La Cite Antique
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Des qu'on fut en possession du rituel, la fondation commenca. Les pretres
offrirent d'abord un sacrifice; on invoqua les anciens dieux de la
Messenie, les Dioscures, le Jupiter de l'Ithome, les anciens heros, les
ancetres connus et veneres. Tous ces protecteurs du pays l'avaient
apparemment quitte, suivant les croyances des anciens, le jour ou l'ennemi
s'en etait rendu maitre; on les conjura d'y revenir. On prononca des
formules qui devaient avoir pour effet de les determiner a habiter la
ville nouvelle en commun avec les citoyens. C'etait la l'important; fixer
les dieux avec eux etait ce que ces hommes avaient le plus a coeur, et
l'on peut croire que la ceremonie religieuse n'avait pas d'autre but. De
meme que les compagnons de Romulus creusaient une fosse et croyaient y
deposer les manes de leurs ancetres, ainsi les contemporains d'Epaminondas
appelaient a eux leurs heros, leurs ancetres divins, les dieux du pays.
Ils croyaient, par des formules et par des rites, les attacher au sol
qu'ils allaient eux-memes occuper, et les enfermer dans l'enceinte qu'ils
allaient tracer. Aussi leur disaient-ils: " Venez avec nous, o Etres
divins, et habitez en commun avec nous cette ville. " Une premiere journee
fut employee a ces sacrifices et a ces prieres. Le lendemain on traca
l'enceinte, pendant que le peuple chantait des hymnes religieux.
On est surpris d'abord quand on voit dans les auteurs anciens qu'il n'y
avait aucune ville, si antique qu'elle put etre, qui ne pretendit savoir
le nom de son fondateur et la date de sa fondation. C'est qu'une ville ne
pouvait pas perdre le souvenir de la ceremonie sainte qui avait marque sa
naissance; car chaque annee elle en celebrait l'anniversaire par un
sacrifice. Athenes, aussi bien que Rome, fetait son jour natal.
Il arrivait souvent que des colons ou des conquerants s'etablissaient dans
une ville deja batie. Ils n'avaient pas de maisons a construire, car rien
ne s'opposait a ce qu'ils occupassent celles des vaincus. Mais ils avaient
a accomplir la ceremonie de la fondation, c'est-a-dire a poser leur propre
foyer et a fixer dans leur nouvelle demeure leurs dieux nationaux. C'est
pour cela qu'on lit dans Thucydide et dans Herodote que les Doriens
fonderent Lacedemone, et les Ioniens Milet, quoique les deux peuples
eussent trouve ces villes toutes baties et deja fort anciennes.
Ces usages nous disent clairement ce que c'etait qu'une ville dans la
pensee des anciens. Entouree d'une enceinte sacree, et s'etendant autour
d'un autel, elle etait le domicile religieux qui recevait les dieux et les
hommes de la cite. Tite-Live disait de Rome: " Il n'y a pas une place dans
cette ville qui ne soit impregnee de religion et qui ne soit occupee par
quelque divinite... Les dieux l'habitent. " Ce que Tite-Live disait de
Rome, tout homme pouvait le dire de sa propre ville; car, si elle avait
ete fondee suivant les rites, elle avait recu dans son enceinte des dieux
protecteurs qui s'etaient comme implantes dans son sol et ne devaient plus
le quitter. Toute ville etait un sanctuaire; toute ville pouvait etre
appelee sainte. [16]
Comme les dieux etaient pour toujours attaches a la ville, le peuple ne
devait pas non plus quitter l'endroit ou ses dieux etaient fixes. Il y
avait a cet egard un engagement reciproque, une sorte de contrat entre les
dieux et les hommes. Les tribuns de la plebe disaient un jour que Rome,
devastee par les Gaulois, n'etait plus qu'un monceau de ruines, qu'a cinq
lieues de la il existait une ville toute batie, grande et belle, bien
situee et vide d'habitants depuis que les Romains en avaient fait la
conquete; qu'il fallait donc laisser la Rome detruite et se transporter a
Veii. Mais le pieux Camille leur repondit: " Notre ville a ete fondee
religieusement; les dieux memes en ont marque la place et s'y sont etablis
avec nos peres. Toute ruinee qu'elle est, elle est encore la demeure de
nos dieux nationaux. " Les Romains resterent a Rome.
Quelque chose de sacre et de divin s'attachait naturellement a ces villes
que les dieux avaient elevees [17] et qu'ils continuaient a remplir de
leur presence. On sait que les traditions romaines promettaient a Rome
l'eternite. Chaque ville avait des traditions semblables. On batissait
toutes les villes pour etre eternelles.
NOTES
[1] Ciceron, _De divin._, I, 17. Plutarque, _Camille_, 32. Pline, XIV, 2;
XVIII, 12.
[2] Denys, I, 88.
[3] Plutarque, _Romulus_, 11. Dion Cassius, _Fragm._, 12. Ovide, _Fast._,
IV, 821. Festus, v _Quadrata_.
[4] Festus, V _Mundus_. Servius, _ad Aen._, III, 134. Plutarque,
_Romulus_, 11.
[5] Ovide, _ibid._ Le foyer fut deplace plus tard. Lorsque les trois
villes du Palatin, du Capitolin et du Quirinal s'unirent en une seule, le
foyer commun ou temple de Vesta fut place sur un terrain neutre entre les
trois collines.
[6] Plutarque, _Romulus_, 11. Ovide, _ibid._ Varron, _De ling. lat._, V,
143. Festus, v _Primigenius_; v _Urvat._ Virgile, V, 755.
[7] Voy. Plutarque, _Quest. rom._, 27.
[8] Caton, dans Servius, V, 755.
[9] Ciceron, _De nat. deor._, III, 40. _Digeste_, 8, 8. Gaius, II, 8.
[10] Varron, V, 143. Tite-Live, I, 44. Aulu-Gelle, XIII, 14.
[11] Caton dans Servius, V, 755. Varron, _L. L._, V, 143. Festus, V
_Rituales._
[12] Diodore, XII, 12; Pausanias, VII, 2; Athenee, VIII, 62.
[13] Herodote, V, 42.
[14] Thucydide, V, 16; III, 24.
[15] Pausanias, IV, 27.
[16] [Grec: Hilios hirae, hierai Athenai] (Aristophane, _Chev._, 1319),
[Grec: Lakedaimoni diae] (Theognis, v. 837); [Grec: hieran polin], dit
Theognis en parlant de Megare.
[17] _Neptunia Troja_, [Grec: Theodmaetoi Athenai] Voy. Theognis, 755
(Welcker).
CHAPITRE V.
LE CULTE DU FONDATEUR; LA LEGENDE D'ENEE.
Le fondateur etait l'homme qui accomplissait l'acte religieux sans lequel
une ville ne pouvait pas etre. C'etait lui qui posait le foyer ou devait
bruler eternellement le feu sacre; c'etait lui qui par ses prieres et ses
rites appelait les dieux et les fixait pour toujours dans la ville
nouvelle.
On concoit le respect qui devait s'attacher a cet homme sacre. De son
vivant, les hommes voyaient en lui l'auteur du culte et le pere de la
cite; mort, il devenait un ancetre commun pour toutes les generations qui
se succedaient; il etait pour la cite ce que le premier ancetre etait pour
la famille, un Lare familier. Son souvenir se perpetuait comme le feu du
foyer qu'il avait allume. On lui vouait un culte, on le croyait dieu et la
ville l'adorait comme sa Providence. Des sacrifices et des fetes etaient
renouveles chaque annee sur son tombeau. [1]
Tout le monde sait que Romulus etait adore, qu'il avait un temple et des
pretres. Les senateurs purent bien l'egorger, mais non pas le priver du
culte auquel il avait droit comme fondateur. Chaque ville adorait de meme
celui qui l'avait fondee. Cecrops et Thesee que l'on regardait comme ayant
ete successivement fondateurs d'Athenes, y avaient des temples. Abdere
faisait des sacrifices a son fondateur Timesios, Thera a Theras, Tenedos a
Tenes, Delos a Anios, Cyrene a Battos, Milet a Nelee, Amphipolis a Hagnon.
Au temps de Pisistrate, un Miltiade alla fonder une colonie dans la
Chersonese de Thrace; cette colonie lui institua un culte apres sa mort,
" suivant l'usage ordinaire ". Hieron de Syracuse, ayant fonde la ville
d'Aetna, y jouit dans la suite " du culte des fondateurs ". [2]
Il n'y avait rien qui fut plus a coeur a une ville que le souvenir de sa
fondation. Quand Pausanias visita la Grece, au second siecle de notre ere,
chaque ville put lui dire le nom de son fondateur avec sa genealogie et
les principaux faits de son existence. Ce nom et ces faits ne pouvaient
pas sortir de la memoire, car ils faisaient partie de la religion, et ils
etaient rappeles chaque, annee dans les ceremonies sacrees.
On a conserve le souvenir d'un grand nombre de poemes grecs qui avaient
pour sujet la fondation d'une ville. Philochore avait chante celle de
Salamine, Ion celle de Chio, Criton celle de Syracuse, Zopyre celle de
Milet; Apollonius, Hermogene, Hellanicus, Diocles avaient compose sur le
meme sujet des poemes ou des histoires. Peut-etre n'y avait-il pas une
seule ville qui ne possedat son poeme ou au moins son hymne sur l'acte
sacre qui lui avait donne naissance.
Parmi tous ces anciens poemes, qui avaient pour objet la fondation sainte
d'une ville, il en est un qui n'a pas peri, parce que si son sujet le
rendait cher a une cite, ses beautes l'ont rendu precieux pour tous les
peuples et tous les siecles. On sait qu'Enee avait fonde Lavinium, d'ou
etaient issus les Albains et les Romains, et qu'il etait par consequent
regarde comme le premier fondateur de Rome. Il s'etait etabli sur lui un
ensemble de traditions et de souvenirs que l'on trouve deja consignes dans
les vers du vieux Naevius et dans les histoires de Caton l'Ancien. Virgile
s'empara de ce sujet, et ecrivit le poeme national de la cite romaine.
C'est l'arrivee d'Enee, ou plutot c'est le transport des dieux de Troie en
Italie qui est le sujet de l'_Eneide_. Le poete chante cet homme qui
traversa les mers pour aller fonder une ville et porter ses dieux dans le
Latium,
dum conderet urbem
Inferretque Deos Latio.
Il ne faut pas juger l'_Eneide_ avec nos idees modernes. On se plaint
souvent de ne pas trouver dans Enee l'audace, l'elan, la passion. On se
fatigue de cette epithete de pieux qui revient sans cesse. On s'etonne de
voir ce guerrier consulter ses Penates avec un soin si scrupuleux,
invoquer a tout propos quelque divinite, lever les bras au ciel quand il
s'agit de combattre, se laisser ballotter par les oracles a travers toutes
les mers, et verser des larmes a la vue d'un danger. On ne manque guere
non plus de lui reprocher sa froideur pour Didon et l'on est tente de dire
avec la malheureuse reine:
Nullis ille movetur
Fletibus, aut voces ullas tractabilis audit.
C'est qu'il ne s'agit pas ici d'un guerrier ou d'un heros de roman. Le
poete veut nous montrer un pretre. Enee est le chef du culte, l'homme
sacre, le divin fondateur, dont la mission est de sauver les Penates de la
cite,
Sum pius Aeneas raptos qui ex hoste Penates
Classe veho mecum.
Sa qualite dominante doit etre la piete, et l'epithete que le poete lui
applique le plus souvent est aussi celle qui lui convient le mieux. Sa
vertu doit etre une froide et haute impersonnalite, qui fasse de lui, non
un homme, mais un instrument des dieux. Pourquoi chercher en lui des
passions? il n'a pas le droit d'en avoir, ou il doit les refouler au fond
de son coeur,
Multa gemens multoque animum labefactus amore,
Jussa tamen Divum insequitur.
Deja dans Homere Enee etait un personnage sacre, un grand pretre, que le
peuple " venerait a l'egal d'un dieu ", et que Jupiter preferait a Hector.
Dans Virgile il est le gardien et le sauveur des dieux troyens. Pendant la
nuit qui a consomme la ruine de la ville, Hector lui est apparu en songe.
" Troie, lui a-t-il dit, te confie ses dieux; cherche-leur une nouvelle
ville. " Et en meme temps il lui a remis les choses saintes, les
statuettes protectrices et le feu du foyer qui ne doit pas s'eteindre. Ce
songe n'est pas un ornement place la par la fantaisie du poete. Il est, au
contraire, le fondement sur lequel repose le poeme tout entier; car c'est
par lui qu'Enee est devenu le depositaire des dieux de la cite et que sa
mission sainte lui a ete revelee.
La ville de Troie a peri, mais non pas la cite troyenne; grace a Enee, le
foyer n'est pas eteint, et les dieux ont encore un culte. La cite et les
dieux fuient avec Enee; ils parcourent les mers et cherchent une contree
ou il leur soit donne de s'arreter,
Considere Teucros
Errantesque Deos agitataque numina Trojae.
Enee cherche une demeure fixe, si petite qu'elle soit, pour ses dieux
paternels,
Dis sedem exiguam patriis.
Mais le choix de cette demeure, a laquelle la destinee de la cite sera
liee pour toujours, ne depend pas des hommes; il appartient aux dieux.
Enee consulte les devins et interroge les oracles. Il ne marque pas lui-
meme sa route et son but; il se laisse diriger par la divinite:
Italiam non sponte sequor.
Il voudrait s'arreter en Thrace, en Crete, en Sicile, a Carthage avec
Didon; _fata obstant_. Entre lui et son desir du repos, entre lui et son
amour, vient toujours se placer l'arret des dieux, la parole revelee,
_fata_.
Il ne faut pas s'y tromper: le vrai heros du poeme n'est pas Enee; ce sont
les dieux de Troie, ces memes dieux qui doivent etre un jour ceux de Rome.
Le sujet de l'_Eneide_, c'est la lutte des dieux romains contre une
divinite hostile. Des obstacles de toute nature pensent les arreter,
Tantae mons erat romanam condere gentem!
Peu s'en faut que la tempete ne les engloutisse ou que l'amour d'une femme
ne les enchaine. Mais ils triomphent de tout et arrivent au but marque,
Fata viam inveniunt.
Voila ce qui devait singulierement eveiller l'interet des Romains. Dans ce
poeme ils se voyaient, eux, leur fondateur, leur ville, leurs
institutions, leurs croyances, leur empire. Car sans ces dieux la cite
romaine n'existerait pas. [3]
NOTES
[1] Pindare, _Pyth._, V, 129; _Olymp._, VII, 145. Ciceron, _De nat.
deor._, III, 19. Catulle, VII, 6.
[2] Herodote, I, 168; VI, 38. Pindare, _Pyth._, IV. Thucydide, V, 11.
Strabon, XIV, 1. Plutarque, _Quest. gr._, 20. Pausanias, I, 34; III, 1.
Diodore, XI, 78.
[3] Nous n'avons pas a examiner ici si la legende d'Enee repond a un fait
reel; il nous suffit d'y voir une croyance. Elle nous montre ce que les
anciens se figuraient par un fondateur de ville, quelle idee ils se
faisaient du _penatiger_, et pour nous c'est la l'important. Ajoutons que
plusieurs villes, en Thrace, en Crete, en Epire, a Cythere, a Zacynthe, en
Sicile, en Italie, croyaient avoir ete fondees par Enee et lui rendaient
un culte.
CHAPITRE VI.
LES DIEUX DE LA CITE.
Il ne faut pas perdre de vue que, chez les anciens, ce qui faisait le lien
de toute societe, c'etait un culte. De meme qu'un autel domestique tenait
groupes autour de lui les membres d'une famille, de meme la cite etait la
reunion de ceux qui avaient les memes dieux protecteurs et qui
accomplissaient l'acte religieux au meme autel.
Cet autel de la cite etait renferme dans l'enceinte d'un batiment que les
Grecs appelaient prytanee et que les Romains appelaient temple de Vesta.
[1]
Il n'y avait rien de plus sacre dans une ville que cet autel, sur lequel
le feu sacre etait toujours entretenu. Il est vrai que cette grande
veneration s'affaiblit de bonne heure en Grece, parce que l'imagination
grecque se laissa entrainer du cote des plus beaux temples, des plus
riches legendes et des plus belles statues. Mais elle ne s'affaiblit
jamais a Rome. Les Romains ne cesserent pas d'etre convaincus que le
destin de la cite etait attache a ce foyer qui representait leurs dieux.
Le respect qu'on portait aux Vestales prouve l'importance de leur
sacerdoce. Si un consul en rencontrait une sur son passage, il faisait
abaisser ses faisceaux devant elle. En revanche, si l'une d'elles laissait
le feu s'eteindre ou souillait le culte en manquant a son devoir de
chastete, la ville qui se croyait alors menacee de perdre ses dieux, se
vengeait sur la Vestale en l'enterrant toute vive.
Un jour, le temple de Vesta faillit etre brule dans un incendie des
maisons environnantes. Rome fut en alarmes, car elle sentit tout son
avenir en peril. Le danger passe, le Senat prescrivit au consul de
rechercher les auteurs de l'incendie, et le consul porta aussitot ses
accusations contre quelques habitants de Capoue qui se trouvaient alors a
Rome. Ce n'etait pas qu'il eut aucune preuve contre eux, mais il faisait
ce raisonnement: " Un incendie a menace notre foyer; cet incendie qui
devait briser notre grandeur et arreter nos destinees, n'a pu etre allume
que par la main de nos plus cruels ennemis. Or nous n'en avons pas de plus
acharnes que les habitants de Capoue, cette ville qui est presentement
l'alliee d'Annibal et qui aspire a etre a notre place la capitale de
l'Italie. Ce sont donc ces hommes-la qui ont voulu detruire notre temple
de Vesta, notre foyer eternel, ce gage et ce garant de notre grandeur
future. " [2] Ainsi un consul, sous l'empire de ses idees religieuses,
croyait que les ennemis de Rome n'avaient pas pu trouver de moyen plus sur
de la vaincre que de detruire son foyer. Nous voyons la les croyances des
anciens; le foyer public etait le sanctuaire de la cite; c'etait ce qui
l'avait fait naitre et ce qui la conservait.
De meme que le culte du foyer domestique etait secret et que la famille
seule avait droit d'y prendre part, de meme le culte du foyer public etait
cache aux etrangers. Nul, s'il n'etait citoyen, ne pouvait assister au
sacrifice. Le seul regard de l'etranger souillait l'acte religieux. [3]
Chaque cite avait des dieux qui n'appartenaient qu'a elle. Ces dieux
etaient ordinairement de meme nature que ceux de la religion primitive des
familles. On les appelait Lares, Penates, Genies, Demons, Heros; [4] sous
tous ces noms, c'etaient des ames humaines divinisees par la mort. Car
nous avons vu que, dans la race indo-europeenne, l'homme avait eu d'abord
le culte de la force invisible et immortelle qu'il sentait en lui. Ces
Genies ou ces Heros etaient la plupart du temps les ancetres du peuple.
[5] Les corps etaient enterres soit dans la ville meme, soit sur son
territoire, et comme, d'apres les croyances que nous avons montrees plus
haut, l'ame ne quittait pas le corps, il en resultait que ces morts divins
etaient attaches au sol ou leurs ossements etaient enterres. Du fond de
leurs tombeaux ils veillaient sur la cite; ils protegeaient le pays, et
ils en etaient en quelque sorte les chefs et les maitres. Cette expression
de chefs du pays, appliquee aux morts, se trouve dans un oracle adresse
par la Pythie a Solon: " Honore d'un culte les chefs du pays, les morts
qui habitent sous terre. " [6] Ces opinions venaient de la tres-grande
puissance que les antiques generations avaient attribuee a l'ame humaine
apres la mort. Tout homme qui avait rendu un grand service a la cite,
depuis celui qui l'avait fondee jusqu'a celui qui lui avait donne une
victoire ou avait ameliore ses lois, devenait un dieu pour cette cite. Il
n'etait meme pas necessaire d'avoir ete un grand homme ou un bienfaiteur;
il suffisait d'avoir frappe vivement l'imagination de ses contemporains et
de s'etre rendu l'objet d'une tradition populaire, pour devenir un heros,
c'est-a-dire, un mort puissant dont la protection fut a desirer et la
colere a craindre. Les Thebains continuerent pendant dix siecles a offrir
des sacrifices a Eteocle et a Polynice. Les habitants d'Acanthe rendaient
un culte a un Perse qui etait mort chez eux pendant l'expedition de
Xerxes. Hippolyte etait venere comme dieu a Trezene. Pyrrhus, fils
d'Achille, etait un dieu a Delphes, uniquement parce qu'il y etait mort et
y etait enterre. Crotone rendait un culte a un heros par le seul motif
qu'il avait ete de son vivant le plus bel homme de la ville. [7] Athenes
adorait comme un de ses protecteurs Eurysthee, qui etait pourtant un
Argien; mais Euripide nous explique la naissance de ce culte, quand il
fait paraitre sur la scene Eurysthee, pres de mourir et lui fait dire aux
Atheniens: " Ensevelissez-moi dans l'Attique; je vous serai propice, et
dans le sein de la terre je serai pour votre pays un hote protecteur. "
[8] Toute la tragedie d'_Edipe a Colone_ repose sur ces croyances: Athenes
et Thebes se disputent le corps d'un homme qui va mourir et qui va devenir
un dieu.
C'etait un grand bonheur pour une cite de posseder des morts quelque peu
marquants. [9] Mantinee parlait avec orgueil des ossements d'Arcas, Thebes
de ceux de Geryon, Messene de ceux d'Aristomene. [10] Pour se procurer ces
reliques precieuses on usait quelquefois de ruse. Herodote raconte par
quelle supercherie les Spartiates deroberent les ossements d'Oreste. [11]
Il est vrai que ces ossements, auxquels etait attachee l'ame du heros,
donnerent immediatement une victoire aux Spartiates. Des qu'Athenes eut
acquis de la puissance, le premier usage qu'elle en fit, fut de s'emparer
des ossements de Thesee qui avait ete enterre dans l'ile de Scyros, et de
leur elever un temple dans la ville, pour augmenter le nombre de ses dieux
protecteurs.
Outre ces heros et ces genies, les hommes avaient des dieux d'une autre
espece, comme Jupiter, Junon, Minerve, vers lesquels le spectacle de la
nature avait porte leur pensee. Mais nous avons vu que ces creations de
l'intelligence humaine avaient eu longtemps le caractere de divinites
domestiques ou locales. On ne concut pas d'abord ces dieux comme veillant
sur le genre humain tout entier; on crut que chacun d'eux appartenait en
propre a une famille ou a une cite.
Ainsi il etait d'usage que chaque cite, sans compter ses heros, eut encore
un Jupiter, une Minerve ou quelque autre divinite qu'elle avait associee a
ses premiers penates et a son foyer. Il y avait ainsi en Grece et en
Italie une foule de divinites _poliades_. Chaque ville avait ses dieux qui
l'habitaient. [12]
Les noms de beaucoup de ces divinites sont oublies; c'est par hasard qu'on
a conserve le souvenir du dieu Satrapes, qui appartenait a la ville
d'Elis, de la deesse Dindymene a Thebes, de Soteira a Aegium, de
Britomartis en Crete, de Hyblaea a Hybla. Les noms de Zeus, Athene, Hera,
Jupiter, Minerve, Neptune, nous sont plus connus, et nous savons qu'ils
etaient souvent appliques a ces divinites poliades. Mais de ce que deux
villes donnaient a leur dieu le meme nom, gardons-nous de conclure
qu'elles adoraient le meme dieu. Il y avait une Athene a Athenes et il y
en avait une a Sparte; c'etaient deux deesses. Un grand nombre de cites
avaient un Jupiter pour divinite poliade. C'etaient autant de Jupiters
qu'il y avait de villes. Dans la legende de la guerre de Troie on voit une
Pallas qui combat pour les Grecs, et il y a chez les Troyens une autre
Pallas qui recoit un culte et qui protege ses adorateurs. [13] Dira-t-on
que c'etait la meme divinite qui figurait dans les deux armees? Non
certes; car les anciens n'attribuaient pas a leurs dieux le don
d'ubiquite. Les villes d'Argos et de Samos avaient chacune une Hera
poliade; ce n'etait pas la meme deesse, car elle etait representee dans
les deux villes avec des attributs bien differents. II y avait a Rome une
Junon; a cinq lieues de la, la ville de Veii en avait une autre; c'etait
si peu la meme divinite, que nous voyons le dictateur Camille, assiegeant
Veii, s'adresser a la Junon de l'ennemi pour la conjurer d'abandonner la
ville etrusque et de passer dans son camp. Maitre de la ville, il prend la
statue, bien persuade qu'il prend en meme temps une deesse, et il la
transporte devotement a Rome. Rome eut des lors deux Junons protectrices.
Meme histoire, quelques annees apres, pour un Jupiter, qu'un autre
dictateur apporta de Preneste, alors que Rome en avait deja trois ou
quatre chez elle. [14]
La ville qui possedait en propre une divinite, ne voulait pas qu'elle
protegeat les etrangers, et ne permettait pas qu'elle fut adoree par eux.
La plupart du temps un temple n'etait accessible qu'aux citoyens. Les
Argiens seuls avaient le droit d'entrer dans le temple de la Hera d'Argos.
Pour penetrer dans celui de l'Athene d'Athenes, il fallait etre Athenien.
[15] Les Romains, qui adoraient chez eux deux Junons, ne pouvaient pas
entrer dans le temple d'une troisieme Junon qu'il y avait dans la petite
ville de Lanuvium. [16]
Il faut bien reconnaitre que les anciens ne se sont jamais represente Dieu
comme un etre unique qui exerce son action sur l'univers. Chacun de leurs
innombrables dieux avait son petit domaine; a l'un une famille, a l'autre
une tribu, a celui-ci une cite: c'etait la le monde qui suffisait a la
providence de chacun d'eux. Quant au Dieu du genre humain, quelques
philosophes ont pu le deviner, les mysteres d'Eleusis ont pu le faire
entrevoir aux plus intelligents de leurs inities, mais le vulgaire n'y a
jamais cru. Pendant longtemps l'homme n'a compris l'etre divin que comme
une force qui le protegeait personnellement, et chaque homme ou chaque
groupe d'hommes a voulu avoir son dieu. Aujourd'hui encore, chez les
descendants de ces Grecs, on voit des paysans grossiers prier les saints
avec ferveur; mais on doute s'ils ont l'idee de Dieu; chacun d'eux veut
avoir parmi ces saints un protecteur particulier, une providence speciale.
A Naples, chaque quartier a sa madone; le lazzarone s'agenouille devant
celle de sa rue, et il insulte celle de la rue d'a cote; il n'est pas rare
de voir deux facchini se quereller et se battre a coups de couteau pour
les merites de leurs deux madones. Ce sont la des exceptions aujourd'hui,
et on ne les rencontre que chez de certains peuples et dans de certaines
classes. C'etait la regle chez les anciens.
Chaque cite avait son corps de pretres qui ne dependait d'aucune autorite
etrangere. Entre les pretres de deux cites il n'y avait nul lien, nulle
communication, nul echange d'enseignement ni de rites. Si l'on passait
d'une ville a une autre, on trouvait d'autres dieux, d'autres dogmes,
d'autres ceremonies. Les anciens avaient des livres liturgiques; mais ceux
d'une ville ne ressemblaient pas a ceux d'une autre. Chaque cite avait son
recueil de prieres et de pratiques, qu'elle tenait fort secret; elle eut
cru compromettre sa religion et sa destinee si elle l'eut laisse voir aux
etrangers. Ainsi, la religion etait toute locale, toute civile, a prendre
ce mot dans le sens ancien, c'est-a-dire speciale a chaque cite. [17]
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