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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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Pascal dut renoncer a se faire aider par elle. Une note, qu'il lui avait
donnee a mettre au net, resta trois jours sur son pupitre. Elle ne classait
plus rien, ne se serait pas baissee pour ramasser un manuscrit par terre.
Surtout, elle avait abandonne les pastels, les dessins de fleurs tres
exacts qui devaient servir de planches a un ouvrage sur les fecondations
artificielles. De grandes mauves rouges, d'une coloration nouvelle et
singuliere, s'etaient fanees dans leur vase, sans qu'elle eut fini de les
copier. Et, pendant une apres-midi entiere, elle se passionna encore sur un
dessin fou, des fleurs de reve, une extraordinaire floraison epanouie au
soleil du miracle, tout un jaillissement de rayons d'or en forme d'epis, au
milieu de larges corolles de pourpre, pareilles a des coeurs ouverts, d'ou
montaient, en guise de pistils, des fusees d'astres, des milliards de
mondes coulant au ciel ainsi qu'une voie lactee.

--Ah! ma pauvre fille, lui dit ce jour-la le docteur, peut-on perdre son
temps a de telles imaginations! Moi qui attends la copie de ces mauves que
tu as laissees mourir!... Et tu te rendras malade. Il n'y a ni sante, ni
meme beaute possible, en dehors de la realite.

Souvent, elle ne repondait plus, enfermee dans une conviction farouche, ne
voulant point discuter. Mais il venait de la toucher au vif de ses
croyances.

--Il n'y a pas de realite, declara-t-elle nettement.

Lui, amuse par cette carrure philosophique chez cette grande enfant, se mit
a rire.

--Oui, je sais.... Nos sens sont faillibles, nous ne connaissons le monde
que par nos sens, donc il se peut que le monde n'existe pas.... Alors,
ouvrons la porte a la folie, acceptons comme possibles les chimeres les
plus saugrenues, partons pour le cauchemar, en dehors des lois et des
faits.... Mais ne vois-tu donc pas qu'il n'est plus de regle, si tu
supprimes la nature, et que le seul interet a vivre est de croire a la vie,
de l'aimer et de mettre toutes les forces de son intelligence a la mieux
connaitre.

Elle eut un geste d'insouciance et de bravade a la fois; et la conversation
tomba. Maintenant, elle sabrait le pastel a larges coups de crayon bleu,
elle en detachait le flamboiement sur une limpide nuit d'ete.

Mais, deux jours plus tard, a la suite d'une nouvelle discussion, les
choses se gaterent encore. Le soir, au sortir de table, Pascal etait
remonte travailler dans la salle, pendant qu'elle restait dehors, assise
sur la terrasse. Des heures s'ecoulerent, il fut tout surpris et inquiet,
lorsque sonna minuit, de ne pas l'avoir entendue rentrer dans sa chambre.
Elle devait passer par la salle, il etait bien certain qu'elle ne l'avait
point traversee, derriere son dos. En bas, quand il fut descendu, il
constata que Martine dormait. La porte du vestibule n'etait pas fermee a
clef, Clotilde s'etait surement oubliee dehors. Cela lui arrivait parfois,
pendant les nuits chaudes; mais jamais elle ne s'attardait a ce point.

L'inquietude du docteur augmenta, lorsque, sur la terrasse, il apercut,
vide, la chaise ou la jeune fille avait du rester assise longtemps. Il
esperait l'y trouver endormie. Puisqu'elle n'y etait plus, pourquoi
n'etait-elle pas rentree? ou pouvait-elle s'en etre allee, a une pareille
heure? La nuit etait admirable, une nuit de septembre, brulante encore,
avec un ciel immense, crible d'etoiles, dans son infini de velours sombre;
et, au fond de ce ciel sans lune, les etoiles luisaient si vives et si
larges, qu'elles eclairaient la terre. D'abord, il se pencha sur la
balustrade de la terrasse, examina les pentes, les gradins de pierres
seches, qui descendaient jusqu'a la voie du chemin de fer; mais rien ne
remuait, il ne voyait que les tetes rondes et immobiles des petits
oliviers. L'idee alors lui vint qu'elle etait sans doute sous les platanes,
pres de la fontaine, dans le perpetuel frisson de cette eau murmurante. Il
y courut, il s'enfonca en pleine obscurite, une nappe si epaisse, que
lui-meme, qui connaissait chaque tronc d'arbre, devait marcher les mains en
avant, pour ne point se heurter. Puis, ce fut au travers de la pinede qu'il
battit ainsi l'ombre, tatonnant, sans rencontrer personne. Et il finit par
appeler, d'une voix qu'il assourdissait.

--Clotilde! Clotilde!

La nuit restait profonde et muette. Il haussa peu a peu la voix.

--Clotilde! Clotilde!

Pas une ame, pas un souffle. Les echos semblaient ensommeilles, son cri
s'etouffait dans le lac infiniment doux des tenebres bleues. Et il cria de
toute sa force, il revint sous les platanes, il retourna dans la pinede,
s'affolant, visitant la propriete entiere. Brusquement, il se trouva sur
l'aire.

A cette heure, l'aire immense, la vaste rotonde pavee, dormait elle aussi.
Depuis les longues annees qu'on n'y vannait plus de grain, une herbe y
poussait, tout de suite brulee par le soleil, doree et comme rasee,
pareille a la haute laine d'un tapis. Et, entre les touffes de cette molle
vegetation, les cailloux ronds ne refroidissaient jamais, fumant des le
crepuscule, exhalant dans la nuit la chaleur amassee de tant de midis
accablants.

L'aire s'arrondissait, nue, deserte, au milieu de ce frisson, sous le calme
du ciel, et Pascal la traversait pour courir au verger, lorsqu'il manqua
culbuter contre un corps, longuement etendu, qu'il n'avait pu voir. Il eut
une exclamation effaree:

--Comment, tu es la?

Clotilde ne daigna meme pas repondre. Elle etait couchee sur le dos, les
mains ramenees et serrees sous la nuque, la face vers le ciel; et, dans son
pale visage, on ne voyait que ses grands yeux luire.

--Moi qui m'inquiete et qui t'appelle depuis un quart d'heure!... Tu
m'entendais bien crier?

Elle finit par desserrer les levres.

--Oui.

--Alors, c'est stupide! Pourquoi ne repondais-tu pas?

Mais elle etait retombee dans son silence, elle refusait de s'expliquer, le
front tetu, les regards envoles la-haut.

--Allons, viens te coucher, mechante enfant! Tu me diras cela demain.

Elle ne bougeait toujours point, il la supplia de rentrer a dix reprises,
sans qu'elle fit un mouvement. Lui-meme avait fini par s'asseoir pres
d'elle, dans l'herbe rase, et il sentait sous lui la tiedeur du pave.

--Enfin, tu ne peux coucher dehors.... Reponds-moi au moins. Qu'est-ce que
tu fais la?

--Je regarde.

Et, de ses grands yeux immobiles, elargis et fixes, ses regards semblaient
monter plus haut, parmi les etoiles. Elle etait toute dans l'infini pur de
ce ciel d'ete, au milieu des astres.

--Ah! maitre, reprit-elle, d'une voix lente et egale, ininterrompue, comme
cela est etroit et borne, tout ce que tu sais, a cote de ce qu'il y a
surement la-haut.... Oui, si je ne t'ai pas repondu, c'etait que je pensais
a toi et que j'avais une grosse peine.... Il ne faut pas me croire
mechante.

Un tel frisson de tendresse avait passe dans sa voix, qu'il en fut
profondement emu. Il s'allongea a son cote, egalement sur le dos. Leurs
coudes se touchaient. Ils causerent.

--Je crains bien, cherie, que tes chagrins ne soient pas raisonnables....
Tu penses a moi et tu as de la peine. Pourquoi donc?

--Oh! pour des choses que j'aurais de la peine a t'expliquer. Je ne suis
pas une savante. Cependant, tu m'as appris beaucoup, et j'ai moi-meme
appris davantage, en vivant avec toi. D'ailleurs, ce sont des choses que je
sens.... Peut-etre que j'essayerai de te le dire, puisque nous sommes la,
si seuls, et qu'il fait si beau!

Son coeur plein debordait, apres des heures de reflexion, dans la paix
confidentielle de l'admirable nuit. Lui, ne parla pas, ayant peur de
l'inquieter.

--Quand j'etais petite et que je t'entendais parler de la science, il me
semblait que tu parlais du bon Dieu, tellement tu brulais d'esperance et de
foi. Rien ne te paraissait plus impossible. Avec la science, on allait
penetrer le secret du monde et realiser le parfait bonheur de
l'humanite.... Selon toi, c'etait a pas de geant qu'on marchait. Chaque
jour amenait sa decouverte, sa certitude. Encore dix ans, encore cinquante
ans, encore cent ans peut-etre, et le ciel serait ouvert, nous verrions
face a face la verite.... Eh bien! les annees marchent, et rien ne s'ouvre,
et la verite recule.

--Tu es une impatiente, repondit-il simplement. Si dix siecles sont
necessaires, il faudra bien les attendre.

--C'est vrai, je ne puis pas attendre. J'ai besoin de savoir, j'ai besoin
d'etre heureuse tout de suite. Et tout savoir d'un coup, et etre heureuse
absolument, definitivement!... Oh! vois-tu, c'est de cela que je souffre,
ne pas monter d'un bond a la connaissance complete, ne pouvoir me reposer
dans la felicite entiere, degagee de scrupules et de doutes. Est-ce que
c'est vivre que d'avancer dans les tenebres a pas si ralentis, que de ne
pouvoir gouter une heure de calme, sans trembler a l'idee de l'angoisse
prochaine? Non, non! toute la connaissance et tout le bonheur en un jour!
... ta science nous les a promis, et si elle ne nous les donne pas, elle
fait faillite.

Alors, il commenca lui-meme a se passionner.

--Mais c'est fou, petite fille, ce que tu dis la! La science n'est pas la
revelation. Elle marche de son train humain, sa gloire est dans son effort
meme.... Et puis, ce n'est pas vrai, la science n'a pas promis le bonheur.

Vivement, elle l'interrompit.

--Comment, pas vrai! Ouvre donc tes livres, la-haut. Tu sais bien que je
les ai lus. Ils en debordent, de promesses. A les lire, il semble qu'on
marche a la conquete de la terre et du ciel. Ils demolissent tout et ils
font le serment de tout remplacer; et cela par la raison pure, avec
solidite et sagesse.... Sans doute, je suis comme les enfants. Quand on m'a
promis quelque chose, je veux qu'on me le donne. Mon imagination travaille,
il faut que l'objet soit tres beau, pour me contenter.... Mais c'etait si
simple, de ne rien me promettre! Et surtout, a cette heure, devant mon
desir exaspere et douloureux, il serait mal de me dire qu'on ne m'a rien
promis.

Il eut un nouveau geste de protestation, dans la grande nuit sereine.

--En tout cas, continua-t-elle, la science a fait table rase, la terre est
nue, le ciel est vide, et qu'est-ce que tu veux que je devienne, meme si tu
innocentes la science des espoirs que j'ai concus?... Je ne puis pourtant
pas vivre sans certitude et sans bonheur. Sur quel terrain solide vais-je
batir ma maison, du moment qu'on a demoli le vieux monde et qu'on se presse
si peu de construire le nouveau? Toute la cite antique a craque, dans cette
catastrophe de l'examen et de l'analyse; et il n'en reste rien qu'une
population affolee battant les ruines, ne sachant sur quelle pierre poser
sa tete, campant sous l'orage, exigeant le refuge solide et definitif, ou
elle pourra recommencer la vie.... Il ne faut donc pas s'etonner de notre
decouragement ni de notre impatience. Nous ne pouvons plus attendre.
Puisque la science, trop lente, fait faillite, nous preferons nous rejeter
en arriere, oui! dans les croyances d'autrefois, qui, pendant des siecles,
ont suffi au bonheur du monde.

--Ah! c'est bien cela, cria-t-il, nous en sommes bien a ce tournant de la
fin du siecle, dans la fatigue, dans l'enervement de l'effroyable masse de
connaissances qu'il a remuees.... Et c'est l'eternel besoin de mensonge,
l'eternel besoin d'illusion qui travaille l'humanite et la ramene en
arriere, au charme berceur de l'inconnu.... Puisqu'on ne saura jamais tout,
a quoi bon savoir davantage? Du moment que la verite conquise ne donne pas
le bonheur immediat et certain, pourquoi ne pas se contenter de
l'ignorance, cette couche obscure ou l'humanite a dormi pesamment son
premier age?... Oui! c'est le retour offensif du mystere, c'est la reaction
a cent ans d'enquete experimentale. Et cela devait etre, il faut s'attendre
a des desertions, quand on ne peut contenter tous les besoins a la fois.
Mais il n'y a la qu'une halte, la marche en avant continuera, hors de notre
vue, dans l'infini de l'espace.

Un instant, ils se turent, sans un mouvement, les regards perdus parmi les
milliards de mondes, qui luisaient au ciel sombre. Une etoile filante
traversa d'un trait de flamme la constellation de Cassiopee. Et l'univers
illumine, la-haut, tournait lentement sur son axe, dans une splendeur
sacree, tandis que, de la terre tenebreuse, autour d'eux, ne s'elevait
qu'un petit souffle, une haleine douce et chaude de femme endormie.

--Dis-moi, demanda-t-il de son ton bonhomme, c'est ton capucin qui t'a mis
ce soir la tete a l'envers?

Elle repondit franchement:

--Oui, il dit en chaire des choses qui me bouleversent, il parle contre
tout ce que tu m'as appris, et c'est comme si cette science que je te dois,
changee en poison, me detruisait.... Mon Dieu! que vais-je devenir?

--Ma pauvre enfant!... Mais c'est terrible de te devorer ainsi! Et,
pourtant, je suis encore assez tranquille sur ton compte, car tu es une
equilibree, toi, tu as une bonne petite caboche ronde, nette et solide,
comme je te l'ai repete souvent. Tu te calmeras.... Mais quel ravage dans
les cervelles, si toi, bien portante, tu es troublee! N'as-tu donc pas la
foi?

Elle se taisait, elle soupira, tandis qu'il ajoutait:

--Certes, au simple point de vue du bonheur, la foi est un solide baton de
voyage, et la marche devient aisee et paisible, quand on a la chance de la
posseder.

--Eh! je ne sais plus! dit-elle. Il est des jours ou je crois, il en est
d'autres ou je suis avec toi et avec tes livres. C'est toi qui m'as
bouleversee, c'est par toi que je souffre. Et toute ma souffrance est la
peut-etre, dans ma revolte contre toi que j'aime.... Non, non! ne me dis
rien, ne me dis pas que je me calmerai. Cela m'irriterait davantage en ce
moment.... Tu nies le surnaturel. Le mystere, n'est-ce pas? ce n'est que
l'inexplique. Meme, tu concedes qu'on ne saura jamais tout; et, des lors,
l'unique interet a vivre est la conquete sans fin sur l'inconnu, l'eternel
effort pour savoir davantage.... Ah! j'en sais trop deja pour croire, tu
m'as deja trop conquise, et il y a des heures ou il me semble que je vais
en mourir.

Il lui avait pris la main, parmi l'herbe tiede, il la serrait violemment.

--Mais c'est la vie qui te fait peur, petite fille!... Et comme tu as
raison de dire que l'unique bonheur est l'effort continu! car, desormais,
le repos dans l'ignorance est impossible. Aucune halte n'est a esperer,
aucune tranquillite dans l'aveuglement volontaire. Il faut marcher, marcher
quand meme, avec la vie qui marche toujours. Tout ce qu'on propose, les
retours en arriere, les religions mortes, les religions replatrees,
amenagees selon les besoins nouveaux, sont un leurre.... Connais donc la
vie, aime-la, vis-la telle qu'elle doit etre vecue: il n'y a pas d'autre
sagesse.

D'une secousse irritee, elle avait degage sa main. Et sa voix exprima un
degout fremissant.

--La vie est abominable, comment veux-tu que je la vive paisible et
heureuse?... C'est une clarte terrible que ta science jette sur le monde,
ton analyse descend dans toutes nos plaies humaines, pour en etaler
l'horreur. Tu dis tout, tu parles crument, tu ne nous laisses que la nausee
des etres et des choses, sans aucune consolation possible.

Il l'interrompit d'un cri de conviction ardente.

--Tout dire, ah! oui, pour tout connaitre et tout guerir!

La colere la soulevait, elle se mit sur son seant.

--Si encore l'egalite et la justice existaient dans ta nature. Mais tu le
reconnais toi-meme, la vie est au plus fort, le faible perit fatalement,
parce qu'il est faible. Il n'y a pas deux etres egaux, ni en sante, ni en
beaute, ni en intelligence: c'est au petit bonheur de la rencontre, au
hasard du choix.... Et tout croule, des que la grande et sainte justice
n'est plus!

--C'est vrai, dit-il a demi-voix, comme a lui-meme, l'egalite n'existe pas.
Une societe qu'on baserait sur elle, ne pourrait vivre. Pendant des
siecles, on a cru remedier au mal par la charite. Mais le monde a craque;
et, aujourd'hui, on propose la justice.... La nature est-elle juste? Je la
crois plutot logique. La logique est peut-etre une justice naturelle et
superieure, allant droit a la somme du travail commun, au grand labeur
final.

--Alors, n'est-ce pas? cria-t-elle, la justice qui ecrase l'individu pour
le bonheur de la race, qui detruit l'espece affaiblie pour l'engraissement
de l'espece triomphante.... Non, non! c'est le crime! Il n'y a qu'ordure et
que meurtre. Ce soir, a l'eglise, il avait raison: la terre est gatee, la
science n'en etale que la pourriture, c'est en haut qu'il faut nous
refugier tous.... Oh! maitre, je t'en supplie, laisse-moi me sauver,
laisse-moi te sauver toi-meme!

Elle venait d'eclater en larmes, et le bruit de ses sanglots montait
eperdu, dans la purete de la nuit. Vainement, il essaya de l'apaiser, elle
dominait sa voix.

--Ecoute, maitre, tu sais si je t'aime, car tu es tout pour moi.... Et
c'est de toi que vient mon tourment, j'ai de la peine a en etouffer,
lorsque je songe que nous ne sommes pas d'accord, que nous serions separes
a jamais, si nous mourions tous les deux demain.... Pourquoi ne veux-tu pas
croire?

Il tacha encore de la raisonner.

--Voyons, tu es folle, ma cherie....

Mais elle s'etait mise a genoux, elle lui avait saisi les mains, elle
s'attachait a lui, d'une etreinte enfievree. Et elle le suppliait plus
haut, dans une clameur de desespoir telle, que la campagne noire, au loin,
en sanglotait.

--Ecoute, il l'a dit a l'eglise.... Il faut changer sa vie et faire
penitence, il faut tout bruler de ses erreurs passees, oui! tes livres, tes
dossiers, tes manuscrits.... Fais ce sacrifice, maitre, je t'en conjure a
genoux. Et tu verras la delicieuse existence que nous menerons ensemble.

A la fin, il se revoltait.

--Non! c'est trop, tais-toi!

--Si, tu m'entendras, maitre, tu feras ce que je veux.... Je t'assure que
je suis horriblement malheureuse, meme en t'aimant comme je t'aime. Il
manque quelque chose, dans notre tendresse. Jusqu'ici, elle a ete vide et
inutile, et j'ai l'irresistible besoin de l'emplir, oh! de tout ce qu'il y
a de divin et d'eternel.... Que peut-il nous manquer, si ce n'est Dieu?
Agenouille-toi, prie avec moi!

Il se degagea, irrite a son tour.

--Tais-toi, tu deraisonnes. Je t'ai laissee libre, laisse-moi libre.

--Maitre, maitre! c'est notre bonheur que je veux!... Je t'emporterai loin,
tres loin. Nous irons dans une solitude vivre en Dieu!

--Tais-toi!... Non, jamais!

Alors, ils resterent un instant face a face, muets et menacants. La
Souleiade, autour d'eux, elargissait son silence nocturne, les ombres
legeres de ses oliviers, les tenebres de ses pins et de ses platanes, ou
chantait la voix attristee de la source; et, sur leur tete, il semblait que
le vaste ciel crible d'etoiles eut pali d'un frisson, malgre l'aube encore
lointaine.

Clotilde leva le bras, comme pour montrer l'infini de ce ciel frissonnant.
Mais, d'un geste prompt, Pascal lui avait repris la main, la maintenait
dans la sienne, vers la terre. Et il n'y eut d'ailleurs plus un mot
prononce, ils etaient hors d'eux, violents et ennemis. C'etait la brouille
farouche.

Brusquement, elle retira sa main, elle sauta de cote, comme un animal
indomptable et fier qui se cabre; puis, elle galopa, au travers de la nuit,
vers la maison. On entendit, sur les cailloux de l'aire, le claquement de
ses petites bottines, qui s'assourdit ensuite dans le sable d'une allee.
Lui, deja desole, la rappela d'une voix pressante. Mais elle n'ecoutait
pas, ne repondait pas, courait toujours. Saisi de crainte, le coeur serre,
il s'elanca derriere elle, tourna le coin du bouquet des platanes, juste
assez tot pour la voir rentrer en tempete dans le vestibule. Il s'y
engouffra derriere elle, franchit l'escalier, se heurta contre la porte de
sa chambre, dont elle poussait violemment les verrous. Et la, il se calma,
s'arreta d'un rude effort, resistant a l'envie de crier, de l'appeler
encore, d'enfoncer cette porte pour la ravoir, la convaincre, la garder
toute a lui. Un moment, il resta immobile, devant le silence de la chambre,
d'ou pas un souffle ne sortait. Sans doute, jetee en travers du lit, elle
etouffait dans l'oreiller ses cris et ses sanglots. Il se decida enfin a
redescendre fermer la porte du vestibule, remonta doucement ecouter s'il ne
l'entendait pas se plaindre; et le jour naissait, lorsqu'il se coucha,
desespere, etrangle de larmes.

Des lors, ce fut la guerre sans merci. Pascal se sentit epie, traque,
menace. Il n'etait plus chez lui, il n'avait plus de maison: l'ennemie
etait la sans cesse, qui le forcait a tout craindre, a tout enfermer. Coup
sur coup, deux fioles de la substance nerveuse qu'il fabriquait, furent
ramassees en morceaux; et il dut se barricader dans sa chambre, on l'y
entendait assourdir le bruit de son pilon, sans qu'il se montrat meme aux
heures des repas. Il n'emmenait plus Clotilde, les jours de visite, parce
qu'elle decourageait les malades, par son attitude d'incredulite agressive.
Seulement, des qu'il sortait, il n'avait qu'une hate, celle de rentrer
vite, car il tremblait de trouver ses serrures forcees, ses tiroirs
saccages, au retour. Il n'utilisait plus la jeune fille a classer, a
recopier ses notes, depuis que plusieurs s'en etaient allees, comme
emportees par le vent. Il n'osait meme plus l'employer a corriger ses
epreuves, ayant constate qu'elle avait coupe tout un passage dans un
article, dont l'idee blessait sa foi catholique. Et elle restait ainsi
oisive, rodant par les pieces, ayant le loisir de vivre a l'affut d'une
occasion qui lui livrerait la clef de la grande armoire. Ce devait etre son
reve, le plan qu'elle roulait, pendant ses longs silences, les yeux
luisants, les mains fievreuses: avoir la clef, ouvrir, tout prendre, tout
detruire, dans un autodafe qui serait agreable a Dieu. Les quelques pages
d'un manuscrit, oubliees par lui sur un coin de table, le temps d'aller se
laver les mains et passer sa redingote, avaient disparu, ne laissant, au
fond de la cheminee, qu'une pincee de cendre. Un soir qu'il s'etait attarde
pres d'un malade, comme il revenait au crepuscule, une terreur folle
l'avait pris, des le faubourg, a la vue d'une grosse fumee noire qui
montait en tourbillons, salissant le ciel pale. N'etait-ce pas la Souleiade
entiere qui flambait, allumee par le feu de joie de ses papiers? Il rentra
au pas de course, il ne se rassura qu'en apercevant, dans un champ voisin,
un feu de racines qui fumait avec lenteur.

Et quelle affreuse souffrance, ce tourment du savant qui se sent menace de
la sorte dans son intelligence, dans ses travaux! Les decouvertes qu'il a
faites, les manuscrits qu'il compte laisser, c'est son orgueil, ce sont des
etres, du sang a lui, des enfants, et en les detruisant, en les brulant, on
brulerait de sa chair. Surtout, dans ce perpetuel guet-apens contre sa
pensee, il etait torture par l'idee que, cette ennemie qui etait chez lui,
installee jusqu'au coeur, il ne pouvait l'en chasser, et qu'il l'aimait
quand meme. Il demeurait desarme, sans defense possible, ne voulant point
agir, n'ayant d'autre ressource que de veiller avec vigilance. De toute
part, l'enveloppement se resserrait, il croyait sentir les petites mains
voleuses qui se glissaient au fond de ses poches, il n'avait plus de
tranquillite, meme les portes closes, craignant qu'on ne le devalisat par
les fentes.

--Mais, malheureuse enfant, cria-t-il un jour, je n'aime que toi au monde,
et c'est toi qui me tues!... Tu m'aimes aussi pourtant, tu fais tout cela
parce que tu m'aimes, et c'est abominable, et il vaudrait mieux en finir
tout de suite, en nous jetant a l'eau avec une pierre au cou!

Elle ne repondait pas, ses yeux braves disaient seuls, ardemment, qu'elle
voulait bien mourir sur l'heure, si c'etait avec lui.

--Alors, je mourrais cette nuit, subitement, que se passerait-il donc
demain?... Tu viderais l'armoire, tu viderais les tiroirs, tu ferais un
gros tas de toutes mes oeuvres, et tu les brulerais? Oui, n'est-ce pas?...
Sais-tu que ce serait un veritable meurtre, comme si tu assassinais
quelqu'un? Et quelle lachete abominable, tuer la pensee!

--Non! dit-elle d'une voix sourde, tuer le mal, l'empecher de se repandre
et de renaitre!

Toutes leurs explications les rejetaient a la colere. Il y en eut de
terribles. Et, un soir que la vieille madame Rougon etait tombee dans une
de ces querelles, elle resta seule avec Pascal, apres que Clotilde se fut
enfuie au fond de sa chambre. Un silence regna. Malgre l'air de navrement
qu'elle avait pris, une joie luisait au fond de ses yeux etincelants.

--Mais votre pauvre maison est un enfer! cria-t-elle enfin.

Le docteur, d'un geste, evita de repondre. Toujours, il avait senti sa mere
derriere la jeune fille, exasperant en elle les croyances religieuses,
utilisant ce ferment de revolte pour jeter le trouble chez lui. Il etait
sans illusion, il savait parfaitement que, dans la journee, les deux femmes
s'etaient vues, et qu'il devait a cette rencontre, a tout un empoisonnement
savant, l'affreuse scene dont il tremblait encore. Sans doute sa mere etait
venue constater les degats et voir si l'on ne touchait pas bientot au
denouement.

--Ca ne peut continuer ainsi, reprit-elle. Pourquoi ne vous separez-vous
pas, puisque vous ne vous entendez plus?... Tu devrais l'envoyer a son
frere Maxime, qui m'a ecrit, ces jours derniers, pour la demander encore.

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