La Cite Antique
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C'est ainsi que la religion etablissait entre le citoyen et l'etranger une
distinction profonde et ineffacable. Cette meme religion, tant qu'elle fut
puissante sur les ames, defendit de communiquer aux etrangers le droit de
cite. Au temps d'Herodote, Sparte ne l'avait encore accorde a personne,
excepte a un devin; encore avait-il fallu pour cela l'ordre formel de
l'oracle. Athenes l'accordait quelquefois; mais avec quelles precautions!
Il fallait d'abord que le peuple reuni votat au scrutin secret l'admission
de l'etranger; ce n'etait rien encore; il fallait que, neuf jours apres,
une seconde assemblee votat dans le meme sens, et qu'il y eut au moins six
mille suffrages favorables: chiffre qui paraitra enorme si l'on songe
qu'il etait fort rare qu'une assemblee athenienne reunit ce nombre de
citoyens. Il fallait ensuite un vote du Senat qui confirmat la decision de
cette double assemblee. Enfin le premier venu parmi les citoyens pouvait
opposer une sorte de veto et attaquer le decret comme contraire aux
vieilles lois. Il n'y avait certes pas d'acte public que le legislateur
eut entoure d'autant de difficultes et de precautions que celui qui allait
conferer a un etranger le titre de citoyen, et il s'en fallait de beaucoup
qu'il y eut autant de formalites a remplir pour declarer la guerre ou pour
faire une loi nouvelle. D'ou vient qu'on opposait tant d'obstacles a
l'etranger qui voulait etre citoyen? Assurement on ne craignait pas que
dans les assemblees politiques son vote fit pencher la balance.
Demosthenes nous dit le vrai motif et la vraie pensee des Atheniens:
" C'est qu'il faut conserver aux sacrifices leur purete. " Exclure
l'etranger c'est " veiller sur les ceremonies saintes ". Admettre un
etranger parmi les citoyens c'est " lui donner part a la religion et aux
sacrifice ". [8] Or pour un tel acte le peuple ne se sentait pas
entierement libre, et il etait saisi d'un scrupule religieux; car il
savait que les dieux nationaux etaient portes a repousser l'etranger et
que les sacrifices seraient peut-etre alteres par la presence du nouveau
venu. Le don du droit de cite a un etranger etait une veritable violation
des principes fondamentaux du culte national, et c'est pour cela que la
cite, a l'origine, en etait si avare. Encore faut-il noter que l'homme si
peniblement admis comme citoyen ne pouvait etre ni archonte ni pretre. La
cite lui permettait bien d'assister a son culte; mais quant a y presider,
c'eut ete trop.
Nul ne pouvait devenir citoyen a Athenes, s'il etait citoyen dans une
autre ville. [9] Car il y avait une impossibilite religieuse a etre a la
fois membre de deux cites, comme nous avons vu qu'il y en avait une a etre
membre de deux familles. On ne pouvait pas etre de deux religions a la
fois.
La participation au culte entrainait avec elle la possession des droits.
Comme le citoyen pouvait assister au sacrifice qui precedait l'assemblee,
il y pouvait aussi voter. Comme il pouvait faire les sacrifices au nom de
la cite, il pouvait etre prytane et archonte. Ayant la religion de la
cite, il pouvait en invoquer la loi et accomplir tous les rites de la
procedure.
L'etranger, au contraire, n'ayant aucune part a la religion n'avait aucun
droit. S'il entrait dans l'enceinte sacree que le pretre avait tracee pour
l'assemblee, il etait puni de mort. Les lois de la cite n'existaient pas
pour lui. S'il avait commis un delit, il etait traite comme l'esclave et
puni sans forme de proces, la cite ne lui devant aucune justice. [10]
Lorsqu'on est arrive a sentir le besoin d'avoir une justice pour
l'etranger, il a fallu etablir un tribunal exceptionnel. A Rome, pour
juger l'etranger, le preteur a du se faire etranger lui-meme (_praetor
peregrinus_). A Athenes le juge des etrangers a ete le polemarque, c'est-
a-dire le magistrat qui etait charge des soins de la guerre et de toutes
les relations avec l'ennemi. [11]
Ni a Rome ni a Athenes l'etranger ne pouvait etre proprietaire. [12] Il ne
pouvait pas se marier; du moins son mariage n'etait pas reconnu, et ses
enfants etaient reputes batards. [13] Il ne pouvait pas faire un contrat
avec un citoyen; du moins la loi ne reconnaissait a un tel contrat aucune
valeur. A l'origine il n'avait pas le droit de faire le commerce. [14] La
loi romaine lui defendait d'heriter d'un citoyen, et meme a un citoyen
d'heriter de lui. [15] On poussait si loin la rigueur de ce principe que,
si un etranger obtenait le droit de cite romaine sans que son fils, ne
avant cette epoque, eut la meme faveur, le fils devenait a l'egard du pere
un etranger et ne pouvait pas heriter de lui. [16] La distinction entre
citoyen et etranger etait plus forte que le lien de nature entre pere et
fils. Il semblerait a premiere vue qu'on eut pris a tache d'etablir un
systeme de vexation contre l'etranger. Il n'en etait rien. Athenes et Rome
lui faisaient, au contraire, bon accueil et le protegeaient, par des
raisons de commerce ou de politique. Mais leur bienveillance et leur
interet meme ne pouvaient pas abolir les anciennes lois que la religion
avait etablies. Cette religion ne permettait pas que l'etranger devint
proprietaire, parce qu'il ne pouvait pas avoir de part dans le sol
religieux de la cite. Elle ne permettait ni a l'etranger d'heriter du
citoyen ni au citoyen d'heriter de l'etranger, parce que toute
transmission de biens entrainait la transmission d'un culte, et qu'il
etait aussi impossible au citoyen de remplir le culte de l'etranger qu'a
l'etranger celui du citoyen.
On pouvait accueillir l'etranger, veiller sur lui, l'estimer meme, s'il
etait riche ou honorable; on ne pouvait pas lui donner part a la religion
et au droit. L'esclave, a certaine egards, etait mieux traite que lui; car
l'esclave, membre d'une famille dont il partageait le culte, etait
rattache a la cite par l'intermediaire de son maitre; les dieux le
protegeaient. Aussi la religion romaine disait-elle que le tombeau de
l'esclave etait sacre, mais que celui de l'etranger ne l'etait pas. [17]
Pour que l'etranger fut compte pour quelque chose aux yeux de la loi, pour
qu'il put faire le commerce, contracter, jouir en surete de son bien, pour
que la justice de la cite put le defendre efficacement, il fallait qu'il
se fit le client d'un citoyen. Rome et Athenes voulaient que tout etranger
adoptat un patron. [18] En se mettant dans la clientele et sous la
dependance d'un citoyen, l'etranger etait rattache par cet intermediaire a
la cite. Il participait alors a quelques-uns des benefices du droit civil
et la protection des lois lui etait acquise.
NOTES
[1] Aristote, _Politique_, II, 6, 21 (II, 7).
[2] Boeckh, _Corp. inscr._, 3641 b.
[3] Velleius, II, 15. On admit une exception pour les soldats en campagne;
encore fallut-il que le censeur envoyat prendre leurs noms, afin
qu'inscrits sur le registre de la ceremonie, ils y fussent consideres
comme presents.
[4] Demosthenes, _in Neoeram, 113, 114. Etre citoyen se disait en grec
[Grec: suntelein], c'est-a-dire faire le sacrifice ensemble, ou [Grec:
meteinai leron chai osion].
[5] Virgile, _En._, III, 406. Festus, v _Exesto: Lictor in quibusdam
sacris clamitabat, hostis exesto_. On sait que _hostis_ se disait de
l'etranger (Macrobe, I, 17); _hostilis facies_, dans Virgile, signifie le
visage d'un etranger.
[6] _Digeste_, liv. XI, tit. 6, 36.
[7] Plutarque, _Aristide_, 20. Tite-Live, V, 50.
[8] Demosthenes, _in Neoeram_, 89, 91, 92, 113, 114.
[9] Plutarque, _Solon_, 24. Ciceron, _Pro Coecina_, 34.
[10] Aristote, _Politique_, III, 4, 3. Platon, _Lois_, VI.
[11] Demosthenes, _in Neaeram_, 49. Lysias, in _Pancleonem_.
[12] Gaius, _fr._ 234.
[13] Gaius, I, 67. Ulpien, V, 4-9. Paul, II, 9. Aristophane, _Ois._, 1652.
[14] Ulpien, XIX,4. Demosthenes, _Pro Phorm.; in Eubul_.
[15] Ciceron, _Pro Archia_, 5. Gaius, II, 110.
[16] Pausanias, VIII, 48.
[17] _Digeste_, liv. XI, tit. 7, 2; liv. XLVII, tit. 12, 4.
[18] Harpocration, [Grec: prostates].
CHAPITRE XIII.
LE PATRIOTISME. L'EXIL.
Le mot patrie chez les anciens signifiait la terre des peres, _terra
patria_. La patrie de chaque homme etait la part de sol que sa religion
domestique ou nationale avait sanctifiee, la terre ou etaient deposes les
ossements de ses ancetres et que leurs ames occupaient. La petite patrie
etait l'enclos de la famille, avec son tombeau et son foyer. La grande
patrie etait la cite, avec son prytanee et ses heros, avec son enceinte
sacree et son territoire marque par la religion. " Terre sacree de la
patrie ", disaient les Grecs. Ce n'etait pas un vain mot. Ce sol etait
veritablement sacre pour l'homme, car il etait habite par ses dieux. Etat,
Cite, Patrie, ces mots n'etaient pas une abstraction, comme chez les
modernes; ils representaient reellement tout un ensemble de divinites
locales avec un culte de chaque jour et des croyances puissantes sur
l'ame.
On s'explique par la le patriotisme des anciens, sentiment energique qui
etait pour eux la vertu supreme et auquel toutes les autres vertus
venaient aboutir. Tout ce que l'homme pouvait avoir de plue cher se
confondait avec la patrie. En elle il trouvait son bien, sa securite, son
droit, sa foi, son dieu. En la perdant, il perdait tout. Il etait presque
impossible que l'interet prive fut en desaccord avec l'interet public.
Platon dit: C'est la patrie qui nous enfante, qui nous nourrit, qui nous
eleve. Et Sophocle: C'est la patrie qui nous conserve.
Une telle patrie n'est pas seulement pour l'homme un domicile. Qu'il
quitte ces saintes murailles, qu'il franchisse les limites sacrees du
territoire, et il ne trouve plus pour lui ni religion ni lien social
d'aucune espece. Partout ailleurs que dans sa patrie il est en dehors de
la vie reguliere et du droit; partout ailleurs il est sans dieu et en
dehors de la vie morale. La seulement il a sa dignite d'homme et ses
devoirs. Il ne peut etre homme que la.
La patrie tient l'homme attache par un lien sacre. Il faut l'aimer comme
on aime une religion, lui obeir comme on obeit a Dieu. " Il faut se donner
a elle tout entier, mettre tout en elle, lui vouer tout. " Il faut l'aimer
glorieuse ou obscure, prospere ou malheureuse. Il faut l'aimer dans ses
bienfaits et l'aimer encore dans ses rigueurs. Socrate condamne par elle
sans raison ne doit pas moins l'aimer. Il faut l'aimer, comme Abraham
aimait son Dieu, jusqu'a lui sacrifier son fils. Il faut surtout savoir
mourir pour elle. Le Grec ou le Romain ne meurt guere par devouement a un
homme ou par point d'honneur; mais a la patrie il doit sa vie. Car si la
patrie est attaquee, c'est sa religion qu'on attaque. Il combat
veritablement pour ses autels, pour ses foyers, _pro aris et focis_; car
si l'ennemi s'empare de sa ville, ses autels seront renverses, ses foyers
eteints, ses tombeaux profanes, ses dieux detruits, son culte efface.
L'amour de la patrie, c'est la piete des anciens.
Il fallait que la possession de la patrie fut bien precieuse; car les
anciens n'imaginaient guere de chatiment plus cruel que d'en priver
l'homme. La punition ordinaire des grands crimes etait l'exil.
L'exil etait proprement l'interdiction du culte. Exiler un homme, c'etait,
suivant la formule egalement usitee chez les Grecs et chez les Romains,
lui interdire le feu et l'eau. [1] Par ce feu, il faut entendre le feu
sacre du foyer; par cette eau, l'eau lustrale qui servait aux sacrifices.
L'exil mettait donc un homme hors de la religion. " Qu'il fuie, disait la
sentence, et qu'il n'approche jamais des temples. Que nul citoyen ne lui
parle ni ne le recoive; que nul ne l'admette aux prieres ni aux
sacrifices; que nul ne lui presente l'eau lustrale. " [2] Toute maison
etait souillee par sa presence. L'homme qui l'accueillait devenait impur a
son contact. " Celui qui aura mange ou bu avec lui ou qui l'aura touche,
disait la loi, devra se purifier. " Sous le coup de cette excommunication,
l'exile ne pouvait prendre part a aucune ceremonie religieuse; il n'avait
plus de culte, plus de repas sacres, plus de prieres; il etait desherite
de sa part de religion.
Il faut bien songer que, pour les anciens, Dieu n'etait pas partout. S'ils
avaient quelque vague idee d'une divinite de l'univers, ce n'etait pas
celle-la qu'ils consideraient comme leur Providence et qu'ils invoquaient.
Les dieux de chaque homme etaient ceux qui habitaient sa maison, son
canton, sa ville. L'exile, en laissant sa patrie derriere lui, laissait
aussi ses dieux. Il ne voyait plus nulle part de religion qui put le
consoler et le proteger; il ne sentait plus de providence qui veillat sur
lui; le bonheur de prier lui etait ote. Tout ce qui pouvait satisfaire les
besoins de son ame etait eloigne de lui.
Or la religion etait la source d'ou decoulaient les droits civils et
politiques. L'exile perdait donc tout cela en perdant la religion de la
patrie. Exclu du culte de la cite, il se voyait enlever du meme coup son
culte domestique et il devait eteindre son foyer. [3]
Il n'avait plus de droit de propriete; sa terre et tous ses biens, comme
s'il etait mort, passaient a ses enfants, a moins qu'ils ne fussent
confisques, au profit des dieux ou de l'Etat. [4] N'ayant plus de culte,
il n'avait plus de famille; il cessait d'etre epoux et pere. Ses fils
n'etaient plus en sa puissance; [5] sa femme n'etait plus sa femme, [6] et
elle pouvait immediatement prendre un autre epoux. Voyez Regulus,
prisonnier de l'ennemi, la loi romaine l'assimile a un exile; si le Senat
lui demande son avis, il refuse de le donner, parce que l'exile n'est plus
senateur; si sa femme et ses enfants courent a lui, il repousse leurs
embrassements, car pour l'exile il n'y a plus d'enfants, plus d'epouse:
Fertur pudicae conjugis osculum
Parvosque natos, _ut capitis minor_,
A se removisse. [7]
" L'exile, dit Xenophon, perd foyer, liberte, patrie, femme, enfants. "
Mort, il n'a pas le droit d'etre enseveli dans le tombeau de sa famille;
car il est un etranger. [8]
Il n'est pas surprenant que les republiques anciennes aient presque
toujours permis au coupable d'echapper a la mort par la fuite. L'exil ne
semblait pas un supplice plus doux que la mort. Les jurisconsultes romains
l'appelaient une peine capitale.
NOTES
[1] Herodote, VII, 231. Cratinus, dans Athenee, XI, 3. Ciceron, _Pro
domo_, 20. Tite-Live, XXV, 4. Ulpien, X, 3.
[2] Sophocle, _Oedipe roi_, 239. Platon, _Lois_, IX, 881.
[3] Ovide, _Tristes_, I, 3, 43.
[4] Pindare, _Pyth._, IV, 517. Platon, _Lois_, IX, 877. Diodore, XIII, 49.
Denys, XI, 46. Tite-Live, III, 58.
[5] _Institutes_ de Justinien, I, 12. Gaius, I, 128.
[6] Denys, VIII, 41.
[7] Horace, _Odes_, III.
[8] Thucydide, I, 138.
CHAPITRE XIV.
DE L'ESPRIT MUNICIPAL.
Ce que nous avons vu jusqu'ici des anciennes institutions
et surtout des anciennes croyances a pu
nous donner une idee de la distinction profonde qu'il
y avait toujours entre deux cites. Si voisines qu'elles
fussent, elles formaient toujours deux societes completement
separees. Entre elles il y avait bien plus
que la distance qui separe aujourd'hui deux villes,
bien plus que la frontiere qui divise deux Etats; les
dieux n'etaient pas les memes, ni les ceremonies,
ni les prieres. Le culte d'une cite etait interdit a
l'homme de la cite voisine. On croyait que les dieux
d'une ville repoussaient les hommages et les prieres
de quiconque n'etait pas leur concitoyen.
Il est vrai que ces vieilles croyances se sont a la
longue modifiees et adoucies; mais elles avaient ete
dans leur pleine vigueur a l'epoque ou les societes
s'etaient formees, et ces societes en ont toujours
garde l'empreinte.
On concoit aisement deux choses: d'abord, que
cette religion propre a chaque ville a du constituer
la cite d'une maniere tres-forte et presque inebranlable;
il est, en effet, merveilleux combien cette organisation
sociale, malgre ses defauts et toutes ses
chances de ruine, a dure longtemps; ensuite, que
cette religion a du avoir pour effet, pendant de longs
siecles, de rendre impossible l'etablissement d'une
autre forme sociale que la cite.
Chaque cite, par l'exigence de sa religion meme,
devait etre absolument independante. Il fallait que
chacune eut son code particulier, puisque chacune
avait sa religion et que c'etait de la religion que la
loi decoulait. Chacune devait avoir sa justice souveraine,
et il ne pouvait y avoir aucune justice superieure
a celle de la cite. Chacune avait ses fetes
religieuses et son calendrier; les mois et l'annee ne
pouvaient pas etre les memes dans deux villes, puisque
la serie des actes religieux etait differente. Chacune
avait sa monnaie particuliere, qui, a l'origine,
etait ordinairement marquee de son embleme religieux.
Chacune avait ses poids et ses mesures. On
n'admettait pas qu'il put y avoir rien de commun
entre deux cites. La ligne de demarcation etait si
profonde qu'on imaginait a peine que le mariage fut
permis entre habitants de deux villes differentes.
Une telle union parut toujours etrange et fut longtemps
reputee illegitime. La legislation de Rome et
celle d'Athenes repugnent visiblement a l'admettre.
Presque partout les enfants qui naissaient d'un tel mariage
etaient confondus parmi les batards et prives
des droits de citoyen. Pour que le mariage fut legitime
entre habitants de deux villes, il fallait qu'il y
eut entre elles une convention particuliere (_jus connubii_,
[Grec: epilamia]).
Chaque cite avait autour de son territoire une
ligne de bornes sacrees. C'etait l'horizon de sa religion
nationale et de ses dieux. Au dela de ces bornes
d'autres dieux regnaient et l'on pratiquait un autre
culte.
Le caractere le plus saillant de l'histoire de la
Grece et de celle de l'Italie, avant la conquete romaine,
c'est le morcellement pousse a l'exces et
l'esprit d'isolement de chaque cite. La Grece n'a jamais
reussi a former un seul Etat; ni les villes latines,
ni les villes etrusques, ni les tribus samnites
n'ont jamais pu former un corps compacte. On a attribue
l'incurable division des Grecs a la nature de
leur pays, et l'on a dit que les montagnes qui s'y
croisent, etablissent entre les hommes des lignes de
demarcation naturelles. Mais il n'y avait pas de montagnes
entre Thebes et Platee, entre Argos et Sparte,
entre Sybaris et Crotone. Il n'y en avait pas entre
les villes du Latium ni entre les douze cites de
l'Etrurie. La nature physique a sans nul doute quelque
action sur l'histoire des peuples; mais les croyances
de l'homme en ont une bien plus puissante. Entre
deux cites voisines il y avait quelque chose de
plus infranchissable qu'une montagne; c'etait la serie
des bornes sacrees, c'etait la difference des cultes
et la haine des dieux nationaux pour l'etranger.
Pour ce motif les anciens n'ont jamais pu etablir
ni meme concevoir aucune autre organisation sociale
que la cite. Ni les Grecs, ni les Italiens, ni les
Romains meme pendant fort longtemps n'ont eu la
pensee que plusieurs villes pussent s'unir et vivre a
titre egal sous un meme gouvernement. Entre deux
cites il pouvait bien y avoir alliance, association momentanee
en vue d'un profit a faire ou d'un danger
a repousser; mais il n'y avait jamais union complete.
Car la religion faisait de chaque ville un corps
qui ne pouvait s'agreger a aucun autre. L'isolement
etait la loi de la cite.
Avec les croyances et les usages religieux que
nous avons vus, comment plusieurs villes auraient-elles
pu se confondre dans un meme Etat? On ne
comprenait l'association humaine et elle ne paraissait
reguliere qu'autant qu'elle etait fondee sur la religion. Le symbole de
cette association devait etre
un repas sacre fait en commun. Quelques milliers
de citoyens pouvaient bien, a la rigueur, se reunir
autour d'un meme prytanee, reciter la meme priere
et se partager les mets sacres. Mais essayez donc,
avec ces usages, de faire un seul Etat de la Grece
entiere! Comment fera-t-on les repas publics et toutes
les ceremonies saintes auxquelles tout citoyen
est tenu d'assister? Ou sera le prytanee? Comment
fera-t-on la lustration annuelle des citoyens? Que deviendront
les limites inviolables qui ont marque a
l'origine le territoire de la cite et qui l'ont separe
pour toujours du reste du sol? Que deviendront tous
les cultes locaux, les divinites poliades, les heros qui
habitent chaque canton? Athenes a sur ses terres le
heros Oedipe, ennemi de Thebes; comment reunir
Athenes et Thebes dans un meme culte et dans un
meme gouvernement?
Quand ces superstitions s'affaiblirent (et elles ne
s'affaiblirent que tres-tard dans l'esprit du vulgaire),
il n'etait plus temps d'etablir une nouvelle forme d'Etat.
La division etait consacree par l'habitude, par
l'interet, par la haine inveteree, par le souvenir des
vieilles luttes. Il n'y avait plus a revenir sur le
passe.
Chaque ville tenait fort a son autonomie; elle appelait
ainsi un ensemble qui comprenait son culte,
son droit, son gouvernement, toute son independance
religieuse et politique.
Il etait plus facile a une cite d'en assujettir une
autre que de se l'adjoindre. La victoire pouvait faire
de tous les habitants d'une ville prise autant d'esclaves;
elle ne pouvait pas en faire des concitoyens du
vainqueur. Confondre deux cites en un seul Etat,
unir la population vaincue a la population victorieuse
et les associer sous un meme gouvernement,
c'est ce qui ne se voit jamais chez les anciens, a
une seule exception pres dont nous parlerons plus
tard. Si Sparte conquiert la Messenie, ce n'est pas
pour faire des Spartiates et des Messeniens un seul
peuple; elle expulse toute la race des vaincus et
prend leurs terres. Athenes en use de meme a l'egard
de Salamine, d'Egine, de Melos.
Faire entrer les vaincus dans la cite des vainqueurs
etait une pensee qui ne pouvait venir a l'esprit
de personne. La cite possedait des dieux, des
hymnes, des fetes, des lois, qui etaient son patrimoine
precieux; elle se gardait bien d'en donner
part a des vaincus. Elle n'en avait meme pas le
droit; Athenes pouvait-elle admettre que l'habitant
d'Egine entrat dans le temple d'Athene poliade?
qu'il adressat un culte a Thesee? qu'il prit part aux
repas sacres? qu'il entretint, comme prytane, le
foyer public? La religion le defendait. Donc la population
vaincue de l'ile d'Egine ne pouvait pas former
un meme Etat avec la population d'Athenes.
N'ayant pas les memes dieux, les Eginetes et les
Atheniens ne pouvaient pas avoir les memes lois, ni
les memes magistrats.
Mais Athenes ne pouvait-elle pas du moins, en
laissant debout la ville vaincue, envoyer dans ses
murs des magistrats pour la gouverner? Il etait absolument
contraire aux principes des anciens qu'une
cite fut gouvernee par un homme qui n'en fut pas
citoyen. En effet le magistrat devait etre un chef religieux
et sa fonction principale etait d'accomplir le
sacrifice au nom de la cite. L'etranger, qui n'avait
pas le droit de faire le sacrifice, ne pouvait donc pas
etre magistrat. N'ayant aucune fonction religieuse,
il n'avait aux yeux des hommes aucune autorite reguliere.
Sparte essaya de mettre dans les villes ses
harmostes; mais ces hommes n'etaient pas magistrats,
ne jugeaient pas, ne paraissaient pas dans les
assemblees. N'ayant aucune relation reguliere avec
le peuple des villes, ils ne purent pas se maintenir
longtemps.
Il resultait de la que tout vainqueur etait dans
l'alternative, ou de detruire la cite vaincue et d'en
occuper le territoire, ou de lui laisser toute son independance.
Il n'y avait pas de moyen terme. Ou la
cite cessait d'etre, ou elle etait un Etat souverain.
Ayant son culte, elle devait avoir son gouvernement;
elle ne perdait l'un qu'en perdant l'autre, et alors
elle n'existait plus.
Cette independance absolue de la cite ancienne
n'a pu cesser que quand les croyances sur lesquelles
elle etait fondee eurent completement disparu.
Apres que les idees eurent ete transformees et que
plusieurs revolutions eurent passe sur ces societes
antiques, alors on put arriver a concevoir et a etablir
un Etat plus grand regi par d'autres regles. Mais il
fallut pour cela que les hommes decouvrissent d'autres
principes et un autre lien social que ceux des
vieux ages.
CHAPITRE XV.
RELATIONS ENTRE LES CITES; LA GUERRE; LA PAIX; L'ALLIANCE DES DIEUX.
La religion qui exercait un si grand empire sur la vie interieure de la
cite, intervenait avec la meme autorite dans toutes les relations que les
cites avaient entre elles. C'est ce qu'on peut voir en observant comment
les hommes de ces vieux ages se faisaient la guerre, comment ils
concluaient la paix, comment ils formaient des alliances.
Deux cites etaient deux associations religieuses qui n'avaient pas les
memes dieux. Quand elles etaient en guerre, ce n'etaient pas seulement les
hommes qui combattaient, les dieux aussi prenaient part a la lutte. Qu'on
ne croie pas que ce soit la une simple fiction poetique. Il y a eu chez
les anciens une croyance tres-arretee et tres-vivace en vertu de laquelle
chaque armee emmenait avec elle ses dieux. On etait convaincu qu'ils
combattaient dans la melee; les soldats les defendaient et ils defendaient
les soldats. En combattant contre l'ennemi, chacun croyait combattre aussi
contre les dieux de l'autre cite; ces dieux etrangers, il etait permis de
les detester, de les injurier, de les frapper; on pouvait les faire
prisonniers.
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