La Cite Antique
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Sans doute, on ne peut pas croire que cette tradition eut l'exactitude des
annales. Le desir de louer les dieux pouvait etre plus fort que l'amour de
la verite. Pourtant elle devait etre au moins le reflet des annales, et se
trouver ordinairement d'accord avec elles. Car les pretres qui redigeaient
et qui lisaient celles-ci, etaient les memes qui presidaient aux fetes ou
les vieux recits etaient chantes.
Il vint d'ailleurs un temps ou ces annales furent divulguees; Rome finit
par publier les siennes; celles des autres villes italiennes furent
connues; les pretres des villes grecques ne se firent plus scrupule de
raconter ce que les leurs contenaient. On etudia, on compulsa ces
monuments authentiques. Il se forma une ecole d'erudits, depuis Varron et
Verrius Flaccus, jusqu'a Aulu-Gelle et Macrobe. La lumiere se fit sur
toute l'ancienne histoire. On corrigea quelques erreurs qui s'etaient
glissees dans la tradition, et que les historiens de l'epoque precedente
avaient repetees; on sut, par exemple, que Porsenna avait pris Rome, et
que l'or avait ete paye aux Gaulois. L'age de la critique historique
commenca. Mais il est bien digne de remarque que cette critique, qui
remontait aux sources, et etudiait les annales, n'y ait rien trouve qui
lui ait donne le droit de rejeter l'ensemble historique que les Herodote
et les Tite-Live avaient construit.
NOTES
[1] Denys, I, 75. Varron, VI. 90. Ciceron, _Brutus_, 16. Aulu-Gelle, XIII,
19.
[2] Demosthenes, _in Neoeram_, 116, 117.
[3] Pausanias, IV, 27. Plutarque, _contre Colotes_, 17. Pollux, VIII, 128.
Pline, _H. N._, XIII, 21. Valere-Maxime, I, i, 3. Varron, _L. L._, VI, 16.
Censorinus, 17. Festus, v _Rituales_.
[4] Plutarque, _Thesee_, 16. Tacite, _Ann._, IV, 43. Elien, _H. V._, II,
39.
[5] Denys, II, 49. Tite-Live, X, 33. Ciceron, _De divin._, II, 41; I, 33;
II, 23. Censorinus, 12, 17. Suetone, _Claude_, 42. Macrobe, I, 12; V, 19.
Solin, II, 9. Servius, VII, 678; VIII, 398. Lettres de Marc-Aurele, IV, 4.
[6] Plutarque, _contre Colotes_, 17; _Solon_, 11; _Morales_, p. 869.
Athenee, XI, 49. Tacite, _Annales_, IV, 43.
CHAPITRE IX.
GOUVERNEMENT DE LA CITE. LE ROI.
_1 Autorite religieuse du roi._
Il ne faut pas se representer une cite, a sa naissance, deliberant sur le
gouvernement qu'elle va se donner, cherchant et discutant ses lois,
combinant ses institutions. Ce n'est pas ainsi que les lois se trouverent
et que les gouvernements s'etablirent. Les institutions politiques de la
cite naquirent avec la cite elle-meme, le meme jour qu'elle; chaque membre
de la cite les portait en lui-meme; car elles etaient en germe dans les
croyances et la religion de chaque homme.
La religion prescrivait que le foyer eut toujours un pretre supreme. Elle
n'admettait pas que l'autorite sacerdotale fut partagee. Le foyer
domestique avait un grand-pretre, qui etait le pere de famille; le foyer
de la curie avait son curion ou phratriarque; chaque tribu avait de meme
son chef religieux, que les Atheniens appelaient le roi de la tribu. La
religion de la cite devait avoir aussi son pretre supreme.
Ce pretre du foyer public portait le nom de roi. Quelquefois on lui
donnait d'autres titres; comme il etait, avant tout, pretre du prytanee,
les Grecs l'appelaient volontiers prytane; quelquefois encore ils
l'appelaient archonte. Sous ces noms divers, roi, prytane, archonte, nous
devons voir un personnage qui est surtout le chef du culte; il entretient
le foyer, il fait le sacrifice et prononce la priere, il preside aux repas
religieux.
Il importe de prouver que les anciens rois de l'Italie et de la Grece
etaient des pretres. On lit dans Aristote: " Le soin des sacrifices
publics de la cite appartient, suivant la coutume religieuse, non a des
pretres speciaux, mais a ces hommes qui tiennent leur dignite du foyer, et
que l'on appelle, ici rois, la prytanes, ailleurs archontes. " [1] Ainsi
parle Aristote, l'homme qui a le mieux connu les constitutions des cites
grecques. Ce passage si precis prouve d'abord que les trois mots roi,
prytane, archonte, ont ete longtemps synonymes; cela est si vrai, qu'un
ancien historien, Charon de Lampsaque, ecrivant un livre sur les rois de
Lacedemone, l'intitula: _Archontes et prytanes des Lacedemoniens_. [2] Il
prouve encore que le personnage que l'on appelait indifferemment de l'un
de ces trois noms, peut-etre de tous les trois a la fois, etait le pretre
de la cite, et que le culte du foyer public etait la source de sa dignite
et de sa puissance.
Ce caractere sacerdotal de la royaute primitive est clairement indique par
les ecrivains anciens. Dans Eschyle, les filles de Danaus s'adressent au
roi d'Argos en ces termes: " Tu es le prytane supreme, et c'est toi qui
veilles sur le foyer de ce pays. " [3] Dans Euripide, Oreste, meurtrier de
sa mere, dit a Menelas: " Il est juste que, fils d'Agamemnon, je regne
dans Argos "; et Menelas lui repond: " As-tu donc en mesure, toi
meurtrier, de toucher les vases d'eau lustrale pour les sacrifices? Es-tu
en mesure d'egorger les victimes? " [4] La principale fonction d'un roi
etait donc d'accomplir les ceremonies religieuses. Un ancien roi de
Sicyone fut depose, parce que, sa main ayant ete souillee par un meurtre,
il n'etait plus en etat d'offrir les sacrifices. [5] Ne pouvant plus etre
pretre, il ne pouvait plus etre roi.
Homere et Virgile nous montrent les rois occupes sans cesse de ceremonies
sacrees. Nous savons par Demosthenes que les anciens rois de l'Attique
faisaient eux-memes tous les sacrifices qui etaient prescrits par la
religion de la cite, et par Xenophon que les rois de Sparte etaient les
chefs de la religion lacedemonienne. [6] Les lucumons etrusques etaient a
la fois des magistrats, des chefs militaires et des pontifes. [7]
Il n'en fut pas autrement des rois de Rome. La tradition les represente
toujours comme des pretres. Le premier fut Romulus, qui etait instruit
dans la science augurale, et qui fonda la ville suivant des rites
religieux. Le second fut Numa; il remplissait, dit Tite-Live, la plupart
des fonctions sacerdotales; mais il previt que ses successeurs, ayant
souvent des guerres a soutenir, ne pourraient pas toujours vaquer au soin
des sacrifices, et il institua les flamines pour remplacer les rois, quand
ceux-ci seraient absents de Rome. Ainsi, le sacerdoce romain n'etait
qu'une sorte d'emanation de la royaute primitive.
Ces rois-pretres etaient intronises avec un ceremonial religieux. Le
nouveau roi, conduit sur la cime du mont Capitolin, s'asseyait sur un
siege de pierre, le visage tourne vers le midi. A sa gauche etait assis un
augure, la tete couverte de bandelettes sacrees, et tenant a la main le
baton augural. Il figurait dans le ciel certaines lignes, prononcait une
priere, et posant la main sur la tete du roi, il suppliait les dieux de
marquer par un signe visible que ce chef leur etait agreable. Puis, des
qu'un eclair ou le vol des oiseaux avait manifeste l'assentiment des
dieux, le nouveau roi prenait possession de sa charge. Tite-Live decrit
cette ceremonie pour l'installation de Numa; Denys assure qu'elle eut lieu
pour tous les rois, et apres les rois, pour les consuls; il ajoute qu'elle
etait pratiquee encore de son temps. [8] Un tel usage avait sa raison
d'etre: comme le roi allait etre le chef supreme de la religion et que de
ses prieres et de ses sacrifices le salut de la cite allait dependre, on
avait bien le droit de s'assurer d'abord que ce roi etait accepte par les
dieux.
Les anciens ne nous renseignent pas sur la maniere dont les rois de Sparte
etaient elus; mais nous pouvons tenir pour certain qu'on faisait
intervenir dans l'election la volonte des dieux. On reconnait meme a de
vieux usages, qui ont dure jusqu'a la fin de l'histoire de Sparte, que la
ceremonie par laquelle on les consultait etait renouvelee tous les neuf
ans; tant on craignait que le roi ne perdit les bonnes graces de la
divinite. " Tous les neuf ans, dit Plutarque, les ephores choisissent une
nuit tres-claire, mais sans lune, et ils s'asseyent en silence, les yeux
fixes vers le ciel. Voient-ils une etoile traverser d'un cote du ciel a
l'autre, cela leur indique que leurs rois sont coupables de quelque faute
envers les dieux. Ils les suspendent alors de la royaute jusqu'a ce qu'un
oracle venu de Delphes les releve de leur decheance. " [9]
_2 Autorite politique du roi._
De meme que dans la famille l'autorite etait inherente au sacerdoce, et
que le pere, a titre de chef du culte domestique, etait en meme temps juge
et maitre, de meme, le grand-pretre de la cite en fut aussi le chef
politique. L'autel, suivant l'expression d'Aristote, lui confera la
dignite et la puissance. Cette confusion du sacerdoce et du pouvoir n'a
rien qui doive surprendre. On la trouve a l'origine de presque toutes les
societes, soit que, dans l'enfance des peuples, il n'y ait que la religion
qui puisse obtenir d'eux l'obeissance, soit que notre nature eprouve le
besoin de ne se soumettre jamais a d'autre empire qu'a celui d'une idee
morale.
Nous avons dit combien la religion de la cite se melait a toutes choses.
L'homme se sentait a tout moment dependre de ses dieux, et par consequent
de ce pretre qui etait place entre eux et lui. C'etait ce pretre qui
veillait sur le feu sacre; c'etait, comme dit Pindare, son culte de chaque
jour qui sauvait chaque jour la cite. [10] C'etait lui qui connaissait les
formules de priere auxquelles les dieux ne resistaient pas; au moment du
combat, c'etait lui qui egorgeait la victime et qui attirait sur l'armee
la protection des dieux. Il etait bien naturel qu'un homme arme d'une
telle puissance fut accepte et reconnu comme chef. De ce que la religion
se melait au gouvernement, a la justice, a la guerre, il resulta
necessairement que le pretre fut en meme temps magistrat, juge et chef
militaire. " Les rois de Sparte, dit Aristote, [11] ont trois
attributions: ils font les sacrifices, ils commandent a la guerre, et ils
rendent la justice. " Denys d'Halicarnasse s'exprime dans les memes termes
au sujet des rois de Rome.
Les regles constitutives de cette monarchie furent tres-simples, et il ne
fut pas necessaire de les chercher longtemps; elles decoulerent des regles
memes du culte. Le fondateur qui avait pose le foyer sacre en fut
naturellement le premier pretre. L'heredite etait la regle constante, a
l'origine, pour la transmission de ce culte; que le foyer fut celui d'une
famille ou qu'il fut celui d'une cite, la religion prescrivait que le soin
de l'entretenir passat toujours du pere au fils. Le sacerdoce fut donc
hereditaire, et le pouvoir avec lui. [12]
Un trait bien connu de l'ancienne histoire de la Grece prouve d'une
maniere frappante que la royaute appartint, a l'origine, a l'homme qui
avait pose le foyer de la cite. On sait que la population des colonies
ioniennes ne se composait pas d'Atheniens, mais qu'elle etait un melange
de Pelasges, d'Eoliens, d'Abantes, de Cadmeens. Pourtant les foyers des
cites nouvelles furent tous poses par des membres de la famille religieuse
de Codrus. Il en resulta que ces colons, au lieu d'avoir pour chefs des
hommes de leur race, les Pelasges un Pelasge, les Abantes un Abante, les
Eoliens un Eolien, donnerent tous la royaute, dans leurs douze villes, aux
Codrides. [13] Assurement ces personnages n'avaient pas acquis leur
autorite par la force, car ils etaient presque les seuls Atheniens qu'il y
eut dans cette nombreuse agglomeration. Mais comme ils avaient pose les
foyers, c'etait a eux qu'il appartenait de les entretenir. La royaute leur
fut donc deferee sans conteste, et resta hereditaire dans leur famille.
Battos avait fonde Cyrene en Afrique: les Battiades y furent longtemps en
possession de la dignite royale. Protis avait fonde Marseille: les
Protiades, de pere en fils, y exercerent le sacerdoce et y jouirent de
grands privileges.
Ce ne fut donc pas la force qui fit les chefs et les rois dans ces
anciennes cites. Il ne serait pas vrai de dire que le premier qui y fut
roi fut un soldat heureux. L'autorite decoula du culte du foyer. La
religion fit le roi dans la cite, comme elle avait fait le chef de famille
dans la maison. La croyance, l'indiscutable et imperieuse croyance, disait
que le pretre hereditaire du foyer etait le depositaire des choses saintes
et le gardien des dieux. Comment hesiter a obeir a un tel homme? Un roi
etait un etre sacre; [Grec: Basileis hieroi], dit Pindare. On voyait en
lui, non pas tout a fait un dieu, mais du moins " l 'homme le plus
puissant pour conjurer la colere des dieux ", [14] l'homme sans le secours
duquel nulle priere n'etait efficace, nul sacrifice n'etait accepte.
Cette royaute demi-religieuse et demi-politique s'etablit dans toutes les
villes, des leur naissance, sans efforts de la part des rois, sans
resistance de la part des sujets. Nous ne voyons pas a l'origine des
peuples anciens les fluctuations et les luttes qui marquent le penible
enfantement des societes modernes. On sait combien de temps il a fallu,
apres la chute de l'empire romain, pour retrouver les regles d'une societe
reguliere. L'Europe a vu durant des siecles plusieurs principes opposes se
disputer le gouvernement des peuples, et les peuples se refuser
quelquefois a toute organisation sociale. Un tel spectacle ne se voit ni
dans l'ancienne Grece ni dans l'ancienne Italie; leur histoire ne commence
pas par des conflits; les revolutions n'ont paru qu'a la fin. Chez ces
populations, la societe s'est formee lentement, longuement, par degres, en
passant de la famille a la tribu et de la tribu a la cite, mais sans
secousses et sans luttes. La royaute s'est etablie tout naturellement,
dans la famille d'abord, dans la cite plus tard. Elle ne fut pas imaginee
par l'ambition de quelques-uns; elle naquit d'une necessite qui etait
manifeste aux yeux de tous. Pendant de longs siecles elle fut paisible,
honoree, obeie. Les rois n'avaient pas besoin de la force materielle; ils
n'avaient ni armee ni finances; mais soutenue par des croyances qui
etaient puissantes sur l'ame, leur autorite etait sainte et inviolable.
Une revolution, dont nous parlerons plus loin, renversa la royaute dans
toutes les villes. Mais en tombant elle ne laissa aucune haine dans le
coeur des hommes. Ce mepris mele de rancune qui s'attache d'ordinaire aux
grandeurs abattues, ne la frappa jamais. Toute dechue qu'elle etait, le
respect et l'affection des hommes resterent attaches a sa memoire. On vit
meme en Grece une chose qui n'est pas tres-commune dans l'histoire, c'est
que dans les villes ou la famille royale ne s'eteignit pas, non-seulement
elle ne fut pas expulsee, mais les memes hommes qui l'avaient depouillee
du pouvoir, continuerent a l'honorer. A Ephese, a Marseille, a Cyrene, la
famille royale, privee de sa puissance, resta entouree du respect des
peuples et garda meme le titre et les insignes de la royaute. [15]
Les peuples etablirent le regime republicain; mais le nom de roi, loin de
devenir une injure, resta un titre venere. On a l'habitude de dire que ce
mot etait odieux et meprise: singuliere erreur! les Romains l'appliquaient
aux dieux dans leurs prieres. Si les usurpateurs n'oserent jamais prendre
ce titre, ce n'etait pas qu'il fut odieux, c'etait plutot qu'il etait
sacre. [16] En Grece la monarchie fut maintes fois retablie dans les
villes; mais les nouveaux monarques ne se crurent jamais le droit de se
faire appeler rois et se contenterent d'etre appeles tyrans. Ce qui
faisait la difference de ces deux noms, ce n'etait pas le plus ou le moins
de qualites morales qui se trouvaient dans le souverain; on n'appelait pas
roi un bon prince et tyran un mauvais. C'etait la religion qui les
distinguait l'un de l'autre. Les rois primitifs avaient rempli les
fonctions de pretres et avaient tenu leur autorite du foyer; les tyrans de
l'epoque posterieure n'etaient que des chefs politiques et ne devaient
leur pouvoir qu'a la force ou a l'election.
NOTES
[1] Aristote, _Polit._, VII, 5, 11 (VI, 8). Comp. Denys, II, 65.
[2] Suidas, v [Grec: Chadon].
[3] Eschyle, _Suppliantes_, 361 (357).
[4] Euripide, _Oreste_, 1605.
[5] Nicolas de Damas, dans les _Fragm. des. hist. grecs_, t. III, p. 394.
[6] Demosthenes, _contre Neere_. Xenophon, _Gouv. de Laced._, 13.
[7] Virgile, X, 175. Tite-Live, V, l. Censorinus, 4.
[8] Tite-Live, I, 18. Denys, II, 6; IV, 80.
[9] Plutarque, _Agis_, 11.
[10] Pindare, _Nem._, XI, 5.
[11] Aristote, _Politique_, III, 9.
[12] Nous ne parlons ici que du premier age des cites. On verra plus loin
qu'il vint un temps ou l'heredite cessa d'etre la regle, et nous dirons
pourquoi, a Rome, la royaute ne fut pas hereditaire.
[13] Herodote, I, 142-148. Pausanias, VI. Strabon.
[14] Sophocle, _Oedipe roi_, 34.
[15] Strabon, IV, 171; XIV, 632; XIII, 608. Athenee, XIII, 576.
[16] _Sanctitas regum_, Suetone, _Jules Cesar_, 6. Tite-Live, III, 39.
Ciceron, _Republ._, I, 33.
CHAPITRE X.
LE MAGISTRAT.
La confusion de l'autorite politique et du sacerdoce dans le meme
personnage n'a pas cesse avec la royaute. La revolution qui a etabli le
regime republicain, n'a pas separe des fonctions dont le melange
paraissait fort naturel et etait alors la loi fondamentale de la societe
humaine. Le magistrat qui remplaca le roi fut comme lui un pretre en meme
temps qu'un chef politique.
Quelquefois ce magistrat annuel porta le titre sacre de roi. [1] Ailleurs
le nom de prytane, [2] qui lui fut conserve, indiqua sa principale
fonction. Dans d'autres villes le titre d'archonte prevalut. A Thebes, par
exemple, le premier magistrat fut appele de ce nom; mais ce que Plutarque
dit de cette magistrature montre qu'elle differait peu d'un sacerdoce. Cet
archonte, pendant le temps de sa charge, devait porter une couronne, [3]
comme il convenait a un pretre; la religion lui defendait de laisser
croitre ses cheveux et de porter aucun objet en fer sur sa personne,
prescriptions qui le font ressembler un peu aux flamines romains. La ville
de Platee avait aussi un archonte, et la religion de cette cite ordonnait
que, pendant tout le cours de sa magistrature, il fut vetu de blanc, [4]
c'est-a-dire de la couleur sacree.
Les archontes atheniens, le jour de leur entree en charge, montaient a
l'acropole, la tete couronnee de myrte, et ils offraient un sacrifice a la
divinite poliade. [5] C'etait aussi l'usage que dans l'exercice de leurs
fonctions ils eussent une couronne de feuillage sur la tete. [6] Or il est
certain que la couronne, qui est devenue a la longue et est restee
l'embleme de la puissance, n'etait alors qu'un embleme religieux, un signe
exterieur qui accompagnait la priere et le sacrifice. [7] Parmi ces neuf
archontes, celui qu'on appelait Roi etait surtout le chef de la religion;
mais chacun de ses collegues avait quelque fonction sacerdotale a remplir,
quelque sacrifice a offrir aux dieux. [8]
Les Grecs avaient une expression generale pour designer les magistrats;
ils disaient [Grec: oi eu telei], ce qui signifie litteralement ceux qui
sont a accomplir le sacrifice: [9] vieille expression qui indique l'idee
qu'on se faisait primitivement du magistrat. Pindare dit de ces
personnages que, par les offrandes qu'ils font au foyer, ils assurent le
salut de la cite.
A Rome le premier acte du consul etait d'accomplir un sacrifice au forum.
Des victimes etaient amenees sur la place publique; quand le pontife les
avait declarees dignes d'etre offertes, le consul les immolait de sa main,
pendant qu'un heraut commandait a la foule le silence religieux et qu'un
joueur de flute faisait entendre l'air sacre. [10] Peu de jours apres, le
consul se rendait a Lavinium, d'ou les penates romains etaient issus, et
il offrait encore un sacrifice.
Quand on examine avec un peu d'attention le caractere du magistrat chez
les anciens, on voit combien il ressemble peu aux chefs d'Etat des
societes modernes. Sacerdoce, justice et commandement se confondent en sa
personne. Il represente la cite, qui est une association religieuse au
moins autant que politique. Il a dans ses mains les auspices, les rites,
la priere, la protection des dieux. Un consul est quelque chose de plus
qu'un homme; il est l'intermediaire entre l'homme et la divinite. A sa
fortune est attachee la fortune publique; il est comme le genie tutelaire
de la cite. La mort d'un consul funeste la republique. [11] Quand le
consul Claudius Neron quitte son armee pour voler au secours de son
collegue, Tite-Live nous montre combien Rome est en alarmes sur le sort de
cette armee; c'est que, privee de son chef, l'armee est en meme temps
privee de la protection celeste; avec le consul sont partis les auspices,
c'est-a-dire la religion et les dieux.
Les autres magistratures romaines qui furent, en quelque sorte, des
membres successivement detaches du consulat, reunirent comme lui des
attributions sacerdotales et des attributions politiques. On voyait, a
certains jours, le censeur, une couronne sur la tete, offrir un sacrifice
au nom de la cite et frapper de sa main la victime. Les preteurs, les
ediles curules presidaient a des fetes religieuses. [12] Il n'y avait pas
de magistrat qui n'eut a accomplir quelque acte sacre; car dans la pensee
des anciens toute autorite devait etre religieuse par quelque cote. Les
tribuns de la plebe etaient les seuls qui n'eussent a accomplir aucun
sacrifice; aussi ne les comptait-on pas parmi les vrais magistrats. Nous
verrons plus loin que leur autorite etait d'une nature tout a fait
exceptionnelle.
Le caractere sacerdotal qui s'attachait au magistrat, se montre surtout
dans la maniere dont il etait elu. Aux yeux des anciens il ne semblait pas
que les suffrages des hommes fussent suffisants pour etablir le chef de la
cite. Tant que dura la royaute primitive, il parut naturel que ce chef fut
designe par la naissance en vertu de la loi religieuse qui prescrivait que
le fils succedat au pere dans tout sacerdoce; la naissance semblait
reveler assez la volonte des dieux. Lorsque les revolutions eurent
supprime partout cette royaute, les hommes paraissent avoir cherche, pour
suppleer a la naissance, un mode d'election que les dieux n'eussent pas a
desavouer. Les Atheniens, comme beaucoup de peuples grecs, n'en virent pas
de meilleur que le tirage au sort. Mais il importe de ne pas se faire une
idee fausse de ce procede, dont on a fait un sujet d'accusation contre la
democratie athenienne; et pour cela il est necessaire de penetrer dans la
pensee des anciens. Pour eux le sort n'etait pas le hasard; le sort etait
la revelation de la volonte divine. De meme qu'on y avait recours dans les
temples pour surprendre les secrets d'en haut, de meme la cite y recourait
pour le choix de son magistrat. On etait persuade que les dieux
designaient le plus digne en faisant sortir son nom de l'urne. Cette
opinion etait celle de Platon lui-meme qui disait: " L'homme que le sort a
designe, nous disons qu'il est cher a la divinite et nous trouvons juste
qu'il commande. Pour toutes les magistratures qui touchent aux choses
sacrees, laissant a la divinite le choix de ceux qui lui sont agreables,
nous nous en remettons au sort. " La cite croyait ainsi recevoir ses
magistrats des dieux. [13]
Au fond les choses se passaient de meme a Rome. La designation du consul
ne devait pas appartenir aux hommes. La volonte ou le caprice du peuple
n'etait pas ce qui pouvait creer legitimement un magistrat. Voici donc
comment le consul etait choisi. Un magistrat en charge, c'est-a-dire un
homme deja en possession du caractere sacre et des auspices, indiquait
parmi les jours fastes celui ou le consul devait etre nomme. Pendant la
nuit qui precedait ce jour, il veillait, en plein air, les yeux fixes au
ciel, observant les signes que les dieux envoyaient, en meme temps qu'il
prononcait mentalement le nom de quelques candidats a la magistrature.
[14] Si les presages etaient favorables, c'est que les dieux agreaient ces
candidats. Le lendemain, le peuple se reunissait au champ de Mars; le meme
personnage qui avait consulte les dieux, presidait l'assemblee. Il disait
a haute voix les noms des candidats sur lesquels il avait pris les
auspices; si parmi ceux qui demandaient le consulat, il s'en trouvait un
pour lequel les auspices n'eussent pas ete favorables, il omettait son
nom. [15] Le peuple ne votait que sur les noms qui etaient prononces par
le president. [16] Si le president ne nommait que deux candidats, le
peuple votait pour eux necessairement; s'il en nommait trois, le peuple
choisissait entre eux. Jamais l'assemblee n'avait le droit de porter ses
suffrages sur d'autres hommes que ceux que le president avait designes;
car pour ceux-la seulement les auspices avaient ete favorables et
l'assentiment des dieux etait assure.
Ce mode d'election, qui fut scrupuleusement suivi dans les premiers
siecles de la republique, explique quelques traits de l'histoire romaine
dont on est d'abord surpris. On voit, par exemple, assez souvent que le
peuple veut presque unanimement porter deux hommes au consulat, et que
pourtant il ne le peut pas; c'est que le president n'a pas pris les
auspices sur ces deux hommes, ou que les auspices ne se sont pas montres
favorables. Par contre, on voit plusieurs fois le peuple nommer consuls
deux hommes qu'il deteste; [17] c'est que le president n'a prononce que
deux noms. Il a bien fallu voter pour eux; car le vote ne s'exprime pas
par oui ou par non; chaque suffrage doit porter deux noms propres sans
qu'il soit possible d'en ecrire d'autres que ceux qui ont ete designes. Le
peuple a qui l'on presente des candidats qui lui sont odieux, peut bien
marquer sa colere en se retirant sans voter; il reste toujours dans
l'enceinte assez de citoyens pour figurer un vote.
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