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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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A la Souleiade, Martine les guettait. De loin, elle leur fit un grand
geste. Eh bien! quoi donc, on ne dinait pas ce jour-la? Puis, quand ils se
furent approches:

--Ah! vous attendrez un petit quart d'heure. Je n'ai pas ose mettre mon
gigot.

Ils resterent dehors, charmes, dans le jour finissant. La pinede, qui se
noyait d'ombre, exhalait une odeur balsamique de resine; et de l'aire,
brulante encore, ou se mourait un dernier reflet rose, montait un frisson.
C'etait comme un soulagement, un soupir d'aise, un repos de la propriete
entiere, des amandiers amaigris, des oliviers tordus, sous le grand ciel
palissant, d'une serenite pure; tandis que, derriere la maison, le bouquet
des platanes n'etait plus qu'une masse de tenebres, noire et impenetrable,
ou l'on entendait la fontaine, a l'eternel chant de cristal.

--Tiens! dit le docteur, monsieur Bellombre a deja dine, et il prend le
frais.

Il montrait, de la main, sur un banc de la propriete voisine, un grand et
maigre vieillard de soixante-dix ans, a la figure longue, tailladee de
rides, aux gros yeux fixes, tres correctement serre dans sa cravate et dans
sa redingote.

--C'est un sage, murmura Clotilde. Il est heureux.

Pascal se recria.

--Lui! j'espere bien que non!

Il ne haissait personne, et seul, M. Bellombre, cet ancien professeur de
septieme, aujourd'hui retraite, vivant dans sa petite maison sans autre
compagnie que celle d'un jardinier, muet et sourd, plus age que lui, avait
le don de l'exasperer.

--Un gaillard qui a eu peur de la vie, entends-tu? peur de la vie!... Oui!
egoiste, dur et avare! S'il a chasse la femme de son existence, ca n'a ete
que dans la terreur d'avoir a lui payer des bottines. Et il n'a connu que
les enfants des autres, qui l'ont fait souffrir: de la, sa haine de
l'enfant, cette chair a punitions.... La peur de la vie, la peur des
charges et des devoirs, des ennuis et des catastrophes! la peur de la vie
qui fait, dans l'epouvante ou l'on est de ses douleurs, que l'on refuse ses
joies! Ah! vois-tu, cette lachete me souleve, je ne puis la pardonner....
Il faut vivre, vivre tout entier, vivre toute la vie, et plutot la
souffrance, la souffrance seule, que ce renoncement, cette mort a ce qu'on
a de vivant et d'humain en soi!

M. Bellombre s'etait leve, et il suivait une allee de son jardin, a petits
pas paisibles. Alors, Clotilde, qui le regardait toujours, silencieuse, dit
enfin:

--Il y a pourtant la joie du renoncement. Renoncer, ne pas vivre, se garder
pour le mystere, cela n'a-t-il pas ete tout le grand bonheur des saints?

--S'ils n'ont pas vecu, cria Pascal, ils ne peuvent pas etre des saints.

Mais il la sentit qui se revoltait, qui allait de nouveau lui echapper.
Dans l'inquietude de l'au dela, tout au fond, il y a la peur et la haine de
la vie. Aussi retrouva-t-il son bon rire, si tendre et si conciliant.

--Non, non! en voila assez pour aujourd'hui, ne nous disputons plus,
aimons-nous bien fort.... Et, tiens! Martine nous appelle, allons diner.




III


Pendant un mois, le malaise empira, et Clotilde souffrait surtout de voir
que Pascal fermait les tiroirs a clef, maintenant. Il n'avait plus en elle
la tranquille confiance de jadis, elle en etait blessee, a un tel point,
que, si elle avait trouve l'armoire ouverte, elle aurait jete les dossiers
au feu, comme sa grand'mere Felicite la poussait a le faire. Et les
facheries recommencaient, souvent on ne se parlait pas de deux jours.

Un matin, a la suite d'une de ces bouderies qui durait depuis
l'avant-veille, Martine dit, en servant le dejeuner:

--Tout a l'heure, comme je traversais la place de la Sous-Prefecture, j'ai
vu entrer chez madame Felicite un etranger que j'ai bien cru
reconnaitre.... Oui, ce serait votre frere, mademoiselle, que je n'en
serais pas surprise.

Du coup, Pascal et Clotilde se parlerent.

--Ton frere! est-ce que grand'mere l'attendait?

--Non, je ne crois pas.... Voici plus de six mois qu'elle l'attend. Je sais
qu'elle lui a de nouveau ecrit, il y a huit jours.

Et ils questionnerent Martine.

--Dame! monsieur, je ne peux pas dire, car, depuis quatre ans que j'ai vu
monsieur Maxime, lorsqu'il est reste deux heures chez nous, en se rendant
en Italie, il a peut-etre bien change.... J'ai cru tout de meme reconnaitre
son dos.

La conversation continua, Clotilde paraissait heureuse de cet evenement qui
rompait enfin le lourd silence, et Pascal conclut:

--Bon! si c'est lui, il viendra nous voir.

C'etait Maxime, en effet. Il cedait, apres des mois de refus, aux
sollicitations pressantes de la vieille madame Rougon, qui avait, de ce
cote encore, toute une plaie vive de la famille a fermer. L'histoire etait
ancienne, et elle s'aggravait chaque jour.

A l'age de dix-sept ans, il y avait quinze ans deja, Maxime avait eu, d'une
servante seduite, un enfant, sotte aventure de gamin precoce, dont Saccard,
son pere, et sa belle-mere Renee, celle-ci simplement vexee du choix
indigne, s'etaient contentes de rire. La servante, Justine Megot, etait
justement d'un village des environs, une fillette blonde de dix-sept ans
aussi, docile et douce; et on l'avait renvoyee a Plassans, avec une rente
de douze cents francs, pour elever le petit Charles. Trois ans plus tard,
elle y avait epouse un bourrelier du faubourg, Anselme Thomas, bon
travailleur, garcon raisonnable que la rente tentait. Du reste, elle etait
devenue d'une conduite exemplaire, engraissee, comme guerie d'une toux qui
avait fait craindre une heredite facheuse, due a toute une ascendance
alcoolique. Et deux nouveaux enfants, nes de son mariage, un garcon age de
dix ans, et une petite fille de sept, gras et roses, se portaient
admirablement bien; de sorte qu'elle aurait ete la plus respectee, la plus
heureuse des femmes, sans les ennuis que Charles lui causait dans son
menage. Thomas, malgre la rente, execrait ce fils d'un autre, le
bousculait, ce dont souffrait secretement la mere, en epouse soumise et
silencieuse. Aussi, bien qu'elle l'adorat, l'aurait-elle volontiers rendu a
la famille du pere.

Charles, a quinze ans, en paraissait a peine douze, et il en etait reste a
l'intelligence balbutiante d'un enfant de cinq ans. D'une extraordinaire
ressemblance avec sa trisaieule, Tante Dide, la folle des Tulettes, il
avait une grace elancee et fine, pareil a un de ces petits rois exsangues
qui finissent une race, couronnes de longs cheveux pales, legers comme de
la soie. Ses grands yeux clairs etaient vides, sa beaute inquietante avait
une ombre de mort. Et ni cerveau ni coeur, rien qu'un petit chien vicieux,
qui se frottait aux gens, pour se caresser. Son arriere-grand'mere
Felicite, gagnee par cette beaute ou elle affectait de reconnaitre son
sang, l'avait d'abord mis au college, le prenant a sa charge; mais il s'en
etait fait chasser au bout de six mois, sous l'accusation de vices
inavouables. Trois fois, elle s'etait entetee, l'avait change de
pensionnat, pour aboutir toujours au meme renvoi honteux. Alors, comme il
ne voulait, comme il ne pouvait absolument rien apprendre, et comme il
pourrissait tout, il avait fallu le garder, on se l'etait passe des uns aux
autres, dans la famille. Le docteur Pascal, attendri, songeant a une
guerison, n'avait abandonne cette cure impossible qu'apres l'avoir eu chez
lui pendant pres d'un an, inquiet du contact pour Clotilde. Et, maintenant,
lorsque Charles n'etait pas chez sa mere, ou il ne vivait presque plus, on
le trouvait chez Felicite ou chez quelque autre parent, coquettement mis,
comble de joujoux, vivant en petit dauphin effemine d'une antique race
dechue.

Cependant, la vieille madame Rougon souffrait de ce batard, a la royale
chevelure blonde, et son plan etait de le soustraire aux commerages de
Plassans, en decidant Maxime a le prendre, pour le garder a Paris. Ce
serait encore une vilaine histoire de la famille effacee. Mais longtemps
Maxime avait fait la sourde oreille, hante par la continuelle terreur de
gater son existence. Apres la guerre, riche depuis la mort de sa femme, il
etait revenu manger sagement sa fortune dans son hotel de l'avenue du
Bois-de-Boulogne, ayant gagne a sa debauche precoce la crainte salutaire du
plaisir, surtout resolu a fuir les emotions et les responsabilites, afin de
durer le plus possible. Des douleurs vives dans les pieds, des rhumatismes,
croyait-il, le tourmentaient depuis quelque temps; il se voyait deja
infirme, cloue sur un fauteuil; et le brusque retour en France de son pere,
l'activite nouvelle que Saccard deployait, avaient acheve de le terrifier.
Il connaissait bien ce devoreur de millions, il tremblait en le retrouvant
empresse autour de lui, bonhomme, avec son ricanement amical. N'allait-il
pas etre mange, s'il restait un jour a sa merci, lie par ces douleurs qui
lui envahissaient les jambes. Et une telle peur de la solitude l'avait
pris, qu'il venait de ceder enfin a l'idee de revoir son fils. Si le petit
lui semblait doux, intelligent, bien portant, pourquoi ne l'emmenerait-il
pas? Cela lui donnerait un compagnon, un heritier qui le protegerait contre
les entreprises de son pere. Peu a peu, son egoisme s'etait vu aime, choye,
defendu; et pourtant, peut-etre ne se serait-il pas risque encore a un tel
voyage, si son medecin ne l'avait envoye aux eaux de Saint-Gervais. Des
lors, il n'y avait plus a faire qu'un crochet de quelques lieues, il etait
tombe le matin chez la vieille madame Rougon, a l'improviste, bien resolu a
reprendre un train, le soir meme, apres l'avoir interrogee et vu l'enfant.

Vers deux heures, Pascal et Clotilde etaient encore pres de la fontaine,
sous les platanes, ou Martine leur avait servi le cafe, lorsque Felicite
arriva, avec Maxime.

--Ma cherie, quelle surprise! je t'amene ton frere.

Saisie, la jeune fille s'etait levee, devant cet etranger maigri et jauni,
qu'elle reconnaissait a peine. Depuis leur separation, en 1854, elle ne
l'avait revu que deux fois, la premiere a Paris, la seconde a Plassans.
Mais elle gardait de lui une image nette, elegante et vive. La face s'etait
creusee, les cheveux s'eclaircissaient, semes de fils blancs. Pourtant,
elle finit par le retrouver, avec sa tete jolie et fine, d'une grace
inquietante de fille, jusque dans sa decrepitude precoce.

--Comme tu te portes bien, toi! dit-il simplement, en embrassant sa soeur.

--Mais, repondit-elle, il faut vivre au soleil.... Ah! que je suis heureuse
de te voir!

Pascal, de son coup d'oeil de medecin, avait fouille a fond son neveu. Il
l'embrassa a son tour.

--Bonjour, mon garcon.... Et elle a raison, vois-tu, on ne se porte bien
qu'au soleil, comme les arbres!

Vivement, Felicite etait allee jusqu'a la maison. Elle revint en criant:

--Charles n'est donc pas ici?

--Non, dit Clotilde. Nous l'avons eu hier. L'oncle Macquart l'a emmene, et
il doit passer quelques jours aux Tulettes.

Felicite se desespera. Elle n'etait accourue que dans la certitude de
trouver l'enfant chez Pascal. Comment faire, maintenant? Le docteur, de son
air paisible, proposa d'ecrire a l'oncle, qui le ramenerait, des le
lendemain matin. Puis, quand il sut que Maxime voulait absolument repartir
par le train de neuf heures, sans coucher, il eut une autre idee. Il allait
envoyer chercher un landau, chez le loueur, et l'on irait tous les quatre
voir Charles, chez l'oncle Macquart. Ce serait meme une charmante
promenade. Il n'y avait pas trois lieues de Plassans aux Tulettes: une
heure pour aller, une heure pour revenir, on aurait encore pres de deux
heures a rester la-bas, si l'on voulait etre de retour a sept heures.
Martine ferait a diner, Maxime aurait tout le temps de manger et de prendre
son train.

Mais Felicite s'agitait, visiblement inquiete de cette visite a Macquart.

--Ah bien, non! si vous croyez que je vais aller la-bas, par ce temps
d'orage.... Il est bien plus simple d'envoyer quelqu'un qui nous ramenera
Charles.

Pascal hocha la tete. On ne ramenait pas toujours Charles comme on voulait.
C'etait un enfant sans raison, qui, parfois, galopait au moindre caprice,
ainsi qu'un animal indompte. Et la vieille madame Rougon, combattue,
furieuse de n'avoir rien pu preparer, dut finir par ceder, dans la
necessite ou elle etait de s'en remettre au hasard.

--Apres tout, comme vous voudrez! Mon Dieu, que les choses s'arrangent mal!

Martine courut chercher le landau, et trois heures n'etaient pas sonnees,
lorsque les deux chevaux enfilerent la route de Nice, devalant la pente qui
descendait jusqu'au pont de la Viorne. On tournait ensuite a gauche, pour
longer pendant pres de deux kilometres les bords boises de la riviere.
Puis, la route s'engageait dans les gorges de la Seille, un defile etroit
entre deux murs geants de roches cuites et dorees par les violents soleils.
Des pins avaient pousse dans les fentes; des panaches d'arbres, a peine
gros d'en bas comme des touffes d'herbe, frangeaient les cretes, pendaient
sur le gouffre. Et c'etait un chaos, un paysage foudroye, un couloir de
l'enfer, avec ses detours tumultueux, ses coulures de terre sanglante
glissees de chaque entaille, sa solitude desolee que troublait seul le vol
des aigles.

Felicite ne desserra pas les levres, la tete en travail, l'air accable sous
ses reflexions. Il faisait en effet tres lourd, le soleil brillait,
derriere un voile de grands nuages livides. Presque seul, Pascal causa,
dans sa tendresse passionnee pour cette nature ardente, tendresse qu'il
s'efforcait de faire partager a son neveu. Mais il avait beau s'exclamer,
lui montrer l'entetement des oliviers, des figuiers et des ronces, a
pousser dans les roches, la vie de ces roches elles-memes, de cette
carcasse colossale et puissante de la terre, d'ou l'on entendait monter un
souffle: Maxime restait froid, pris d'une sourde angoisse, devant ces blocs
d'une majeste sauvage, dont la masse l'aneantissait. Et il preferait
reporter les yeux sur sa soeur, assise en face de lui. Elle le charmait peu
a peu, tellement il la voyait saine et heureuse, avec sa jolie tete ronde,
au front droit, si bien equilibre. Par moments, leurs regards se
rencontraient, et elle avait un sourire tendre, dont il etait reconforte.

Mais la sauvagerie de la gorge s'adoucit, les deux murs de rochers
s'abaisserent, on fila entre des coteaux apaises, aux pentes molles, semees
de thyms et de lavandes. C'etait le desert encore, des espace nus,
verdatres et violatres, ou la moindre brise roulait un apre parfum. Puis,
tout d'un coup, apres un dernier detour, on descendit dans le vallon des
Tulettes, que des sources rafraichissaient. Au fond s'etendaient des
prairies, coupees de grands arbres. Le village etait a mi-cote, parmi des
oliviers, et la bastide de Macquart, un peu ecartee, se trouvait sur la
gauche, en plein midi. Il fallut que le landau prit le chemin qui
conduisait a l'Asile des Alienes, dont on apercevait, en face, les murs
blancs.

Le silence de Felicite s'etait assombri, car elle n'aimait pas montrer
l'oncle Macquart. Encore un dont la famille serait bien debarrassee, le
jour ou il s'en irait! Pour la gloire d'eux tous, il aurait du dormir sous
la terre depuis longtemps. Mais il s'entetait, il portait ses
quatre-vingt-trois ans en vieil ivrogne, sature de boisson, que l'alcool
semblait conserver. A Plassans, il avait une legende terrible de faineant
et de bandit, et les vieillards chuchotaient l'execrable histoire des
cadavres qu'il y avait entre lui et les Rougon, une trahison aux jours
troubles de decembre 1851, un guet-apens dans lequel il avait laisse des
camarades, le ventre ouvert, sur le pave sanglant. Plus tard, quand il
etait rentre en France, il avait prefere, a la bonne place qu'il s'etait
fait promettre, ce petit domaine des Tulettes, que Felicite lui avait
achete. Et il y vivait grassement depuis lors, il n'avait plus eu que
l'ambition de l'arrondir, guettant de nouveau les bons coups, ayant encore
trouve le moyen de se faire donner un champs longtemps convoite, en se
rendant utile a sa belle-soeur, lorsque celle-ci avait du reconquerir
Plassans sur les legitimistes: une autre effroyable histoire qu'on se
disait aussi a l'oreille, un fou lache sournoisement de l'Asile, battant la
nuit, courant a sa vengeance, incendiant sa propre maison, ou flambaient
quatre personnes. Mais c'etaient heureusement la des choses anciennes, et
Macquart, range aujourd'hui, n'etait plus le bandit inquietant dont avait
tremble toute la famille. Il se montrait fort correct, d'une diplomatie
finaude, n'ayant garde que son rire goguenard qui avait l'air de se ficher
du monde.

--L'oncle est chez lui, dit Pascal, comme on approchait.

La bastide etait une de ces constructions provencales, d'un seul etage, aux
tuiles decolorees, les quatre murs violemment badigeonnes en jaune. Devant
la facade attendait une etroite terrasse, que d'antiques muriers, rabattus
en forme de treille, allongeant et tordant leurs grosses branches,
ombrageaient. C'etait la que l'oncle fumait sa pipe, l'ete. Et, en
entendant la voiture, il etait venu se planter au bord de la terrasse,
redressant sa haute taille, vetu proprement de drap bleu, coiffe de
l'eternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de l'annee a
l'autre.

Quand il eut reconnu les visiteurs, il ricana, il cria:

--En voila de la belle societe!... Vous etes bien gentils, vous allez vous
rafraichir.

Mais la presence de Maxime l'intriguait. Qui etait-il? pour qui venait-il,
celui-la? On le lui nomma, et tout de suite il arreta les explications
qu'on ajoutait, en voulant l'aider a se retrouver, au milieu de l'echeveau
complique de la parente.

--Le pere de Charles, je sais, je sais!... Le fils de mon neveu Saccard,
pardi! celui qui a fait un beau mariage et dont la femme est morte....

Il devisageait Maxime, l'air tout heureux de le voir ride deja a
trente-deux ans, les cheveux et la barbe semes de neige.

--Ah! dame! ajouta-t-il, nous vieillissons tous.... Moi, encore, je n'ai
pas trop a me plaindre, je suis solide.

Et il triomphait, d'aplomb sur les reins, la face comme bouillie et
flambante, d'un rouge ardent de brasier. Depuis longtemps, l'eau-de-vie
ordinaire lui semblait de l'eau pure; seul, le trois-six chatouillait
encore son gosier durci; il en buvait de tels coups, qu'il en restait
plein, la chair baignee, imbibee ainsi qu'une eponge. L'alcool suintait de
sa peau. Au moindre souffle, quand il parlait, une vapeur d'alcool
s'exhalait de sa bouche.

--Certes, oui! vous etes solide, l'oncle! dit Pascal emerveille. Et vous
n'avez rien fait pour ca, vous avez bien raison de vous moquer de nous....
Voyez-vous, je ne crains qu'une chose, c'est qu'un jour, en allumant votre
pipe, vous ne vous allumiez vous-meme, ainsi qu'un bol de punch.

Macquart, flatte, s'egaya bruyamment.

--Plaisante, plaisante, mon petit! Un verre de cognac, ca vaut mieux que
tes sales drogues.... Et vous allez tous trinquer, hein? pour qu'il soit
bien dit que votre oncle vous fait honneur a tous. Moi, je me fiche des
mauvaises langues. J'ai du ble, j'ai des oliviers, j'ai des amandiers, et
des vignes, et de la terre, autant qu'un bourgeois. L'ete, je fume ma pipe
a l'ombre de mes muriers; l'hiver, je vais la fumer la, contre mon mur, au
soleil. Hein? d'un oncle comme ca, on n'a pas a en rougir!... Clotilde,
j'ai du sirop, si tu en veux. Et vous, Felicite, ma chere, je sais que vous
preferez l'anisette. Il y a de tout, je vous dis qu'il y a de tout, chez
moi!

Son geste s'etait elargi, comme pour embrasser la possession de son
bien-etre de vieux gredin devenu ermite; pendant que Felicite, qu'il
effrayait depuis un moment, avec l'enumeration de ses richesses, ne le
quittait pas des yeux, prete a l'interrompre.

--Merci, Macquart, nous ne prendrons rien, nous sommes presses.... Ou donc
est Charles?

--Charles, bon, bon! tout a l'heure! J'ai compris, le papa vient pour voir
l'enfant.... Mais ca ne va pas nous empecher de boire un coup.

Et, lorsqu'on eut refuse absolument, il se blessa, il dit avec son rire
mauvais:

--Charles, il n'est pas la, il est a l'Asile, avec la vieille.

Puis, emmenant Maxime au bout de la terrasse, il lui montra les grands
batiments blancs, dont les jardins inferieurs ressemblaient a des preaux de
prison.

--Tenez! mon neveu, vous voyez trois arbres devant nous. Eh bien! au-dessus
de celui de gauche, il y a une fontaine, dans une cour. Suivez le
rez-de-chaussee, la cinquieme fenetre a droite est celle de Tante Dide. Et
c'est la qu'est le petit.... Oui, je l'y ai mene tout a l'heure.

C'etait une tolerance de l'administration. Depuis vingt et un ans qu'elle
etait a l'Asile, la vieille femme n'avait pas donne un souci a sa
gardienne. Bien calme, bien douce, immobile dans son fauteuil, elle passait
les journees a regarder devant elle; et, comme l'enfant se plaisait la,
comme elle-meme semblait s'interesser a lui, on fermait les yeux sur cette
infraction aux reglements, on l'y laissait parfois deux et trois heures,
tres occupe a decouper des images.

Mais ce nouveau contretemps avait mis le comble a la mauvaise humeur de
Felicite. Elle se facha, lorsque Macquart proposa d'aller tous les cinq, en
bande, chercher le petit.

--Quelle idee! allez-y tout seul et revenez vite.... Nous n'avons pas de
temps a perdre.

Le fremissement de colere qu'elle contenait, parut amuser l'oncle; et, des
lors, sentant combien il lui etait desagreable, il insista, avec son
ricanement.

--Dame! mes enfants, nous verrions par la meme occasion la vieille mere,
notre mere a tous. Il n'y a pas a dire, vous savez, nous sommes tous sortis
d'elle, et ce ne serait guere poli de ne pas aller lui souhaiter le
bonjour, puisque mon petit-neveu, qui arrive de si loin, ne l'a peut-etre
bien jamais revue.... Moi, je ne la renie pas, ah! fichtre non! Surement,
elle est folle; mais ca ne se voit pas souvent, des vieilles meres qui ont
depasse la centaine, et ca vaut la peine qu'on se montre un peu gentil pour
elle.

Il y eut un silence. Un petit frisson glace avait couru. Ce fut Clotilde,
muette jusque-la, qui declara la premiere, d'une voix emue:

--Vous avez raison, mon oncle, nous irons tous.

Felicite elle-meme dut consentir. On remonta dans le landau, Macquart
s'assit pres du cocher. Un malaise avait blemi le visage fatigue de Maxime;
et, durant le court trajet, il questionna Pascal sur Charles, d'un air
d'interet paternel, qui cachait une inquietude croissante. Le docteur, gene
par les regards imperieux de sa mere, adoucit la verite. Mon Dieu! l'enfant
n'etait pas d'une sante bien forte, c'etait meme pour cela qu'on le
laissait volontiers des semaines chez l'oncle, a la campagne; cependant, il
ne souffrait d'aucune maladie caracterisee. Pascal n'ajouta pas qu'il
avait, un instant, fait le reve de lui donner de la cervelle et des
muscles, en le traitant par les injections de substance nerveuse; mais il
s'etait heurte a un continuel accident, les moindres piqures determinaient
chez le petit des hemorragies, qu'il fallait chaque fois arreter par des
pansements compressifs: c'etait un relachement des tissus du a la
degenerescence, une rosee de sang qui perlait a la peau, c'etaient surtout
des saignements de nez, si brusques, si abondants, qu'on n'osait pas le
laisser seul, dans la crainte que tout le sang de ses veines ne coulat. Et
le docteur finit en disant que, si l'intelligence etait paresseuse chez
lui, il esperait qu'elle se developperait, dans un milieu d'activite
cerebrale plus vive.

On etait arrive devant l'Asile. Macquart, qui ecoutait, descendit du siege,
en disant:

--C'est un gamin bien doux, bien doux. Et puis, il est si beau, un ange!

Maxime, pali encore, et grelottant, malgre la chaleur etouffante, ne posa
plus de questions. Il regardait les vastes batiments de l'Asile, les ailes
des differents quartiers, separes par des jardins, celui des hommes et
celui des femmes, ceux des fous tranquilles et des fous furieux. Une grande
proprete regnait, une morne solitude, que traversaient des pas et des
bruits de clefs. Le vieux Macquart connaissait tous les gardiens.
D'ailleurs, les portes s'ouvrirent devant le docteur Pascal, qu'on avait
autorise a soigner certains des internes. On suivit une galerie, on tourna
dans une cour: c'etait la, une des chambres du rez-de-chaussee, une piece
tapissee d'un papier clair, meublee simplement d'un lit, d'une armoire,
d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. La gardienne, qui ne devait
jamais quitter sa pensionnaire, venait justement de s'absenter. Et il n'y
avait, aux deux bords de la table, que la folle, rigide dans son fauteuil,
et que l'enfant, sur une chaise, absorbe, en train de decouper des images.

--Entrez, entrez! repetait Macquart. Oh! il n'y a pas de danger, elle est
bien gentille!

L'ancetre, Adelaide Fouque, que ses petits-enfants, toute la race qui avait
pullule, nommaient du surnom caressant de Tante Dide, ne tourna pas meme la
tete au bruit. Des la jeunesse, des troubles hysteriques l'avaient
desequilibree. Ardente, passionnee d'amour, secouee de crises, elle etait
ainsi arrivee au grand age de quatre-vingt-trois ans, lorsqu'une affreuse
douleur, un choc moral terrible l'avait jetee a la demence. Depuis lors,
depuis vingt et un ans, c'etait chez elle un arret de l'intelligence, un
affaiblissement brusque, rendant toute reparation impossible. Aujourd'hui,
a cent quatre ans, elle vivait toujours, ainsi qu'une oubliee, une demente
calme, au cerveau ossifie, chez qui la folie pouvait rester indefiniment
stationnaire, sans amener la mort. Cependant, la senilite etait venue, lui
avait peu a peu atrophie les muscles. Sa chair etait comme mangee par
l'age, la peau seule demeurait sur les os, a ce point qu'il fallait la
porter de son lit a son fauteuil. Et, squelette jauni, dessechee la, telle
qu'un arbre seculaire dont il ne reste que l'ecorce, elle se tenait
pourtant droite contre le dossier du fauteuil, n'ayant plus que les yeux de
vivants, dans son mince et long visage. Elle regardait Charles fixement.

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