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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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Clotilde, un peu tremblante, s'etait approchee.

--Tante Dide, c'est nous qui avons voulu vous voir.... Vous ne me
reconnaissez donc pas? Votre petite-fille qui vient parfois vous embrasser.

Mais la folle ne parut pas entendre. Ses regards ne quittaient point
l'enfant, dont les ciseaux achevaient de decouper une image, un roi de
pourpre au manteau d'or.

--Voyons, maman, dit a son tour Macquart, ne fais pas la bete. Tu peux bien
nous regarder. Voila un monsieur, un petit-fils a toi, qui arrive de Paris
expres.

A cette voix, Tante Dide finit par tourner la tete. Elle promena lentement
ses yeux vides et clairs sur eux tous, puis elle les ramena sur Charles et
retomba dans sa contemplation. Personne ne parlait plus.

--Depuis le terrible choc qu'elle a recu, expliqua enfin Pascal a voix
basse, elle est ainsi: toute intelligence, tout souvenir parait aboli en
elle. Le plus souvent, elle se tait; parfois, elle a un flot begaye de
paroles indistinctes. Elle rit, elle pleure sans motif, elle est une chose
que rien n'affecte.... Et, pourtant, je n'oserais dire que la nuit soit
absolue, que des souvenirs ne restent pas emmagasines au fond.... Ah! la
pauvre vieille mere, comme je la plains, si elle n'en est pas encore a
l'aneantissement final! A quoi peut-elle penser, depuis vingt et un ans, si
elle se souvient?

D'un geste, il ecarta ce passe affreux, qu'il connaissait. Il la revoyait
jeune, grande creature mince et pale, aux yeux effares, veuve tout de suite
de Rougon, du lourd jardinier qu'elle avait voulu pour mari, se jetant
avant la fin de son deuil aux bras du contrebandier Macquart, qu'elle
aimait d'un amour de louve et qu'elle n'epousait meme pas. Elle avait ainsi
vecu quinze ans, avec un enfant legitime et deux batards, au milieu du
vacarme et du caprice, disparaissant pendant des semaines, revenant
meurtrie, les bras noirs. Puis, Macquart etait mort d'un coup de feu,
abattu comme un chien par un gendarme; et, sous ce premier choc, elle
s'etait figee, ne gardant deja de vivants que ses yeux d'eau de source,
dans sa face bleme, se retirant du monde au fond de la masure que son amant
lui avait laissee, y menant pendant quarante annees l'existence d'une
nonne, que traversaient d'epouvantables crises nerveuses. Mais l'autre choc
devait l'achever, la jeter a la demence, et Pascal se la rappelait, la
scene atroce, car il y avait assiste: un pauvre enfant que la grand'mere
avait pris chez elle, son petit-fils Silvere, victime des haines et des
luttes sanglantes de la famille, et dont un gendarme encore avait casse la
tete d'un coup de pistolet, pendant la repression du mouvement
insurrectionnel de 1851. Du sang, toujours, l'eclaboussait.

Felicite, pourtant, s'etait approchee de Charles, si absorbe dans ses
images, que tout ce monde ne le derangeait pas.

--Mon petit cheri, c'est ton pere, ce monsieur.... Embrasse-le.

Et tous, des lors, s'occuperent de Charles. Il etait tres joliment mis, en
veste et en culotte de velours noir, soutachees de ganse d'or. D'une paleur
de lis, il ressemblait vraiment a un fils de ces rois qu'il decoupait, avec
ses larges yeux pales et le ruissellement de ses cheveux blonds. Mais ce
qui frappait surtout, en ce moment, c'etait sa ressemblance avec Tante
Dide, cette ressemblance qui avait franchi trois generations, qui sautait
de ce visage desseche de centenaire, de ces traits uses, a cette delicate
figure d'enfant, comme effacee deja elle aussi, tres vieille et finie par
l'usure de la race. En face l'un de l'autre, l'enfant imbecile, d'une
beaute de mort, etait comme la fin de l'ancetre, l'oubliee.

Maxime se pencha pour mettre un baiser sur le front du petit; et il avait
le coeur froid, cette beaute elle-meme l'effrayait, son malaise grandissait
dans cette chambre de demence, ou soufflait toute une misere humaine, venue
de loin.

--Comme tu es beau, mon mignon!... Est-ce que tu m'aimes un peu?

Charles le regarda, ne comprit pas, se remit a ses images.

Mais tous resterent saisis. Sans que l'expression fermee de son visage eut
change, Tante Dide pleurait, un flot de larmes roulait de ses yeux vivants
sur ses joues mortes. Elle ne quittait toujours pas l'enfant du regard, et
elle pleurait lentement, a l'infini.

Alors, ce fut, pour Pascal, une emotion extraordinaire. Il avait pris le
bras de Clotilde, il le serrait violemment, sans qu'elle put comprendre.
C'etait que, devant ses yeux, s'evoquait toute la lignee, la branche
legitime et la branche batarde, qui avaient pousse de ce tronc, lese deja
par la nevrose. Les cinq generations etaient la en presence, les Rougon et
les Macquart, Adelaide Fouque a la racine, puis le vieux bandit d'oncle,
puis lui-meme, puis Clotilde et Maxime, et enfin Charles. Felicite comblait
la place de son mari mort. Il n'y avait pas de lacune, la chaine se
deroulait, dans son heredite logique et implacable. Et quel siecle evoque,
au fond du cabanon tragique, ou soufflait cette misere venue de loin, dans
un tel effroi, que tous, malgre l'accablante chaleur, frissonnerent!

--Quoi donc, maitre? demanda tout bas Clotilde tremblante.

--Non, non, rien! murmura le docteur. Je te dirai plus tard.

Macquart, qui continuait seul a ricaner, gronda la vieille mere. En voila
une idee, de recevoir les gens avec des larmes, quand ils se derangeaient
pour vous faire une visite! Ce n'etait guere poli. Puis, il revint a Maxime
et a Charles.

--Enfin, mon neveu, vous le voyez, votre gamin. N'est-ce pas qu'il est joli
et qu'il vous fait honneur tout de meme?

Felicite se hata d'intervenir, tres mecontente de la facon dont tournaient
les choses, n'ayant plus que la hate de s'en aller.

--C'est surement un bel enfant, et qui est moins en retard qu'on ne croit.
Regarde donc comme il est adroit de ses mains.... Et tu verras, lorsque tu
l'auras degourdi, a Paris, n'est-ce pas? autrement que nous n'avons pu le
faire a Plassans.

--Sans doute, sans doute, murmura Maxime. Je ne dis pas non, je vais y
reflechir.

Il restait embarrasse, il ajouta:

--Vous comprenez, je ne suis venu que pour le voir.... Je ne peux le
prendre maintenant, puisque je dois passer un mois a Saint-Gervais. Mais,
des mon retour a Paris, je reflechirai, je vous ecrirai.

Et, tirant sa montre:

--Diable! cinq heures et demie.... Vous savez que, pour rien au monde, je
ne veux manquer le train de neuf heures.

--Oui, oui, partons, dit Felicite. Nous n'avons plus rien a faire ici.

Macquart, vainement, s'efforca de les attarder, avec toutes sortes
d'histoires. Il contait les jours ou Tante Dide bavardait, il affirmait
qu'un matin il l'avait trouvee en train de chanter une romance de sa
jeunesse. D'ailleurs, lui n'avait pas besoin de la voiture, il ramenerait
l'enfant a pied, puisqu'on le lui laissait.

--Embrasse ton papa, mon petit, parce qu'on sait bien quand on se voit,
mais on ne sait jamais si l'on se reverra!

Du meme mouvement surpris et indifferent, Charles avait leve la tete, et
Maxime trouble lui posa un second baiser sur la front.

--Sois bien sage et bien beau, mon mignon.... Et aime-moi un peu.

--Allons, allons, nous n'avons pas de temps a perdre, repeta Felicite.

Mais la gardienne rentrait. C'etait une grosse fille vigoureuse, attachee
specialement au service de la folle. Elle la levait, la couchait, la
faisait manger, la nettoyait, comme une enfant. Et tout de suite elle se
mit a causer avec le docteur Pascal, qui la questionnait. Un des reves les
plus caresses du docteur etait de traiter et de guerir les fous par sa
methode, en les piquant. Puisque, chez eux, c'etait le cerveau qui
periclitait, pourquoi des injections de substance nerveuse ne leur
donneraient-elles pas de la resistance, de la volonte, en reparant les
breches faites a l'organe? Aussi, un instant, avait-il songe a experimenter
la medication sur la vieille mere; puis, des scrupules lui etaient venus,
une sorte de terreur sacree, sans compter que la demence, a cet age, etait
la ruine totale, irreparable. Il avait choisi un autre sujet, un ouvrier
chapelier, Sarteur, qui se trouvait depuis un an a l'Asile, ou il etait
venu lui-meme supplier qu'on l'enfermat, pour lui eviter un crime. Dans ses
crises, un tel besoin de tuer le poussait, qu'il se serait jete sur les
passants. Petit, tres brun, le front fuyant, la face en bec d'oiseau, avec
un grand nez et un menton tres court, il avait la joue gauche sensiblement
plus grosse que la droite. Et le docteur obtenait des resultats miraculeux
sur cet impulsif, qui, depuis un mois, n'avait pas eu d'acces. Justement,
la gardienne, questionnee, repondit que Sarteur, calme, allait de mieux en
mieux.

--Tu entends, Clotilde! s'ecria Pascal ravi. Je n'ai pas le temps de le
voir ce soir, nous reviendrons demain. C'est mon jour de visite.... Ah! si
j'osais, si elle etait jeune encore....

Ses regards se reportaient sur Tante Dide. Mais Clotilde, qui souriait de
son enthousiasme, dit doucement:

--Non, non, maitre, tu ne peux refaire de la vie.... Allons, viens. Nous
sommes les derniers.

C'etait vrai, les autres etaient sortis deja. Macquart, sur le seuil,
regardait s'eloigner Felicite et Maxime, de son air de se ficher du monde.
Et Tante Dide, l'oubliee, d'une maigreur effrayante, restait immobile, les
yeux de nouveau fixes sur Charles, au blanc visage epuise, sous sa royale
chevelure.

Le retour fut plein de gene. Dans la chaleur qui s'exhalait de la terre, le
landau roulait pesamment. Au ciel orageux, le crepuscule s'epandait en une
cendre cuivree. Quelques mots vagues furent echanges d'abord; puis, des
qu'on fut entre dans les gorges de la Seille, toute conversation tomba,
sous l'inquietude et la menace des roches geantes, dont les murs semblaient
se resserrer. N'etait-ce point le bout du monde? n'allait-on pas rouler a
l'inconnu de quelque gouffre? Un aigle passa, jeta un grand cri.

Des saules reparurent, et l'on filait au bord de la Viorne, lorsque
Felicite reprit, sans transition, comme si elle eut continue un entretien
commence:

--Tu n'as aucun refus a craindre de la mere. Elle aime bien Charles, mais
c'est une femme tres raisonnable, et elle comprend parfaitement que
l'interet de l'enfant est que tu le reprennes. Il faut t'avouer, en outre,
que le pauvre petit n'est pas tres heureux chez elle, parce que,
naturellement, le mari prefere son fils et sa fille.... Enfin, tu dois tout
savoir.

Et elle continua, voulant sans doute engager Maxime et tirer de lui une
promesse formelle. Jusqu'a Plassans, elle parla. Puis, tout d'un coup,
comme le landau etait secoue sur le pave du faubourg:

--Mais, tiens! la voila, la mere.... Cette grosse blonde, sur cette porte.

C'etait au seuil d'une boutique de bourrelier, ou pendaient des harnais et
des licous. Justine prenait le frais, sur une chaise, en tricotant un bas,
tandis que la petite fille et le petit garcon jouaient par terre, a ses
pieds; et, derriere eux, on apercevait, dans l'ombre de la boutique,
Thomas, un gros homme brun, en train de recoudre une selle.

Maxime avait allonge la tete, sans emotion, simplement curieux. Il resta
tres surpris devant cette forte femme de trente-deux ans, a l'air si sage
et si bourgeois, chez qui rien ne restait de la folle gamine avec laquelle
il s'etait deniaise, lorsque tous deux, du meme age, entraient a peine dans
leur dix-septieme annee. Peut-etre eut-il seulement un serrement de coeur,
lui malade et deja tres vieux, a la retrouver embellie et calme, tres
grasse.

--Jamais je ne l'aurais reconnue, dit-il.

Et le landau, qui roulait toujours, tourna dans la rue de Rome. Justine
disparut, cette vision du passe, si differente, sombra dans le vague du
crepuscule, avec Thomas, les enfants, la boutique.

A la Souleiade, la table etait mise. Martine avait une anguille de la
Viorne, un lapin saute et un roti de boeuf. Sept heures sonnaient, on avait
tout le temps de diner tranquillement.

--Ne te tourmente pas, repetait le docteur Pascal a son neveu. Nous
t'accompagnerons au chemin de fer, ce n'est pas a dix minutes.... Du moment
que tu as laisse ta malle, tu n'auras qu'a prendre ton billet et a sauter
dans le train.

Puis, comme il retrouvait Clotilde dans le vestibule, ou elle accrochait
son chapeau et son ombrelle, il lui dit a demi-voix:

--Tu sais que ton frere m'inquiete.

--Comment ca?

--Je l'ai bien regarde, je n'aime pas la facon dont il marche. Ca ne m'a
jamais trompe.... Enfin, c'est un garcon que l'ataxie menace.

Elle devint toute pale, elle repeta:

--L'ataxie.

Une cruelle image s'etait levee, celle d'un voisin, un homme jeune encore,
que, pendant dix ans, elle avait vu traine par un domestique, dans une
petite voiture. N'etait-ce pas le pire des maux, l'infirmite, le coup de
hache qui separe un vivant de la vie?

--Mais, murmura-t-elle, il ne se plaint que de rhumatismes.

Pascal haussa les epaules; et, mettant un doigt sur ses levres, il passa
dans la salle a manger, ou deja Felicite et Maxime etaient assis.

Le diner fut tres amical. La brusque inquietude, nee au coeur de Clotilde,
la rendit tendre pour son frere, qui se trouvait place pres d'elle.
Gaiement, elle le soignait, le forcait a prendre les meilleurs morceaux.
Deux fois, elle rappela Martine, qui passait les plats trop vite. Et
Maxime, de plus en plus, etait seduit par cette soeur si bonne, si bien
portante, si raisonnable, dont le charme l'enveloppait comme d'une caresse.
Elle le conquerait a un tel point, que, peu a peu, un projet, vague
d'abord, se precisait en lui. Puisque son fils, le petit Charles, l'avait
tant effraye avec sa beaute de mort, son air royal d'imbecillite maladive,
pourquoi n'emmenerait-il pas sa soeur Clotilde? L'idee d'une femme dans sa
maison le terrifiait bien, car il les redoutait toutes, ayant joui d'elles
trop jeune; mais celle-ci lui paraissait vraiment maternelle. D'autre part,
une femme honnete, chez lui, cela le changerait et serait tres bon. Son
pere, au moins, n'oserait plus lui envoyer des filles, comme il le
soupconnait de le faire, pour l'achever et avoir tout de suite son argent.
La terreur et la haine de son pere le deciderent.

--Tu ne te maries donc pas? demanda-t-il, voulant sonder le terrain.

La jeune fille se mit a rire.

--Oh! rien ne presse.

Puis, d'un air de boutade, regardant Pascal qui avait leve la tete:

--Est-ce qu'on sait?... Je ne me marierai jamais.

Mais Felicite se recria. Quand elle la voyait si attachee au docteur, elle
souhaitait souvent un mariage qui l'en detacherait, qui laisserait son fils
isole, dans un interieur detruit, ou elle-meme deviendrait toute-puissante,
maitresse des choses. Aussi l'appela-t-elle en temoignage: n'etait-ce pas
vrai qu'une femme devait se marier, que cela etait contre nature, de rester
vieille fille? Et, gravement, il l'approuvait, sans quitter Clotilde des
yeux.

--Oui, oui, il faut se marier.... Elle est trop raisonnable, elle se
mariera....

--Bah! interrompit Maxime, aura-t-elle vraiment raison?... Pour etre
malheureuse peut-etre, il y a tant de mauvais menages!

Et, se decidant:

--Tu ne sais pas ce que tu devrais faire?... Eh bien! tu devrais venir a
Paris vivre avec moi.... J'ai reflechi, cela m'effraye un peu de prendre la
charge d'un enfant, dans mon etat de sante. Ne suis-je pas un enfant
moi-meme, un malade qui a besoin de soins?... Tu me soignerais, tu serais
la, si je venais a perdre decidement les jambes.

Sa voix s'etait brisee, dans un attendrissement sur lui-meme. Il se voyait
infirme, il la voyait a son chevet, en soeur de charite; et, si elle
consentait a rester fille, il lui laisserait volontiers sa fortune, pour
que son pere ne l'eut pas. La terreur qu'il avait de la solitude, le besoin
ou il serait peut-etre bientot de prendre une garde-malade, le rendaient
tres touchant.

--Ce serait bien gentil de ta part, et tu n'aurais pas a t'en repentir.

Mais Martine, qui servait le roti, s'etait arretee de saisissement; et la
proposition, autour de la table, causait la meme surprise. Felicite, la
premiere, approuva, en sentant que ce depart aiderait ses projets. Elle
regardait Clotilde, muette encore et comme etourdie; tandis que le docteur
Pascal, tres pale, attendait.

--Oh! mon frere, mon frere, balbutia la jeune fille, sans trouver d'abord
autre chose.

Alors, la grand'mere intervint.

--C'est tout ce que tu dis? Mais c'est tres bien, ce que ton frere te
propose. S'il craint de prendre Charles maintenant, tu peux toujours y
aller, toi; et, plus tard, tu feras venir le petit.... Voyons, voyons, ca
s'arrange parfaitement. Ton frere s'adresse a ton coeur.... Pascal,
n'est-ce pas qu'elle lui doit une bonne reponse?

Le docteur, d'un effort, etait redevenu maitre de lui. On sentait pourtant
le grand froid qui l'avait glace. Il parla avec lenteur.

--Je vous repete que Clotilde est tres raisonnable et que, si elle doit
accepter, elle acceptera.

Dans son bouleversement, la jeune fille eut une revolte.

--Maitre, veux-tu donc me renvoyer?... Certainement, je remercie Maxime.
Mais tout quitter, mon Dieu! quitter tout ce qui m'aime, tout ce que j'ai
aime jusqu'ici!

Elle avait eu un geste eperdu, designant les etres et les choses,
embrassant la Souleiade entiere.

--Et, reprit Pascal en la regardant, si cependant Maxime avait besoin de
toi?

Ses yeux se mouillerent, elle demeura un instant fremissante, car elle
seule avait compris. La vision cruelle, de nouveau, s'etait evoquee:
Maxime, infirme, traine dans une petite voiture par un domestique, comme le
voisin qu'elle rencontrait. Mais sa passion protestait contre son
attendrissement. Est-ce qu'elle avait un devoir, a l'egard d'un frere qui,
pendant quinze ans, lui etait reste etranger? est-ce que son devoir n'etait
pas ou etait son coeur?

--Ecoute, Maxime, finit-elle par dire, laisse-moi reflechir, moi aussi. Je
verrai.... Sois certain que je te suis tres reconnaissante. Et, si un jour
tu avais reellement besoin de moi, eh bien! je me deciderais sans doute.

On ne put la faire s'engager davantage. Felicite, avec sa continuelle
fievre, s'y epuisa; tandis que le docteur affectait maintenant de dire
qu'elle avait donne sa parole. Martine apporta une creme, sans songer a
cacher sa joie: prendre mademoiselle! en voila une idee, pour que monsieur
mourut de tristesse, en restant tout seul! Et la fin du diner fut ralentie
ainsi par cet incident. On etait encore au dessert, lorsque huit heures et
demie sonnerent. Des lors, Maxime s'inquieta, pietina, voulut partir.

A la gare, ou tous l'accompagnerent, il embrassa une derniere fois sa
soeur.

--Souviens-toi.

--N'aie pas peur, declara Felicite, nous sommes la pour lui rappeler sa
promesse.

Le docteur souriait, et tous trois, des que le train se fut mis en branle,
agiterent leurs mouchoirs.

Ce jour-la, quand ils eurent accompagne la grand'mere jusqu'a sa porte, le
docteur Pascal et Clotilde rentrerent doucement a la Souleiade et y
passerent une soiree delicieuse. Le malaise des semaines precedentes,
l'antagonisme sourd qui les divisait, semblait s'en etre alle. Jamais ils
n'avaient eprouve une pareille douceur, a se sentir si unis, inseparables.
En eux, il y avait comme un reveil de sante apres une maladie, un espoir et
une joie de vivre. Ils resterent longtemps dans la nuit chaude, sous les
platanes, a ecouter le fin cristal de la fontaine. Et ils ne parlaient meme
pas, ils goutaient profondement le bonheur d'etre ensemble.




IV


Huit jours plus tard, la maison etait retombee au malaise. Pascal et
Clotilde, de nouveau, restaient des apres-midi entieres a se bouder; et il
y avait des sautes continuelles d'humeurs. Martine elle-meme vivait
irritee. Le menage a trois devenait un enfer.

Puis, brusquement, tout s'aggrava encore. Un capucin de grande saintete,
comme il en passe souvent dans les villes du Midi, etait venu a Plassans
faire une retraite. La chaire de Saint-Saturnin retentissait des eclats de
sa voix. C'etait une sorte d'apotre, une eloquence populaire et enflammee,
une parole fleurie, abondante en images. Et il prechait sur le neant de la
science moderne, dans une envolee mystique extraordinaire, niant la realite
de ce monde, ouvrant l'inconnu, le mystere de l'au dela. Toutes les devotes
de la ville en etaient bouleversees.

Des le premier soir, comme Clotilde, accompagnee de Martine, avait assiste
au sermon, Pascal s'apercut de la fievre qu'elle rapportait. Les jours
suivants, elle se passionna, revint plus tard, apres etre restee une heure
en priere, dans le coin noir d'une chapelle. Elle ne sortait plus de
l'eglise, rentrait brisee, avec des yeux luisants de voyante; et les
paroles ardentes du capucin la hantaient. De la colere et du mepris
semblaient lui etre venus pour les gens et les choses.

Pascal, inquiet, voulut avoir une explication avec Martine. Il descendit,
un matin, de bonne heure, comme elle balayait la salle a manger.

--Vous savez que je vous laisse libres, Clotilde et vous, d'aller a
l'eglise, si cela vous plait. Je n'entends peser sur la conscience de
personne.... Mais je ne veux pas que vous me la rendiez malade.

La servante, sans arreter son balai, repondit sourdement:

--Les gens malades sont peut-etre bien ceux qui ne croient pas l'etre.

Elle avait dit cela d'un tel air de conviction, qu'il se mit a sourire.

--Oui, c'est moi qui suis l'esprit infirme, dont vous implorez la
conversion, tandis que vous autres possedez la bonne sante et l'entiere
sagesse.... Martine, si vous continuez a me torturer et a vous torturer
vous-memes, je me facherai.

Il avait parle d'une voix si desesperee et si rude, que la servante
s'arreta du coup, le regarda en face. Une tendresse infinie, une desolation
immense passerent sur son visage use de vieille fille, cloitree dans son
service. Et des larmes emplirent ses yeux, elle se sauva en begayant:

--Ah! monsieur, vous ne nous aimez pas!

Alors, Pascal resta desarme, envahi d'une tristesse croissante. Son remords
augmentait de s'etre montre tolerant, de n'avoir pas dirige en maitre
absolu l'education et l'instruction de Clotilde. Dans sa croyance que les
arbres poussaient droit, quand on ne les genait point, il lui avait permis
de grandir a sa guise, apres lui avoir appris simplement a lire et a
ecrire. C'etait sans plan concu a l'avance, uniquement par le train
coutumier de leur vie, qu'elle avait a peu pres tout lu et qu'elle s'etait
passionnee pour les sciences naturelles, en l'aidant a faire des
recherches, a corriger ses epreuves, a recopier et a classer ses
manuscrits. Comme il regrettait aujourd'hui son desinteressement! Quelle
forte direction il aurait donnee a ce clair esprit, si avide de savoir, au
lieu de le laisser s'ecarter et se perdre, dans ce besoin de l'au dela, que
favorisaient la grand'mere Felicite et la bonne Martine! Tandis que lui
s'en tenait au fait, s'efforcait de ne jamais aller plus loin que le
phenomene, et qu'il y reussissait par sa discipline de savant, sans cesse
il l'avait vue se preoccuper de l'inconnu, du mystere. C'etait, chez elle,
une obsession, une curiosite d'instinct qui arrivait a la torture,
lorsqu'elle n'etait pas satisfaite. Il y avait la un besoin que rien ne
rassasiait, un appel irresistible vers l'inaccessible, l'inconnaissable.
Deja, quand elle etait petite, et plus tard surtout, jeune fille, elle
allait tout de suite au pourquoi et au comment, elle exigeait les raisons
dernieres. S'il lui montrait une fleur, elle lui demandait pourquoi cette
fleur ferait une graine, pourquoi cette graine germerait. Puis, c'etait le
mystere de la conception, des sexes, de la naissance et de la mort, et les
forces ignorees, et Dieu, et tout. En quatre questions, elle l'acculait
chaque fois a son ignorance fatale; et, quand il ne savait plus que
repondre, qu'il se debarrassait d'elle, avec un geste de fureur comique,
elle avait un beau rire de triomphe, elle retournait eperdue dans ses
reves, dans la vision illimitee de tout ce qu'on ne connait pas et de tout
ce qu'on peut croire. Souvent, elle le stupefiait par ses explications. Son
esprit, nourri de science, partait des verites prouvees, mais d'un tel
bond, qu'elle sautait du coup en plein ciel des legendes. Des mediateurs
passaient, des anges, des saints, des souffles surnaturels, modifiant la
matiere, lui donnant la vie; ou bien encore ce n'etait qu'une meme force,
l'ame du monde, travaillant a fondre les choses et les etres en un final
baiser d'amour, dans cinquante siecles. Elle en avait fait le compte,
disait-elle.

Jamais, du reste, Pascal ne l'avait vue si troublee. Depuis une semaine
qu'elle suivait la retraite du capucin, a la cathedrale, elle vivait
impatiemment les jours dans l'attente du sermon du soir; et elle s'y
rendait avec le recueillement exalte d'une fille qui va a son premier
rendez-vous d'amour. Puis, le lendemain, tout en elle disait son
detachement de la vie exterieure, de son existence accoutumee, comme si le
monde visible, les actes necessaires de chaque minute ne fussent que leurre
et que sottise. Aussi avait-elle a peu pres abandonne ses occupations,
cedant a une sorte de paresse invincible, restant des heures les mains
tombees sur les genoux, les yeux vides et perdus, au lointain de quelque
reve. Maintenant, elle si active, si matiniere, se levait tard, ne
paraissait guere que pour le second dejeuner; et ce ne devait pas etre a sa
toilette qu'elle passait ces longues heures, car elle perdait de sa
coquetterie de femme, a peine peignee, vetue a la diable d'une robe
boutonnee de travers, mais adorable quand meme, grace a sa triomphante
jeunesse. Ces promenades du matin qu'elle aimait tant, au travers de la
Souleiade, ces courses du haut en bas des terrasses, plantees d'oliviers et
d'amandiers, ces visites a la pinede, embaumee d'une odeur de resine, ces
longues stations sur l'aire ardente, ou elle prenait des bains de soleil,
elle ne les faisait plus, elle preferait rester, les volets clos, enfermee
dans sa chambre, au fond de laquelle on ne l'entendait pas remuer. Puis,
l'apres-midi, dans la salle, c'etait une oisivete languissante, un
desoeuvrement traine de chaise en chaise, une fatigue, une irritation
contre tout ce qui l'avait interessee jusque-la.

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