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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

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La guerre avait ainsi un aspect etrange. Il faut se representer deux
petites armees en presence; chacune a au milieu d'elle ses statues, son
autel, ses enseignes qui sont des emblemes sacres; chacune a ses oracles
qui lui ont promis le succes, ses augures et ses devins qui lui assurent
la victoire. Avant la bataille, chaque soldat dans les deux armees pense
et dit comme ce Grec dans Euripide: " Les dieux qui combattent avec nous
sont plus forts que ceux qui sont avec nos ennemis. " Chaque armee
prononce contre l'armee ennemie une imprecation dans le genre de celle
dont Macrobe nous a conserve la formule: " O dieux, repandez l'effroi, la
terreur, le mal parmi nos ennemis. Que ces hommes et quiconque habite
leurs champs et leur ville, soient par vous prives de la lumiere du
soleil. Que cette ville et leurs champs, et leurs tetes et leurs personnes
y vous soient devoues. " Cela dit, on se bat des deux cotes avec cet
acharnement sauvage que donne la pensee qu'on a des dieux pour soi et
qu'on combat contre des dieux etrangers. Pas de merci pour l'ennemi; la
guerre est implacable; la religion preside a la lutte et excite les
combattants. Il ne peut y avoir aucune regle superieure qui tempere le
desir de tuer; il est permis d'egorger les prisonniers, d'achever les
blesses.

Meme en dehors du champ de bataille, on n'a pas l'idee d'un devoir, quel
qu'il soit, vis-a-vis de l'ennemi. Il n'y a jamais de droit pour
l'etranger; a plus forte raison n'y en a-t-il pas quand on lui fait la
guerre. On n'a pas a distinguer a son egard le juste et l'injuste. Mucius
Scaevola et tous les Romains ont cru qu'il etait beau d'assassiner un
ennemi. Le consul Marcius se vantait publiquement d'avoir trompe le roi de
Macedoine. Paul-Emile vendit comme esclaves cent mille Epirotes qui
s'etaient remis volontairement dans ses mains.

Le Lacedemonien Phebidas, en pleine paix, s'etait empare de la citadelle
des Thebains. On interrogeait Agesilas sur la justice de cette action:
" Examinez seulement si elle est utile, dit le roi; car des qu'une action
est utile a la patrie, il est beau de la faire. " Voila le droit des gens
des cites anciennes. Un autre roi de Sparte, Cleomene, disait que tout le
mal qu'on pouvait faire aux ennemis etait toujours juste aux yeux des
dieux et des hommes.

Le vainqueur pouvait user de sa victoire comme il lui plaisait. Aucune loi
divine ni humaine n'arretait sa vengeance ou sa cupidite. Le jour ou
Athenes decreta que tous les Mityleniens, sans distinction de sexe ni
d'age, seraient extermines, elle ne croyait pas depasser son droit; quand,
le lendemain, elle revint sur son decret et se contenta de mettre a mort
mille citoyens et de confisquer toutes les terres, elle se crut humaine et
indulgente. Apres la prise de Platee, les hommes furent egorges, les
femmes vendues, et personne n'accusa les vainqueurs d'avoir viole le
droit.

On ne faisait pas seulement la guerre aux soldats; on la faisait a la
population tout entiere, hommes, femmes, enfants, esclaves. On ne la
faisait pas seulement aux etres humains; on la faisait aux champs et aux
moissons. On brulait les maisons, on abattait les arbres; la recolte de
l'ennemi etait presque toujours devouee aux dieux infernaux et par
consequent brulee. On exterminait les bestiaux; on detruisait meme les
semis qui auraient pu produire l'annee suivante. Une guerre pouvait faire
disparaitre d'un seul coup le nom et la race de tout un peuple et
transformer une contree fertile en un desert. C'est en vertu de ce droit
de la guerre que Rome a etendu la solitude autour d'elle; du territoire ou
les Volsques avaient vingt-trois cites, elle a fait les marais pontins;
les cinquante-trois villes du Latium ont disparu; dans le Samnium on put
longtemps reconnaitre les lieux ou les armees romaines avaient passe,
moins aux vestiges de leurs camps, qu'a la solitude qui regnait aux
environs.

Quand le vainqueur n'exterminait pas les vaincus, il avait le droit de
supprimer leur cite, c'est-a-dire de briser leur association religieuse et
politique. Alors les cultes cessaient et les dieux etaient oubliee. La
religion de la cite etant abattue, la religion de chaque famille
disparaissait en meme temps. Les foyers s'eteignaient. Avec le culte
tombaient les lois, le droit civil, la famille, la propriete, tout ce qui
s'etayait sur la religion. [1] Ecoutons le vaincu a qui l'on fait grace de
la vie; on lui fait prononcer la formule suivante: " Je donne ma personne,
ma ville, ma terre, l'eau qui y coule, mes dieux termes, mes temples, mes
objets mobiliers, toutes les choses qui appartiennent aux dieux, je les
donne au peuple romain. " [2] A partir de ce moment, les dieux, les
temples, les maisons, les terres, les personnes etaient au vainqueur. Nous
dirons plus loin ce que tout cela devenait sous la domination de Rome.

Quand la guerre ne finissait pas par l'extermination ou l'assujettissement
de l'un des deux partis, un traite de paix pouvait la terminer. Mais pour
cela il ne suffisait pas d'une convention, d'une parole donnee; il fallait
un acte religieux. Tout traite etait marque par l'immolation d'une
victime. Signer un traite est une expression toute moderne; les Latins
disaient frapper un chevreau, _icere haedus ou foedus_; le nom de la
victime qui etait le plus ordinairement employee a cet effet est reste
dans la langue usuelle pour designer l'acte tout entier. [3] Les Grecs
s'exprimaient d'une maniere analogue, ils disaient faire la libation,
[Grec: spendesthai]. C'etaient toujours des pretres qui, se conformant au
rituel, [4] accomplissaient la ceremonie du traite. On les appelait
feciaux en Italie, spendophores ou porte-libation chez les Grecs.

Cette ceremonie religieuse donnait seule aux conventions internationales
un caractere sacre et inviolable. Tout le monde connait l'histoire des
fourches caudines. Une armee entiere, par l'organe de ses consuls, de ses
questeurs, de ses tribuns et de ses centurions, avait fait une convention
avec les Samnites. Mais il n'y avait pas eu de victime immolee. Aussi le
Senat se crut-il en droit de dire que la convention n'avait aucune valeur.
En l'annulant, il ne vint a l'esprit d'aucun pontife, d'aucun patricien,
que l'on commettait un acte de mauvaise foi.

C'etait une opinion constante chez les anciens que chaque homme n'avait
d'obligations qu'envers ses dieux particuliers. Il faut se rappeler ce mot
d'un certain Grec dont la cite adorait le heros Alabandos; il s'adressait
a un homme d'une autre ville qui adorait Hercule: " Alabandos, disait-il,
est un dieu et Hercule n'en est pas un. " [5] Avec de telles idees, il
etait necessaire que dans un traite de paix chaque cite prit ses propres
dieux a temoin de ses serments. " Nous avons fait un traite et verse les
libations, disent les Plateens aux Spartiates, nous avons atteste, vous
les dieux de vos peres, nous les dieux qui occupent notre pays. [6] On
cherchait bien, a invoquer, s'il etait possible, des divinites qui fussent
communes aux deux villes. On jurait par ces dieux qui sont visibles a
tous, le soleil qui eclaire tout, la terre nourriciere. Mais les dieux de
chaque cite et ses heros protecteurs touchaient bien plus les hommes et il
fallait que les contractants les prissent a temoin, si l'on voulait qu'ils
fussent veritablement lies par la religion.

De meme que pendant la guerre les dieux s'etaient meles aux combattants,
ils devaient aussi etre compris dans le traite. On stipulait donc qu'il y
aurait alliance entre les dieux comme entre les hommes des deux villes.
Pour marquer cette alliance des dieux, il arrivait quelquefois que les
deux peuples s'autorisaient mutuellement a assister a leurs fetes sacrees.
[7] Quelquefois ils s'ouvraient reciproquement leurs temples et faisaient
un echange de rites religieux. Rome stipula un jour que le dieu de la
ville de Lanuvium protegerait dorenavant les Romains, qui auraient le
droit de le prier et d'entrer dans son temple. [8] Souvent chacune des
deux parties contractantes s'engageait a offrir un culte aux divinites de
l'autre. Ainsi les Eleens, ayant conclu un traite avec les Etoliens,
offrirent dans la suite un sacrifice annuel aux heros de leurs allies. [9]
Il etait frequent qu'a la suite d'une alliance on representat par des
statues ou des medailles les divinites des deux villes se donnant la main.
C'est ainsi qu'on a des medailles ou nous voyons unis l'Apollon de Milet
et le Genie de Smyrne, la Pallas des Sideens et l'Artemis de Perge,
l'Apollon d'Hierapolis et l'Artemis d'Ephese. Virgile, parlant d'une
alliance entre la Thrace et les Troyens, montre les Penates des deux
peuples unis et associes.

Ces coutumes bizarres repondaient parfaitement a l'idee que les anciens se
faisaient des dieux. Comme chaque cite avait les siens, il semblait
naturel que ces dieux figurassent dans les combats et dans les traites. La
guerre ou la paix entre deux villes etait la guerre ou la paix entre deux
religions. Le droit des gens des anciens fut longtemps fonde sur ce
principe. Quand les dieux etaient ennemis, il y avait guerre sans merci et
sans regle; des qu'ils etaient amis, les hommes etaient lies entre eux et
avaient le sentiment de devoirs reciproques. Si l'on pouvait supposer que
les divinites poliades de deux cites eussent quelque motif pour etre
alliees, c'etait assez pour que les deux cites le fussent. La premiere
ville avec laquelle Borne contracta amitie fut Caere en Etrurie, et Tite-
Live en dit la raison: dans le desastre de l'invasion gauloise, les dieux
romains avaient trouve un asile a Caere; ils avaient habite cette ville,
ils y avaient ete adores; un lien sacre d'hospitalite s'etait ainsi forme
entre les dieux romains et la cite etrusque; [10] des lors la religion ne
permettait pas que les deux villes fussent ennemies; elles etaient alliees
pour toujours. [11]


NOTES

[1] Ciceron, _in Verr._, II, 3, 6. Siculus Flaccus, _passim_. Thucydide,
III, 50 et 68.

[2] Tite-Live, I, 38. Plaute, _Amphitr._, 100-105.

[3] Festus, vis _Foedum et Foedus_.

[4] En Grece, ils portaient une couronne. Xenophon, _Hell._, IV, 7, 3.

[5] Ciceron, _De nat. deor._, III, 19.

[6] Thucydide, II.

[7] Thucydide, V, 23. Plutarque, Thesee, 25, 33.

[8] Tite-Live, VIII, 14.

[9] Pausanias, V, 15.

[10] Tite-Live, V, 50. Aulu-Gelle, XVI, 13.

[11] Il n'entre pas dans notre sujet de parler des confederations ou
amphictyonies qui etaient nombreuses dans l'ancienne Grece et en Italie.
Qu'il nous suffise de faire remarquer ici qu'elles etaient des
associations religieuses autant que politiques. On ne voit pas
d'amphictyonie qui n'eut un culte commun et un sanctuaire. Celle des
Beotiens offrait un culte a Athene Itonia, celle des Acheens a Demeter
Panachaea, le dieu des Ioniens d'Asie etait Poseidon Heliconien, comme
celui de la pentapole dorienne etait Apollon Triopique. La confederation
des Cyclades offrait un sacrifice commun dans l'ile de Delos, les villes
de l'Argolide a Calanrie. L'amphictyonie des Thermopyles etait une
association de meme nature. Toutes les reunions avaient lieu dans des
temples et avaient pour objet principal un sacrifice; chacune des cites
confederees envoyait pour y prendre part quelques citoyens revetus
momentanement d'un caractere sacerdotal, et qu'on appelait theores. Une
victime etait immolee en l'honneur du dieu de l'association, et les
chairs, cuites sur l'autel, etaient partagees entre les representants des
cites. Le repas commun, avec les chants, les prieres et les jeux sacres
qui l'accompagnaient, formait le lien de la confederation. Les memes
usages existaient en Italie. Les villes du Latium avaient les feries
latines ou elles partageaient les chairs d'une victime. Il en etait de
meme des villes etrusques. Du reste, dans toutes ces anciennes
amphictyonies, le lien politique fut toujours plus faible que le lien
religieux. Les cites confederees conservaient une independance entiere.
Elles pouvaient meme se faire la guerre entre elles, pourvu qu'elles
observassent une treve pendant la duree de la fete federale.




CHAPITRE XVI.

LE ROMAIN; L'ATHENIEN.


Cette meme religion, qui avait fonde les societes et qui les gouverna
longtemps, faconna aussi l'ame humaine et fit a l'homme son caractere. Par
ses dogmes et par ses pratiques elle donna au Romain et au Grec une
certaine maniere de penser et d'agir et de certaines habitudes dont ils ne
purent de longtemps se defaire. Elle montrait a l'homme des dieux partout,
dieux petits, dieux facilement irritables et malveillants. Elle ecrasait
l'homme sous la crainte d'avoir toujours des dieux contre soi et ne lui
laissait aucune liberte dans ses actes.

Il faut voir quelle place la religion occupe dans la vie d'un Romain. Sa
maison est pour lui ce qu'est pour nous un temple; il y trouve son culte
et ses dieux. C'est un dieu que son foyer; les murs, les portes, le seuil
sont des dieux; [1] les bornes qui entourent son champ sont encore des
dieux. Le tombeau est un autel, et ses ancetres sont des etres divins.

Chacune de ses actions de chaque jour est un rite; toute sa journee
appartient a sa religion. Le matin et le soir il invoque son foyer, ses
penates, ses ancetres; en sortant de sa maison, en y rentrant, il leur
adresse une priere. Chaque repas est un acte religieux qu'il partage avec
ses divinites domestiques. La naissance, l'initiation, la prise de la
toge, le mariage et les anniversaires de tous ces evenements sont les
actes solennels de son culte.

Il sort de chez lui et ne peut presque faire un pas sans rencontrer un
objet sacre; ou c'est une chapelle, ou c'est un lieu jadis frappe de la
foudre, ou c'est un tombeau; tantot il faut qu'il se recueille et prononce
une priere, tantot il doit detourner les yeux et se couvrir le visage pour
eviter la vue d'un objet funeste.

Chaque jour il sacrifie dans sa maison, chaque mois dans sa curie,
plusieurs fois par an dans sa _gens_ ou dans sa tribu. Par-dessus tous ces
dieux, il doit encore un culte a ceux de la cite. Il y a dans Rome plus de
dieux que de citoyens.

Il fait des sacrifices pour remercier les dieux; il en fait d'autres, et
en plus grand nombre, pour apaiser leur colere. Un jour il figure dans une
procession en dansant suivant un rhythme ancien au son de la flute sacree.
Un autre jour il conduit des chars dans lesquels sont couchees les statues
des divinites. Une autre fois c'est un _lectisternium_; une table est
dressee dans une rue et chargee de mets; sur des lits sont couchees les
statues des dieux, et chaque Romain passe en s'inclinant, une couronne sur
la tete et une branche de laurier a la main. [2]

Il a une fete pour les semailles; une pour la moisson, une pour la taille
de la vigne. Avant que le ble soit venu en epi, il a fait plus de dix
sacrifices et invoque une dizaine de divinites particulieres pour le
succes de sa recolte. Il a surtout un grand nombre de fetes pour les
morts, parce qu'il a peur d'eux.

Il ne sort jamais de chez lui sans regarder s'il ne parait pas quelque
oiseau de mauvais augure. Il y a des mots qu'il n'ose prononcer de sa vie.
Forme-t-il quelque desir, il inscrit son voeu sur une tablette qu'il
depose aux pieds de la statue d'un dieu.

A tout moment il consulte les dieux et veut savoir leur volonte. Il trouve
toutes ses resolutions dans les entrailles des victimes, dans le vol des
oiseaux, dans les avis de la foudre. L'annonce d'une pluie de sang ou d'un
boeuf qui a parle, le trouble et le fait trembler; il ne sera tranquille
que lorsqu'une ceremonie expiatoire l'aura mis en paix avec les dieux.

Il ne sort de sa maison que du pied droit. Il ne se fait couper les
cheveux que pendant la pleine lune. Il porte sur lui des amulettes. Il
couvre les murs de sa maison d'inscriptions magiques contre l'incendie. Il
sait des formules pour eviter la maladie, et d'autres pour la guerir; mais
il faut les repeter vingt-sept fois et cracher a chaque fois d'une
certaine facon. [3]

Il ne delibere pas au Senat si les victimes n'ont pas donne les signes
favorables. Il quitte l'assemblee du peuple s'il a entendu le cri d'une
souris. Il renonce aux desseins les mieux arretes s'il a apercu un mauvais
presage ou si une parole funeste a frappe son oreille. Il est brave au
combat, mais a condition que les auspices lui assurent la victoire.

Ce Romain que nous presentons ici n'est pas l'homme du peuple, l'homme a
l'esprit faible que la misere et l'ignorance retiennent dans la
superstition. Nous parlons du patricien, de l'homme noble, puissant et
riche. Ce patricien est tour a tour guerrier, magistrat, consul,
agriculteur, commercant; mais partout et toujours il est pretre et sa
pensee est fixee sur les dieux. Patriotisme, amour de la gloire, amour de
l'or, si puissants que soient ces sentiments sur son ame, la crainte des
dieux domine tout. Horace a dit le mot le plus vrai sur le Romain:

Dis te minorem quod geris, imperas.

On a dit que c'etait une religion de politique. Mais pouvons-nous supposer
qu'un senat de trois cents membres, un corps de trois mille patriciens se
soit entendu avec une telle unanimite pour tromper le peuple ignorant? et
cela pendant des siecles, sans que parmi tant de rivalites, de luttes, de
haines personnelles, une seule voix se soit jamais elevee pour dire: Ceci
est un mensonge. Si un patricien eut trahi les secrets de sa secte, si,
s'adressant aux plebeiens qui supportaient impatiemment le joug de cette
religion, il les eut tout a coup debarrasses et affranchis de ces auspices
et de ces sacerdoces, cet homme eut acquis immediatement un tel credit
qu'il fut devenu le maitre de l'Etat. Croit-on que, si les patriciens
n'eussent pas cru a la religion qu'ils pratiquaient, une telle tentation
n'aurait pas ete assez forte pour determiner au moins un d'entre eux a
reveler le secret? On se trompe gravement sur la nature humaine si l'on
suppose qu'une religion puisse s'etablir par convention et se soutenir par
imposture. Que l'on compte dans Tite-Live combien de fois cette religion
genait les patriciens eux-memes, combien de fois elle embarrassa le Senat
et entrava son action, et que l'on dise ensuite si cette religion avait
ete inventee pour la commodite des hommes d'Etat. C'est bien tard, c'est
seulement au temps des Scipions que l'on a commence de croire que la
religion etait utile au gouvernement; mais deja la religion etait morte
dans les ames.

Prenons un Romain des premiers siecles; choisissons un des plus grands
guerriers, Camille qui fut cinq fois dictateur et qui vainquit dans plus
de dix batailles. Pour etre dans le vrai, il faut se le representer autant
comme un pretre que comme un guerrier. Il appartient a la _gens_ Furia;
son surnom est un mot qui designe une fonction sacerdotale. Enfant, on lui
a fait porter la robe pretexte qui indique sa caste, et la bulle qui
detourne les mauvais sorts. Il a grandi en assistant chaque jour aux
ceremonies du culte; il a passe sa jeunesse a s'instruire des rites de la
religion. Il est vrai qu'une guerre a eclate et que le pretre s'est fait
soldat; on l'a vu, blesse a la cuisse dans un combat de cavalerie,
arracher le fer de la blessure et continuer a combattre. Apres plusieurs
campagnes, il a ete eleve aux magistratures; comme tribun consulaire, il a
fait les sacrifices publics, il a juge, il a commande l'armee. Un jour
vient ou l'on songe a lui pour la dictature. Ce jour-la, le magistrat en
charge, apres s'etre recueilli pendant une nuit claire, a consulte les
dieux; sa pensee etait attachee a Camille dont il prononcait tout bas le
nom, et ses yeux etaient fixes au ciel ou ils cherchaient les presages.
Les dieux n'en ont envoye que de bons; c'est que Camille leur est
agreable; il est nomme dictateur.

Le voila chef d'armee; il sort de la ville, non sans avoir consulte les
auspices et immole force victimes. Il a sous ses ordres beaucoup
d'officiers, presque autant de pretres, un pontife, des augures, des
aruspices, des pullaires, des victimaires, un porte-foyer.

On le charge de terminer la guerre contre Veii que l'on assiege sans
succes depuis neuf ans. Veii est une ville etrusque, c'est-a-dire presque
une ville sainte; c'est de piete plus que de courage qu'il faut lutter. Si
depuis neuf ans les Romains ont le dessous, c'est que les Etrusques
connaissent mieux les rites qui sont agreables aux dieux et les formules
magiques qui gagnent leur faveur. Rome, de son cote, a ouvert ses livres
Sibyllins et y a cherche la volonte des dieux. Elle s'est apercue que ses
feries latines avaient ete souillees par quelque vice de forme et elle a
renouvele le sacrifice. Pourtant les Etrusques ont encore la superiorite;
il ne reste qu'une ressource, s'emparer d'un pretre etrusque et savoir par
lui le secret des dieux. Un pretre veien est pris et mene au Senat: " Pour
que Rome l'emporte, dit-il, il faut qu'elle abaisse le niveau du lac
albain, en se gardant bien d'en faire ecouler l'eau dans la mer. " Rome
obeit, on creuse une infinite de canaux et de rigoles, et l'eau du lac se
perd dans la campagne.

C'est a ce moment que Camille est elu dictateur. Il se rend a l'armee pres
de Veii. Il est sur du succes; car tous les oracles ont ete reveles, tous
les ordres des dieux accomplis; d'ailleurs, avant de quitter Rome, il a
promis aux dieux protecteurs des fetes et des sacrifices. Pour vaincre, il
ne neglige pas les moyens humains; il augmente l'armee, raffermit la
discipline, fait creuser une galerie souterraine pour penetrer dans la
citadelle. Le jour de l'attaque est arrive; Camille sort de sa tente; il
prend les auspices et immole des victimes. Les pontifes, les augures
l'entourent; revetu du _paludamentum_, il invoque les dieux: " Sous ta
conduite, o Apollon, et par ta volonte qui m'inspire, je marche pour
prendre et detruire la ville de Veii; a toi je promets et je voue la
dixieme partie du butin. " Mais il ne suffit pas d'avoir des dieux pour
soi; l'ennemi a aussi une divinite puissante qui le protege. Camille
l'evoque par cette formule: " Junon Reine, qui pour le present habites a
Veii, je te prie, viens avec nous vainqueurs; suis-nous dans notre ville;
que notre ville devienne la tienne. " Puis, les sacrifices accomplis, les
prieres dites, les formules recitees, quand les Romains sont surs que les
dieux sont pour eux et qu'aucun dieu ne defend plus l'ennemi, l'assaut est
donne et la ville est prise.

Tel est Camille. Un general romain est un homme qui sait admirablement
combattre, qui sait surtout l'art de se faire obeir, mais qui croit
fermement aux augures, qui accomplit chaque jour des actes religieux et
qui est convaincu que ce qui importe le plus, ce n'est pas le courage, ce
n'est pas meme la discipline, c'est l'enonce de quelques formules
exactement dites suivant les rites. Ces formules adressees aux dieux les
determinent et les contraignent presque toujours a lui donner la victoire.
Pour un tel general la recompense supreme est que le Senat lui permette
d'accomplir le sacrifice triomphal. Alors il monte sur le char sacre qui
est attele de quatre chevaux blancs; il est vetu de la robe sacree dont on
revet les dieux aux jours de fete; sa tete est couronnee, sa main droite
tient une branche de laurier, sa gauche le sceptre d'ivoire; ce sont
exactement les attributs et le costume que porte la statue de Jupiter. [4]
Sous cette majeste presque divine il se montre a ses concitoyens, et il va
rendre hommage a la majeste vraie du plus grand des dieux romains. Il
gravit la pente du Capitole, et arrive devant le temple de Jupiter, il
immole des victimes.

La peur des dieux n'etait pas un sentiment propre au Romain; elle regnait
aussi bien dans le coeur d'un Grec. Ces peuples, constitues a l'origine
par la religion, nourris et eleves par elle, conserverent tres-longtemps
la marque de leur education premiere. On connait les scrupules du
Spartiate, qui ne commence jamais une expedition avant que la lune soit
dans son plein, qui immole sans cesse des victimes pour savoir s'il doit
combattre et qui renonce aux entreprises les mieux concues et les plus
necessaires parce qu'un mauvais presage l'effraye. L'Athenien n'est pas
moins scrupuleux. Une armee athenienne n'entre jamais en campagne avant le
septieme jour du mois, et, quand une flotte va prendre la mer, on a grand
soin de redorer la statue de Pallas.

Xenophon assure que les Atheniens ont plus de fetes religieuses qu'aucun
autre peuple grec. [5] " Que de victimes offertes aux dieux, dit
Aristophane, [6] que de temples! que de statues! que de processions
sacrees! A tout moment de l'annee on voit des festins religieux et des
victimes couronnees. " La ville d'Athenes et son territoire sont couverts
de temples et de chapelles; il y en a pour le culte de la cite, pour le
culte des tribus et des demes, pour le culte des familles. Chaque maison
est elle-meme un temple et dans chaque champ il y a un tombeau sacre.

L'Athenien qu'on se figure si inconstant, si capricieux, si libre penseur,
a, au contraire, un singulier respect pour les vieilles traditions et les
vieux rites. Sa principale religion, celle qui obtient de lui la devotion
la plus fervente, c'est la religion des ancetres et des heros. Il a le
culte des morts et il les craint. Une de ses lois l'oblige a leur offrir
chaque annee les premices de sa recolte; une autre lui defend de prononcer
un seul mot qui puisse provoquer leur colere. Tout ce qui touche a
l'antiquite est sacre pour un Athenien. Il a de vieux recueils ou sont
consignes ses rites et jamais il ne s'en ecarte; si un pretre introduisait
dans le culte la plus legere innovation, il serait puni de mort. Les rites
les plus bizarres sont observes de siecle en siecle. Un jour de l'annee,
l'Athenien fait un sacrifice en l'honneur d'Ariane, et parce qu'on dit que
l'amante de Thesee est morte en couches, il faut qu'on imite les cris et
les mouvements d'une femme en travail. Il celebre une autre fete annuelle
qu'on appelle Oschophories et qui est comme la pantomime du retour de
Thesee dans l'Attique; on couronne le caducee d'un heraut, parce que le
heraut de Thesee a couronne son caducee; on pousse un certain cri que l'on
suppose que le heraut a pousse, et il se fait une procession ou chacun
porte le costume qui etait en usage au temps de Thesee. Il y a un autre
jour ou l'Athenien ne manque pas de faire bouillir des legumes dans une
marmite d'une certaine espece; c'est un rite dont l'origine se perd dans
une antiquite lointaine, dont on ne connait plus le sens, mais qu'on
renouvelle pieusement chaque annee. [7]

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