La Cite Antique
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On sait qu'il etait d'usage a Rome que tout patricien portat trois noms.
On s'appelait, par exemple, Publius Cornelius Scipio. Il n'est pas inutile
de rechercher lequel de ces trois mots etait considere comme le nom
veritable. Publius n'etait qu'un _nom mis en avant, praenomen_; Scipio
etait un _nom ajoute, agnomen_. Le vrai nom etait Cornelius; or, ce nom
etait en meme temps celui de la _gens_ entiere. N'aurions-nous que ce seul
renseignement sur la _gens_ antique, il nous suffirait pour affirmer qu'il
y a eu des Cornelius avant qu'il y eut des Scipions, et non pas, comme on
le dit souvent, que la famille des Scipions s'est associee a d'autres pour
former la _gens_ Cornelia.
Nous voyons, en effet, par l'histoire que la _gens_ Cornelia fut longtemps
indivise et que tous ses membres portaient egalement le surnom de
Maluginensis et celui de Cossus. C'est seulement au temps du dictateur
Camille qu'une de ses branches adopte le surnom de Scipion; un peu plus
tard, une autre branche prend le surnom de Rufus, qu'elle remplace ensuite
par celui de Sylla. Les Lentulus ne paraissent qu'a l'epoque des guerres
des Samnites, les Cethegus que dans la seconde guerre punique. Il en est
de meme de la _gens_ Claudia. Les Claudius restent longtemps unis en une
seule famille et portent tous le surnom de Sabinus ou de Regillensis,
signe de leur origine. On les suit pendant sept generations sans
distinguer de branches dans cette famille d'ailleurs fort nombreuse. C'est
seulement a la huitieme generation, c'est-a-dire au temps de la premiere
guerre punique, que l'on voit trois branches se separer et adopter trois
surnoms qui leur deviennent hereditaires: ce sont les Claudius Pulcher qui
se continuent pendant deux siecles, les Claudius Centho qui ne tardent
guere a s'eteindre, et les Claudius Nero qui se perpetuent jusqu'au temps
de l'Empire.
Il ressort de tout cela que la gens n'etait pas une association de
familles, mais qu'elle etait la famille elle-meme. Elle pouvait
indifferemment ne comprendre qu'une seule lignee ou produire des branches
nombreuses; ce n'etait toujours qu'une famille.
Il est d'ailleurs facile de se rendre compte de la formation de la gens
antique et de sa nature, si l'on se reporte aux vieilles croyances et aux
vieilles institutions que nous avons observees plus haut. On reconnaitra
meme que la gens est derivee tout naturellement de la religion domestique
et du droit prive des anciens ages. Que prescrit, en effet, cette religion
primitive? Que l'ancetre, c'est-a-dire l'homme qui le premier a ete
enseveli dans le tombeau, soit honore perpetuellement comme un dieu, et
que ses descendants reunis chaque annee pres du lieu sacre ou il repose,
lui offrent le repas funebre. Ce foyer toujours allume, ce tombeau
toujours honore d'un culte, voila le centre autour duquel toutes les
generations viennent vivre et par lequel toutes les branches de la
famille, quelque nombreuses qu'elles puissent etre, restent groupees en un
seul faisceau. Que dit encore le droit prive de ces vieux ages? En
observant ce qu'etait l'autorite dans la famille ancienne, nous avons vu
que les fils ne se separaient pas du pere; en etudiant les regles de la
transmission du patrimoine, nous avons constate que, grace au droit
d'ainesse, les freres cadets ne se separaient pas du frere aine. Foyer,
tombeau, patrimoine, tout cela a l'origine etait indivisible. La famille
l'etait par consequent. Le temps ne la demembrait pas. Cette famille
indivisible, qui se developpait a travers les ages, perpetuant de siecle
en siecle son culte et son nom, c'etait veritablement la gens antique. La
gens etait la famille, mais la famille ayant conserve l'unite que sa
religion lui commandait, et ayant atteint tout le developpement que
l'ancien droit prive lui permettait d'atteindre. [15]
Cette verite admise, tout ce que les ecrivains anciens nous disent de la
_gens_, devient clair. L'etroite solidarite que nous remarquions tout a
l'heure entre ses membres n'a plus rien de surprenant; ils sont parents
par la naissance. Le culte qu'ils pratiquent en commun n'est pas une
fiction; il leur vient de leurs ancetres. Comme ils sont une meme famille,
ils ont une sepulture commune. Pour la meme raison, la loi des Douze
Tables les declare aptes a heriter les une des autres. Pour la meme raison
encore, ils portent un meme nom. Comme ils avaient tous, a l'origine, un
meme patrimoine indivis, ce fut un usage et meme une necessite que la
_gens_ entiere repondit de la dette d'un de ses membres, et qu'elle payat
la rancon du prisonnier ou l'amende du condamne. Toutes ces regles
s'etaient etablies d'elles-memes lorsque la _gens_ avait encore son unite;
quand elle se demembra, elles ne purent pas disparaitre completement. De
l'unite antique et sainte de cette famille il resta des marques
persistantes dans le sacrifice annuel qui en rassemblait les membres
epars, dans le nom qui leur restait commun, dans la legislation qui leur
reconnaissait des droits d'heredite, dans les moeurs qui leur enjoignaient
de s'entr'aider. [16]
_4 La famille_ (gens) _a ete d'abord la seule forme de societe._
Ce que nous avons vu de la famille, sa religion domestique, les dieux
qu'elle s'etait faits, les lois qu'elle s'etait donnees, le droit
d'ainesse sur lequel elle s'etait fondee, son unite, son developpement
d'age en age jusqu'a former la _gens_, sa justice, son sacerdoce, son
gouvernement interieur, tout cela porte forcement notre pensee vers une
epoque primitive ou la famille etait independante de tout pouvoir
superieur, et ou la cite n'existait pas encore.
Que l'on regarde cette religion domestique, ces dieux qui n'appartenaient
qu'a une famille et n'exercaient leur providence que dans l'enceinte d'une
maison, ce culte qui etait secret, cette religion qui ne voulait pas etre
propagee, cette antique morale qui prescrivait l'isolement des familles:
il est manifeste que des croyances de cette nature n'ont pu prendre
naissance dans les esprits des hommes qu'a une epoque ou les grandes
societes n'etaient pas encore formees. Si le sentiment religieux s'est
contente d'une conception si etroite du divin, c'est que l'association
humaine etait alors etroite en proportion. Le temps ou l'homme ne croyait
qu'aux dieux domestiques, est aussi le temps ou il n'existait que des
familles. Il est bien vrai que ces croyances ont pu subsister ensuite, et
meme fort longtemps, lorsque les cites et les nations etaient formees.
L'homme ne s'affranchit pas aisement des opinions qui ont une fois pris
l'empire sur lui. Ces croyances ont donc pu durer, quoiqu'elles fussent
alors en contradiction avec l'etat social. Qu'y a-t-il, en effet, de plus
contradictoire que de vivre en societe civile et d'avoir dans chaque
famille des dieux particuliers? Mais il est clair que cette contradiction
n'avait pas existe toujours et qu'a l'epoque ou ces croyances s'etaient
etablies dans les esprits et etaient devenues assez puissantes pour former
une religion, elles repondaient exactement a l'etat social des hommes. Or,
le seul etat social qui puisse etre d'accord avec elles est celui ou la
famille vit independante et isolee.
C'est dans cet etat que toute la race aryenne parait avoir vecu longtemps.
Les hymnes des Vedas en font foi pour la branche qui a donne naissance aux
Hindous; les vieilles croyances et le vieux droit prive l'attestent pour
ceux qui sont devenus les Grecs et les Romains.
Si l'on compare les institutions politiques des Aryas de l'Orient avec
celles des Aryas de l'Occident, on ne trouve presque aucune analogie. Si
l'on compare, au contraire, les institutions domestiques de ces divers
peuples, on s'apercoit que la famille etait constituee d'apres les memes
principes dans la Grece et dans l'Inde; ces principes etaient d'ailleurs,
comme nous l'avons constate plus haut, d'une nature si singuliere, qu'il
n'est pas a supposer que cette ressemblance fut l'effet du hasard; enfin,
non-seulement ces institutions offrent une evidente analogie, mais encore
les mots qui les designent sont souvent les memes dans les differentes
langues que cette race a parlees depuis le Gange jusqu'au Tibre. On peut
tirer de la une double conclusion: l'une est que la naissance des
institutions domestiques dans cette race est anterieure a l'epoque ou ses
differentes branches se sont separees; l'autre est qu'au contraire la
naissance des institutions politiques est posterieure a cette separation.
Les premieres ont ete fixees des le temps ou la race vivait encore dans
son antique berceau de l'Asie centrale; les secondes se sont formees peu a
peu dans les diverses contrees ou ses migrations l'ont conduite.
On peut donc entrevoir une longue periode pendant laquelle les hommes
n'ont connu aucune autre forme de societe que la famille. C'est alors que
s'est produite la religion domestique, qui n'aurait pas pu naitre dans une
societe autrement constituee et qui a du meme etre longtemps un obstacle
au developpement social. Alors aussi s'est etabli l'ancien droit prive,
qui plus tard s'est trouve en desaccord avec les interets d'une societe un
peu etendue, mais qui etait en parfaite harmonie avec l'etat de societe
dans lequel il est ne.
Placons-nous donc par la pensee au milieu de ces antiques generations dont
le souvenir n'a pas pu perir tout a fait et qui ont legue leurs croyances
et leurs lois aux generations suivantes. Chaque famille a sa religion, ses
dieux, son sacerdoce. L'isolement religieux est sa loi; son culte est
secret. Dans la mort meme ou dans l'existence qui la suit, les familles ne
se melent pas: chacune continue a vivre a part dans son tombeau, d'ou
l'etranger est exclu. Chaque famille a aussi sa propriete, c'est-a-dire sa
part de terre qui lui est attachee inseparablement par sa religion; ses
dieux Termes gardent l'enceinte, et ses manes veillent sur elle.
L'isolement de la propriete est tellement obligatoire que deux domaines ne
peuvent pas confiner l'un a l'autre et doivent laisser entre eux une bande
de terre qui soit neutre et qui reste inviolable. Enfin chaque famille a
son chef, comme une nation aurait son roi. Elle a ses lois, qui sans doute
ne sont pas ecrites, mais que la croyance religieuse grave dans le coeur
de chaque homme. Elle a sa justice interieure au-dessus de laquelle il
n'en est aucune autre a laquelle on puisse appeler. Tout ce dont l'homme a
rigoureusement besoin pour sa vie materielle ou pour sa vie morale, la
famille le possede en soi. Il ne lui faut rien du dehors; elle est un etat
organise, une societe qui se suffit.
Mais cette famille des anciens ages n'est pas reduite aux proportions de
la famille moderne. Dans les grandes societes la famille se demembre et
s'amoindrit; mais en l'absence de toute autre societe, elle s'etend, elle
se developpe, elle se ramifie sans se diviser. Plusieurs branches cadettes
restent groupees autour d'une branche ainee, pres du foyer unique et du
tombeau commun.
Un autre element encore entra dans la composition de cette famille
antique. Le besoin reciproque que le pauvre a du riche et que le riche a
du pauvre, fit des serviteurs. Mais dans cette sorte de regime patriarcal,
serviteurs ou esclaves c'est tout un. On concoit, en effet, que le
principe d'un service libre, volontaire, pouvant cesser au gre du
serviteur, ne peut guere s'accorder avec un etat social ou la famille vit
isolee. D'ailleurs la religion domestique ne permet pas d'admettre dans la
famille un etranger. Il faut donc que par quelque moyen le serviteur
devienne un membre et une partie integrante, de cette famille. C'est a
quoi l'on arrive par une sorte d'initiation du nouveau venu au culte
domestique.
Un curieux usage, qui subsista longtemps dans les maisons atheniennes,
nous montre comment l'esclave entrait dans la famille. On le faisait
approcher du foyer, on le mettait en presence de la divinite domestique;
on lui versait sur la tete de l'eau lustrale et il partageait avec la
famille quelques gateaux et quelques fruits. [17] Cette ceremonie avait de
l'analogie avec celle du mariage et celle de l'adoption. Elle signifiait
sans doute que le nouvel arrivant, etranger la veille, serait desormais un
membre de la famille et en aurait la religion. Aussi l'esclave assistait-
il aux prieres et partageait-il les fetes. [18] Le foyer le protegeait; la
religion des dieux Lares lui appartenait aussi bien qu'a son maitre. [19]
C'est pour cela que l'esclave devait etre enseveli dans le lieu de la
sepulture de la famille.
Mais par cela meme que le serviteur acquerait le culte et le droit de
prier, il perdait sa liberte. La religion etait une chaine qui le
retenait. Il etait attache a la famille pour toute sa vie et meme pour le
temps qui suivait la mort.
Son maitre pouvait le faire sortir de la basse servitude et le traiter en
homme libre. Mais le serviteur ne quittait pas pour cela la famille. Comme
il y etait lie par le culte, il ne pouvait pas sans impiete se separer
d'elle. Sous le nom d'_affranchi_ ou sous celui de _client_, il continuait
a reconnaitre l'autorite du chef ou patron et ne cessait pas d'avoir des
obligations envers lui. Il ne se mariait qu'avec l'autorisation du maitre,
et les enfants qui naissaient de lui, continuaient a obeir.
Il se formait ainsi dans le sein de la grande famille un certain nombre de
petites familles clientes et subordonnees. Les Romains attribuaient
l'etablissement de la clientele a Romulus, comme si une institution de
cette nature pouvait etre l'oeuvre d'un homme. La clientele est plus
vieille que Romulus. Elle a d'ailleurs existe partout, en Grece aussi bien
que dans toute l'Italie. Ce ne sont pas les cites qui l'ont etablie et
reglee; elles l'ont, au contraire, comme nous le verrons plus loin, peu a
peu amoindrie et detruite. La clientele est une institution du droit
domestique, et elle a existe dans les familles avant qu'il y eut des
cites.
Il ne faut pas juger de la clientele des temps antiques d'apres les
clients que nous voyons au temps d'Horace. Il est clair que le client fut
longtemps un serviteur attache au patron. Mais il y avait alors quelque
chose qui faisait sa dignite: c'est qu'il avait part au culte et qu'il
etait associe a la religion de la famille. Il avait le meme foyer, les
memes fetes, les memes _sacra_ que son patron. A Rome, en signe de cette
communaute religieuse, il prenait le nom de la famille. Il en etait
considere comme un membre par l'adoption. De la un lien etroit et une
reciprocite de devoirs entre le patron et le client. Ecoutez la vieille
loi romaine: " Si le patron a fait tort a son client, qu'il soit maudit,
_sacer esto_, qu'il meure. " Le patron doit proteger le client par tous
les moyens et toutes les forces dont il dispose, par sa priere comme
pretre, par sa lance comme guerrier, par sa loi comme juge. Plus tard,
quand la justice de la cite appellera le client, le patron devra le
defendre; il devra meme lui reveler les formules mysterieuses de la loi
qui lui feront gagner sa cause. On pourra temoigner en justice contre un
cognat, on ne le pourra pas contre un client; et l'on continuera a
considerer les devoirs envers les clients comme fort au-dessus des devoirs
envers les cognats. [20] Pourquoi? C'est qu'un cognat, lie seulement par
les femmes, n'est pas un parent et n'a pas part a la religion de la
famille. Le client, au contraire, a la communaute du culte; il a, tout
inferieur qu'il est, la veritable parente, qui consiste, suivant
l'expression de Platon, a adorer les memes dieux domestiques.
La clientele est un lien sacre que la religion a forme et que rien ne peut
rompre. Une fois client d'une famille, on ne peut plus se detacher d'elle.
La clientele est meme hereditaire.
On voit par tout cela que la famille des temps les plus anciens, avec sa
branche ainee et ses branches cadettes, ses serviteurs et ses clients,
pouvait former un groupe d'hommes fort nombreux. Une famille, grace a sa
religion qui en maintenait l'unite, grace a son droit prive qui la rendait
indivisible, grace aux lois de la clientele qui retenaient ses serviteurs,
arrivait a former a la longue une societe fort etendue qui avait son chef
hereditaire. C'est d'un nombre indefini de societes de cette nature que la
race aryenne parait avoir ete composee pendant une longue suite de
siecles. Ces milliers de petits groupes vivaient isoles, ayant peu de
rapports entre eux, n'ayant nul besoin les uns des autres, n'etant unis
par aucun lien ni religieux ni politique, ayant chacun son domaine, chacun
son gouvernement interieur, chacun ses dieux.
NOTES
[1] Demosthenes, _in Neoer._, 71. Voy. Plutarque, _Themist._, 1. Eschine,
_De falsa legat._, 147. Boeckh, _Corp. inscr._, 385. Ross, _Demi Attici_,
24. La _gens_ chez les Grecs est souvent appelee [Grec: patra]: Pindare,
_passim_.
[2] Hesychius, [Grec: gennaetai]. Pollux, III, 52; Harpocration, [Grec:
orgeones].
[3] Plutarque, _Themist._, I. Eschine, _De falsa legat._, 147.
[4] Ciceron, _De arusp. resp._, 15. Denys d'Halicarnasse, XI, 14. Festus,
_Propudi_.
[5] Tite-Live, V, 46; XXII, 18. Valere-Maxime, I, 1, 11. Polybe, III, 94.
Pline, XXXIV, 13. Macrobe, III, 5.
[6] Demosthenes, _in Macart._, 79; _in Eubul._, 28.
[7] Tite-Live, V, 32. Denys d'Halicarnasse, XIII, 5. Appien, _Annib._, 28.
[8] Denys d'Halicarnasse, II, 7.
[9] Denys d'Halicarnasse, IX, 5.
[10] Boeckh, _Corp. inscr._, 397, 399. Ross, _Demi Attici_, 24.
[11] Tite-Live, VI, 20. Suetone, _Tibere_, 1. Ross, _Demi Attici_, 24.
[12] Deux passages de Ciceron, _Tuscul._, 1, 16, et _Topiques_, 6, ont
singulierement embrouille la question. Ciceron parait avoir ignore, comme
presque tous ses contemporains, ce que c'etait que la _gens_ antique.
[13] Demosthenes, _in Macart._, 79. Pausanias, I, 37. _Inscription des
Amynandrides_, citee par Ross, p. 24.
[14] Festus, vis Caeculus, Calpurnii, Cloelia.
[15] Nous n'avons pas a revenir sur ce que nous avons dit plus haut (liv.
II, ch. v) de l'_agnation_. On a pu voir que l'_agnation_ et la
_gentilite_ decoulaient des memes principes et etaient une parente de meme
nature. Le passage de la loi des Douze Tables qui assigne l'heritage aux
_gentiles_ a defaut d'_agnati_ a embarrasse les jurisconsultes et a fait
penser qu'il pouvait y avoir une difference essentielle entre ces deux
sortes de parente. Mais cette difference essentielle ne se voit par aucun
texte. On etait _agnatus_ comme on etait _gentilis_, par la descendance
masculine et par le lien religieux. Il n'y avait entre les deux qu'une
difference de degre, qui se marqua surtout a partir de l'epoque ou les
branches d'une meme _gens_ se diviserent. L'_agnatus_ fut membre de la
branche, le _gentilis_ de la _gens_. Il s'etablit alors la meme
distinction entre les termes de _gentilis_ et d'_agnatus_ qu'entre les
mots _gens_ et _familia_. _Familiam dicimus omnium agnatorum_, dit Ulpien
au _Digeste_, liv. L, tit. 16, S 195. Quand on etait agnat a l'egard d'un
homme, on etait a plus forte raison son _gentilis_; mais on pouvait etre
_gentilis_ sans etre agnat. La loi des Douze Tables donnait l'heritage, a
defaut d'agnats, a ceux qui n'etaient que _gentilis_ a l'egard du defunt,
c'est-a-dire qui n'etaient de sa _gens_ sans etre de sa branche ou de sa
_familia_.
[16] L'usage des noms patronymiques date de cette haute antiquite et se
rattache visiblement a cette vieille religion. L'unite de naissance et de
culte se marqua par l'unite de nom. Chaque _gens_ se transmit de
generation en generation le nom de l'ancetre et le perpetua avec le meme
soin qu'elle perpetuait son culte. Ce que les Romains appelaient
proprement _nomen_ etait ce nom de l'ancetre que tous les descendants et
tous les membres de la _gens_ devaient porter. Un jour vint ou chaque
branche, en se rendant independante a certains egards, marqua son
individualite en adoptant un surnom (_cognomen_). Comme d'ailleurs chaque
personne dut etre distinguee par une denomination particuliere, chacun eut
son _agnomen_, comme Caius ou Quintus. Mais le vrai nom etait celui de la
_gens_; c'etait celui-la que l'on portait officiellement; c'etait celui-la
qui etait sacre; c'etait celui-la qui, remontant au premier ancetre connu,
devait durer aussi longtemps que la famille et que ses dieux. -- Il en
etait de meme en Grece; Romains et Hellenes se ressemblent encore en ce
point. Chaque Grec, du moins s'il appartenait a une famille ancienne et
regulierement constituee, avait trois noms comme le patricien de Rome.
L'un de ces noms lui etait particulier; un autre etait celui de son pere,
et comme ces deux noms alternaient ordinairement entre eux, l'ensemble des
deux equivalait au _cognomen_ hereditaire qui designait a Rome une branche
de la _gens_. Enfin le troisieme nom etait celui de la _gens_ tout
entiere. Exemples: [Grec: Miltiadaes Kimonos Lachiadaes], et a la
generation suivante [Grec: Kimon Miltiadou Lachiadaes]. Les Lakiades
formaient un [Grec: genos] comme les Cornelii une _gens_. Il en etait
ainsi des Butades, des Phytalides, des Brytides, des Amynandrides, etc. On
peut remarquer que Pindare ne fait jamais l'eloge de ses heros sans
rappeler le nom de leur [Grec: genos]. Ce nom, chez les Grecs, etait
ordinairement termine en [Grec: idaes] ou [Grec: adaes] et avait ainsi une
forme d'adjectif, de meme que le nom de la _gens_, chez les Romains, etait
invariablement termine en _ius_. Ce n'en etait pas moins le vrai nom; dans
le langage journalier on pouvait designer l'homme par son surnom
individuel; mais dans le langage officiel de la politique ou de la
religion, il fallait donner a l'homme sa denomination complete et surtout
ne pas oublier le nom du [Grec: genos]. (Il est vrai que plus tard la
democratie substitua le nom du deme a celui du [Grec: genos].) -- Il est
digne de remarque que l'histoire des noms a suivi une tout autre marche
chez les anciens que dans les societes chretiennes. Au moyen age, jusqu'au
douzieme siecle, le vrai nom etait le nom de bapteme ou nom individuel, et
les noms patronymiques ne sont venus qu'assez tard comme noms de terre ou
comme surnoms. Ce fut exactement le contraire chez les anciens. Or cette
difference se rattache, si l'on y prend garde, a la difference des deux
religions. Pour la vieille religion domestique, la famille etait le vrai
corps, le veritable etre vivant, dont l'individu n'etait qu'un membre
inseparable; aussi le nom patronymique fut-il le premier en date et le
premier en importance. La nouvelle religion, au contraire, reconnaissait a
l'individu une vie propre, une liberte complete, une independance toute
personnelle, et ne repugnait nullement a l'isoler de la famille; aussi le
nom de bapteme fut-il le premier et longtemps le seul nom.
[17] Demosthenes, _in Stephanum_, I, 74. Aristophane, _Plutus_, 768. Ces
deux ecrivains indiquent clairement une ceremonie, mais ne la decrivent
pas. Le scholiaste d'Aristophane ajoute quelques details.
[18] _Ferias in famulis habento_. Ciceron, _De legib._, II, 8; II, 12.
[19] _Quum dominus tum famulis religio Larum_. Ciceron, _De legib._, II,
11. Comp. Eschyle, _Agamemnon_, 1035-1038. L'esclave pouvait meme
accomplir l'acte religieux au nom de son maitre. Caton, _De re rust_, 83.
[20] Caton, dans Aulu-Gelle, V, 3; XXI, 1.
LIVRE III.
LA CITE.
CHAPITRE PREMIER.
LA PHRATRIE ET LA CURIE; LA TRIBU.
Nous n'avons presente jusqu'ici et nous ne pouvons presenter encore aucune
date. Dans l'histoire de ces societes antiques, les epoques sont plus
facilement marquees par la succession des idees et des institutions que
par celle des annees.
L'etude des anciennes regles du droit prive nous a fait entrevoir, par
dela les temps qu'on appelle historiques, une periode de siecles pendant
lesquels la famille fut la seule forme de societe. Cette famille pouvait
alors contenir dans son large cadre plusieurs milliers d'etres humains.
Mais dans ces limites l'association humaine etait encore trop etroite:
trop etroite pour les besoins materiels, car il etait difficile que cette
famille se suffit en presence de toutes les chances de la vie; trop
etroite aussi pour les besoins moraux de notre nature, car nous avons vu
combien dans ce petit monde l'intelligence du divin etait insuffisante et
la morale incomplete.
La petitesse de cette societe primitive repondait bien a la petitesse de
l'idee qu'on s'etait faite de la divinite. Chaque famille avait ses dieux,
et l'homme ne concevait et n'adorait que des divinites domestiques. Mais
il ne devait pas se contenter longtemps de ces dieux si fort au-dessous de
ce que son intelligence peut atteindre. S'il lui fallait encore beaucoup
de siecles pour arriver a se representer Dieu comme un etre unique,
incomparable, infini, du moins, il devait se rapprocher insensiblement de
cet ideal en agrandissant d'age en age sa conception et en reculant peu a
peu l'horizon dont la ligne separe pour lui l'Etre divin des choses de la
terre.
L'idee religieuse et la societe humaine allaient donc grandir en meme
temps.
La religion domestique defendait a deux familles de se meler et de se
fondre ensemble. Mais il etait possible que plusieurs familles, sans rien
sacrifier de leur religion particuliere, s'unissent du moins pour la
celebration d'un autre culte qui leur fut commun. C'est ce qui arriva. Un
certain nombre de familles formerent un groupe, que la langue grecque
appelait une phratrie, la langue latine une curie. [1] Existait-il entre
les familles d'un meme groupe un lien de naissance? Il est impossible de
l'affirmer. Ce qui est sur, c'est que cette association nouvelle ne se fit
pas sans un certain elargissement de l'idee religieuse. Au moment meme ou
elles s'unissaient, ces familles concurent une divinite superieure a leurs
divinites domestiques, qui leur etait commune a toutes, et qui veillait
sur le groupe entier. Elles lui eleverent un autel, allumerent un feu
sacre et instituerent un culte.
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