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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

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Il s'etait redresse, pale et energique.

--Nous quitter faches, ah! non, non, ce serait l'eternel remords, la plaie
inguerissable. Si elle doit partir un jour, je veux que nous puissions nous
aimer de loin.... Mais pourquoi partir? Nous ne nous plaignons ni l'un ni
l'autre.

Felicite sentit qu'elle s'etait trop hatee.

--Sans doute, si cela vous plait de vous battre, personne n'a rien a y
voir.... Seulement, mon pauvre ami, permets-moi, dans ce cas, de te dire
que je donne un peu raison a Clotilde. Tu me forces a t'avouer que je l'ai
vue tout a l'heure: oui! ca vaut mieux que tu le saches, malgre ma promesse
de silence. Eh bien! elle n'est pas heureuse, elle se plaint beaucoup, et
tu t'imagines que je l'ai grondee, que je lui ai preche une entiere
soumission.... Ca ne m'empeche pas de ne guere te comprendre et de juger
que tu fais tout pour ne pas etre heureux.

Elle s'etait assise, l'avait oblige a s'asseoir dans un coin de la salle,
ou elle semblait ravie de le tenir seul, a sa merci. Deja plusieurs fois,
elle avait de la sorte voulu le forcer a une explication, qu'il evitait.
Bien qu'elle le torturat depuis des annees, et qu'il n'ignorat rien d'elle,
il restait un fils deferent, il s'etait jure de ne jamais sortir de cette
attitude obstinee de respect. Aussi, des qu'elle abordait certains sujets,
se refugiait-il dans un absolu silence.

--Voyons, continua-t-elle, je comprends que tu ne veuilles pas ceder a
Clotilde; mais a moi?... Si je te suppliais de me faire le sacrifice de ces
abominables dossiers, qui sont la, dans l'armoire! Admets un instant que tu
meures subitement et que ces papiers tombent entre des mains etrangeres:
nous sommes tous deshonores.... Ce n'est pas cela que tu desires, n'est-ce
pas? Alors, quel est ton but, pourquoi t'obstines-tu a un jeu si
dangereux?... Promets-moi de les bruler.

Il se taisait, il dut finir par repondre:

--Ma mere, je vous en ai deja priee, ne causons jamais de cela.... Je ne
puis vous satisfaire.

--Mais enfin, cria-t-elle, donne-moi une raison. On dirait que notre
famille t'est aussi indifferente que le troupeau de boeufs qui passe
la-bas. Tu en es pourtant.... Oh! je sais, tu fais tout pour ne pas en
etre. Moi-meme, parfois, je m'etonne, je me demande d'ou tu peux bien
sortir. Et je trouve quand meme tres vilain de ta part, de t'exposer ainsi
a nous salir, sans etre arrete par la pensee du chagrin que tu me causes, a
moi ta mere.... C'est simplement une mauvaise action.

Il se revolta, il ceda un moment au besoin de se defendre, malgre sa
volonte de silence.

--Vous etes dure, vous avez tort.... J'ai toujours cru a la necessite, a
l'efficacite absolue de la verite. C'est vrai, je dis tout sur les autres
et sur moi; et c'est parce que je crois fermement qu'en disant tout, je
fais l'unique bien possible.... D'abord, ces dossiers ne sont pas destines
au public, ils ne constituent que des notes personnelles, dont il me serait
douloureux de me separer. Ensuite, j'entends bien que ce ne sont pas eux
seulement que vous bruleriez: tous mes autres travaux seraient aussi jetes
au feu, n'est-ce pas? et c'est ce que je ne veux pas, entendez-vous!...
Jamais, moi vivant, on ne detruira ici une ligne d'ecriture.

Mais, deja, il regrettait d'avoir tant parle, car il la voyait se
rapprocher de lui, le presser, l'amener a la cruelle explication.

--Alors, va jusqu'au bout, dis-moi ce que tu nous reproches.... Oui, a moi
par exemple, que me reproches-tu? Ce n'est pas de vous avoir eleves avec
tant de peine. Ah! la fortune a ete longue a conquerir! Si nous jouissons
d'un peu de bonheur aujourd'hui, nous l'avons rudement gagne. Puisque tu as
tout vu et que tu mets tout dans tes paperasses, tu pourras temoigner que
la famille a rendu aux autres plus de services qu'elle n'en a recu. A deux
reprises, sans nous, Plassans etait dans de beaux draps. Et c'est bien
naturel, si nous n'avons recolte que des ingrats et des envieux, a ce point
qu'aujourd'hui encore la ville entiere serait ravie d'un scandale qui nous
eclabousserait.... Tu ne peux pas vouloir cela, et je suis sure que tu
rends justice a la dignite de mon attitude, depuis la chute de l'Empire et
les malheurs dont la France ne se relevera sans doute jamais.

--Laissez-donc la France tranquille, ma mere! dit-il de nouveau, tellement
elle le touchait aux endroits qu'elle savait sensibles. La France a la vie
dure, et je trouve qu'elle est en train d'etonner le monde par la rapidite
de sa convalescence.... Certes, il y a bien des elements pourris. Je ne les
ai pas caches, je les ai trop etales peut-etre. Mais vous ne m'entendez
guere, si vous vous imaginez que je crois a l'effondrement final, parce que
je montre les plaies et les lezardes. Je crois a la vie qui elimine sans
cesse les corps nuisibles, qui refait de la chair pour boucher les
blessures, qui marche quand meme a la sante, au renouvellement continu,
parmi les impuretes et la mort.

Il s'exaltait, il en eut conscience, fit un geste de colere, et ne parla
plus. Sa mere avait pris le parti de pleurer, des petites larmes courtes,
difficiles, qui sechaient tout de suite. Et elle revenait sur les craintes
dont s'attristait sa vieillesse, elle le suppliait, elle aussi, de faire sa
paix avec Dieu au moins par egard pour la famille. Ne donnait-elle pas
l'exemple du courage? Plassans entier, le quartier Saint-Marc, le vieux
quartier et la ville neuve ne rendaient-ils pas hommage a sa fiere
resignation? Elle reclamait seulement d'etre aidee, elle exigeait de tous
ses enfants un effort pareil au sien. Ainsi, elle citait l'exemple
d'Eugene, le grand homme, tombe de si haut, et qui voulait bien n'etre plus
qu'un simple depute, defendant, jusqu'a son dernier souffle, le regime
disparu, dont il avait tenu sa gloire. Elle etait egalement pleine d'eloges
pour Aristide, qui ne desesperait jamais, qui reconquerait sous le regime
nouveau, toute une belle position, malgre l'injuste catastrophe qui l'avait
un moment enseveli, parmi les decombres de l'Union universelle. Et lui,
Pascal, resterait seul a l'ecart, ne ferait rien pour qu'elle mourut en
paix, dans la joie du triomphe final des Rougon? lui qui etait si
intelligent, si tendre, si bon! Voyons, c'etait impossible! il irait a la
messe le prochain dimanche et il brulerait ces vilains papiers, dont la
seule pensee la rendait malade. Elle suppliait, commandait, menacait. Mais
lui ne repondait plus, calme, invincible dans son attitude de grande
deference. Il ne voulait pas de discussion, il la connaissait trop pour
esperer la convaincre et pour oser discuter le passe avec elle.

--Tiens! cria-t-elle, quand elle le sentit inebranlable, tu n'es pas a
nous, je l'ai toujours dit. Tu nous deshonores.

Il s'inclina.

--Ma mere, vous reflechirez, vous me pardonnerez.

Ce jour-la, Felicite s'en alla hors d'elle; et, comme elle rencontra
Martine a la porta de la maison, devant les platanes, elle se soulagea,
sans savoir que Pascal, qui venait de passer dans sa chambre, dont les
fenetres etaient ouvertes, entendait tout. Elle exhalait son ressentiment,
jurait d'arriver quand meme a s'emparer des papiers et a les detruire,
puisqu'il ne voulait pas en faire volontairement le sacrifice. Mais ce qui
glaca le docteur, ce fut la facon dont Martine l'apaisait, d'une voix
contenue. Elle etait evidemment complice, elle repetait qu'il fallait
attendre, ne rien brusquer, que mademoiselle et elle avaient fait le
serment de venir a bout de monsieur, en ne lui laissant pas une heure de
paix. C'etait jure, on le reconcilierait avec le bon Dieu, parce qu'il
n'etait pas possible qu'un saint homme comme monsieur restat sans religion.
Et les voix des deux femmes baisserent, ne furent bientot plus qu'un
chuchotement, un murmure etouffe de commerage et de complot, ou il ne
saisissait que des mots epars, des ordres donnes, des mesures prises, un
envahissement de sa libre personnalite. Lorsque sa mere partit enfin, il la
vit, avec son pas leger et sa taille mince de jeune fille, qui s'eloignait
tres satisfaite.

Pascal eut une heure de defaillance, de desesperance absolue. Il se
demandait a quoi bon lutter, puisque toutes ses affections s'alliaient
contre lui. Cette Martine qui se serait jetee dans le feu, sur un simple
mot de sa part, et qui le trahissait ainsi, pour son bien! Et Clotilde,
liguee avec cette servante, complotant dans les coins, se faisant aider par
elle a lui tendre des pieges! Maintenant, il etait bien seul, il n'avait
autour de lui que des traitresses, on empoisonnait jusqu'a l'air qu'il
respirait. Ces deux-la encore, elles l'aimaient, il serait peut-etre venu a
bout de les attendrir; mais, depuis qu'il savait sa mere derriere elles, il
s'expliquait leur acharnement, il n'esperait plus les reprendre. Dans sa
timidite d'homme qui avait vecu pour l'etude, a l'ecart des femmes, malgre
sa passion, l'idee qu'elles etaient trois a le vouloir, a le plier sous
leur volonte, l'accablait. Il en sentait toujours une derriere lui; quand
il s'enfermait dans sa chambre, il les devinait de l'autre cote du mur; et
elles le hantaient, lui donnaient la continuelle crainte d'etre vole de sa
pensee, s'il la laissait voir au fond de son crane, avant meme qu'il la
formulat.

Ce fut certainement l'epoque de sa vie ou Pascal se trouva le plus
malheureux. Le perpetuel etat de defense ou il devait vivre, le brisait; et
il lui semblait, parfois, que le sol de sa maison se derobait sous ses
pieds. Il eut alors, tres net, le regret de ne s'etre pas marie et de
n'avoir pas d'enfant. Est-ce que lui-meme avait eu peur de la vie? Est-ce
qu'il n'etait point puni de son egoisme? Ce regret de l'enfant l'angoissait
parfois, il avait maintenant les yeux mouilles de larmes, quand il
rencontrait sur les routes des fillettes, aux regards clairs, qui lui
souriaient. Sans doute, Clotilde etait la, mais c'etait une autre
tendresse, traversee a present d'orages, et non une tendresse calme,
infiniment douce, la tendresse de l'enfant, ou il aurait voulu endormir son
coeur endolori. Puis, ce qu'il voulait, sentant venir la fin de son etre,
c'etait surtout la continuation, l'enfant qui l'aurait perpetue. Plus il
souffrait, plus il aurait trouve une consolation a leguer cette souffrance,
dans sa foi en la vie. Il se croyait indemne des tares physiologiques de la
famille; mais la pensee meme que l'heredite sautait parfois une generation,
et que, chez un fils ne de lui, les desordres des aieux pouvaient
reparaitre, ne l'arretait pas; et ce fils inconnu, malgre l'antique souche
pourrie, malgre la longue suite de parents execrables, il le souhaitait
encore, certains jours, comme on souhaite le gain inespere, le bonheur
rare, le coup de fortune qui console et enrichit a jamais. Dans
l'ebranlement de ses autres affections, son coeur saignait, parce qu'il
etait trop tard.

Par une nuit lourde de la fin de septembre, Pascal ne put dormir. Il ouvrit
l'une des fenetres de sa chambre, le ciel etait noir, quelque orage devait
passer au loin, car l'on entendait un continuel roulement de foudre. Il
distinguait mal la sombre masse des platanes, que des reflets d'eclair, par
moments, detachaient, d'un vert morne, dans les tenebres. Et il avait l'ame
pleine d'une detresse affreuse, il revivait les dernieres mauvaises
journees, des querelles encore, des tortures de trahisons et de soupcons
qui allaient grandissantes, lorsque, tout d'un coup, un ressouvenir aigu le
fit tressaillir. Dans sa peur d'etre pille, il avait fini par porter
toujours sur lui la clef de la grande armoire. Mais, cette apres-midi-la,
souffrant de la chaleur, il s'etait debarrasse de son veston, et il se
rappelait avoir vu Clotilde le pendre a un clou de la salle. Ce fut une
brusque terreur qui le traversa: si elle avait senti la clef au fond de la
poche, elle l'avait volee. Il se precipita, fouilla le veston qu'il venait
de jeter sur une chaise. La clef n'y etait plus. En ce moment meme, on le
devalisait, il en eut la nette sensation. Deux heures du matin sonnerent;
et il ne se rhabilla pas, resta en simple pantalon, les pieds nus dans des
pantoufles, la poitrine nue sous sa chemise de nuit defaite; et,
violemment, il poussa la porte, sauta dans la salle, son bougeoir a la
main.

--Ah! je le savais, cria-t-il. Voleuse! assassine!

Et c'etait vrai, Clotilde etait la, devetue comme lui, les pieds nus dans
ses mules de toile, les jambes nues, les bras nus, les epaules nues, a
peine couverte d'un court jupon et de sa chemise. Par prudence, elle
n'avait pas apporte de bougie, elle s'etait contentee de rabattre les
volets d'une fenetre; et l'orage qui passait en face, au midi, dans le ciel
tenebreux, les continuels eclairs lui suffisaient, baignant les objets
d'une phosphorescence livide. La vieille armoire, aux larges flancs, etait
grande ouverte. Deja, elle en avait vide la planche du haut, descendant les
dossiers a pleins bras, les jetant sur la longue table du milieu, ou ils
s'entassaient pele-mele. Et, fievreusement, par crainte de n'avoir pas le
temps de les bruler, elle etait en train d'en faire des paquets, avec
l'idee de les cacher, de les envoyer ensuite a sa grand'mere, lorsque la
soudaine clarte de la bougie, en l'eclairant toute, venait de
l'immobiliser, dans une attitude de surprise et de lutte.

--Tu me voles et tu m'assassines! repeta furieusement Pascal.

Entre ses bras nus, elle tenait encore un des dossiers. Il voulut le
reprendre. Mais elle le serrait de toutes ses forces, obstinee dans son
oeuvre de destruction, sans confusion ni repentir, en combattante qui a le
bon droit pour elle. Alors, lui, aveugle, affole, se rua; et ils se
battirent. Il l'avait empoignee, dans sa nudite, il la maltraitait.

--Tue-moi donc! begaya-t-elle. Tue-moi, ou je dechire tout!

Mais il la gardait, liee a lui, d'une etreinte si rude, qu'elle ne
respirait plus.

--Quand une enfant vole, on la chatie!

Quelques gouttes de sang avaient paru, pres de l'aisselle, le long de son
epaule ronde, dont une meurtrissure entamait la delicate peau de soie. Et,
un instant, il la sentit si haletante, si divine dans l'allongement fin de
son corps de vierge, avec ses jambes fuselees, ses bras souples, son torse
mince a la gorge menue et dure, qu'il la lacha. D'un dernier effort, il lui
avait arrache le dossier.

--Et tu vas m'aider a les remettre la-haut, tonnerre de Dieu! Viens ici,
commence par les ranger sur la table.... Obeis-moi, tu entends!

--Oui, maitre!

Elle s'approcha, elle l'aida, domptee, brisee par cette etreinte d'homme
qui etait comme entree en sa chair. La bougie, qui brulait avec une flamme
haute dans la nuit lourde, les eclairait; et le lointain roulement de la
foudre ne cessait pas, la fenetre ouverte sur l'orage semblait en feu.




V


Un instant, Pascal regarda les dossiers, dont l'amas semblait enorme, ainsi
jete au hasard sur la longue table, qui occupait le milieu de la salle de
travail. Dans le pele-mele, plusieurs des chemises de fort papier bleu
s'etaient ouvertes, et les documents en debordaient, des lettres, des
coupures de journaux, des pieces sur papier timbre, des notes manuscrites.

Deja, pour reclasser les paquets, il cherchait les noms, ecrits sur les
chemises en gros caracteres, lorsqu'il sortit, avec un geste resolu, de la
sombre reflexion ou il etait tombe. Et, se tournant vers Clotilde, qui
attendait toute droite, muette et blanche:

--Ecoute, je t'ai toujours defendu de lire ces papiers, et je sais que tu
m'as obei.... Oui, j'avais des scrupules. Ce n'est pas que tu sois, comme
d'autres, une fille ignorante, car je t'ai laisse tout apprendre de l'homme
et de la femme, et cela n'est certainement mauvais que pour les natures
mauvaises.... Seulement, a quoi bon te plonger trop tot dans cette terrible
verite humaine? Je t'ai donc epargne l'histoire de notre famille, qui est
l'histoire de toutes, de l'humanite entiere: beaucoup de mal et beaucoup de
bien....

Il s'arreta, parut s'affermir dans sa decision, calme maintenant et d'une
energie souveraine.

--Tu as vingt-cinq ans, tu dois savoir.... Et puis, notre existence n'est
plus possible, tu vis et tu me fais vivre dans un cauchemar, avec l'envolee
de ton reve. J'aime mieux que la realite, si execrable qu'elle soit,
s'etale devant nous. Peut-etre le coup qu'elle va te porter, fera-t-elle de
toi la femme que tu dois etre.... Nous allons reclasser ensemble ces
dossiers, et les feuilleter, et les lire, une terrible lecon de vie!

Puis, comme elle ne bougeait toujours pas:

--Il faut voir clair, allume les deux autres bougies qui sont la.

Un besoin de grande clarte l'avait pris, il aurait voulu l'aveuglante
lumiere du soleil; et il jugea encore que les trois bougies n'eclairaient
point, il passa dans sa chambre prendre les candelabres a deux branches qui
s'y trouvaient. Les sept bougies flamberent. Tous deux, en leur desordre,
lui la poitrine decouverte, elle l'epaule gauche tachee de sang, la gorge
et les bras nus, ne se voyaient meme pas. Deux heures venaient de sonner,
et ni l'un ni l'autre n'avait conscience de l'heure: ils allaient passer la
nuit dans cette passion de savoir, sans besoin de sommeil, en dehors du
temps et des lieux. L'orage, qui continuait a l'horizon de la fenetre
ouverte, grondait plus haut.

Jamais Clotilde n'avait vu a Pascal ces yeux d'ardente fievre. Il se
surmenait depuis quelques semaines, ses angoisses morales le rendaient
brusque parfois, malgre sa bonte si conciliante. Mais il semblait qu'une
infinie tendresse, toute fremissante de pitie fraternelle, se faisait en
lui, au moment de descendre dans les douloureuses verites de l'existence;
et c'etait quelque chose de tres indulgent et de tres grand, emane de sa
personne, qui allait innocenter, devant la jeune fille, l'effrayante
debacle des faits. Il en avait la volonte, il dirait tout, puisqu'il faut
tout dire pour tout guerir. N'etait-ce pas l'evolution fatale, l'argument
supreme, que l'histoire de ces etres qui les touchaient de si pres? La vie
etait telle, et il fallait la vivre. Sans doute, elle en sortirait trempee,
pleine de tolerance et de courage.

--On te pousse contre moi, reprit-il, on te fait faire des abominations, et
c'est ta conscience que je veux te rendre. Quand tu sauras, tu jugeras et
tu agiras.... Approche-toi, lis avec moi.

Elle obeit. Ces dossiers pourtant, dont sa grand'mere parlait avec tant de
colere, l'effrayaient un peu; tandis qu'une curiosite s'eveillait,
grandissait en elle. D'ailleurs, si domptee qu'elle fut par l'autorite
virile qui venait de l'etreindre et de la briser, elle se reservait. Ne
pouvait-elle donc l'ecouter, lire avec lui? Ne gardait-elle pas le droit de
se refuser ou de se donner ensuite? Elle attendait.

--Voyons, veux-tu?

--Oui, maitre, je veux!

D'abord, ce fut l'Arbre genealogique des Rougon-Macquart qu'il lui montra.
Il ne le serrait pas d'ordinaire dans l'armoire, il le gardait dans le
secretaire de sa chambre, ou il l'avait pris, en allant chercher les
candelabres. Depuis plus de vingt annees, il le tenait au courant,
inscrivant les naissances et les morts, les mariages, les faits de famille
importants, distribuant en notes breves les cas, d'apres sa theorie de
l'heredite. C'etait une grande feuille de papier jaunie, aux plis coupes
par l'usure, sur laquelle s'elevait, dessine d'un trait fort, un arbre
symbolique, dont les branches etalees, subdivisees, alignaient cinq rangees
de larges feuilles; et chaque feuille portait un nom, contenait, d'une
ecriture fine, une biographie, un cas hereditaire.

Une joie de savant s'etait emparee du docteur, devant cette oeuvre de vingt
annees, ou se trouvaient appliquees, si nettement et si completement, les
lois de l'heredite, fixees par lui.

--Regarde donc, fillette! Tu en sais assez long, tu as recopie assez de mes
manuscrits, pour comprendre.... N'est-ce pas beau, un pareil ensemble, un
document si definitif et si total, ou il n'y a pas un trou? On dirait une
experience de cabinet, un probleme pose et resolu au tableau noir.... Tu
vois, en bas, voici le tronc, la souche commune, Tante Dide. Puis, les
trois branches en sortent, la legitime, Pierre Rougon, et les deux
batardes, Ursule Macquart et Antoine Macquart. Puis, de nouvelles branches
montent, se ramifient: d'un cote, Maxime, Clotilde et Victor, les trois
enfants de Saccard, et Angelique, la fille de Sidonie Rougon; de l'autre,
Pauline, la fille de Lisa Macquart, et Claude, Jacques, Etienne, Anna, les
quatre enfants de Gervaise, sa soeur. La, Jean, leur frere, est au bout. Et
tu remarques, ici, au milieu, ce que j'appelle le noeud, la poussee
legitime et la poussee batarde s'unissant dans Marthe Rougon et son cousin
Francois Mouret, pour donner naissance a trois nouveaux rameaux, Octave,
Serge et Desiree Mouret; tandis qu'il y a encore, issus d'Ursule et du
chapelier Mouret, Silvere dont tu connais la mort tragique, Helene et sa
fille Jeanne. Enfin, tout la-haut, ce sont les brindilles dernieres, le
fils de ton frere Maxime, notre pauvre Charles, et deux autres petits
morts, Jacques-Louis, le fils de Claude Lantier, et Louiset, le fils d'Anna
Coupeau.... En tout cinq generations, un arbre humain qui, a cinq printemps
deja, a cinq renouveaux de l'humanite, a pousse des tiges, sous le flot de
seve de l'eternelle vie!

Il s'animait, son doigt se mit a indiquer les cas, sur la vieille feuille
de papier jaunie, comme sur une planche anatomique.

--Et je te repete que tout y est.... Vois donc, dans l'heredite directe,
les elections: celle de la mere, Silvere, Lisa, Desiree, Jacques, Louiset,
toi-meme; celle du pere, Sidonie, Francois, Gervaise, Octave,
Jacques-Louis. Puis, ce sont les trois cas de melange: par soudure, Ursule,
Aristide, Anna, Victor; par dissemination, Maxime, Serge, Etienne; par
fusion, Antoine, Eugene, Claude. J'ai du meme specifier un quatrieme cas
tres remarquable, le melange equilibre, Pierre et Pauline. Et les varietes
s'etablissent, l'election de la mere par exemple va souvent avec la
ressemblance physique du pere, ou c'est le contraire qui a lieu; de meme
que, dans le melange, la predominance physique et morale appartient a un
facteur ou a l'autre, selon les circonstances.... Ensuite, voici l'heredite
indirecte, celle des collateraux: je n'en ai qu'un exemple bien etabli, la
ressemblance physique frappante d'Octave Mouret avec son oncle Eugene
Rougon. Je n'ai aussi qu'un exemple de l'heredite par influence: Anna, la
fille de Gervaise et de Coupeau, ressemblait etonnamment, surtout dans son
enfance, a Lantier, le premier amant de sa mere, comme s'il avait impregne
celle-ci a jamais.... Mais ou je suis tres riche, c'est pour l'heredite en
retour: les trois cas les plus beaux, Marthe, Jeanne et Charles,
ressemblant a Tante Dide, la ressemblance sautant ainsi une, deux et trois
generations. L'aventure est surement exceptionnelle, car je ne crois guere
a l'atavisme; il me semble que les elements nouveaux apportes par les
conjoints, les accidents et la variete infinie des melanges doivent tres
rapidement effacer les caracteres particuliers, de facon a ramener
l'individu au type general.... Et il reste l'inneite, Helene, Jean,
Angelique. C'est la combinaison, le melange chimique ou se confondent les
caracteres physiques et moraux des parents, sans que rien d'eux semble se
retrouver dans le nouvel etre.

Il y eut un silence. Clotilde l'avait ecoute avec une attention profonde,
voulant comprendre. Et lui, maintenant, restait absorbe, les yeux toujours
sur l'Arbre, dans le besoin de juger equitablement son oeuvre. Il continua
lentement, comme s'il se fut parle a lui-meme:

--Oui, cela est aussi scientifique que possible.... Je n'ai mis la que les
membres de la famille, et j'aurais du donner une part egale aux conjoints,
aux peres et aux meres, venus du dehors, dont le sang s'est mele au notre
et l'a des lors modifie. J'avais bien dresse un arbre mathematique, le pere
et la mere se leguant par moitie a l'enfant, de generation en generation;
de facon que, chez Charles par exemple, la part de Tante Dide n'etait que
d'un douzieme: ce qui etait absurde, puisque la ressemblance physique y est
totale. J'ai donc cru suffisant d'indiquer les elements venus d'ailleurs,
en tenant compte des mariages et du facteur nouveau qu'ils introduisaient
chaque fois.... Ah! ces sciences commencantes, ces sciences ou l'hypothese
balbutie et ou l'imagination reste maitresse, elles sont le domaine des
poetes autant que des savants! Les poetes vont en pionniers, a
l'avant-garde, et souvent ils decouvrent les pays vierges, indiquent les
solutions prochaines. Il y a la une marge qui leur appartient, entre la
verite conquise, definitive, et l'inconnu, d'ou l'on arrachera la verite de
demain.... Quelle fresque immense a peindre, quelle comedie et quelle
tragedie humaines colossales a ecrire, avec l'heredite, qui est la Genese
meme des familles, des societes et du monde!

Les yeux devenus vagues, il suivait sa pensee, il s'egarait. Mais, d'un
mouvement brusque, il revint aux dossiers, jetant l'Arbre de cote, disant:

--Nous le reprendrons tout a l'heure; car, pour que tu comprennes
maintenant, il faut que les faits se deroulent et que tu les voies a
l'action, tous ces acteurs, etiquetes la de simples notes qui les
resument.... Je vais appeler les dossiers, tu me les passeras un a un; et
je te montrerai, je te conterai ce que chacun contient, avant de le
remettre la-haut, sur la planche.... Je ne suivrai pas l'ordre
alphabetique, mais l'ordre meme des faits. Il y a longtemps que je veux
etablir ce classement.... Allons, cherche les noms sur les chemises. Tante
Dide, d'abord.

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