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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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A ce moment, un coin de l'orage qui incendiait l'horizon, prit en echarpe
la Souleiade, creva sur la maison en une pluie diluvienne. Mais ils ne
fermerent meme pas la fenetre. Ils n'entendaient ni les eclats de la
foudre, ni le roulement continu de ce deluge battant la toiture. Elle lui
avait passe le dossier qui portait le nom de Tante Dide, en grosses
lettres; et il en tirait des papiers de toutes sortes, d'anciennes notes,
prises par lui, qu'il se mit a lire.

--Donne-moi Pierre Rougon.... Donne-moi Ursule Macquart.... Donne-moi
Antoine Macquart....

Muette, elle obeissait toujours, le coeur serre d'une angoisse, a tout ce
qu'elle entendait. Et les dossiers defilaient, etalaient leurs documents,
retournaient s'empiler dans l'armoire.

C'etaient d'abord les origines, Adelaide Fouque, la grande fille detraquee,
la lesion nerveuse premiere, donnant naissance a la branche legitime,
Pierre Rougon, et aux deux branches batardes, Ursule et Antoine Macquart,
toute cette tragedie bourgeoise et sanglante, dans le cadre du coup d'Etat
de decembre 1851, les Rougon, Pierre et Felicite, sauvant l'ordre a
Plassans, eclaboussant du sang de Silvere leur fortune commencante, tandis
qu'Adelaide vieillie, la miserable Tante Dide, etait enfermee aux Tulettes,
comme une figure spectrale de l'expiation et de l'attente. Ensuite, la
meute des appetits se trouvait lachee, l'appetit souverain du pouvoir chez
Eugene Rougon, le grand homme, l'aigle de la famille, dedaigneux, degage
des vulgaires interets, aimant la force pour la force, conquerant Paris en
vieilles bottes, avec les aventuriers du prochain empire, passant de la
presidence du Conseil d'Etat a un portefeuille de ministre, fait par sa
bande, toute une clientele affamee qui le portait et le rongeait, battu un
instant par une femme, la belle Clorinde, dont il avait eu l'imbecile
desir, mais si vraiment fort, brule d'un tel besoin d'etre le maitre, qu'il
reconquerait le pouvoir grace a un dementi de sa vie entiere, en marche
pour sa royaute triomphale de vice-empereur. Chez Aristide Saccard,
l'appetit se ruait aux basses jouissances, a l'argent, a la femme, au luxe,
une faim devorante qui l'avait jete sur le pave, des le debut de la curee
chaude, dans le coup de vent de la speculation a outrance soufflant par la
ville, la trouant de tous cotes et la reconstruisant, des fortunes
insolentes baties en six mois, mangees et rebaties, une soulerie de l'or
dont l'ivresse croissante l'emportait, lui faisait, le corps de sa femme
Angele a peine froid, vendre son nom pour avoir les premiers cent mille
francs indispensables, en epousant Renee, puis l'amenait plus tard, au
moment d'une crise pecuniaire, a tolerer l'inceste, a fermer les yeux sur
les amours de son fils Maxime et de sa seconde femme, dans l'eclat
flamboyant de Paris en fete. Et c'etait Saccard encore, a quelques annees
de la, qui mettait en branle l'enorme pressoir a millions de la Banque
Universelle, Saccard jamais vaincu, Saccard grandi, hausse jusqu'a
l'intelligence et a la bravoure de grand financier, comprenant le role
farouche et civilisateur de l'argent, livrant, gagnant et perdant des
batailles en Bourse, comme Napoleon a Austerlitz et a Waterloo,
engloutissant sous le desastre un monde de gens pitoyables, lachant a
l'inconnu du crime son fils naturel Victor, disparu, en fuite par les nuits
noires, et lui-meme, sous la protection impassible de l'injuste nature,
aime de l'adorable madame Caroline, sans doute en recompense de son
execrable vie. La, un grand lis immacule poussait dans ce terreau, Sidonie
Rougon, la complaisante de son frere Saccard, l'entremetteuse aux cent
metiers louches, enfantait d'un inconnu la pure et divine Angelique, la
petite brodeuse aux doigts de fee qui tissait a l'or des chasubles le reve
de son prince charmant, si envolee parmi ses compagnes les saintes, si peu
faite pour la dure realite, qu'elle obtenait la grace de mourir d'amour, le
jour de son mariage, sous le premier baiser de Felicien de Hautecoeur, dans
le branle des cloches sonnant la gloire de ses noces royales. Le noeud des
deux branches se faisait alors, la legitime et la batarde, Marthe Rougon
epousait son cousin Francois Mouret, un paisible menage lentement desuni,
aboutissant aux pires catastrophes, une douce et triste femme prise,
utilisee, broyee, dans la vaste machine de guerre dressee pour la conquete
d'une ville, et ses trois enfants lui etaient comme arraches, et elle
laissait jusqu'a son coeur sous la rude poigne de l'abbe Faujas, et les
Rougon sauvaient une seconde fois Plassans, pendant qu'elle agonisait, a la
lueur de l'incendie ou son mari, fou de rage amassee et de vengeance,
flambait avec le pretre. Des trois enfants, Octave Mouret etait le
conquerant audacieux, l'esprit net, resolu a demander aux femmes la royaute
de Paris, tombe en pleine bourgeoisie gatee, faisant la une terrible
education sentimentale, passant du refus fantasque de l'une au mol abandon
de l'autre, goutant jusqu'a la boue les desagrements de l'adultere, reste
heureusement actif, travailleur et batailleur, peu a peu degage, grandi
quand meme, hors de la basse cuisine de ce monde pourri, dont on entendait
le craquement. Et Octave Mouret victorieux revolutionnait le haut commerce,
tuait les petites boutiques prudentes de l'ancien negoce, plantait au
milieu de Paris enfievre le colossal palais de la tentation, eclatant de
lustres, debordant de velours, de soie et de dentelles, gagnait une fortune
de roi a exploiter la femme, vivait dans le mepris souriant de la femme,
jusqu'au jour ou une petite fille vengeresse, la tres simple et tres sage
Denise, le domptait, le tenait a ses pieds eperdu de souffrance, tant
qu'elle ne lui avait pas fait la grace, elle si pauvre, de l'epouser, au
milieu de l'apotheose de son Louvre, sous la pluie d'or battante des
recettes. Restaient les deux autres enfants, Serge Mouret, Desiree Mouret,
celle-ci innocente et saine comme une jeune bete heureuse, celui-la affine
et mystique, glisse a la pretrise par un accident nerveux de sa race, et il
recommencait l'aventure adamique, dans le Paradou legendaire, il renaissait
pour aimer Albine, la posseder et la perdre, au sein de la grande nature
complice, repris ensuite par l'Eglise, l'eternelle guerre a la vie, luttant
pour la mort de son sexe, jetant sur le corps d'Albine morte la poignee de
terre de l'officiant, a l'heure meme ou Desiree, la fraternelle amie des
animaux, exultait de joie, parmi la fecondite chaude de sa basse-cour. Plus
loin, s'ouvrait une echappee de vie douce et tragique, Helene Mouret vivait
paisible avec sa fillette Jeanne, sur les hauteurs de Passy, dominant
Paris, l'ocean humain sans bornes et sans fond, en face duquel se deroulait
cette histoire douloureuse, le coup de passion d'Helene pour un passant, un
medecin amene la nuit, par hasard, au chevet de sa fille, la jalousie
maladive de Jeanne, une jalousie d'amoureuse instinctive disputant sa mere
a l'amour, si ravagee deja de passion souffrante, qu'elle mourait de la
faute, prix terrible d'une heure de desir dans toute une vie sage; pauvre
chere petite morte restee seule la-haut, sous les cypres du muet cimetiere,
devant l'eternel Paris. Avec Lisa Macquart commencait la branche batarde,
fraiche et solide en elle, etalant la prosperite du ventre, lorsque, sur le
seuil de sa charcuterie, en clair tablier, elle souriait aux Halles
centrales, ou grondait la faim d'un peuple, la bataille seculaire des Gras
et des Maigres, le maigre Florent, son beau-frere, execre, traque par les
grasses poissonnieres, les grasses boutiquieres, et que la grasse
charcutiere elle-meme, d'une absolue probite, mais sans pardon, faisait
arreter comme republicain en rupture de ban, convaincue qu'elle travaillait
ainsi a l'heureuse digestion de tous les honnetes gens. De cette mere
naissait la plus saine, la plus humaine des filles, Pauline Quenu, la
ponderee, la raisonnable, la vierge qui savait et qui acceptait la vie,
d'une telle passion dans son amour des autres, que, malgre la revolte de sa
puberte feconde, elle donnait a une amie son fiance Lazare, puis sauvait
l'enfant du menage desuni, devenait sa mere veritable, toujours sacrifiee,
ruinee, triomphante et gaie, dans son coin de monotone solitude, en face de
la grande mer, parmi tout un petit monde de souffrants qui hurlaient leur
douleur et ne voulaient pas mourir. Et Gervaise Macquart arrivait avec ses
quatre enfants, Gervaise bancale, jolie et travailleuse, que son amant
Lantier jetait sur le pave des faubourgs, ou elle faisait la rencontre du
zingueur Coupeau, le bon ouvrier pas noceur qu'elle epousait, si heureuse
d'abord, ayant trois ouvrieres dans sa boutique de blanchisseuse, coulant
ensuite avec son mari a l'inevitable decheance du milieu, lui peu a peu
conquis par l'alcool, possede jusqu'a la folie furieuse et a la mort,
elle-meme pervertie, devenue faineante, achevee par le retour de Lantier,
au milieu de la tranquille ignominie d'un menage a trois, des lors victime
pitoyable de la misere complice, qui finissait de la tuer un soir, le
ventre vide. Son aine, Claude, avait le douloureux genie d'un grand peintre
desequilibre, la folie impuissante du chef-d'oeuvre qu'il sentait en lui,
sans que ses doigts desobeissants pussent l'en faire sortir, lutteur geant
foudroye toujours, martyr crucifie de l'oeuvre, adorant la femme,
sacrifiant sa femme Christine, si aimante, si aimee un instant, a la femme
increee, qu'il voyait divine et que son pinceau ne pouvait dresser dans sa
nudite souveraine, passion devorante de l'enfantement, besoin insatiable de
la creation, d'une detresse si affreuse, quand on ne peut le satisfaire,
qu'il avait fini par se pendre. Jacques, lui, apportait le crime, la tare
hereditaire qui se tournait en un appetit instinctif de sang, du sang jeune
et frais coulant de la poitrine ouverte d'une femme, la premiere venue, la
passante du trottoir, abominable mal contre lequel il luttait, qui le
reprenait au cours de ses amours avec Severine, la soumise, la sensuelle,
jetee elle-meme dans le frisson continu d'une tragique histoire
d'assassinat, et il la poignardait un soir de crise, furieux a la vue de sa
gorge blanche, et toute cette sauvagerie de la bete galopait parmi les
trains filant a grande vitesse, dans le grondement de la machine qu'il
montait, la machine aimee qui le broyait un jour, debridee ensuite, sans
conducteur, lancee aux desastres inconnus de l'horizon. Etienne, a son
tour, chasse, perdu, arrivait au pays noir par une nuit glacee de mars,
descendait dans le puits vorace, aimait la triste Catherine qu'un brutal
lui volait, vivait avec les mineurs leur vie morne de misere et de basse
promiscuite, jusqu'au jour ou la faim, soufflant la revolte, promenait au
travers de la plaine rase le peuple hurlant des miserables qui voulait du
pain, dans les ecroulements et les incendies, sous la menace de la troupe
dont les fusils partaient tout seuls, terrible convulsion annoncant la fin
d'un monde, sang vengeur des Maheu qui se leverait plus tard, Alzire morte
de faim, Maheu tue d'une balle, Zacharie tue d'un coup de grisou, Catherine
restee sous la terre, la Maheude survivant seule, pleurant ses morts,
redescendant au fond de la mine pour gagner ses trente sous, pendant
qu'Etienne, le chef battu de la bande, hante des revendications futures,
s'en allait par un tiede matin d'avril, en ecoulant la sourde poussee du
monde nouveau, dont la germination allait bientot faire eclater la terre.
Nana, des lors, devenait la revanche, la fille poussee sur l'ordure sociale
des faubourgs, la mouche d'or envolee des pourritures d'en bas, qu'on
tolere et qu'on cache, emportant dans la vibration de ses ailes le ferment
de destruction, remontant et pourrissant l'aristocratie, empoisonnant les
hommes rien qu'a se poser sur eux, au fond des palais ou elle entrait par
les fenetres, toute une oeuvre inconsciente de ruine et de mort, la flambee
stoique de Vandeuvres, la melancolie de Foucarmont courant les mers de la
Chine, le desastre de Steiner reduit a vivre en honnete homme,
l'imbecillite satisfaite de La Faloise, et le tragique effondrement des
Muffat, et le blanc cadavre de Georges, veille par Philippe, sorti la
veille de prison, une telle contagion dans l'air empeste de l'epoque,
qu'elle-meme se decomposait et crevait de la petite verole noire, prise au
lit de mort de son fils Louiset, tandis que, sous ses fenetres, Paris
passait, ivre, frappe de la folie de la guerre, se ruant a l'ecroulement de
tout. Enfin, c'etait Jean Macquart, l'ouvrier et le soldat redevenu paysan,
aux prises avec la terre dure qui fait payer chaque grain de ble d'une
goutte de sueur, en lutte surtout avec le peuple des campagnes, que l'apre
desir, la longue et rude conquete du sol brule du besoin sans cesse irrite
de la possession, les Fouan vieillis cedant leurs champs comme ils
cederaient de leur chair, les Buteau exasperes, allant jusqu'au parricide
pour hater l'heritage d'une piece de luzerne, la Francoise tetue mourant
d'un coup de faux, sans parler, sans vouloir qu'une motte sorte de la
famille, tout ce drame des simples et des instinctifs a peine degages de la
sauvagerie ancienne, toute cette salissure humaine sur la terre grande, qui
seule demeure l'immortelle, la mere d'ou l'on sort et ou l'on retourne,
elle qu'on aime jusqu'au crime, qui refait continuellement de la vie pour
son but ignore, meme avec la misere et l'abomination des etres. Et c'etait
Jean encore qui, devenu veuf et s'etant reengage aux premiers bruits de
guerre, apportait l'inepuisable reserve, le fonds d'eternel rajeunissement
que la terre garde, Jean le plus humble, le plus ferme soldat de la supreme
debacle, roule dans l'effroyable et fatale tempete qui, de la frontiere a
Sedan, en balayant l'empire, menacait d'emporter la patrie, toujours sage,
avise, solide en son espoir, aimant d'une tendresse fraternelle son
camarade Maurice, le fils detraque de la bourgeoisie, l'holocauste destine
a l'expiation, pleurant des larmes de sang lorsque l'inexorable destin le
choisissait lui-meme pour abattre ce membre gate, puis apres la fin de
tout, les continuelles defaites, l'affreuse guerre civile, les provinces
perdues, les milliards a payer, se remettant en marche, retournant a la
terre qui l'attendait, a la grande et rude besogne de toute une France a
refaire.

Pascal s'arreta, Clotilde lui avait passe tous les dossiers, un a un, et il
les avait tous feuilletes, depouilles, reclasses et remis sur la planche du
haut, dans l'armoire. Il etait hors d'haleine, epuise d'un tel souffle
demesure, a travers cette humanite vivante; tandis que, sans voix, sans
geste, la jeune fille, dans l'etourdissement de ce torrent de vie deborde,
attendait toujours, incapable d'une reflexion et d'un jugement. L'orage
continuait a battre la campagne noire du roulement sans fin de sa pluie
diluvienne. Un coup de tonnerre venait de foudroyer quelque arbre du
voisinage, avec un horrible craquement. Les bougies s'effarerent, sous le
vent de la fenetre grande ouverte.

--Ah! reprit-il, en montrant encore d'un geste les dossiers, c'est un
monde, une societe et une civilisation, et la vie entiere est la, avec ses
manifestations bonnes et mauvaises, dans le feu et le travail de forge qui
emporte tout.... Oui, notre famille pourrait, aujourd'hui, suffire
d'exemple a la science, dont l'espoir est de fixer un jour,
mathematiquement, les lois des accidents nerveux et sanguins qui se
declarent dans une race, a la suite d'une premiere lesion organique, et qui
determinent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race,
les sentiments, les desirs, les passions, toutes les manifestations
humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms
de vertus et de vices. Et elle est aussi un document d'histoire, elle
raconte le second empire, du coup d'Etat a Sedan, car les notres sont
partis du peuple, se sont repandus parmi toute la societe contemporaine,
ont envahi toutes les situations, emportes par le debordement des appetits,
par cette impulsion essentiellement moderne, ce coup de fouet qui jette aux
jouissances les basses classes, en marche a travers le corps social.... Les
origines, je te les ai dites: elles sont parties de Plassans; et nous voici
a Plassans encore, au point d'arrivee.

Il s'interrompit de nouveau, une reverie ralentissait sa parole.

--Quelle masse effroyable remuee, que d'aventures douces ou terribles, que
de joies, que de souffrances jetees a la pelle, dans cet amas colossal de
faits!... Il y a de l'histoire pure, l'empire fonde dans le sang, d'abord
jouisseur et durement autoritaire, conquerant les villes rebelles, puis
glissant a une desorganisation lente, s'ecroulant dans le sang, dans une
telle mer de sang, que la nation entiere a failli en etre noyee.... Il y a
des etudes sociales, le petit et le grand commerce, la prostitution, le
crime, la terre, l'argent, la bourgeoisie, le peuple, celui qui se pourrit
dans le cloaque des faubourgs, celui qui se revolte dans les grands centres
industriels, toute cette poussee croissante du socialisme souverain, gros
de l'enfantement du nouveau siecle.... Il y a de simples etudes humaines,
des pages intimes, des histoires d'amour, la lutte des intelligences et des
coeurs contre la nature injuste, l'ecrasement de ceux qui crient sous leur
tache trop haute, le cri de la bonte qui s'immole, victorieuse de la
douleur.... Il y a de la fantaisie, l'envolee de l'imagination hors du
reel, des jardins immenses, fleuris en toutes saisons, des cathedrales aux
fines aiguilles precieusement ouvragees, des contes merveilleux tombes du
paradis, des tendresses ideales remontees au ciel dans un baiser.... Il y a
de tout, de l'excellent et du pire, du vulgaire et du sublime, les fleurs,
la boue, les sanglots, les rires, le torrent meme de la vie charriant sans
fin l'humanite!

Et il reprit l'Arbre genealogique reste sur la table, il l'etala,
recommenca a le parcourir du doigt, enumerant maintenant les membres de la
famille qui vivaient encore. Eugene Rougon, majeste dechue, etait a la
Chambre le temoin, le defenseur impassible de l'ancien monde emporte dans
la debacle. Aristide Saccard, apres avoir fait peau neuve, retombait sur
ses pieds republicain, directeur d'un grand journal, en train de gagner de
nouveaux millions; tandis que son fils Maxime mangeait ses rentes, dans son
petit hotel de l'avenue du Bois-de-Boulogne, correct et prudent, menace
d'un mal terrible, et que son autre fils, Victor, n'avait point reparu,
rodant dans l'ombre du crime, puisqu'il n'etait pas au bagne, lache par le
monde, a l'avenir, a l'inconnu de l'echafaud. Sidonie Rougon, disparue
longtemps, lasse de metiers louches, venait de se retirer, desormais d'une
austerite monacale, a l'ombre d'une sorte de maison religieuse, tresoriere
de l'Oeuvre du Sacrement, pour aider au mariage des filles meres. Octave
Mouret, proprietaire des grands magasins _Au Bonheur des Dames_, dont la
fortune colossale grandissait toujours, avait eu, vers la fin de l'hiver,
un deuxieme enfant de sa femme Denise Baudu, qu'il adorait, bien qu'il
recommencat a se deranger un peu. L'abbe Mouret, cure a Saint-Eutrope, au
fond d'une gorge marecageuse, s'etait cloitre la avec sa soeur Desiree,
dans une grande humilite, refusant tout avancement de son eveque, attendant
la mort en saint homme qui repoussait les remedes, bien qu'il souffrit
d'une phtisie commencante. Helene Mouret vivait tres heureuse, tres a
l'ecart, idolatree de son nouveau mari, M. Rambaud, dans la petite
propriete qu'ils possedaient pres de Marseille, au bord de la mer; et elle
n'avait pas eu d'enfant de son second mariage. Pauline Quenu etait toujours
a Bonneville, a l'autre bout de la France, en face du vaste ocean, seule
desormais avec le petit Paul, depuis la mort de l'oncle Chanteau, resolue a
ne pas se marier, a se donner toute au fils de son cousin Lazare, devenu
veuf, parti en Amerique pour faire fortune. Etienne Lantier, de retour a
Paris apres la greve de Montsou, s'etait compromis plus tard dans
l'insurrection de la Commune, dont il avait defendu les idees avec
emportement; on l'avait condamne a mort, puis gracie et deporte, de sorte
qu'il se trouvait maintenant a Noumea; on disait meme qu'il s'y etait tout
de suite marie et qu'il avait un enfant, sans qu'on sut au juste le sexe.
Enfin, Jean Macquart, licencie apres la semaine sanglante, etait revenu se
fixer pres de Plassans, a Valqueyras, ou il avait eu la chance d'epouser
une forte fille, Melanie Vial, la fille unique d'un paysan aise, dont il
faisait valoir la terre; et sa femme, grosse des la nuit des noces,
accouchee d'un garcon en mai, etait grosse encore de deux mois, dans un de
ces cas de fecondite pullulante qui ne laissent pas aux meres le temps
d'allaiter leurs petits.

--Certes, oui, reprit-il a demi-voix, les races degenerent. Il y a la un
veritable epuisement, une rapide decheance, comme si les notres, dans leur
fureur de jouissance, dans la satisfaction gloutonne de leurs appetits,
avaient brule trop vite. Louiset mort au berceau; Jacques-Louis, a demi
imbecile, emporte par une maladie nerveuse; Victor retourne a l'etat
sauvage, galopant on ne sait au fond de quelles tenebres; notre pauvre
Charles, si beau et si frele: ce sont la les rameaux derniers de l'Arbre,
les dernieres tiges pales ou la seve puissante des grosses branches ne
semble pas pouvoir monter. Le ver etait dans le tronc, il est a present
dans le fruit et le devore.... Mais il ne faut jamais desesperer, les
familles sont l'eternel devenir. Elles plongent, au dela de l'ancetre
commun, a travers les couches insondables des races qui ont vecu, jusqu'au
premier etre; et elles pousseront sans fin, elles s'etaleront, se
ramifieront a l'infini, au fond des ages futurs.... Regarde notre Arbre: il
ne compte que cinq generations, il n'a pas meme l'importance d'un brin
d'herbe, au milieu de la foret humaine, colossale et noire, dont les
peuples sont les grands chenes seculaires. Seulement, songe a ses racines
immenses qui tiennent tout le sol, songe a l'epanouissement continu de ses
feuilles hautes qui se melent aux autres feuilles, a la mer sans cesse
roulante des cimes, sons l'eternel souffle fecondant de la vie.... Eh bien!
l'espoir est la, dans la reconstitution journaliere de la race par le sang
nouveau qui lui vient du dehors. Chaque mariage apporte d'autres elements,
bons ou mauvais, dont l'effet est quand meme d'empecher la degenerescence
mathematique et progressive. Les breches sont reparees, les tares
s'effacent, un equilibre fatal se retablit au bout de quelques generations,
et c'est l'homme moyen qui finit toujours par en sortir, l'humanite vague,
obstinee a son labeur mysterieux, en marche vers son but ignore.

Il s'arreta, il eut un long soupir.

--Ah! notre famille, que va-t-elle devenir, a quel etre aboutira-t-elle
enfin?

Et il continua, ne comptant plus sur les survivants qu'il avait nommes, les
ayant classes, ceux-la, sachant ce dont ils etaient capables, mais plein
d'une curiosite vive, au sujet des enfants en bas age encore. Il avait
ecrit a un confrere de Noumea pour obtenir des renseignements precis sur la
femme d'Etienne et sur l'enfant dont elle devait etre accouchee; et il ne
recevait rien, il craignait bien que, de ce cote, l'Arbre ne restat
incomplet. Il etait plus documente, a l'egard des deux enfants d'Octave
Mouret, avec lequel il restait en correspondance: la petite fille demeurait
chetive, inquietante, tandis que le petit garcon, qui tenait de sa mere,
poussait magnifique. Son plus solide espoir, d'ailleurs, etait dans les
enfants de Jean, dont le premier-ne, un gros garcon, semblait apporter le
renouveau, la seve jeune des races qui vont se retremper dans la terre. Il
se rendait parfois a Valqueyras, il revenait heureux de ce coin de
fecondite, du pere calme et raisonnable, toujours a sa charrue, de la mere
gaie et simple, aux larges flancs, capables de porter un monde. Qui savait
d'ou naitrait la branche saine? Peut-etre le sage, le puissant attendu
germerait-il la. Le pis etait, pour la beaute de son Arbre, que ces gamins
et ces gamines etaient si petits encore, qu'il ne pouvait les classer. Et
sa voix s'attendrissait sur cet espoir de l'avenir, ces tetes blondes, dans
le regret inavoue de son celibat.

Pascal regardait toujours l'Arbre etale devant lui. Il s'ecria:

--Et pourtant est-ce complet, est-ce decisif, regarde donc!... Je te repete
que tous les cas hereditaires s'y rencontrent. Je n'ai eu, pour fixer ma
theorie, qu'a la baser sur l'ensemble de ces faits.... Enfin, ce qui est
merveilleux, c'est qu'on touche la du doigt comment des creatures, nees de
la meme souche, peuvent paraitre radicalement differentes, tout en n'etant
que les modifications logiques des ancetres communs. Le tronc explique les
branches qui expliquent les feuilles. Chez ton pere, Saccard, comme chez
ton oncle, Eugene Rougon, si opposes de temperament et de vie, c'est la
meme poussee qui a fait les appetits desordonnes de l'un, l'ambition
souveraine de l'autre. Angelique, ce lis pur, nait de la louche Sidonie,
dans l'envolee qui fait les mystiques ou les amoureuses, selon le milieu.
Les trois enfants des Mouret sont emportes par un souffle identique, qui
fait d'Octave intelligent un vendeur de chiffons millionnaire, de Serge
croyant un pauvre cure de campagne, de Desiree imbecile une belle fille
heureuse. Mais l'exemple est plus frappant encore avec les enfants de
Gervaise: la nevrose passe, et Nana se vend, Etienne se revolte, Jacques
tue, Claude a du genie; tandis que Pauline, leur cousine germaine, a cote,
est l'honnetete victorieuse, celle qui lutte et qui s'immole.... C'est
l'heredite, la vie meme qui pond des imbeciles, des fous, des criminels et
des grands hommes. Des cellules avortent, d'autres prennent leur place, et
l'on a un coquin ou un fou furieux, a la place d'un homme de genie ou d'un
simple honnete homme. Et l'humanite roule, charriant tout!

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