu'ils ne meurent pas
comme moi avant l'age, mais qu'au sein du bonheur ils remplissent une
longue existence. " [9] Dans l'infortune l'homme s'en prenait a son foyer
et lui adressait des reproches; dans le bonheur il lui rendait graces. Le
soldat qui revenait de la guerre le remerciait de l'avoir fait echapper
aux perils. Eschyle nous represente Agamemnon revenant de Troie, heureux,
couvert de gloire; ce n'est pas Jupiter qu'il va porter sa joie et sa
reconnaissance; il offre le sacrifice d'actions de graces au foyer qui est
dans sa maison. [10] L'homme ne sortait de sa demeure sans adresser une
priere au foyer; a son retour, avant de revoir sa femme et d'embrasser ses
enfants, il devait s'incliner devant le foyer et l'invoquer. [11]
Le feu du foyer etait donc la Providence de la famille. Son culte etait
fort simple. La premiere regle etait qu'il y eut toujours sur l'autel
quelques charbons ardents; car si le feu s'eteignait, c'etait un dieu qui
cessait d'etre. A certains moments de la journee, on posait sur le foyer
des herbes seches et du bois; alors le dieu se manifestait en flamme
eclatante. On lui offrait des sacrifices; or, l'essence de tout sacrifice
etait d'entretenir et de ranimer ce feu sacre, de nourrir et de developper
le corps du dieu. C'est pour cela qu'on lui donnait avant toutes choses le
bois; c'est pour cela qu'ensuite on versait sur l'autel le vin brulant de
la Grece, l'huile, l'encens, la graisse des victimes. Le dieu recevait ces
offrandes, les devorait; satisfait et radieux, il se dressait sur l'autel
et il illuminait son adorateur de ses rayons. C'etait le moment de
l'invoquer; l'hymne de la priere sortait du coeur de l'homme.
Le repas etait l'acte religieux par excellence. Le dieu y presidait.
C'etait lui qui avait cuit le pain et prepare les aliments; [12] aussi lui
devait-on une priere au commencement et a la fin du repas. Avant de
manger, on deposait sur l'autel les premices de la nourriture; avant de
boire, on repandait la libation de vin. C'etait la part du dieu. Nul ne
doutait qu'il ne fut present, qu'il ne mangeat et ne but; et, de fait, ne
voyait-on pas la flamme grandir comme si elle se fut nourrie des mets
offerts? Ainsi le repas etait partage entre l'homme et le dieu: c'etait
une ceremonie sainte, par laquelle ils entraient en communion ensemble.
[13] Vieilles croyances, qui a la longue disparurent des esprits, mais qui
laisserent longtemps apres elles des usages, des rites, des formes de
langage, dont l'incredule meme ne pouvait pas s'affranchir. Horace, Ovide,
Petrone soupaient encore devant leur foyer et faisaient la libation et la
priere. [14]
Ce culte du feu sacre n'appartenait pas exclusivement aux populations de
la Grece et de l'Italie. On le retrouve en Orient. Les lois de Manou, dans
la redaction qui nous en est parvenue, nous montrent la religion de Brahma
completement etablie et penchant meme vers son declin; mais elles ont
garde des vestiges et des restes d'une religion plus ancienne, celle du
foyer, que le culte de Brahma avait releguee au second rang, mais n'avait
pas pu detruire. Le brahmane a son foyer qu'il doit entretenir jour et
nuit; chaque matin et chaque soir il lui donne pour aliment le bois; mais,
comme chez les Grecs, ce ne peut etre que le bois de certains arbres
indiques par la religion. Comme les Grecs et les Italiens lui offrent le
vin, le Hindou lui verse la liqueur fermentee qu'il appelle _soma_. Le
repas est aussi un acte religieux, et les rites en sont decrits
scrupuleusement dans les lois de Manou. On adresse des prieres au foyer,
comme en Grece; on lui offre les premices du repas, le riz, le beurre, le
miel. Il est dit: " Le brahmane ne doit pas manger du riz de la nouvelle
recolte avant d'en avoir offert les premices au foyer. Car le feu sacre
est avide de grain, et quand il n'est pas honore, il devore l'existence du
brahmane negligent. " Les Hindous, comme les Grecs et les Romains, se
figuraient les dieux avides non-seulement d'honneurs et de respect, mais
meme de breuvage et d'aliment. L'homme se croyait force d'assouvir leur
faim et leur soif, s'il voulait eviter leur colere.
Chez les Hindous cette divinite du feu est souvent appelee _Agni_. Le Rig-
Veda contient un grand nombre d'hymnes qui lui sont adressees. Il est dit
dans l'un d'eux: " O Agni, tu es la vie, tu es le protecteur de
l'homme.... Pour prix de nos louanges, donne au pere de famille qui
t'implore, la gloire et la richesse.... Agni, tu es un defenseur prudent
et un pere; a toi nous devons la vie, nous sommes ta famille. " Ainsi le
dieu du foyer est, comme en Grece, une puissance tutelaire. L'homme lui
demande l'abondance: " Fais que la terre soit toujours liberale pour nous.
" Il lui demande la sante: " Que je jouisse longtemps de la lumiere, et
que j'arrive a la vieillesse comme le soleil a son couchant. " Il lui
demande meme la sagesse: " O Agni, tu places dans la bonne voie l'homme
qui s'egarait dans la mauvaise.... Si nous avons commis une faute, si nous
avons marche loin de toi, pardonne-nous. " Ce feu du foyer etait, comme en
Grece, essentiellement pur; il etait severement interdit au brahmane d'y
jeter rien de sale, et meme de s'y chauffer les pieds. Comme en Grece,
l'homme coupable ne pouvait plus approcher de son foyer, avant de s'etre
purifie de sa souillure.
C'est une grande preuve de l'antiquite de ces croyances et de ces
pratiques que de les trouver a la fois chez les hommes des bords de ma
Mediterranee et chez ceux de la presqu'ile indienne. Assurement les Grecs
n'ont pas emprunte cette religion aux Hindous, ni les Hindous aux Grecs.
Mais les Grecs, les Italiens, les Hindous appartenaient a une meme race;
leurs ancetres, a une epoque fort reculee, avaient vecu ensemble dans
l'Asie centrale. C'est la qu'ils avaient concu d'abord ces croyances et
etabli ces rites. La religion du feu sacre date donc de l'epoque lointaine
et mysterieuse ou il n'y avait encore ni Grecs, ni Italiens, ni Hindous,
et ou il n'y avait que les Aryas. Quand les tribus s'etaient separees les
unes des autres, elles avaient transporte ce culte avec elles, les unes
sur les rives du Gange, les autres sur les bords de la Mediterranee. Plus
tard, parmi ces tribus separees et qui n'avaient plus de relations entre
elles, les unes ont adore Brahma, les autres Zeus, les autres Janus;
chaque groupe s'est fait ses dieux. Mais tous ont conserve comme un legs
antique la religion premiere qu'ils avaient concue et pratiquee au berceau
commun de leur race.
Si l'existence de ce culte chez tous les peuples indo-europeens n'en
demontrait pas suffisamment la haute antiquite, on en trouverait d'autres
preuves dans les rites religieux des Grecs et des Romains. Dans tous les
sacrifices, meme dans ceux qu'on faisait en l'honneur de Zeus ou d'Athene,
c'etait toujours au foyer qu'on adressait la premiere invocation. [15]
Toute priere a un dieu, quel qu'il fut, devait commencer et finir par une
priere au foyer. [16] A Olympie, le premier sacrifice qu'offrait la Grece
assemblee etait pour le foyer, le second pour Zeus. [17] De meme a Rome la
premiere adoration etait toujours pour Vesta, qui n'etait autre que le
foyer; [18] Ovide dit de cette divinite qu'elle occupe la premiere place
dans les pratiques religieuses des hommes. C'est ainsi que nous lisons
dans les hymnes du Rig-Veda: " Avant tous les autres dieux il faut
invoquer Agni. Nous prononcerons son nom venerable avant celui de tous les
autres immortels. O Agni, quel que soit le dieu que nous honorions par
notre sacrifice, toujours a toi s'adresse l'holocauste. " Il est donc
certain qu'a Rome au temps d'Ovide, dans l'Inde au temps des brahmanes, le
feu du foyer passait encore avant tous les autres dieux; non que Jupiter
et Brahma n'eussent acquis une bien plus grande importance dans la
religion des hommes; mais on se souvenait que le feu du foyer etait de
beaucoup anterieur a ces dieux-la. Il avait pris, depuis nombre de
siecles, la premiere place dans le culte, et les dieux plus nouveaux et
plus grands n'avaient pas pu l'en deposseder.
Les symboles de cette religion se modifierent suivant les ages. Quand les
populations de la Grece et de l'Italie prirent l'habitude de se
representer leurs dieux comme des personnes et de donner a chacun d'eux un
nom propre et une forme humaine, le vieux culte du foyer subit la loi
commune que l'intelligence humaine, dans cette periode, imposait a toute
religion. L'autel du feu sacre fut personnifie; on l'appela [Grec:
hestia], Vesta; le nom fut le meme en latin et en grec, et ne fut pas
d'ailleurs autre chose que le mot qui dans la langue commune et primitive
designait un autel. Par un procede assez ordinaire, du nom commun on avait
fait un nom propre. Une legende se forma peu a peu. On se figura cette
divinite sous les traits d'une femme, parce que le mot qui designait
l'autel etait du genre feminin. On alla meme jusqu'a representer cette
deesse par des statues. Mais on ne put jamais effacer la trace de la
croyance primitive d'apres laquelle cette divinite etait simplement le feu
de l'autel; et Ovide lui-meme etait force de convenir que Vesta n'etait
pas autre chose qu'une " flamme vivante ". [19]
Si nous rapprochons ce culte du feu sacre du culte des morts, dont nous
parlions tout a l'heure, une relation etroite nous apparait entre eux.
Remarquons d'abord que ce feu qui etait entretenu sur le foyer n'est pas,
dans la pensee des hommes, le feu de la nature materielle. Ce qu'on voit
en lui, ce n'est pas l'element purement physique qui echauffe ou qui
brule, qui transforme les corps, fond les metaux et se fait le puissant
instrument de l'industrie humaine. Le feu du foyer est d'une tout autre
nature. C'est un feu pur, qui ne peut etre produit qu'a l'aide de certains
rites et n'est entretenu qu'avec certaines especes de bois. C'est un feu
chaste; l'union des sexes doit etre ecartee loin de sa presence. [20] On
ne lui demande pas seulement la richesse et la sante; on le prie aussi
pour en obtenir la purete du coeur, la temperance, la sagesse. " Rends-
nous riches et florissants, dit un hymne orphique; rends-nous aussi sages
et chastes. " Le feu du foyer est donc une sorte d'etre moral. Il est vrai
qu'il brille, qu'il rechauffe, qu'il cuit l'aliment sacre; mais en meme
temps il a une pensee, une conscience; il concoit des devoirs et veille a
ce qu'ils soient accomplis. On le dirait homme, car il a de l'homme la
double nature: physiquement, il resplendit, il se meut, il vit, il procure
l'abondance, il prepare le repas, il nourrit le corps; moralement, il a
des sentiments et des affections, il donne a l'homme la purete, il
commande le beau et le bien, il nourrit l'ame. On peut dire qu'il
entretient la vie humaine dans la double serie de ses manifestations. Il
est a la fois la source de la richesse, de la sante, de la vertu. C'est
vraiment le Dieu de la nature humaine. -- Plus tard, lorsque ce culte a
ete relegue au second plan par Brahma ou par Zeus, le feu du foyer est
reste ce qu'il y avait dans le divin de plus accessible a l'homme; il a
ete son intermediaire aupres des dieux de la nature physique; il s'est
charge de porter au ciel la priere et l'offrande de l'homme et d'apporter
a l'homme les faveurs divines. Plus tard encore, quand on fit de ce mythe
du feu sacre la grande Vesta, Vesta fut la deesse vierge; elle ne
representa dans le monde ni la fecondite ni la puissance; elle fut
l'ordre; mais non pas l'ordre rigoureux, abstrait, mathematique, la loi
imperieuse et fatale, [Grec: ananchae], que l'on apercut de bonne heure
entre les phenomenes de la nature physique. Elle fut l'ordre moral. On se
la figura comme une sorte d'ame universelle qui reglait les mouvements
divers des mondes, comme l'ame humaine mettait la regle parmi nos organes.
Ainsi la pensee des generations primitives se laisse entrevoir. Le
principe de ce culte est en dehors de la nature physique et se trouve dans
ce petit monde mysterieux qui est l'homme.
Ceci nous ramene au culte des morts. Tous les deux sont de la meme
antiquite. Ils etaient associes si etroitement que la croyance des anciens
n'en faisait qu'une religion. Foyer, Demons, Heros, dieux Lares, tout cela
etait confondu. [21] On voit par deux passages de Plaute et de Columele
que dans le langage ordinaire on disait indifferemment foyer ou Lare
domestique, et l'on voit encore par Ciceron que l'on ne distinguait pas le
foyer des Penates, ni les Penates des dieux Lares. [22] Nous lisons dans
Servius: " Par foyers les anciens entendaient les dieux Lares; aussi
Virgile a-t-il pu mettre indifferemment, tantot foyer pour Penates, tantot
Penates pour foyer. " [23] Dans un passage fameux de l'Eneide, Hector dit
a Enee qu'il va lui remettre les Penates troyens, et c'est le feu du foyer
qu'il lui remet. Dans un autre passage, Enee invoquant ces memes dieux les
appelle a la fois Penates, Lares et Vesta. [24]
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