A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Cite Antique

F >> Fustel de Coulanges >> La Cite Antique

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37



Il n'y avait pas de curie, de phratrie, qui n'eut son autel et son dieu
protecteur. L'acte religieux y etait de meme nature que dans la famille.
Il consistait essentiellement en un repas fait en commun; la nourriture
avait ete preparee sur l'autel lui-meme et etait par consequent sacree; on
la mangeait en recitant quelques prieres; la divinite etait presente et
recevait sa part d'aliments et de breuvage.

Ces repas religieux de la curie subsisterent longtemps a Rome; Ciceron les
mentionne, Ovide les decrit. [2] Au temps d'Auguste ils avaient encore
conserve toutes leurs formes antiques. " J'ai vu dans ces demeures
sacrees, dit un historien de cette epoque, le repas dresse devant le dieu;
les tables etaient de bois, suivant l'usage des ancetres, et la vaisselle
etait de terre. Les aliments etaient des pains, des gateaux de fleur de
farine, et quelques fruits. J'ai vu faire les libations; elles ne
tombaient pas de coupes d'or ou d'argent, mais de vases d'argile; et j'ai
admire les hommes de nos jours qui restent si fideles aux rites et aux
coutumes de leurs peres. " [3] A Athenes ces repas avaient lieu pendant la
fete qu'on appelait Apaturies. [4]

Il y a des usages qui ont dure jusqu'aux derniers temps de l'histoire
grecque et qui jettent quelque lumiere sur la nature de la phratrie
antique. Ainsi nous voyons qu'au temps de Demosthenes, pour faire partie
d'une phratrie, il fallait etre ne d'un mariage legitime dans une des
familles qui la composaient. Car la religion de la phratrie, comme celle
de la famille, ne se transmettait que par le sang. Le jeune Athenien etait
presente a la phratrie par son pere, qui jurait qu'il etait son fils.
L'admission avait lieu sous une forme religieuse. La phratrie immolait une
victime et en faisait cuire la chair sur l'autel, tous les membres etaient
presents. Refusaient-ils d'admettre le nouvel arrivant, comme ils en
avaient le droit s'ils doutaient de la legitimite de sa naissance, ils
devaient enlever la chair de dessus l'autel. S'ils ne le faisaient pas, si
apres la cuisson ils partageaient avec le nouveau venu les chairs de la
victime, le jeune homme etait admis et devenait irrevocablement membre de
l'association. [5] Ce qui explique ces pratiques, c'est que les anciens
croyaient que toute nourriture preparee sur un autel et partagee entre
plusieurs personnes etablissait entre elles un lien indissoluble et une
union sainte qui ne cessait qu'avec la vie.

Chaque phratrie ou curie avait un chef, curion ou phratriarque, dont la
principale fonction etait de presider aux sacrifices. [6] Peut-etre ses
attributions avaient-elles ete, a l'origine, plus etendues. La phratrie
avait ses assemblees, son tribunal, et pouvait porter des decrets. En
elle, aussi bien que dans la famille, il y avait un dieu, un culte, un
sacerdoce, une justice, un gouvernement. C'etait une petite societe qui
etait modelee exactement sur la famille.

L'association continua naturellement a grandir, et d'apres le meme mode.
Plusieurs curies ou phratries se grouperent et formerent une tribu.

Ce nouveau cercle eut encore sa religion; dans chaque tribu il y eut un
autel et une divinite protectrice.

Le dieu de la tribu etait ordinairement de meme nature que celui de la
phratrie ou celui de la famille. C'etait un homme divinise, un _heros_. De
lui la tribu tirait son nom; aussi les Grecs l'appelaient-ils le _heros
eponyme_. Il avait son jour de fete annuelle. La partie principale de la
ceremonie religieuse etait un repas auquel la tribu entiere prenait part.
[7]

La tribu, comme la phratrie, avait des assemblees et portait des decrets,
auxquels tous ses membres devaient se soumettre. Elle avait un tribunal et
un droit de justice sur ses membres. Elle avait un chef, _tribunus_,
[Grec: phylobasileus]. [8] Dans ce qui nous reste des institutions de la
tribu, on voit qu'elle avait ete constituee, a l'origine, pour etre une
societe independante, et comme s'il n'y eut eu aucun pouvoir social au-
dessus d'elle.


NOTES

[1] Homere, _Iliade, II, 362. Demosthenes, _in Macart._ Isee, III, 37; VI,
10; IX, 33. Phratries a Thebes, Pindare, _Isthm._, VII, 18, et Scholiaste.
Phratrie et curie etaient deux termes que l'on traduisait l'un par
l'autre:
Denys d'Halicarnasse, II, 85; Dion Cassius, _fr._ 14.

[2] Ciceron, _De orat._, 1, 7. Ovide, _Fast._, VI, 305. Denys, II, 65.

[3] Denys, II, 23. Quoi qu'il en dise, quelques changements s'etaient
introduits. Les repas de la curie n'etaient plus qu'une vaine formalite,
bonne pour les pretres. Les membres de la curie s'en dispensaient
volontiers, et l'usage s'etait introduit de remplacer le repas commun par
une distribution de vivres et d'argent: Plaute, _Aululaire_, V, 69 et 137.

[4] Aristophane, _Acharn._, 146. Athenee, IV, p. 171. Suidas, [Grec:
Apatouria].

[5] Demosthenes, _in Eubul._; _in Macart._ Isee, VIII, 18.

[6] Denys, II, 64. Varron, V, 83. Demosthenes, _in Eubul._, 23.

[7] Demosthenes, _in Theocrinem_. Eschine, III, 27. Isee, VII, 36.
Pausanias, I, 38. Schal., _in Demosth._, 702. -- Il y a dans l'histoire
des anciens une distinction a faire entre les tribus religieuses et les
tribus locales. Nous ne parlons ici que des premieres; les secondes leur
sont bien posterieures. L'existence des tribus est un fait universel en
Grece. _Iliade_, II, 362, 668; _Odyssee_, XIX, 177. Herodote, IV, 161.

[8] Eschine, III, 30, 31. Aristote, _Frag._ cite par Photius, vē [Grec:
Nauchraria], Pollux, VIII, III. Boeckh, _Corp. inscr._, 82, 85, 108.
L'organisation politique et religieuse des trois tribus primitives de Rome
a laisse peu de traces. Ces tribus etaient des corps trop considerables
pour que la cite ne fit pas en sorte de les affaiblir et de leur oter
l'independance. Les plebeiens, d'ailleurs, ont travaille a les faire
disparaitre.




CHAPITRE II.

NOUVELLES CROYANCES RELIGIEUSES


_1 Les dieux de la nature physique._

Avant de passer de la formation des tribus a la naissance des cites, il
faut mentionner un element important de la vie intellectuelle de ces
antiques populations.

Quand nous avons recherche les plus anciennes croyances de ces peuples,
nous avons trouve une religion qui avait pour objet les ancetres et pour
principal symbole le foyer; c'est elle qui a constitue la famille et
etabli les premieres lois. Mais cette race a eu aussi, dans toutes ses
branches, une autre religion, celle dont les principales figures ont ete
Zeus, Hera, Athene, Junon, celle de l'Olympe hellenique et du Capitole
romain.

De ces deux religions, la premiere prenait ses dieux dans l'ame humaine;
la seconde prit les siens dans la nature physique. Si le sentiment de la
force vive et de la conscience qu'il porte en lui avait inspire a l'homme
la premiere idee du Divin, la vue de cette immensite qui l'entoure et qui
l'ecrase traca a son sentiment religieux un autre cours.

L'homme des premiers temps etait sans cesse en presence de la nature; les
habitudes de la vie civilisee ne mettaient pas encore un voile entre elle
et lui. Son regard etait charme par ces beautes ou ebloui par ces
grandeurs. Il jouissait de la lumiere, il s'effrayait de la nuit, et quand
il voyait revenir " la sainte clarte des cieux ", il eprouvait de la
reconnaissance. Sa vie etait dans les mains de la nature; il attendait le
nuage bienfaisant d'ou dependait sa recolte; il redoutait l'orage qui
pouvait detruire le travail et l'espoir de toute une annee. Il sentait a
tout moment sa faiblesse et l'incomparable force de ce qui l'entourait. Il
eprouvait perpetuellement un melange de veneration, d'amour et de terreur
pour cette puissante nature.

Ce sentiment ne le conduisit pas tout de suite a la conception d'un Dieu
unique regissant l'univers. Car il n'avait pas encore l'idee de l'univers.
Il ne savait pas que la terre, le soleil, les astres sont des parties d'un
meme corps; la pensee ne lui venait pas qu'ils pussent etre gouvernes par
un meme Etre. Aux premiers regards qu'il jeta sur le monde exterieur,
l'homme se le figura comme une sorte de republique confuse ou des forces
rivales se faisaient la guerre. Comme il jugeait les choses exterieures
d'apres lui-meme et qu'il sentait en lui une personne libre, il vit aussi
dans chaque partie de la creation, dans le sol, dans l'arbre, dans le
nuage, dans l'eau du fleuve, dans le soleil, autant de personnes
semblables a la sienne; il leur attribua la pensee, la volonte, le choix
des actes; comme il les sentait puissants et qu'il subissait leur empire,
il avoua sa dependance; il les pria et les adora; il en fit des dieux.

Ainsi, dans cette race, l'idee religieuse se presenta sous deux formes
tres-differentes. D'une part, l'homme attacha l'attribut divin au principe
invisible, a l'intelligence, a ce qu'il entrevoyait de l'ame, a ce qu'il
sentait de sacre en lui. D'autre part il appliqua son idee du divin aux
objets exterieurs qu'il contemplait, qu'il aimait ou redoutait, aux agents
physiques qui etaient les maitres de son bonheur et de sa vie.

Ces deux ordres de croyances donnerent lieu a deux religions que l'on voit
durer aussi longtemps que les societes grecque et romaine. Elles ne se
firent pas la guerre; elles vecurent meme en assez bonne intelligence et
se partagerent l'empire sur l'homme; mais elles ne se confondirent jamais.
Elles eurent toujours des dogmes tout a fait distincts, souvent
contradictoires, des ceremonies et des pratiques absolument differentes.
Le culte des dieux de l'Olympe et celui des heros et des manes n'eurent
jamais entre eux rien de commun. De ces deux religions, laquelle fut la
premiere en date, on ne saurait le dire; ce qui est certain, c'est que
l'une, celle des morts, ayant ete fixee a une epoque tres-lointaine, resta
toujours immuable dans ses pratiques, pendant que ses dogmes s'effacaient
peu a peu; l'autre, celle de la nature physique, fut plus progressive et
se developpa librement a travers les ages, modifiant peu a peu ses
legendes et ses doctrines, et augmentant sans cesse son autorite sur
l'homme.


_2 Rapport de cette religion avec le developpement de la societe
humaine._

On peut croire que les premiers rudiments de cette religion de la nature
sont fort antiques; ils le sont peut-etre autant que le culte des
ancetres; mais comme elle repondait a des conceptions plus generales et
plus hautes, il lui fallut beaucoup plus de temps pour se fixer en une
doctrine precise. [1] Il est bien avere qu'elle ne se produisit pas dans
le monde en un jour et qu'elle ne sortit pas toute faite du cerveau d'un
homme. On ne voit a l'origine de cette religion ni un prophete ni un corps
de pretres. Elle naquit dans les differentes intelligences par un effet de
leur force naturelle. Chacune se la fit a sa facon. Entre tous ces dieux,
issus d'esprits divers, il y eut des ressemblances, parce que les idees se
formaient en l'homme suivant un mode a peu pres uniforme; mais il y eut
aussi une tres-grande variete, parce que chaque esprit etait l'auteur de
ses dieux. Il resulta de la que cette religion fut longtemps confuse et
que ses dieux furent innombrables.

Pourtant les elements que l'on pouvait diviniser n'etaient pas tres-
nombreux. Le soleil qui feconde, la terre qui nourrit, le nuage tour a
tour bienfaisant ou funeste, telles etaient les principales puissances
dont on put faire des dieux. Mais de chacun de ces elements des milliers
de dieux naquirent. C'est que le meme agent physique, apercu sous des
aspects divers, recut des hommes differents noms. Le soleil, par exemple,
fut appele ici Heracles (le glorieux), la Phoebos (l'eclatant), ailleurs
Apollon (celui qui chasse la nuit ou le mal); l'un le nomma l'Etre eleve
(Hyperion), l'autre le bienfaisant (Alexicacos); et, a la longue, les
groupes d'hommes qui avaient donne ces noms divers a l'astre brillant, ne
reconnurent pas qu'ils avaient le meme dieu.

En fait, chaque homme n'adorait qu'un nombre tres-restreint de divinites;
mais les dieux de l'un n'etaient pas ceux de l'autre. Les noms pouvaient,
a la verite, se ressembler; beaucoup d'hommes avaient pu donner separement
a leur dieu le nom d'Apollon ou celui d'Hercule; ces mots appartenaient a
la langue usuelle et n'etaient que des adjectifs qui designaient l'Etre
divin par l'un ou l'autre de ses attributs les plus saillants. Mais sous
ce meme nom les differents groupes d'hommes ne pouvaient pas croire qu'il
n'y eut qu'un dieu. On comptait des milliers de Jupiters differents; il y
avait une multitude de Minerves, de Dianes, de Junons qui se ressemblaient
fort peu. Chacune de ces conceptions s'etant formee par le travail libre
de chaque esprit et etant en quelque sorte sa propriete, il arriva que ces
dieux furent longtemps independants les uns des autres, et que chacun
d'eux eut sa legende particuliere et son culte. [2]

Comme la premiere apparition de ces croyances est d'une epoque ou les
hommes vivaient encore dans l'etat de famille, ces dieux nouveaux eurent
d'abord, comme les demons, les heros et les lares, le caractere de
divinites domestiques. Chaque famille s'etait fait ses dieux, et chacune
les gardait pour soi, comme des protecteurs dont elle ne voulait pas
partager les bonnes graces avec des etrangers. C'est la une pensee qui
apparait frequemment dans les hymnes des Vedas; et il n'y a pas de doute
qu'elle n'ait ete aussi dans l'esprit des Aryas de l'Occident; car elle a
laisse des traces visibles dans leur religion. A mesure qu'une famille
avait, en personnifiant un agent physique, cree un dieu, elle l'associait
a son foyer, le comptait parmi ses penates et ajoutait quelques mots pour
lui a sa formule de priere. C'est pour cela que l'on rencontre souvent
chez les anciens des expressions comme celles-ci: les dieux qui siegent
pres de mon foyer, le Jupiter de mon foyer, l'Apollon de mes peres. [3]
" Je te conjure, dit Tecmesse a Ajax, au nom du Jupiter qui siege pres de
ton foyer. " Medee la magicienne dit dans Euripide: " Je jure par Hecate,
ma deesse maitresse, que je venere et qui habite le sanctuaire de mon
foyer. " Lorsque Virgile decrit ce qu'il y a de plus vieux dans la
religion de Rome, il montre Hercule associe au foyer d'Evandre et adore
par lui comme divinite domestique.

De la sont venus ces milliers de cultes locaux entre lesquels l'unite ne
put jamais s'etablir. De la ces luttes de dieux dont le polytheisme est
plein et qui representent des luttes de familles, de cantons ou de villes.
De la enfin cette foule innombrable de dieux et de deesses, dont nous ne
connaissons assurement que la moindre partie: car beaucoup ont peri, sans
laisser meme le souvenir de leur nom, parce que les familles qui les
adoraient se sont eteintes ou que les villes qui leur avaient voue un
culte ont ete detruites.

Il fallut beaucoup de temps avant que ces dieux sortissent du sein des
familles qui les avaient concus et qui les regardaient comme leur
patrimoine. On sait meme que beaucoup d'entre eux ne se degagerent jamais
de cette sorte de lien domestique. La Demeter d'Eleusis resta la divinite
particuliere de la famille des Eumolpides; l'Athene de l'acropole
d'Athenes appartenait a la famille des Butades. Les Potitii de Rome
avaient un Hercule et les Nautii une Minerve. [4] Il y a grande apparence
que le culte de Venus fut longtemps renferme dans la famille des Jules et
que cette deesse n'eut pas de culte public dans Rome.

Il arriva a la longue que, la divinite d'une famille ayant acquis un grand
prestige sur l'imagination des hommes et paraissant puissante en
proportion de la prosperite de cette famille, toute une cite voulut
l'adopter et lui rendre un culte public pour obtenir ses faveurs. C'est ce
qui eut lieu pour la Demeter des Eumolpides, l'Athene des Butades,
l'Hercule des Potitii. Mais quand une famille consentit a partager ainsi
son dieu, elle se reserva du moins le sacerdoce. On peut remarquer que la
dignite de pretre, pour chaque dieu, fut longtemps hereditaire et ne put
pas sortir d'une certaine famille. [5] C'est le vestige d'un temps ou le
dieu lui-meme etait la propriete de cette famille, ne protegeait qu'elle
et ne voulait etre servi que par elle.

Il est donc vrai de dire que cette seconde religion fut d'abord a
l'unisson de l'etat social des hommes. Elle eut pour berceau chaque
famille et resta longtemps enfermee dans cet etroit horizon. Mais elle se
pretait mieux que le culte des morts aux progres futurs de l'association
humaine. En effet les ancetres, les heros, les manes etaient des dieux
qui, par leur essence meme, ne pouvaient etre adores que par un tres-petit
nombre d'hommes et qui etablissaient a perpetuite d'infranchissables
lignes de demarcation entre les familles. La religion des dieux de la
nature etait un cadre plus large. Aucune loi rigoureuse ne s'opposait a ce
que chacun de ces cultes se propageat; il n'etait pas dans la nature
intime de ces dieux de n'etre adores que par une famille et de repousser
l'etranger. Enfin les hommes devaient arriver insensiblement a
s'apercevoir que le Jupiter d'une famille etait, au fond, le meme etre ou
la meme conception que le Jupiter d'une autre; ce qu'ils ne pouvaient
jamais croire de deux Lares, de deux ancetres, ou de deux foyers.

Ajoutons que cette religion nouvelle avait aussi une autre morale. Elle ne
se bornait pas a enseigner a l'homme les devoirs de famille. Jupiter etait
le dieu de l'hospitalite; c'est de sa part que venaient les etrangers, les
suppliants, " les venerables indigents ", ceux qu'il fallait traiter
" comme des freres ". Tous ces dieux prenaient souvent la forme humaine et
se montraient aux mortels. C'etait bien quelquefois pour assister a leurs
luttes et prendre part a leurs combats; souvent aussi c'etait pour leur
prescrire la concorde et leur apprendre a s'aider les uns les autres.

A mesure que cette seconde religion alla se developpant, la societe dut
grandir. Or il est assez manifeste que cette religion, faible d'abord,
prit ensuite une extension tres-grande. A l'origine, elle s'etait comme
abritee sous la protection de sa soeur ainee, aupres du foyer domestique.
La le dieu nouveau avait obtenu une petite place, une etroite _cella_, en
regard et a cote de l'autel venere, afin qu'un peu du respect que les
hommes avaient pour le foyer allat vers le dieu. Peu a peu le dieu,
prenant plus d'autorite sur l'ame, renonca a cette sorte de tutelle; il
quitta le foyer domestique; il eut une demeure a lui et des sacrifices qui
lui furent propres. Cette demeure ([Grec: naos], de [Grec: naio], habiter)
fut d'ailleurs batie a l'image de l'ancien sanctuaire; ce fut, comme
auparavant, une _cella_ vis-a-vis d'un foyer; mais la _cella_ s'elargit,
s'embellit, devint un temple. Le foyer resta a l'entree de la maison du
dieu, mais il parut bien petit a cote d'elle. Lui qui avait ete d'abord le
principal, il ne fut plus que l'accessoire. Il cessa d'etre le dieu et
descendit au rang d'autel du dieu, d'instrument pour le sacrifice. Il fut
charge de bruler la chair de la victime et de porter l'offrande avec la
priere de l'homme a la divinite majestueuse dont la statue residait dans
le temple.

Lorsqu'on voit ces temples s'elever et ouvrir leurs portes devant la foule
des adorateurs, on peut etre assure que l'association humaine a grandi.


NOTES

[1] Est-il necessaire de rappeler toutes les traditions grecques et
italiennes qui faisaient de la religion de Jupiter une religion jeune et
relativement recente? La Grece et l'Italie avaient conserve le souvenir
d'un temps ou les societes humaines existaient deja et ou cette religion
n'etait pas encore formee. Ovide, _Fast._, II, 289; Virgile, _Georg._, I,
126. Eschyle, _Eumenides_, Pausanias, VIII, s. Il y a apparence que chez
les Hindous les _Pitris_ ont ete anterieurs aux _Devas_.

[2] Le meme nom cache souvent des divinites fort differentes: Poseidon
Hippios, Poseidon Phytalmios, Poseidon Erechthee, Poseidon Aegeen,
Poseidon Heliconien etaient des dieux divers qui n'avaient ni les memes
attributs, ni les memes adorateurs.

[3] [Grec: Hestiouchoi, ephestioi, patrooi. 0 emos Zeus], Euripide,
_Hecube_, 345; _Medee_, 395. Sophocle, _Ajax_, 492. Virgile, VIII, 643.
Herodote, I, 44.

[4] Tite-Live, IX, 29. Denys, VI, 69.

[5] Herodote, V, 64, 65; IX, 27. Pindare, _Isthm_., VII, 18. Xenophon,
_Hell._, VI, 8. Platon, _Lois_, p. 759; _Banquet_, p. 40. Ciceron, _De
divin._, I, 41. Tacite, _Ann._, II, 54. Plutarque, _Thesee_, 23. Strabon,
IX, 421; XIV, 634. Callimaque, _Hymne a Apoll._, 84. Pausanias, I, 37; VI,
17; X, 1. Apollodore, III, 13. Harpocration, V _Eunidai_. Boeckh, _Corp.
inscript._, 1340.




CHAPITRE III.

LA CITE SE FORME.


La tribu, comme la famille et la phratrie, etait
constituee pour etre un corps independant, puisqu'elle
avait un culte special dont l'etranger etait
exclu. Une fois formee, aucune famille nouvelle ne
pouvait plus y etre admise. Deux tribus ne pouvaient
pas davantage se fondre en une seule; leur religion
s'y opposait. Mais de meme que plusieurs phratries
s'etaient unies en une tribu, plusieurs tribus purent
s'associer entre elles, a la condition que le culte de
chacune d'elles fut respecte. Le jour ou cette alliance
se fit, la cite exista.

Il importe peu de chercher la cause qui determina
plusieurs tribus voisines a s'unir. Tantot l'union fut
volontaire, tantot elle fut imposee par la force superieure
d'une tribu ou par la volonte puissante d'un
homme. Ce qui est certain, c'est que le lien de la
nouvelle association fut encore un culte. Les tribus
qui se grouperent pour former une cite ne manquerent
jamais d'allumer un feu sacre et de se donner
une religion commune.

Ainsi la societe humaine, dans cette race, n'a pas
grandi a la facon d'un cercle qui s'elargirait peu a
peu, gagnant de proche en proche. Ce sont, au contraire,
de petits groupes qui, constitues longtemps
a l'avance, se sont agreges les uns aux autres. Plusieurs
familles ont forme la phratrie, plusieurs phratries
la tribu, plusieurs tribus la cite. Famille,
phratrie, tribu, cite, sont d'ailleurs des societes
exactement semblables entre elles et qui sont nees
l'une de l'autre par une serie de federations.

Il faut meme remarquer qu'a mesure que ces differents
groupes s'associaient ainsi entre eux, aucun
d'eux ne perdait pourtant ni son individualite, ni son
independance. Bien que plusieurs familles se fussent
unies en une phratrie, chacune d'elles restait constituee
comme a l'epoque de son isolement; rien
n'etait change en elle, ni son culte, ni son sacerdoce,
ni son droit de propriete, ni sa justice interieure.
Des curies s'associaient ensuite; mais chacune
gardait son culte, ses reunions, ses fetes, son
chef. De la tribu on passa a la cite; mais les tribus
ne furent pas pour cela dissoutes, et chacune d'elles
continua a former un corps, a peu pres comme si la
cite n'existait pas. En religion il subsista une multitude
de petits cultes au-dessus desquels s'etablit un
culte commun; en politique, une foule de petits
gouvernements continuerent a fonctionner, et au-dessus
d'eux un gouvernement commun s'eleva.

La cite etait une confederation. C'est pour cela
qu'elle fut obligee, au moins pendant plusieurs siecles,
de respecter l'independance religieuse et civile
des tribus, des curies et des familles, et qu'elle n'eut
pas d'abord le droit d'intervenir dans les affaires particulieres
de chacun de ces petits corps. Elle n'avait
rien a voir dans l'interieur d'une famille; elle n'etait
pas juge de ce qui s'y passait; elle laissait au pere
le droit et le devoir de juger sa femme, son fils, son
client. C'est pour cette raison que le droit prive, qui
avait ete fixe a l'epoque de l'isolement des familles,
a pu subsister dans les cites et n'a ete modifie que
fort tard.

Ce mode d'enfantement des cites anciennes est
atteste par des usages qui ont dure fort longtemps.
Si nous regardons l'armee de la cite, dans les premiers
temps, nous la trouvons distribuee en tribus,
en curies, en familles, [1] " de telle sorte, dit un ancien,
que le guerrier ait pour voisin dans le combat
celui avec qui, en temps de paix, il fait la libation
et le sacrifice au meme autel ". Si nous regardons le
peuple assemble, dans les premiers siecles de Rome,
il vote par curies et par _gentes_. [2] Si nous regardons
le culte, nous voyons a Rome six Vestales, deux
pour chaque tribu; a Athenes, l'archonte fait le sacrifice
au nom de la cite entiere, mais il est assiste
pour la ceremonie religieuse d'autant de ministres
qu'il y a de tribus.

Ainsi la cite n'est pas un assemblage d'individus:
c'est une confederation de plusieurs groupes qui
etaient constitues avant elle et qu'elle laisse subsister.
On voit dans les orateurs attiques que chaque
Athenien fait partie a la fois de quatre societes distinctes;
il est membre d'une famille, d'une phratrie,
d'une tribu et d'une cite. Il n'entre pas en meme
temps et le meme jour dans toutes les quatre, comme
le Francais qui, du moment de sa naissance, appartient
a la fois a une famille, a une commune, a un
departement et a une patrie. La phratrie et la tribu
ne sont pas des divisions administratives. L'homme
entre a des epoques diverses dans ces quatre societes, et il monte, en
quelque sorte, de l'une a l'autre.
L'enfant est d'abord admis dans la famille par la ceremonie
religieuse qui a lieu dix jours apres sa naissance.
Quelques annees apres, il entre dans la phratrie
par une nouvelle ceremonie que nous avons
decrite plus haut. Enfin, a l'age de seize ou de dix-huit
ans, il se presente pour etre admis dans la cite.
Ce jour-la, en presence d'un autel et devant les
chairs fumantes d'une victime, il prononce un serment
par lequel il s'engage, entre autres choses, a
respecter toujours la religion de la cite. A partir de
ce jour-la, il est initie au culte public et devient citoyen. [3]
Que l'on observe ce jeune Athenien s'elevant
d'echelon en echelon, de culte en culte, et l'on
aura l'image des degres par lesquels l'association
humaine a passe. La marche que ce jeune homme
est astreint a suivre est celle que la societe a d'abord
suivie.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.