La Cite Antique
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En general, l'homme ne connaissait que les dieux de sa ville, n'honorait
et ne respectait qu'eux. Chacun pouvait dire ce que, dans une tragedie
d'Eschyle, un etranger dit aux Argiennes: " Je ne crains pas les dieux de
votre pays, et je ne leur dois rien. " [18]
Chaque ville attendait son salut de ses dieux. On les invoquait dans le
danger, on les remerciait d'une victoire. Souvent aussi on s'en prenait a
eux d'une defaite; on leur reprochait d'avoir mal rempli leur office de
defenseurs de la ville, on allait quelquefois jusqu'a renverser leurs
autels et jeter des pierres contre leurs temples. [19]
Ordinairement ces dieux se donnaient beaucoup de peine pour la ville dont
ils recevaient un culte, et cela etait bien naturel; ces dieux etaient
avides d'offrandes, et ils ne recevaient de victimes que de leur ville.
S'ils voulaient la continuation des sacrifices et des hecatombes, il
fallait bien qu'ils veillassent au salut de la cite. [20] Voyez dans
Virgile comme Junon " fait effort et travaille " pour que sa Carthage
obtienne un jour l'empire du monde. Chacun de ces dieux, comme la Junon de
Virgile, avait a coeur la grandeur de sa cite. Ces dieux avaient memes
interets que les hommes leurs concitoyens. En temps de guerre ils
marchaient au combat au milieu d'eux. On voit dans Euripide un personnage
qui dit, a l'approche d'une bataille: " Les dieux qui combattent avec nous
valent bien ceux qui sont du cote de nos ennemis. " [21] Jamais les
Eginetes n'entraient en campagne sans emporter avec eux les statues de
leurs heros nationaux, les Eacides. Les Spartiates emmenaient dans toutes
leurs expeditions les Tyndarides. [22] Dans la melee, les dieux et les
citoyens se soutenaient reciproquement, et quand on etait vainqueur, c'est
que tous avaient fait leur devoir.
Si une ville etait vaincue, on croyait que ses dieux etaient vaincus avec
elle. [23] Si une ville etait prise, ses dieux eux-memes etaient captifs.
Il est vrai que sur ce dernier point les opinions etaient incertaines et
variaient. Beaucoup etaient persuades qu'une ville ne pouvait jamais etre
prise tant que ses dieux y residaient. Lorsque Enee voit les Grecs maitres
de Troie, il s'ecrie que les dieux de la ville sont partis, desertant
leurs temples et leurs autels. Dans Eschyle, le choeur des Thebaines
exprime la meme croyance lorsque, a l'approche de l'ennemi, il conjure les
dieux de ne pas quitter la ville. [24]
En vertu de cette opinion il fallait, pour prendre une ville, en faire
sortir les dieux. Les Romains employaient pour cela une certaine formule
qu'ils avaient dans leurs rituels, et que Macrobe nous a conservee: " Toi,
o tres-grand, qui as sous ta protection cette cite, je te prie, je
t'adore, je te demande en grace d'abandonner cette ville et ce peuple, de
quitter ces temples, ces lieux sacres, et t'etant eloigne d'eux, de venir
a Rome chez moi et les miens. Que notre ville, nos temples, nos lieux
sacres te soient plus agreables et plus chers; prends-nous sous ta garde.
Si tu fais ainsi, je fonderai un temple en ton honneur. " [25] Or les
anciens etaient convaincus qu'il y avait des formules tellement efficaces
et puissantes, que si on les prononcait exactement et sans y changer un
seul mot, le dieu ne pouvait pas resister a la demande des hommes. Le
dieu, ainsi appele, passait donc a l'ennemi, et la ville etait prise.
On trouve en Grece les memes opinions et des usages analogues. Encore au
temps de Thucydide, lorsqu'on assiegeait une ville, on ne manquait pas
d'adresser une invocation a ses dieux pour qu'ils permissent qu'elle fut
prise. [26] Souvent, au lieu d'employer une formule pour attirer le dieu,
les Grecs preferaient enlever adroitement sa statue. Tout le monde connait
la legende d'Ulysse derobant la Pallas des Troyens. A une autre epoque,
les Eginetes, voulant faire la guerre a Epidaure, commencerent par enlever
deux statues protectrices de cette ville, et les transporterent chez eux.
[27]
Herodote raconte que les Atheniens voulaient faire la guerre aux Eginetes;
mais l'entreprise etait hasardeuse, car Egine avait un heros protecteur
d'une grande puissance et d'une singuliere fidelite; c'etait Eacus. Les
Atheniens, apres avoir murement reflechi, remirent a trente annees
l'execution de leur dessein; en meme temps ils eleverent dans leur pays
une chapelle a ce meme Eacus, et lui vouerent un culte. Ils etaient
persuades que si ce culte etait continue sans interruption durant trente
ans, le dieu n'appartiendrait plus aux Eginetes, mais aux Atheniens. Il
leur semblait, en effet, qu'un dieu ne pouvait pas accepter pendant si
longtemps de grasses victimes, sans devenir l'oblige de ceux qui les lui
offraient. Eacus serait donc a la fin force d'abandonner les interets des
Eginetes, et de donner la victoire aux Atheniens. [28]
Il y a dans Plutarque cette autre histoire. Solon voulait qu'Athenes fut
maitresse de la petite ile de Salamine, qui appartenait alors aux
Megariens. Il consulta l'oracle. L'oracle lui repondit: " Si tu veux
conquerir l'ile, il faut d'abord que tu gagnes la faveur des heros qui la
protegent et qui l'habitent. " Solon obeit; au nom d'Athenes il offrit des
sacrifices aux deux principaux heros salaminiens. Ces heros ne resisterent
pas aux dons qu'on leur faisait; ils passerent du cote d'Athenes, et
l'ile, privee de protecteurs, fut conquise. [29]
En temps de guerre, si les assiegeants cherchaient a s'emparer des
divinites de la ville, les assieges, de leur cote, les retenaient de leur
mieux. Quelquefois on attachait le dieu avec des chaines pour l'empecher
de deserter. D'autres fois on le cachait a tous les regards pour que
l'ennemi ne put pas le trouver, Ou bien encore on opposait a la formule
par laquelle l'ennemi essayait de debaucher le dieu, une autre formule qui
avait la vertu de le retenir. Les Romains avaient imagine un moyen qui
leur semblait plus sur: ils tenaient secret le nom du principal et du plus
puissant de leurs dieux protecteurs; [30] ils pensaient que, les ennemis
ne pouvant jamais appeler ce dieu par son nom, il ne passerait jamais de
leur cote et que leur ville ne serait jamais prise.
On voit par la quelle singuliere idee les anciens se faisaient des dieux.
Ils furent tres-longtemps sans concevoir la Divinite comme une puissance
supreme. Chaque famille eut sa religion domestique, chaque cite sa
religion nationale. Une ville etait comme une petite Eglise complete, qui
avait ses dieux, ses dogmes et son culte. Ces croyances nous semblent bien
grossieres; mais elles ont ete celles du peuple le plus spirituel de ces
temps-la, et elles ont exerce sur ce peuple et sur le peuple romain une si
forte action que la plus grande partie de leurs lois, de leurs
institutions et de leur histoire est venue de la.
NOTES
[1] Le prytanee contenait le foyer commun de la cite: Denys
d'Halicarnasse, II, 23. Pollux, I, 7. Scholiaste de Pindare, _Nem._, XI.
Scholiaste de Thucydide, II, 15. Il y avait un prytanee dans toute ville
grecque: Herodote, III, 57; V, 67; VII, 197. Polybe, XXIX, 5. Appien, _G.
de Mithr._, 23; _G. puniq._, 84. Diodore, XX, 101. Ciceron, _De signis_,
53. Denys, II, 65. Pausanias, I, 42; V, 25; VIII, 9. Athenee, I, 58; X,
24. Boeckh, _Corp. inscr._, 1193. -- A Rome, le temple de Vesta n'etait
pas autre chose qu'un foyer: Ciceron, _De legib._, II, 8; II, 12. Ovide,
_Fast._, VI, 297. Florus, I, 2. Tite-Live, XXVIII, 31.
[2] Tite-Live, XXVI, 27.
[3] Virgile, III, 408. Pausanias, V, 15. Appien, _G. civ._, I, 54.
[4] Ovide, _Fast_., II, 616.
[5] Plutarque, _Aristide_, 11.
[6] Plutarque, _Solon_, 9.
[7] Pausanias, IX, 18. Herodote, VII, 117. Diodore, IV, 62. Pausanias, X,
23. Pindare, _Nem._, 65 et suiv. Herodote, V, 47.
[8] Euripide, _Heracl._, 1032.
[9] Pausanias, I, 43. Polybe, VIII, 30. Plaute, _Trin_., II, 2, 14.
[10] Pausanias, IV, 32; VIII, 9.
[11] Herodote, I, 68.
[12] Herodote, V, 82. Sophocle, _Phil_., 134. Thucydide, II, 71. Euripide,
_Electre_, 674. Pausanias, I, 24; IV, 8; VIII, 47. Aristophane, _Oiseaux_,
828; _Chev._, 577. Virgile, IX., 246. Pollux, IX, 40. Apollodore, III, 14.
[13] Homere, _Iliade_, VI, 88.
[14] Tite-Live, V, 21, 22; VI, 29.
[15] Herodote, VI, 81; V, 72.
[16] Ils n'acquirent ce droit que par la conquete. Tite-Live, VIII, 14.
[17] Il n'existait de cultes communs a plusieurs cites que dans le cas de
confederations; nous en parlerons ailleurs.
[18] Eschyle, _Suppl._, 858.
[19] Suetone, _Calig._, 5; Seneque, _De vita beata_, 36.
[20] Cette pensee se voit souvent chez les anciens. Theognis, 759.
[21] Euripide, _Heracl._, 347.
[22] Herodote, V, 65; V, 80.
[23] Virgile, _En._, I, 68.
[24] Eschyle, _Sept chefs_, 202.
[25] Macrobe, III, 9.
[26] Thucydide, II, 74.
[27] Herodote, V, 83.
[28] Herodote, V, 89.
[29] Plutarque, _Solon_, 9.
[30] Macrobe, III.
CHAPITRE VII.
LA RELIGION DE LA CITE.
_1 Les repas publics._
On a vu plus haut que la principale ceremonie du culte domestique etait un
repas qu'on appelait sacrifice. Manger une nourriture preparee sur un
autel, telle fut, suivant toute apparence, la premiere forme que l'homme
ait donnee a l'acte religieux. Le besoin de se mettre en communion avec la
divinite fut satisfait par ce repas auquel on la conviait, et dont on lui
donnait sa part.
La principale ceremonie du culte de la cite etait aussi un repas de cette
nature; il devait etre accompli en commun, par tous les citoyens, en
l'honneur des divinites protectrices. L'usage de ces repas publics etait
universel en Grece; on croyait que le salut de la cite dependait de leur
accomplissement. [1]
L'Odyssee nous donne la description d'un de ces repas sacres; neuf longues
tables sont dressees pour le peuple de Pylos; a chacune d'elles cinq cents
citoyens sont assis, et chaque groupe a immole neuf taureaux en l'honneur
des dieux. Ce repas, que l'on appelle le repas des dieux, commence et
finit par des libations et des prieres. [2] L'antique usage des repas en
commun est signale aussi par les plus vieilles traditions atheniennes; on
racontait qu'Oreste, meurtrier de sa mere, etait arrive a Athenes au
moment meme ou la cite, reunie autour de son roi, accomplissait l'acte
sacre. [3]
Les repas publics de Sparte sont fort connus; mais on s'en fait
ordinairement une idee qui n'est pas conforme a la verite. On se figure
les Spartiates vivant et mangeant toujours en commun, comme si la vie
privee n'eut pas ete connue chez eux. Nous savons, au contraire, par des
textes anciens que les Spartiates prenaient souvent leurs repas dans leur
maison, au milieu de leur famille. [4] Les repas publics avaient lieu deux
fois par mois, sans compter les jours de fete. C'etaient des actes
religieux de meme nature que ceux qui etaient pratiques a Athenes, a Argos
et dans toute la Grece. [5]
Outre ces immenses banquets, ou tous les citoyens etaient reunis et qui ne
pouvaient guere avoir lieu qu'aux fetes solennelles, la religion
prescrivait qu'il y eut chaque jour un repas sacre. A cet effet, quelques
hommes choisis par la cite devaient manger ensemble, en son nom, dans
l'enceinte du prytanee, en presence du foyer et des dieux protecteurs. Les
Grecs etaient convaincus que, si ce repas venait a etre omis un seul jour,
l'Etat etait menace de perdre la faveur de ses dieux.
A Athenes, le sort designait les hommes qui devaient prendre part au repas
commun, et la loi punissait severement ceux qui refusaient de s'acquitter
de ce devoir. Les citoyens qui s'asseyaient a la table sacree, etaient
revetus momentanement d'un caractere sacerdotal; on les appelait
_parasites_; ce mot, qui devint plus tard un terme de mepris, commenca par
etre un titre sacre. [6] Au temps de Demosthenes, les parasites avaient
disparu; mais les prytanes etaient encore astreints a manger ensemble au
Prytanee. Dans toutes les villes il y avait des salles affectees, aux
repas communs. [7]
A voir comment les choses se passaient dans ces repas, on reconnait bien
une ceremonie religieuse. Chaque convive avait une couronne sur la tete;
c'etait en effet un antique usage de se couronner de feuilles ou de fleurs
chaque fois qu'on accomplissait un acte solennel de la religion. " Plus on
est pare de fleurs, disait-on, et plus on est sur de plaire aux dieux;
mais si tu sacrifies sans avoir une couronne, ils se detournent de toi. "
[8] - " Une couronne, disait-on encore, est la messagere d'heureux augure
que la priere envoie devant elle vers les dieux. " [9] Les convives, pour
la meme raison, etaient vetus de robes blanches; le blanc etait la couleur
sacree chez les anciens, celle qui plaisait aux dieux. [10]
Le repas commencait invariablement par une priere et des libations; on
chantait des hymnes. La nature des mets et l'espece de vin qu'on devait
servir etaient reglees par le rituel de chaque cite. S'ecarter en quoi que
ce fut de l'usage suivi par les ancetres, presenter un plat nouveau ou
alterer le rhythme des hymnes sacres, etait une impiete grave dont la cite
entiere eut ete responsable envers ses dieux. La religion allait jusqu'a
fixer la nature des vases qui devaient etre employes, soit pour la cuisson
des aliments, soit pour le service de la table. Dans telle ville, il
fallait que le pain fut place dans des corbeilles de cuivre; dans telle
autre, on ne devait employer que des vases de terre. La forme meme des
pains etait immuablement fixee. [11] Ces regles de la vieille religion ne
cesserent jamais d'etre observees, et les repas sacres garderent toujours
leur simplicite primitive. Croyances, moeurs, etat social, tout changea;
ces repas demeurerent immuables. Car les Grecs furent toujours tres-
scrupuleux observateurs de leur religion nationale.
Il est juste d'ajouter que, lorsque les convives avaient satisfait a la
religion en mangeant les aliments prescrits, ils pouvaient immediatement
apres commencer un autre repas plus succulent et mieux en rapport avec
leur gout. C'etait assez l'usage a Sparte. [12]
La coutume des repas sacres etait en vigueur en Italie autant qu'en Grece.
Aristote dit qu'elle existait anciennement chez les peuples qu'on appelait
Oenotriens, Osques, Ausones. [13] Virgile en a consigne le souvenir, par
deux fois, dans son Eneide; le vieux Latinus recoit les envoyes d'Enee,
non pas dans sa demeure, mais dans un temple " consacre par la religion
des ancetres; la ont lieu les festins sacres apres l'immolation des
victimes; la tous les chefs de famille s'asseyent ensemble a de longues
tables ". Plus loin, quand Enee arrive chez Evandre, il le trouve
celebrant un sacrifice; le roi est au milieu de son peuple; tous sont
couronnes de fleurs; tous, assis a la meme table, chantent un hymne a la
louange du dieu de la cite.
Cet usage se perpetua a Rome. Il y eut toujours une salle ou les
representants des curies mangerent en commun. Le senat, a certains jours,
faisait un repas sacre au Capitole. [14] Aux fetes solennelles, des tables
etaient dressees dans les rues, et le peuple entier y prenait place. A
l'origine, les pontifes presidaient a ces repas; plus tard on delegua ce
soin a des pretres speciaux que l'on appela _epulones_.
Ces vieilles coutumes nous donnent une idee du lien etroit qui unissait
les membres d'une cite. L'association humaine etait une religion; son
symbole etait un repas fait en commun. Il faut se figurer une de ces
petites societes primitives rassemblee tout entiere, du moins les chefs de
famille, a une meme table, chacun vetu de blanc et portant sur la tete une
couronne; tous font ensemble la libation, recitent une meme priere,
chantent les memes hymnes, mangent la meme nourriture preparee sur le meme
autel; au milieu d'eux les aieux sont presents, et les dieux protecteurs
partagent le repas. Ce qui fait le lien social, ce n'est ni l'interet, ni
une convention, ni l'habitude; c'est cette communion sainte pieusement
accomplie en presence des dieux de la cite.
_2 Les fetes et le calendrier._
De tout temps et dans toutes les societes, l'homme a voulu honorer ses
dieux par des fetes; il a etabli qu'il y aurait des jours pendant lesquels
le sentiment religieux regnerait seul dans son ame, sans etre distrait par
les pensees et les labeurs terrestres. Dans le nombre de journees qu'il a
a vivre, il a fait la part des dieux.
Chaque ville avait ete fondee avec des rites qui, dans la pensee des
anciens, avaient eu pour effet de fixer dans son enceinte les dieux
nationaux. Il fallait que la vertu de ces rites fut rajeunie chaque annee
par une nouvelle ceremonie religieuse; on appelait cette fete le jour
natal; tous les citoyens devaient la celebrer.
Tout ce qui etait sacre donnait lieu a une fete. Il y avait la fete de
l'enceinte de la ville, _amburbalia_, celle des limites du territoire,
_ambarvalia_. Ces jours-la, les citoyens formaient une grande procession,
vetus de robes blanches et couronnes de feuillage; ils faisaient le tour
de la ville ou du territoire en chantant des prieres; en tete marchaient
les pretres, conduisant des victimes, qu'on immolait a la fin de la
ceremonie. [15]
Venait ensuite la fete du fondateur. Puis chacun des heros de la cite,
chacune de ces ames que les hommes invoquaient comme protectrices,
reclamait un culte; Romulus avait le sien, et, Servius Tullius, et bien
d'autres, jusqu'a la nourrice de Romulus et a la mere d'Evandre. Athenes
avait, de meme, la fete de Cecrops, celle d'Erechthee, celle de Thesee; et
elle celebrait chacun des heros du pays, le tuteur de Thesee, et
Eurysthee, et Androgee, et une foule d'autres.
Il y avait encore les fetes des champs, celle du labour, celle des
semailles, celle de la floraison, celle des vendanges. En Grece comme en
Italie, chaque acte de la vie de l'agriculteur etait accompagne de
sacrifices, et on executait les travaux en recitant des hymnes sacres. A
Rome, les pretres fixaient, chaque annee, le jour ou devaient commencer
les vendanges, et le jour ou l'on pouvait boire du vin nouveau. Tout etait
regle par la religion. C'etait la religion qui ordonnait de tailler la
vigne; car elle disait aux hommes: Il y aura impiete a offrir aux dieux
une libation avec le vin d'une vigne non taillee. [16]
Toute cite avait une fete pour chacune des divinites qu'elle avait
adoptees comme protectrices, et elle en comptait souvent beaucoup. A
mesure que le culte d'une divinite nouvelle s'introduisait dans la cite,
il fallait trouver dans l'annee un jour a lui consacrer. Ce qui
caracterisait ces fetes religieuses, c'etait l'interdiction du travail,
l'obligation d'etre joyeux, le chant et les jeux en public. La religion
athenienne ajoutait: Gardez-vous dans ces jours-la de vous faire tort les
uns aux autres. [17]
Le calendrier n'etait pas autre chose que la succession des fetes
religieuses. Aussi etait-il etabli par les pretres. A Rome on fut
longtemps sans le mettre en ecrit; le premier jour du mois, le pontife,
apres avoir offert un sacrifice, convoquait le peuple, et disait quelles
fetes il y aurait dans le courant du mois. Cette convocation s'appelait
_calatio_, d'ou vient le nom de calendes qu'on donnait a ce jour-la.
Le calendrier n'etait regle ni sur le cours de la lune, ni sur le cours
apparent du soleil; il n'etait regle que par les lois de la religion, lois
mysterieuses que les pretres connaissaient seuls. Quelquefois la religion
prescrivait de raccourcir l'annee, et quelquefois de l'allonger. On peut
se faire une idee des calendriers primitifs, si l'on songe que chez les
Albains le mois de mai avait douze jours, et que mars en avait trente-six.
[18]
On concoit que le calendrier d'une ville ne devait ressembler en rien a
celui d'une autre, puisque la religion n'etait pas la meme entre elles, et
que les fetes comme les dieux differaient. L'annee n'avait pas la meme
duree d'une ville a l'autre. Les mois ne portaient pas le meme nom;
Athenes les nommait tout autrement que Thebes, et Rome tout autrement que
Lavinium. Cela vient de ce que le nom de chaque mois etait tire
ordinairement de la principale fete qu'il contenait; or, les fetes
n'etaient pas les memes. Les cites ne s'accordaient pas pour faire
commencer l'annee a la meme epoque, ni pour compter la serie de leurs
annees a partir d'une meme date. En Grece, la fete d'Olympie devint a la
longue une date commune, mais qui n'empecha pas chaque cite d'avoir son
annee particuliere. En Italie, chaque ville comptait les annees a partir
du jour de sa fondation.
_3 Le cens._
Parmi les ceremonies les plus importantes de la religion de la cite, il y
en avait une qu'on appelait la purification. Elle avait lieu tous les ans
a Athenes; [19] on ne l'accomplissait a Rome que tous les quatre ans. Les
rites qui y etaient observes et le nom meme qu'elle portait, indiquent que
cette ceremonie devait avoir pour vertu d'effacer les fautes commises par
les citoyens contre le culte. En effet, cette religion si compliquee etait
une source de terreurs pour les anciens; comme la foi et la purete des
intentions etaient peu de chose, et que toute la religion consistait dans
la pratique minutieuse d'innombrables prescriptions, on devait toujours
craindre d'avoir commis quelque negligence, quelque omission ou quelque
erreur, et l'on n'etait jamais sur de n'etre pas sous le coup de la colere
ou de la rancune de quelque dieu. Il fallait donc, pour rassurer le coeur
de l'homme, un sacrifice expiatoire. Le magistrat qui etait charge de
l'accomplir (c'etait a Rome le censeur; avant le censeur c'etait le
consul; avant le consul, le roi), commencait par s'assurer, a l'aide des
auspices, que les dieux agreeraient la ceremonie. Puis il convoquait le
peuple par l'intermediaire d'un heraut, qui se servait a cet effet d'une
formule sacramentelle. Tous les citoyens, au jour dit, se reunissaient
hors des murs; la, tous etant en silence, le magistrat faisait trois fois
le tour de l'assemblee, poussant devant lui trois victimes, un mouton, un
porc, un taureau (_suovetaurile_); la reunion de ces trois animaux
constituait, chez les Grecs comme chez les Romains, un sacrifice
expiatoire. Des pretres et des victimaires suivaient la procession; quand
le troisieme tour etait acheve, le magistrat prononcait une formule de
priere, et il immolait les victimes. [20] A partir de ce moment toute
souillure etait effacee, toute negligence dans le culte reparee, et la
cite etait en paix avec ses dieux.
Pour un acte de cette nature et d'une telle importance, deux choses
etaient necessaires: l'une etait qu'aucun etranger ne se glissat parmi les
citoyens, ce qui eut trouble et funeste la ceremonie; l'autre etait que
tous les citoyens y fussent presents, sans quoi la cite aurait pu garder
quelque souillure. Il fallait donc que cette ceremonie religieuse fut
precedee d'un denombrement des citoyens. A Rome et a Athenes on les
comptait avec un soin tres-scrupuleux; il est probable que leur nombre
etait prononce par le magistrat dans la formule de priere, comme il etait
ensuite inscrit dans le compte rendu que le censeur redigeait de la
ceremonie.
La perte du droit de cite etait la punition de l'homme qui ne s'etait pas
fait inscrire. Cette severite s'explique. L'homme qui n'avait pas pris
part a l'acte religieux, qui n'avait pas ete purifie, pour qui la priere
n'avait pas ete dite ni la victime immolee, ne pouvait plus etre un membre
de la cite. Vis-a-vis des dieux, qui avaient ete presents a la ceremonie,
il n'etait plus citoyen. [21]
On peut juger de l'importance de cette ceremonie par le pouvoir exorbitant
du magistrat qui y presidait. Le censeur, avant de commencer le sacrifice,
rangeait le peuple suivant un certain ordre, ici les senateurs, la les
chevaliers, ailleurs les tribus. Maitre absolu ce jour-la, il fixait la
place de chaque homme dans les differentes categories. Puis, tout le monde
etant range suivant ses prescriptions, il accomplissait l'acte sacre. Or,
il resultait de la qu'a partir de ce jour jusqu'a la lustration suivante,
chaque homme conservait dans la cite le rang que le censeur lui avait
assigne dans la ceremonie. Il etait senateur s'il avait compte ce jour-la
parmi les senateurs; chevalier, s'il avait figure parmi les chevaliers.
Simple citoyen, il faisait partie de la tribu dans les rangs de laquelle
il avait ete ce jour-la; et meme, si le magistrat avait refuse de
l'admettre dans la ceremonie, il n'etait plus citoyen. Ainsi, la place que
chacun avait occupee dans l'acte religieux et ou les dieux l'avaient vu,
etait celle qu'il gardait dans la cite pendant quatre ans. L'immense
pouvoir des censeurs est venu de la.
A cette ceremonie les citoyens seuls assistaient; mais leurs femmes, leurs
enfants, leurs esclaves, leurs biens, meubles et immeubles, etaient, en
quelque facon, purifies en la personne du chef de famille. C'est pour cela
qu'avant le sacrifice chacun devait donner au censeur l'enumeration des
personnes et des choses qui dependaient de lui.
La lustration etait accomplie au temps d'Auguste avec la meme exactitude
et les memes rites que dans les temps les plus anciens. Les pontifes la
regardaient encore comme un acte religieux; les hommes d'Etat y voyaient
au moins une excellente mesure d'administration.
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