La Cite Antique
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Un exemple rendra cette verite plus claire. Il nous
est reste sur les antiquites d'Athenes assez de traditions
et de souvenirs pour que nous puissions voir
avec quelque nettete comment s'est formee la cite
athenienne. A l'origine, dit Plutarque, l'Attique
etait divisee par familles. [4] Quelques-unes de ces familles
de l'epoque primitive, comme les Eumolpides,
les Cecropides, les Cephyreens, les Phytalides, les
Lakiades, se sont perpetuees jusque dans les ages
suivants. Alors la cite athenienne n'existait pas; mais
chaque famille, entouree de ses branches cadettes
et de ses clients, occupait un canton et y vivait dans
une independance absolue. Chacune avait sa religion
propre: les Eumolpides, fixes a Eleusis, adoraient
Demeter; les Cecropides, qui habitaient le rocher
ou fut plus tard Athenes, avaient pour divinites protectrices Poseidon et
Athene. Tout a cote, sur la
petite colline ou fut l'Areopage, le dieu protecteur
etait Ares; a Marathon c'etait un Hercule, a Prasies
un Apollon, un autre Apollon a Phlyes, les Dioscures
a Cephale et ainsi de tous les autres cantons. [5]
Chaque famille, comme elle avait son dieu et son
autel, avait aussi son chef. Quand Pausanias visita
l'Attique, il trouva dans les petits bourgs d'antiques
traditions qui s'etaient perpetuees avec le culte; or
ces traditions lui apprirent que chaque bourg avait
eu son roi avant le temps ou Cecrops regnait a Athenes.
N'etait-ce pas le souvenir d'une epoque lointaine
ou ces grandes familles patriarcales, semblables
aux clans celtiques, avaient chacune son chef
hereditaire, qui etait a la fois pretre et juge? Une
centaine de petites societes vivaient donc isolees
dans le pays, ne connaissant entre elles ni lien religieux
ni lien politique, ayant chacune son territoire,
se faisant souvent la guerre, etant enfin a tel
point separees les unes des autres que le mariage
entre elles n'etait pas toujours repute permis. [6]
Mais les besoins ou les sentiments les rapprocherent.
Insensiblement elles s'unirent en petits groupes,
par quatre, par cinq, par six. Ainsi nous trouvons
dans les traditions que les quatre bourgs de la
plaine de Marathon s'associerent pour adorer ensemble
Apollon Delphinien; les hommes du Piree,
de Phalere et de deux cantons voisins s'unirent de
leur cote, et batirent en commun un temple a Hercule. [7]
A la longue cette centaine de petits Etats se
reduisit a douze confederations. Ce changement,
par lequel la population de l'Attique passa de l'etat
de famille patriarcale a une societe un peu plus
etendue, etait attribue par les traditions aux efforts
de Cecrops; il faut seulement entendre par la qu'il
ne fut acheve qu'a l'epoque ou l'on placait le regne
de ce personnage, c'est-a-dire vers le seizieme siecle
avant notre ere. On voit d'ailleurs que ce Cecrops
ne regnait que sur l'une des douze associations,
celle qui fut plus tard Athenes, les onze autres
etaient pleinement independantes; chacune avait son
dieu protecteur, son autel, son feu sacre, son chef. [8]
Plusieurs generations se passerent pendant les-quelles
le groupe des Cecropides acquit insensiblement
plus d'importance. De cette periode il est reste
le souvenir d'une lutte sanglante qu'ils soutinrent
contre les Eumolpides d'Eleusis, et dont le resultat
fut que ceux-ci se soumirent, avec la seule reserve
de conserver le sacerdoce hereditaire de leur divinite. [9]
On peut croire qu'il y a eu d'autres luttes et
d'autres conquetes, dont le souvenir ne s'est pas
conserve. Le rocher des Cecropides, ou s'etait peu
a peu developpe le culte d'Athene, et qui avait fini
par adopter le nom de sa divinite principale, acquit
la suprematie sur les onze autres Etats. Alors parut
Thesee, heritier des Cecropides. Toutes les traditions
s'accordent a dire qu'il reunit les douze groupes
en une cite. Il reussit, en effet, a faire adopter dans
toute l'Attique le culte d'Athene Polias, en sorte
que tout le pays celebra des lors en commun le sacrifice
des Panathenees. Avant lui, chaque bourgade
avait son feu sacre et son prytanee; il voulut que le
prytanee d'Athenes fut le centre religieux de toute
l'Attique. [10] Des lors l'unite athenienne fut fondee;
religieusement, chaque canton conserva son ancien
culte, mais tous adopterent un culte commun; politiquement,
chacun conserva ses chefs, ses juges,
son droit de s'assembler, mais au-dessus de ces gouvernements locaux il y
eut le gouvernement central
de la cite. [11]
De ces souvenirs et de ces traditions si precises
qu'Athenes conservait religieusement, il nous semble
qu'il ressort deux verites egalement manifestes;
l'une est que la cite a ete une confederation de
groupes constitues avant elle; l'autre est que la societe
ne s'est developpee qu'autant que la religion
s'elargissait. On ne saurait dire si c'est le progres
religieux qui a amene le progres social; ce qui est
certain, c'est qu'ils se sont produits tous les deux
en meme temps et avec un remarquable accord.
Il faut bien penser a l'excessive difficulte qu'il y
avait pour les populations primitives a fonder des
societes regulieres. Le lien social n'est pas facile a
etablir entre ces etres humains qui sont si divers, si
libres, si inconstants. Pour leur donner des regles
communes, pour instituer le commandement et faire
accepter l'obeissance, pour faire ceder la passion a
la raison, et la raison individuelle, a la raison publique,
il faut assurement quelque chose de plus fort
que la force materielle, de plus respectable que l'interet,
de plus sur qu'une theorie philosophique, de
plus immuable qu'une convention, quelque chose
qui soit egalement au fond de tous les coeurs et qui
y siege avec empire.
Cette chose-la, c'est une croyance. Il n'est rien
de plus puissant sur l'ame. Une croyance est l'oeuvre
de notre esprit, mais nous ne sommes pas libres de
la modifier a notre gre. Elle est notre creation, mais
nous ne le savons pas. Elle est humaine, et nous la
croyons dieu. Elle est l'effet de notre puissance et
elle est plus forte que nous. Elle est en nous; elle
ne nous quitte pas; elle nous parle a tout moment.
Si elle nous dit d'obeir, nous obeissons; si elle nous
trace des devoirs, nous nous soumettons. L'homme
peut bien dompter la nature, mais il est assujetti a
sa pensee.
Or, une antique croyance commandait a l'homme
d'honorer l'ancetre; le culte de l'ancetre a groupe la
famille autour d'un autel. De la la premiere religion,
les premieres prieres, la premiere idee du devoir et
la premiere morale; de la aussi la propriete etablie,
l'ordre de la succession fixe; de la enfin tout le droit
prive et toutes les regles de l'organisation domestique.
Puis la croyance grandit, et l'association en
meme temps. A mesure que les hommes sentent
qu'il y a pour eux des divinites communes, ils s'unissent
en groupes plus etendus. Les memes regles,
trouvees et etablies dans la famille, s'appliquent
successivement a la phratrie, a la tribu, a la cite.
Embrassons du regard le chemin que les hommes
ont parcouru. A l'origine, la famille vit isolee et
l'homme ne connait que les dieux domestiques,
[Grec: theoi patrooi], _dii gentiles_. Au-dessus de la famille se
forme la phratrie avec son dieu, [Grec: theos phratrios], _Juno
curialis_. Vient ensuite la tribu et le dieu de la tribu,
[Grec: theos phylios]. On arrive enfin a la cite, et l'on concoit
un dieu dont la providence embrasse cette cite entiere,
[Grec: theos polieus], _penates publici_. Hierarchie de
croyances, hierarchie d'association. L'idee religieuse
a ete, chez les anciens, le souffle inspirateur et organisateur
de la societe.
Les traditions des Hindous, des Grecs, des Etrusques
racontaient que les dieux avaient revele aux
hommes les lois sociales. Sous cette forme legendaire
il y a une verite. Les lois sociales ont ete
l'oeuvre des dieux; mais ces dieux si puissants et
si bienfaisants n'etaient pas autre chose que les
croyances des hommes.
Tel a ete le mode d'enfantement de l'Etat chez
les anciens; cette etude etait necessaire pour nous
rendre compte tout a l'heure de la nature et des
institutions de la cite. Mais il faut faire ici une reserve.
Si les premieres cites se sont formees par la
confederation de petites societes constituees anterieurement,
ce n'est pas a dire que toutes les cites a
nous connues aient ete formees de la meme maniere.
L'organisation municipale une fois trouvee, il n'etait
pas necessaire que pour chaque ville nouvelle on
recommencat la meme route longue et difficile. Il
put meme arriver assez souvent que l'on suivit l'ordre
inverse. Lorsqu'un chef, sortant d'une ville deja
constituee, en alla fonder une autre, il n'emmena
d'ordinaire avec lui qu'un petit nombre de ses
concitoyens, et il s'adjoignit beaucoup d'autres
hommes qui venaient de divers lieux et pouvaient
meme appartenir a des races diverses. Mais ce chef
ne manqua jamais de constituer le nouvel Etat a
l'image de celui qu'il venait de quitter. En consequence,
il partagea son peuple en tribus et en phratries.
Chacune de ces petites associations eut un
autel, des sacrifices, des fetes; chacune imagina
meme un ancien heros qu'elle honora d'un culte, et
duquel elle vint a la longue a se croire issue.
Souvent encore il arriva que les hommes d'un
certain pays vivaient sans lois et sans ordre, soit
que l'organisation sociale n'eut pas reussi a s'etablir,
comme en Arcadie, soit qu'elle eut ete corrompue
et dissoute par des revolutions trop brusques, comme
a Cyrene et a Thurii. Si un legislateur entreprenait
de mettre la regle parmi ces hommes, il ne manquait
jamais de commencer par les repartir en tribus et
en phratries, comme s'il n'y avait pas d'autre type
de societe que celui-la. Dans chacun de ces cadres
il instituait un heros eponyme, il etablissait des sacrifices,
il inaugurait des traditions. C'etait toujours
par la que l'on commencait, si l'on voulait fonder
une societe reguliere. [12] Ainsi fait Platon lui-meme
lorsqu'il imagine une cite modele.
NOTES
[1] Homere, _Iliade_, II, 362. Varron, _De ling. lat._, V, 89. Isee, II,
42.
[2] Aulu-Gelle, XV, 27.
[3] Demosthenes, _in Eubul._ Isee, VII, IX. Lycurgue, I, 76. Schol., _in
Demosth._, p. 438. Pollux, VIII, 105. Stobee, _De republ._
[4] [Grec: Katagene], Plutarque, Thesee, 24; _ibid._, 13.
[5] Pausanias, I, 15; I, 31; I, 37; II, 18.
[6] Plutarque, _Thesee_, 18.
[7] Id., _ibid._, 14. Pollux, VI, 105. Etienne de Byzance, [Grec:
echelidai].
[8] Philochore cite par Strabon, IX. Thucydide, II, 16. Pollux, VIII, 111.
[9] Pausanias, I, 38.
[10] Thucydide, II, 15. Plutarque, _Thesee_, 24. Pausanias, I, 26; VIII,
2.
[11] Plutarque et Thucydide disent que Thesee detruisit les prytanees
locaux et abolit les magistratures des bourgades. S'il essaya de le faire,
il est certain qu'il n'y reussit pas; car longtemps apres lui nous
trouvons
encore les cultes locaux, les assemblees, les _rois de tribus_. Boeckh,
_Corp, inscr._, 82, 85. Demosthenes, _in Theocrinem_. Pollux, VIII, III.
-- Nous laissons de cote la legende d'Ion, a laquelle plusieurs historiens
modernes nous semblent avoir donne trop d'importance en la presentant
comme
le symptome d'une invasion etrangere dans l'Attique. Cette invasion n'est
indiquee par aucune tradition. Si l'Attique eut ete conquise par ces
Ioniens du Peloponese, il n'est pas probable que les Atheniens eussent
conserve si religieusement leurs noms de Cecropides, d'Erechtheides, et
qu'ils eussent, au contraire, considere comme une injure le nom d'Ioniens
(Herodote, I, 143). A ceux qui croient a cette invasion des Ioniens et qui
ajoutent que la noblesse des Eupatrides vient de la, on peut encore
repondre que la plupart des grandes familles d'Athenes remontent a une
epoque bien anterieure a celle ou l'on place l'arrivee d'Ion dans
l'Attique. Est-ce a dire que les Atheniens ne soient pas des Ioniens, pour
la plupart? Ils appartiennent assurement a cette branche de la race
hellenique; Strabon nous dit que dans les temps les plus recules l'Attique
s'appelait _Ionia_ et _Ias_. Mais on a tort de faire du fils de Xuthos, du
heros legendaire d'Euripide, la tige de ces Ioniens; ils sont infiniment
anterieurs a Ion, et leur nom est peut-etre beaucoup plus ancien que celui
d'Hellenes. On a tort de faire descendre de cet Ion tous les Eupatrides et
de presenter cette classe d'hommes comme une population conquerante qui
eut
opprime par la force une population vaincue. Cette opinion ne s'appuie sur
aucun temoignage ancien.
[12] Herodote, IV, 161. Cf. Platon, _Lois_, V, 738; VI, 771.
CHAPITRE IV.
LA VILLE.
Cite et ville n'etaient pas des mots synonymes chez les anciens. La cite
etait l'association religieuse et politique des familles et des tribus; la
ville etait le lieu de reunion, le domicile et surtout le sanctuaire de
cette association.
Il ne faudrait pas nous faire des villes anciennes l'idee que nous donnent
celles que nous voyons s'elever de nos jours. On batit quelques maisons,
c'est un village; insensiblement le nombre des maisons s'accroit, c'est
une ville; et nous unissons, s'il y a lieu, par l'entourer d'un fosse et
d'une muraille. Une ville, chez les anciens, ne se formait pas a la
longue, par le lent accroissement du nombre des hommes et des
constructions. On fondait une ville d'un seul coup, tout entiere en un
jour.
Mais il fallait que la cite fut constituee d'abord, et c'etait l'oeuvre la
plus difficile et ordinairement la plus longue. Une fois que les familles,
les phratries et les tribus etaient convenues de s'unir et d'avoir un meme
culte, aussitot on fondait la ville pour etre le sanctuaire de ce culte
commun. Aussi la fondation d'une ville etait-elle toujours un acte
religieux.
Nous allons prendre pour premier exemple Rome elle-meme, en depit de la
vogue d'incredulite qui s'attache a cette ancienne histoire. On a bien
souvent repete que Romulus etait un chef d'aventuriers, qu'il s'etait fait
un peuple en appelant a lui des vagabonds et des voleurs, et que tous ces
hommes ramasses sans choix avaient bati au hasard quelques cabanes pour y
enfermer leur butin. Mais les ecrivains anciens nous presentent les faits
d'une tout autre facon; et il nous semble que, si l'on veut connaitre
l'antiquite, la premiere regle doit etre de s'appuyer sur les temoignages
qui nous viennent d'elle. Ces ecrivains parlent a la verite d'un asile,
c'est-a-dire d'un enclos sacre ou Romulus admit tous ceux qui se
presenterent; en quoi il suivait l'exemple que beaucoup de fondateurs de
villes lui avaient donne. Mais cet asile n'etait pas la ville; il ne fut
meme ouvert qu'apres que la ville avait ete fondee et completement batie.
C'etait un appendice ajoute a Rome; ce n'etait pas Rome. Il ne faisait
meme pas partie de la ville de Romulus; car il etait situe au pied du mont
Capitolin, tandis que la ville occupait le plateau du Palatin. Il importe
de bien distinguer le double element de la population romaine. Dans
l'asile sont les aventuriers sans feu ni lieu; sur le Palatin sont les
hommes venus d'Albe, c'est-a-dire les hommes deja organises en societe,
distribues en _gentes_ et en curies, ayant des cultes domestiques et des
lois. L'asile n'est qu'une sorte de hameau ou de faubourg ou les cabanes
se batissent au hasard et sans regles; sur le Palatin s'eleve une ville
religieuse et sainte.
Sur la maniere dont cette ville fut fondee, l'antiquite abonde en
renseignements; on en trouve dans Denys d'Halicarnasse qui les puisait
chez des auteurs plus anciens que lui; on en trouve dans Plutarque, dans
les _Fastes_ d'Ovide, dans Tacite, dans Caton l'Ancien qui avait compulse
les vieilles annales, et dans deux autres ecrivains qui doivent surtout
nous inspirer une grande confiance, le savant Varron et le savant Verrius
Flaccus que Festus nous a en partie conserve, tous les deux fort instruits
des antiquites romaines, amis de la verite, nullement credules, et
connaissant assez bien les regles de la critique historique. Tous ces
ecrivains nous ont transmis le souvenir de la ceremonie religieuse qui
avait marque la fondation de Rome, et nous ne sommes pas en droit de
rejeter un tel nombre de temoignages.
Il n'est pas rare de rencontrer chez les anciens des faits qui nous
etonnent; est-ce un motif pour dire que ce sont des fables, surtout si ces
faits qui s'eloignent beaucoup des idees modernes, s'accordent
parfaitement avec celles des anciens? Nous avons vu dans leur vie privee
une religion qui reglait tous leurs actes; nous avons vu ensuite que cette
religion les avait constitues en societe; qu'y a-t-il d'etonnant apres
cela que la fondation d'une ville ait ete aussi un acte sacre et que
Romulus lui-meme ait du accomplir des rites qui etaient observes partout?
Le premier soin du fondateur est de choisir l'emplacement de la ville
nouvelle. Mais ce choix, chose grave et dont on croit que la destinee du
peuple depend, est toujours laisse a la decision des dieux. Si Romulus eut
ete Grec, il aurait consulte l'oracle de Delphes; Samnite, il eut suivi
l'animal sacre, le loup ou le pivert. Latin, tout voisin des Etrusques,
initie a la science augurale, [1] il demande aux dieux de lui reveler leur
volonte par le vol des oiseaux. Les dieux lui designent le Palatin.
Le jour de la fondation venu, il offre d'abord un sacrifice. Ses
compagnons sont ranges autour de lui; ils allument un feu de broussailles,
et chacun saute a travers la flamme legere. [2] L'explication de ce rite
est que, pour l'acte qui va s'accomplir, il faut que le peuple soit pur;
or les anciens croyaient se purifier de toute tache physique ou morale en
sautant a travers la flamme sacree.
Quand cette ceremonie preliminaire a prepare le peuple au grand acte de la
fondation, Romulus creuse une petite fosse de forme circulaire. Il y jette
une motte de terre qu'il a apportee de la ville d'Albe. [3] Puis chacun de
ses compagnons, s'approchant a son tour, jette comme lui un peu de terre
qu'il a apporte du pays d'ou il vient. Ce rite est remarquable, et il nous
revele chez ces hommes une pensee qu'il importe de signaler. Avant de
venir sur le Palatin, ils habitaient Albe ou quelque autre des villes
voisines. La etait leur foyer: c'est la que leurs peres avaient vecu et
etaient ensevelis. Or la religion defendait de quitter la terre ou le
foyer avait ete fixe et ou les ancetres divins reposaient. Il avait donc
fallu, pour se degager de toute impiete, que chacun de ces hommes usat
d'une fiction, et qu'il emportat avec lui, sous le symbole d'une motte de
terre, le sol sacre ou ses ancetres etaient ensevelis et auquel leurs
manes etaient attaches. L'homme ne pouvait se deplacer qu'en emmenant avec
lui son sol et ses aieux. Il fallait que ce rite fut accompli pour qu'il
put dire en montrant la place nouvelle qu'il avait adoptee: Ceci est
encore la terre de mes peres, _terra patrum, patria_; ici est ma patrie,
car ici sont les manes de ma famille.
La fosse ou chacun avait ainsi jete un peu de terre, s'appelait _mundus_;
or ce mot designait dans l'ancienne langue la region des manes. [4] De
cette meme place, suivant la tradition, les ames des morts s'echappaient
trois fois par an, desireuses de revoir un moment la lumiere. Ne voyons-
nous pas encore dans cette tradition la veritable pensee de ces anciens
hommes? En deposant dans la fosse une motte de terre de leur ancienne
patrie, ils avaient cru y enfermer aussi les ames de leurs ancetres. Ces
ames reunies la devaient recevoir un culte perpetuel et veiller sur leurs
descendants. Romulus a cette meme place posa un autel et y alluma du feu.
Ce fut le foyer de la cite. [5]
Autour de ce foyer doit s'elever la ville, comme la maison s'eleve autour
du foyer domestique; Romulus trace un sillon qui marque l'enceinte. Ici
encore les moindres details sont fixes par un rituel. Le fondateur doit se
servir d'un soc de cuivre; sa charrue est trainee par un taureau blanc et
une vache blanche. Romulus, la tete voilee et sous le costume sacerdotal,
tient lui-meme le manche de la charrue et la dirige en chantant des
prieres. Ses compagnons marchent derriere lui en observant un silence
religieux, A mesure que le soc souleve des mottes de terre, on les rejette
soigneusement a l'interieur de l'enceinte, pour qu'aucune parcelle de
cette terre sacree ne soit du cote de l'etranger. [6]
Cette enceinte tracee par la religion est inviolable. Ni etranger ni
citoyen n'a le droit de la franchir. Sauter par-dessus ce petit sillon est
un acte d'impiete; la tradition romaine disait que le frere du fondateur
avait commis ce sacrilege et l'avait paye de sa vie. [7]
Mais pour que l'on puisse entrer dans la ville et en sortir, le sillon est
interrompu en quelques endroits; [8] pour cela Romulus a souleve et porte
le soc; ces intervalles s'appellent _portae_; ce sont les portes de la
ville.
Sur le sillon sacre ou un peu en arriere, s'elevent ensuite les murailles;
elles sont sacrees aussi. [9] Nul ne pourra y toucher, meme pour les
reparer, sans la permission des pontifes. Des deux cotes de cette
muraille, un espace de quelques pas est donne a la religion; on l'appelle
_pomoerium_; [10] il n'est permis ni d'y faire passer la charrue ni d'y
elever aucune construction.
Telle a ete, suivant une foule de temoignages anciens, la ceremonie de la
fondation de Rome. Que si l'on demande comment le souvenir a pu s'en
conserver jusqu'aux ecrivains qui nous l'ont transmis, c'est que cette
ceremonie etait rappelee chaque annee a la memoire du peuple par une fete
anniversaire qu'on appelait le jour natal de Rome. Cette fete a ete
celebree dans toute l'antiquite, d'annee en annee, et le peuple romain la
celebre encore aujourd'hui a la meme date qu'autrefois, le 21 avril; tant
les hommes, a travers leurs incessantes transformations, restent fideles
aux vieux usages!
On ne peut pas raisonnablement supposer que de tels rites aient ete
imagines pour la premiere fois par Romulus. Il est certain, au contraire,
que beaucoup de villes avant Rome avaient ete fondees de la meme maniere.
Varron dit que ces rites etaient communs au Latium et a l'Etrurie. Caton
l'Ancien qui, pour ecrire son livre des _Origines_, avait consulte les
annales de tous les peuples italiens, nous apprend que des rites analogues
etaient pratiques par tous les fondateurs de villes. Les Etrusques
possedaient des livres liturgiques ou etait consigne le rituel complet de
ces ceremonies. [11]
Les Grecs croyaient, comme les Italiens, que l'emplacement d'une ville
devait etre choisi et revele par la divinite. Aussi quand ils voulaient en
fonder une, consultaient-ils l'oracle de Delphes. [12] Herodote signale
comme un acte d'impiete ou de folie que le Spartiate Doriee ait ose batir
une ville " sans consulter l'oracle et sans pratiquer aucune des
ceremonies prescrites ", et le pieux historien n'est pas surpris qu'une
ville ainsi construite en depit des regles n'ait dure que trois ans. [13]
Thucydide, rappelant le jour ou Sparte fut fondee, mentionne les chants
pieux et les sacrifices de ce jour-la. Le meme historien nous dit que les
Atheniens avaient un rituel particulier et qu'ils ne fondaient jamais une
colonie sans s'y conformer. [14] On peut voir dans une comedie
d'Aristophane un tableau assez exact de la ceremonie qui etait usitee en
pareil cas. Lorsque le poete representait la plaisante fondation de la
ville des Oiseaux, il songeait certainement aux coutumes qui etaient
observees dans la fondation des villes des hommes; aussi mettait-il sur la
scene un pretre qui allumait un foyer en invoquant les dieux, un poete qui
chantait des hymnes, et un devin qui recitait des oracles.
Pausanias parcourait la Grece vers le temps d'Adrien. Arrive en Messenie,
il se fit raconter par les pretres la fondation de la ville de Messene, et
il nous a transmis leur recit. [15] L'evenement n'etait pas tres-ancien;
il avait eu lieu au temps d'Epaminondas. Trois siecles auparavant les
Messeniens avaient ete chasses de leur pays, et depuis ce temps-la ils
avaient vecu disperses parmi les autres Grecs, sans patrie, mais gardant
avec un soin pieux leurs coutumes et leur religion nationale. Les Thebains
voulaient les ramener dans le Peloponese, pour attacher un ennemi aux
flancs de Sparte; mais le plus difficile etait de decider les Messeniens.
Epaminondas, qui avait affaire a des hommes superstitieux, crut devoir
mettre en circulation un oracle predisant a ce peuple le retour dans son
ancienne patrie. Des apparitions miraculeuses attesterent que les dieux
nationaux des Messeniens, qui les avaient trahis a l'epoque de la
conquete, leur etaient redevenus favorables. Ce peuple timide se decida
alors a rentrer dans le Peloponese a la suite d'une armee thebaine. Mais
il s'agissait de savoir ou la ville serait batie, car d'aller reoccuper
les anciennes villes du pays, il n'y fallait pas songer; elles avaient ete
souillees par la conquete. Pour choisir la place ou l'on s'etablirait, on
n'avait pas la ressource ordinaire de consulter l'oracle de Delphes; car
la Pythie etait alors du parti de Sparte. Par bonheur, les dieux avaient
d'autres moyens de reveler leur volonte; un pretre messenien eut un songe
ou l'un des dieux de sa nation lui apparut et lui dit qu'il allait se
fixer sur le mont Ithome, et qu'il invitait le peuple a l'y suivre.
L'emplacement de la ville nouvelle etant ainsi indique, il restait encore
a savoir les rites qui etaient necessaires pour la fondation; mais les
Messeniens les avaient oublies; ils ne pouvaient pas, d'ailleurs, adopter
ceux des Thebains ni d'aucun autre peuple; et l'on ne savait comment batir
la ville. Un songe vint fort a propos a un autre Messenien: les dieux lui
ordonnaient de se transporter sur le mont Ithome, d'y chercher un if qui
se trouvait aupres d'un myrte, et de creuser la terre en cet endroit. Il
obeit; il decouvrit une urne, et dans cette urne des feuilles d'etain, sur
lesquelles se trouvait grave le rituel complet de la ceremonie sacree. Les
pretres en prirent aussitot copie et l'inscrivirent dans leurs livres. On
ne manqua pas de croire que l'urne avait ete deposee la par un ancien roi
des Messeniens avant la conquete du pays.
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