La Cite Antique
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_4 La religion dans l'assemblee, au Senat, au tribunal, a l'armee; le
triomphe._
Il n'y avait pas un seul acte de la vie publique dans lequel on ne fit
intervenir les dieux. Comme on etait sous l'empire de cette idee qu'ils
etaient tour a tour d'excellents protecteurs ou de cruels ennemis, l'homme
n'osait jamais agir sans etre sur qu'ils lui fussent favorables.
Le peuple ne se reunissait en assemblee qu'aux jours ou la religion le lui
permettait. On se souvenait que la cite avait eprouve un desastre un
certain jour; c'etait, sans nul doute, que ce jour-la les dieux avaient
ete ou absents ou irrites; sans doute encore ils devaient l'etre chaque
annee a pareille epoque pour des raisons inconnues aux mortels. Donc ce
jour etait a tout jamais nefaste: on ne s'assemblait pas, on ne jugeait
pas, la vie publique etait suspendue.
A Rome, avant d'entrer en seance, il fallait que les augures assurassent
que les dieux etaient propices. L'assemblee commencait par une priere que
l'augure prononcait et que le consul repetait apres lui. Il en etait de
meme chez les Atheniens: l'assemblee commencait toujours par un acte
religieux. Des pretres offraient un sacrifice; puis on tracait un grand
cercle en repandant a terre de l'eau lustrale, et c'etait dans ce cercle
sacre que les citoyens se reunissaient. [22] Avant qu'aucun orateur prit
la parole, une priere etait prononcee devant le peuple silencieux. On
consultait aussi les auspices, et s'il se manifestait dans le ciel quelque
signe d'un caractere funeste, l'assemblee se separait aussitot. [23]
La tribune etait un lieu sacre, et l'orateur n'y montait qu'avec une
couronne sur la tete. [24]
Le lieu de reunion du senat de Rome etait toujours un temple. Si une
seance avait ete tenue ailleurs que dans un lieu sacre, les decisions
prises eussent ete entachees de nullite; car les dieux n'y eussent pas ete
presents. Avant toute deliberation, le president offrait un sacrifice et
prononcait une priere. Il y avait dans la salle un autel ou chaque
senateur, en entrant, repandait une libation en invoquant les dieux. [25]
Le senat d'Athenes n'etait guere different. La salle renfermait aussi un
autel, un foyer. On accomplissait un acte religieux au debut de chaque
seance. Tout senateur en entrant s'approchait de l'autel et prononcait une
priere. Tant que durait la seance, chaque senateur portait une couronne
sur la tete comme dans les ceremonies religieuses. [26]
On ne rendait la justice dans la cite, a Rome comme a Athenes, qu'aux
jours que la religion indiquait comme favorables. A Athenes, la seance du
tribunal avait lieu pres d'un autel et commencait par un sacrifice. [27]
Au temps d'Homere, les juges s'assemblaient " dans un cercle sacre ".
Festus dit que dans les rituels des Etrusques se trouvait l'indication de
la maniere dont on devait fonder une ville, consacrer un temple,
distribuer les curies et les tribus en assemblee, ranger une armee en
bataille. Toutes ces choses etaient marquees dans les rituels, parce que
toutes ces choses touchaient a la religion.
Dans la guerre la religion etait pour le moins aussi puissante que dans la
paix. Il y avait dans les villes italiennes [28] des colleges de pretres
appeles feciaux qui presidaient, comme les herauts chez les Grecs, a
toutes les ceremonies sacrees auxquelles donnaient lieu les relations
internationales. Un fecial, la tete voilee, une couronne sur la tete,
declarait la guerre en prononcant une formule sacramentelle. En meme
temps, le consul en costume sacerdotal faisait un sacrifice et ouvrait
solennellement le temple de la divinite la plus ancienne et la plus
veneree de l'Italie. Avant de partir pour une expedition, l'armee etant
rassemblee, le general prononcait des prieres et offrait un sacrifice. Il
en etait exactement de meme a Athenes et a Sparte. [29]
L'armee en campagne presentait l'image de la cite; sa religion la suivait.
Les Grecs emportaient avec eux les statues de leurs divinites. Toute armee
grecque ou romaine portait avec elle un foyer sur lequel on entretenait
nuit et jour le feu sacre. [30] Une armee romaine etait accompagnee
d'augures et de pullaires; toute armee grecque avait un devin.
Regardons une armee romaine au moment ou elle se dispose au combat. Le
consul fait amener une victime et la frappe de la hache; elle tombe: ses
entrailles doivent indiquer la volonte des dieux. Un aruspice les examine,
et si les signes sont favorables, le consul donne le signal de la
bataille. Les dispositions les plus habiles, les circonstances les plus
heureuses ne servent de rien si les dieux ne permettent pas le combat. Le
fond de l'art militaire chez les Romains etait de n'etre jamais oblige de
combattre malgre soi, quand les dieux etaient contraires. C'est pour cela
qu'ils faisaient de leur camp, chaque jour, une sorte de citadelle.
Regardons maintenant une armee grecque, et prenons pour exemple la
bataille de Platee. Les Spartiates sont ranges en ligne, chacun a son
poste de combat; ils ont tous une couronne sur la tete, et les joueurs de
flute font entendre les hymnes religieux. Le roi, un peu en arriere des
rangs, egorge les victimes. Mais les entrailles ne donnent pas les signes
favorables, et il faut recommencer le sacrifice. Deux, trois, quatre
victimes sont successivement immolees. Pendant ce temps, la cavalerie
perse approche, lance ses fleches, tue un assez grand nombre de
Spartiates. Les Spartiates restent immobiles, le bouclier pose a leurs
pieds, sans meme se mettre en defense contre les coups de l'ennemi. Ils
attendent le signal des dieux. Enfin les victimes presentent les signes
favorables; alors les Spartiates relevent leurs boucliers, mettent l'epee
a la main, combattent et sont vainqueurs.
Apres chaque victoire on offrait un sacrifice; c'est la l'origine du
triomphe qui est si connu chez les Romains et qui n'etait pas moins usite
chez les Grecs. Cette coutume etait la consequence de l'opinion qui
attribuait la victoire aux dieux de la cite. Avant la bataille, l'armee
leur avait adresse une priere analogue a celle qu'on lit dans Eschyle: " A
vous, dieux qui habitez et possedez notre territoire, si nos armes sont
heureuses et si notre ville est sauvee, je vous promets d'arroser vos
autels du sang des brebis, de vous immoler des taureaux, et d'etaler dans
vos temples saints les trophees conquis par la lance. " [31] En vertu de
cette promesse, le vainqueur devait un sacrifice. L'armee rentrait dans la
ville pour l'accomplir; elle se rendait au temple en formant une longue
procession et en chantant un hymne sacre, [Grec: thriambos]. [32]
A Rome la ceremonie etait a peu pres la meme. L'armee se rendait en
procession au principal temple de la ville; les pretres marchaient en tete
du cortege, conduisant des victimes. Arrive au temple, le general immolait
les victimes aux dieux. Chemin faisant, les soldats portaient tous une
couronne, comme il convenait dans une ceremonie sacree, et ils chantaient
un hymne comme en Grece. Il vint, a la verite, un temps ou les soldats ne
se firent pas scrupule de remplacer l'hymne, qu'ils ne comprenaient plus,
par des chansons de caserne ou des railleries contre leur general. Mais
ils conserverent du moins l'usage de repeter de temps en temps le refrain,
_Io triumphe_. [33] C'etait meme ce refrain qui donnait a la ceremonie son
nom.
Ainsi en temps de paix et en temps de guerre la religion intervenait dans
tous les actes. Elle etait partout presente, elle enveloppait l'homme.
L'ame, le corps, la vie privee, la vie publique, les repas, les fetes, les
assemblees, les tribunaux, les combats, tout etait sous l'empire de cette
religion de la cite. Elle reglait toutes les actions de l'homme, disposait
de tous les instants de sa vie, fixait toutes ses habitudes. Elle
gouvernait l'etre humain avec une autorite si absolue qu'il ne restait
rien qui fut en dehors d'elle.
Ce serait avoir une idee bien fausse de la nature humaine que de croire
que cette religion des anciens etait une imposture et pour ainsi dire une
comedie. Montesquieu pretend que les Romains ne se sont donne un culte que
pour brider le peuple. Jamais religion n'a eu une telle origine, et toute
religion qui en est venue a ne se soutenir que par cette raison d'utilite
publique, ne s'est pas soutenue longtemps. Montesquieu dit encore que les
Romains assujettissaient la religion a l'Etat; c'est le contraire qui est
vrai; il est impossible de lire quelques pages de Tite-Live sans en etre
convaincu. Ni les Romains ni les Grecs n'ont connu ces tristes conflits
qui ont ete si communs dans d'autres societes entre l'Eglise et l'Etat.
Mais cela tient uniquement a ce qu'a Rome, comme a Sparte et a Athenes,
l'Etat etait asservi a la religion; ou plutot, l'Etat et la religion
etaient si completement confondus ensemble qu'il etait impossible non
seulement d'avoir l'idee d'un conflit entre eux, mais meme de les
distinguer l'un de l'autre.
NOTES
[1] [Grec: Sotaeria ton poleon sundeipna]. Athenee, V, 2.
[2] Homere, _Odyssee_, III.
[3] Athenee, X, 49.
[4] Athenee, IV, 17; IV, 21. Herodote, VI, 57. Plutarque, _Cleomene_, 43.
[5] Cet usage est atteste, pour Athenes, par Xenophon, _Gouv. d'Ath._, 2;
le Scholiaste d'Aristophane, _Nuees_, 393; pour la Crete et la Thessalie,
par des auteurs que cite Athenee, IV, 22; pour Argos, par une inscription,
Boeckh, 1122; pour d'autres villes, par Pindare, _Nem._, XI; Theognis,
269; Pausanias, V, 15; Athenee, IV, 32; IV, 61; X, 24 et 25; X, 49; XI,
66.
[6] Plutarque, _Solon_, 24. Athenee, VI, 26.
[7] Demosthenes, _Pro corona_, 53. Aristote, _Politique_, VII, 1, 19.
Pollux, VIII, 155.
[8] Fragment de Sapho, dans Athenee, XV, 16.
[9] Athenee, XV, 19.
[10] Platon, _Lois_, XII, 956. Ciceron, _De legib._, II, 18. Virgile, V,
70, 774; VII, 135; VIII, 274. De meme chez les Hindous, dans les actes
religieux, il fallait porter une couronne et etre vetu de blanc.
[11] Athenee, I, 58; IV, 32; XI, 66.
[12] Athenee, IV, 19; IV, 20.
[13] Aristote, _Politique_, IV, 9, 3.
[14] Denys, II, 23. Aulu-Gelle, XII, 8. Tite-Live, XL, 59.
[15] Tibulle, II, 1. Festus, v _Amburbiales_.
[16] Varron, VI, 16. Virgile, _Georg._, I, 340-350. Pline, XVIII. Festus,
v _Vinalia_. Plutarque, _Quest. rom._, 40; _Numa_, 14.
[17] Loi de Solon, citee par Demosthenes, _in Timocrat_.
[18] Censorinus, 22. Macrobe, I, 14; I, 15. Varron, V, 28; VI, 27.
[19] Diogene Laerce, _Vie de Socrate_, 23. Harpocration, [Grec:
Pharmachos]. De meme on purifiait chaque annee le foyer domestique:
Eschyle, _Choeph._, 966.
[20] Varron, _L. L._, VI, 86. Valere-Maxime, V; l, 10. Tite-Live, I, 44;
III, 22; VI, 27. Properce, IV, l, 20. Servius, _ad Eclog._, X, 55; _ad
Aen._, VIII, 231. Tite-Live attribue cette institution au roi Servius; on
peut croire qu'elle est plus vieille que Rome, et qu'elle existait dans
toutes les villes aussi bien qu'a Rome. Ce qui l'a fait attribuer a
Servius, c'est precisement qu'il l'a modifiee, comme nous le verrons plus
tard.
[21] Les citoyens absents de Rome devaient y revenir pour la lustration;
aucun motif ne pouvait les en dispenser. Velleius, II, 15.
[22] Aristophane, _Acharn._, 44. Eschine, _in Timarch._, 1, 21; _in
Ctesiph._, 176, et Scholiaste. Dinarque, _in Aristog._, 14.
[23] Aristophane, _Acharn._, 171.
[24] Aristophane, _Thesmoph._, 381, et Scholiaste: [Grec: stephanon hethos
haen tois legousi stephanousthai proton.]
[25] Varron cite par Aulu-Gelle, XIV, 7. Ciceron, _ad Famil._, X, 12.
Suetone, _Aug._, 35. Dion Cassius, LIV, p. 621. Servius, VII, 153.
[26] Andocide, _De myst._, 44; _De red._, 15. Antiphon, _Pro chor._, 45.
Lycurgue, _in Leocr._, 122. Demosthenes, _in Midiam_, 114. Diodore, XIV,
4.
[27] Aristophane, _Guepes_, 860-865. Homere, _Iliade_, XVIII, 504.
[28] Denys, II, 73. Servius, X, 14.
[29] Denys, IX, 57. Virgile, VII, 601. Xenophon, _Hellen._, VI, 5.
[30] Herodote, VIII, 6. Plutarque, _Agesilas_, 6; _Publicola_, 17.
Xenophon, _Gouv. de Laced._, 14. Denys, IX, 6. Stobee, 42. Julius
Obsequens, 12, 116.
[31] Eschyle, _Sept chefs_, 252-260. Euripide, _Phenic._, 573.
[32] Diodore, IV, 5. Photius: [Grec: thriambos, epideixis nixes, pompe].
[33] Varron, _L. L._, VI, 64. Pline, _H. N._, VII, 56. Macrobe, I, 19.
CHAPITRE VIII.
LES RITUELS ET LES ANNALES.
Le caractere et la vertu de la religion des anciens n'etait pas d'elever
l'intelligence humaine a la conception de l'absolu, d'ouvrir a l'avide
esprit une route eclatante au bout de laquelle il put entrevoir Dieu.
Cette religion etait un ensemble mal lie de petites croyances, de petites
pratiques, de rites minutieux. Il n'en fallait pas chercher le sens; il
n'y avait pas a reflechir, a se rendre compte. Le mot religion ne
signifiait pas ce qu'il signifie pour nous; sous ce mot nous entendons un
corps de dogmes, une doctrine sur Dieu, un symbole de foi sur les mysteres
qui sont en nous et autour de nous; ce meme mot, chez les anciens,
signifiait rites, ceremonies, actes de culte exterieur. La doctrine etait
peu de chose; c'etaient les pratiques qui etaient l'important; c'etaient
elles qui etaient obligatoires et qui _liaient_ l'homme (_ligare,
religio_). La religion etait un lien materiel, une chaine qui tenait
l'homme esclave. L'homme se l'etait faite, et il etait gouverne par elle.
Il en avait peur et n'osait ni raisonner, ni discuter, ni regarder en
face. Des dieux, des heros, des morts reclamaient de lui un culte
materiel, et il leur payait sa dette, pour se faire d'eux des amis, et
plus encore pour ne pas s'en faire des ennemis.
Leur amitie, l'homme y comptait peu. C'etaient des dieux envieux,
irritables, sans attachement ni bienveillance, volontiers en guerre avec
l'homme. Ni les dieux n'aimaient l'homme, ni l'homme n'aimait ses dieux.
Il croyait a leur existence, mais il aurait voulu qu'ils n'existassent
pas. Meme ses dieux domestiques ou nationaux, il les redoutait, il
craignait incessamment d'etre trahi par eux. Encourir la haine de ces
etres invisibles etait sa grande inquietude. Il etait occupe toute sa vie
a les apaiser, _paces deorum quaerere_, dit le poete. Mais le moyen de les
contenter? Le moyen surtout d'etre sur qu'on les contentait et qu'on les
avait pour soi? On crut le trouver dans l'emploi de certaines formules.
Telle priere, composee de tels mots, avait ete suivie du succes qu'on
avait demande, c'etait sans doute qu'elle avait ete entendue du dieu,
qu'elle avait eu de l'action sur lui, qu'elle avait ete puissante, plus
puissante que lui, puisqu'il n'avait pas pu lui resister. On conserva donc
les termes mysterieux et sacres de cette priere. Apres le pere, le fils
les repeta. Des qu'on sut ecrire, on les mit en ecrit. Chaque famille, du
moins chaque famille religieuse, eut un livre ou etaient contenues les
formules dont les ancetres s'etaient servis et auxquelles les dieux
avaient cede. [1] C'etait une arme que l'homme employait contre
l'inconstance de ses dieux. Mais il n'y fallait changer ni un mot ni une
syllabe, ni surtout le rhythme suivant lequel elle devait etre chantee.
Car alors la priere eut perdu sa force, et les dieux fussent restes
libres.
Mais la formule n'etait pas assez: il y avait encore des actes exterieurs
dont le detail etait minutieux et immuable. Les moindres gestes du
sacrificateur et les moindres parties de son costume etaient regles. En
s'adressant a un dieu, il fallait avoir la tete voilee; a un autre, la
tete decouverte; pour un troisieme, le pan de la toge devait etre releve
sur l'epaule. Dans certains actes, il fallait avoir les pieds nus. Il y
avait des prieres qui n'avaient d'efficacite que si l'homme, apres les
avoir prononcees, pirouettait sur lui-meme de gauche a droite. La nature
de la victime, la couleur de son poil, la maniere de l'egorger, la forme
meme du couteau, l'espece de bois qu'on devait employer pour faire rotir
les chairs, tout cela etait fixe pour chaque dieu par la religion de
chaque famille ou de chaque cite. En vain le coeur le plus fervent
offrait-il aux dieux les plus grasses victimes; si l'un des innombrables
rites du sacrifice etait neglige, le sacrifice etait nul. Le moindre
manquement faisait d'un acte sacre un acte impie. L'alteration la plus
legere troublait et bouleversait la religion de la patrie, et transformait
les dieux protecteurs en autant d'ennemis cruels. C'est pour cela
qu'Athenes etait severe pour le pretre qui changeait quelque chose aux
anciens rites; [2] c'est pour cela que le senat de Rome degradait ses
consuls et ses dictateurs qui avaient commis quelque erreur dans un
sacrifice.
Toutes ces formules et ces pratiques avaient ete leguees par les ancetres
qui en avaient eprouve l'efficacite. Il n'y avait pas a innover. On devait
se reposer sur ce que ces ancetres avaient fait, et la supreme piete
consistait a faire comme eux. Il importait assez peu que la croyance
changeat: elle pouvait se modifier librement a travers les ages et prendre
mille formes diverses, au gre de la reflexion des sages ou de
l'imagination populaire. Mais il etait de la plus grande importance que
les formules ne tombassent pas en oubli et que les rites ne fussent pas
modifies. Aussi chaque cite avait-elle un livre ou tout cela etait
conserve.
L'usage des livres sacres etait universel chez les Grecs, chez les
Romains, chez les Etrusques. [3.] Quelquefois le rituel etait ecrit sur
des tablettes de bois, quelquefois sur la toile; Athenes gravait ses rites
sur des tables de cuivre, afin qu'ils fussent imperissables. Rome avait
ses livres des pontifes, ses livres des augures, son livre des ceremonies,
et son recueil des _Indigitamenta_. Il n'y avait pas de ville qui n'eut
aussi une collection de vieux hymnes en l'honneur de ses dieux; [4] en
vain la langue changeait avec les moeurs et les croyances; les paroles et
le rhythme restaient immuables, et dans les fetes on continuait a chanter
ces hymnes sans les comprendre.
Ces livres et ces chants, ecrits par les pretres, etaient gardes par eux
avec un tres-grand soin. On ne les montrait jamais aux etrangers. Reveler
un rite ou une formule, c'eut ete trahir la religion de la cite et livrer
ses dieux a l'ennemi. Pour plus de precaution, on les cachait meme aux
citoyens, et les pretres seuls pouvaient en prendre connaissance.
Dans la pensee de ces peuples, tout ce qui etait ancien etait respectable
et sacre. Quand un Romain voulait dire qu'une chose lui etait chere, il
disait: Cela est antique pour moi. Les Grecs avaient la meme expression.
Les villes tenaient fort a leur passe, parce que c'etait dans le passe
qu'elles trouvaient tous les motifs comme toutes les regles de leur
religion. Elles avaient besoin de se souvenir, car c'etait sur des
souvenirs et des traditions que tout leur culte reposait. Aussi l'histoire
avait-elle pour les anciens beaucoup plus d'importance qu'elle n'en a pour
nous. Elle a existe longtemps avant les Herodote et les Thucydide; ecrite
ou non ecrite, simple tradition orale ou livre, elle a ete contemporaine
de la naissance des cites. Il n'y avait pas de ville, si petite et obscure
qu'elle fut, qui ne mit la plus grande attention a conserver le souvenir
de ce qui s'etait passe en elle. Ce n'etait pas de la vanite, c'etait de
la religion. Une ville ne croyait pas avoir le droit de rien oublier; car
tout dans son histoire se liait a son culte.
L'histoire commencait, en effet, par l'acte de la fondation, et disait le
nom sacre du fondateur. Elle se continuait par la legende des dieux de la
cite, des heros protecteurs. Elle enseignait la date, l'origine, la raison
de chaque culte, et en expliquait les rites obscurs. On y consignait les
prodiges que les dieux du pays avaient operes et par lesquels ils avaient
manifeste leur puissance, leur bonte, ou leur colere. On y decrivait les
ceremonies par lesquelles les pretres avaient habilement detourne un
mauvais presage; ou apaise les rancunes des dieux. On y mettait quelles
epidemies avaient frappe la cite et par quelles formules saintes on les
avait gueries, quel jour un temple avait ete consacre et pour quel motif
un sacrifice avait ete etabli. On y inscrivait tous les evenements qui
pouvaient se rapporter a la religion, les victoires qui prouvaient
l'assistance des dieux et dans lesquelles on avait souvent vu ces dieux
combattre, les defaites qui indiquaient leur colere et pour lesquelles il
avait fallu instituer un sacrifice expiatoire. Tout cela etait ecrit pour
l'enseignement et la piete des descendante. Toute cette histoire etait la
preuve materielle de l'existence des dieux nationaux; car les evenements
qu'elle contenait etaient la forme visible sous laquelle ces dieux
s'etaient reveles d'age en age. Meme parmi ces faits il y en avait
beaucoup qui donnaient lieu a des fetes et a des sacrifices annuels.
L'histoire de la cite disait au citoyen tout ce qu'il devait croire et
tant ce qu'il devait adorer.
Aussi cette histoire etait-elle ecrite par des pretres. Rome avait ses
annales des pontifes; les pretres sabins, les pretres samnites, les
pretres etrusques en avaient de semblables. [5] Chez les Grecs il nous est
reste le souvenir des livres ou annales sacrees d'Athenes, de Sparte, de
Delphes, de Naxos, de Tarente. [6] Lorsque Pausanias parcourut la Grece,
au temps d'Adrien, les pretres de chaque ville lui raconterent les
vieilles histoires locales; ils ne les inventaient pas; ils les avaient
apprises dans leurs annales.
Cette sorte d'histoire etait toute locale. Elle commencait a la fondation,
parce que ce qui etait anterieur a cette date n'interessait en rien la
cite; et c'est pourquoi les anciens ont si completement ignore leurs
origines. Elle ne rapportait aussi que les evenements dans lesquels la
cite s'etait trouvee engagee, et elle ne s'occupait pas du reste de la
terre. Chaque cite avait son histoire speciale, comme elle avait sa
religion et son calendrier.
On peut croire que ces annales des villes etaient fort seches, fort
bizarres pour le fond et pour la forme. Elles n'etaient pas une oeuvre
d'art, mais une oeuvre de religion. Plus tard sont venus les ecrivains,
les conteurs comme Herodote, les penseurs comme Thucydide. L'histoire est
sortie alors des mains des pretres et s'est transformee. Malheureusement,
ces beaux et brillants ecrits nous laissent encore regretter les vieilles
annales des villes et tout ce qu'elles nous apprendraient sur les
croyances et la vie intime des anciens. Mais ces livres, qui paraissent
avoir ete tenus secrets, qui ne sortaient pas des sanctuaires, dont on ne
faisait pas de copie et que les pretres seuls lisaient, ont tous peri, et
il ne nous en est reste qu'un faible souvenir.
Il est vrai que ce souvenir a une grande valeur pour nous. Sans lui on
serait peut-etre en droit de rejeter tout ce que la Grece et Rome nous
racontent de leurs antiquites; tous ces recits, qui nous paraissent si peu
vraisemblables, parce qu'ils s'ecartent de nos habitudes et de notre
maniere de penser et d'agir, pourraient passer pour le produit de
l'imagination des hommes. Mais ce souvenir qui nous est reste des vieilles
annales, nous montre le respect pieux que les anciens avaient pour leur
histoire. Chaque ville avait des archives ou les faits etaient
religieusement deposes a mesure qu'ils se produisaient. Dans ces livres
sacres chaque page etait contemporaine de l'evenement qu'elle racontait.
Il etait materiellement impossible d'alterer ces documents, car les
pretres en avaient la garde, et la religion etait grandement interessee a
ce qu'ils restassent inalterables. Il n'etait meme pas facile au pontife,
a mesure qu'il en ecrivait les lignes, d'y inserer sciemment des faits
contraires a la verite. Car on croyait que tout evenement venait des
dieux, qu'il revelait leur volonte, qu'il donnait lieu pour les
generations suivantes a des souvenirs pieux et meme a des actes sacres;
tout evenement qui se produisait dans la cite faisait aussitot partie de
la religion de l'avenir. Avec de telles croyances, on comprend bien qu'il
y ait eu beaucoup d'erreurs involontaires, resultat de la credulite, de la
predilection pour le merveilleux, de la foi dans les dieux nationaux; mais
le mensonge volontaire ne se concoit pas; car il eut ete impie; il eut
viole la saintete des annales et altere la religion. Nous pouvons donc
croire que dans ces vieux livres, si tout n'etait pas vrai, du moins il
n'y avait rien que le pretre ne crut vrai. Or c'est, pour l'historien qui
cherche a percer l'obscurite de ces vieux temps, un puissant motif de
confiance, que de savoir que, s'il a affaire a des erreurs, il n'a pas
affaire a l'imposture. Ces erreurs memes, ayant encore l'avantage d'etre
contemporaines des vieux ages qu'il etudie, peuvent lui reveler, sinon le
detail des evenements, du moins les croyances sinceres des hommes.
Ces annales, a la verite, etaient tenues secretes; ni Herodote ni Tite-
Live ne les lisaient. Mais plusieurs passages d'auteurs anciens prouvent
qu'il en transpirait quelque chose dans le public, et qu'il en parvint des
fragments a la connaissance des historiens.
Il y avait d'ailleurs, a cote des annales, documents ecrits et
authentiques, une tradition orale qui se perpetuait parmi le peuple d'une
cite: non pas tradition vague et indifferente comme le sont les notres,
mais tradition chere aux villes, qui ne variait pas au gre de
l'imagination, et qu'on n'etait pas libre de modifier; car elle faisait
partie du culte, et elle se composait de recits et de chants qui se
repetaient d'annee en annee dans les fetes de la religion. Ces hymnes
sacres et immuables fixaient les souvenirs et ravivaient perpetuellement
la tradition.
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