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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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Il y avait des oeufs a la coque, des cotelettes, une creme. Et un silence
se prolongea, pendant lequel, malgre sa bouderie, elle mangea a belles
dents, etant d'un appetit solide, qu'elle n'avait pas la coquetterie de
cacher. Aussi finit-il par reprendre en riant:

--Ce qui me rassure, c'est que ton estomac est bon.... Martine, donnez donc
du pain a mademoiselle.

Comme d'habitude, celle-ci les servait, les regardait manger avec sa
familiarite tranquille. Souvent meme, elle causait avec eux.

--Monsieur, dit-elle, quand elle eut coupe du pain, le boucher a apporte sa
note, faut-il la payer?

Il leva la tete, la contempla avec surprise.

--Pourquoi me demandez-vous ca? D'ordinaire, ne payez-vous pas sans me
consulter?

C'etait en effet Martine qui tenait la bourse. Les sommes deposees chez M.
Grandguillot, notaire a Plassans, produisaient une somme ronde de six mille
francs de rente. Chaque trimestre, les quinze cents francs restaient entre
les mains de la servante, et elle en disposait au mieux des interets de la
maison, achetait et payait tout, avec la plus stricte economie, car elle
etait avare, ce dont on la plaisantait meme continuellement. Clotilde, tres
peu depensiere, n'avait pas de bourse a elle. Quant au docteur, il prenait,
pour ses experiences et pour son argent de poche, sur les trois ou quatre
mille francs qu'il gagnait encore par an et qu'il jetait au fond d'un
tiroir du secretaire; de sorte qu'il y avait la un petit tresor, de l'or et
des billets de banque, dont il ne connaissait jamais le chiffre exact.

--Sans doute, monsieur, je paye, reprit la servante, mais lorsque c'est moi
qui ai pris la marchandise; et, cette fois, la note est si grosse, a cause
de toutes ces cervelles que le boucher vous a fournies....

Le docteur l'interrompit brusquement.

--Ah ca! dites donc, est-ce que vous allez vous mettre contre moi, vous
aussi? Non, non! ce serait trop!... Hier, vous m'avez fait beaucoup de
chagrin, toutes les deux, et j'etais en colere. Mais il faut que cela
cesse, je ne veux pas que la maison devienne un enfer.... Deux femmes
contre moi, et les seules qui m'aiment un peu! Tous savez, je prefererais
tout de suite prendre la porte!

Il ne se fachait pas, il riait, bien qu'on sentit, au tremblement de sa
voix, l'inquietude de son coeur. Et il ajouta, de son air gai de bonhomie:

--Si vous avez peur pour votre fin de mois, ma fille, dites au boucher de
m'envoyer ma note a part.... Et n'ayez pas de crainte, on ne vous demande
pas d'y mettre du votre, vos sous peuvent dormir.

C'etait une allusion a la petite fortune personnelle de Martine. En trente
ans, a quatre cents francs de gages, elle avait gagne douze mille francs,
sur lesquels elle n'avait preleve que le strict necessaire de son
entretien; et, engraissee, presque triplee par les interets, la somme de
ses economies etait aujourd'hui d'une trentaine de mille francs, qu'elle
n'avait pas voulu placer chez M. Grandguillot, par un caprice, une volonte
de mettre son argent a l'ecart. Il etait ailleurs, en rentes solides.

--Les sous qui dorment sont des sous honnetes, dit-elle gravement. Mais
monsieur a raison, je dirai au boucher d'envoyer une note a part, puisque
toutes ces cervelles sont pour la cuisine a monsieur, et non pour la
mienne.

Cette explication avait fait sourire Clotilde que les plaisanteries sur
l'avarice de Martine amusaient d'ordinaire; et le dejeuner s'acheva plus
gaiement. Le docteur voulut aller prendre le cafe sous les platanes, en
disant qu'il avait besoin d'air, apres s'etre enferme toute la matinee. Le
cafe fut donc servi sur la table de pierre, pres de la fontaine. Et qu'il
faisait bon la, dans l'ombre, dans la fraicheur chantante de l'eau, tandis
que, a l'entour, la pinede, l'aire, la propriete entiere brulait, au soleil
de deux heures!

Pascal avait complaisamment apporte la fiole de substance nerveuse, qu'il
regardait, posee sur la table.

--Ainsi, mademoiselle, reprit-il d'un air de plaisanterie bourrue, vous ne
croyez pas a mon elixir de resurrection, et vous croyez aux miracles!

--Maitre, repondit Clotilde, je crois que nous ne savons pas tout.

Il eut un geste d'impatience.

--Mais il faudra tout savoir.... Comprends donc, petite tetue, que jamais
on n'a constate scientifiquement une seule derogation aux lois invariables
qui regissent l'univers. Seule, jusqu'a ce jour, l'intelligence humaine est
intervenue, je te defie bien de trouver une volonte reelle, une intention
quelconque, en dehors de la vie.... Et tout est la, il n'y a, dans le
monde, pas d'autre volonte que cette force qui pousse tout a la vie, a une
vie de plus en plus developpee et superieure.

Il s'etait leve, le geste large, et une telle foi le soulevait, que la
jeune fille le regardait, surprise de le trouver si jeune, sous ses cheveux
blancs.

--Veux-tu que je te dise mon _Credo_, a moi, puisque tu m'accuses de ne pas
vouloir du tien.... Je crois que l'avenir de l'humanite est dans le progres
de la raison par la science. Je crois que la poursuite de la verite par la
science est l'ideal divin que l'homme doit se proposer. Je crois que tout
est illusion et vanite, en dehors du tresor des verites lentement acquises
et qui ne se perdront jamais plus. Je crois que la somme de ces verites,
augmentees toujours, finira par donner a l'homme un pouvoir incalculable,
et la serenite, sinon le bonheur.... Oui, je crois au triomphe final de la
vie.

Et son geste, elargi encore, faisait le tour du vaste horizon, comme pour
prendre a temoin cette campagne en flammes, ou bouillaient les seves de
toutes les existences.

--Mais le continuel miracle, mon enfant, c'est la vie.... Ouvre donc les
yeux, regarde!

Elle hocha la tete.

--Je les ouvre, et je ne vois pas tout.... C'est toi, maitre, qui es un
entete, quand tu ne veux pas admettre qu'il y a, la-bas, un inconnu ou tu
n'entreras jamais. Oh! je sais, tu es trop intelligent pour ignorer cela.
Seulement, tu ne veux pas en tenir compte, tu mets l'inconnu a part, parce
qu'il te generait dans tes recherches.... Tu as beau me dire d'ecarter le
mystere, de partir du connu a la conquete de l'inconnu, je ne puis pas,
moi! le mystere tout de suite me reclame et m'inquiete.

Il l'ecoutait en souriant, heureux de la voir s'animer, et il caressa de la
main les boucles de ses cheveux blonds.

--Oui, oui, je sais, tu es comme les autres, tu ne peux vivre sans illusion
et sans mensonge.... Enfin, va, nous nous entendrons quand meme. Porte-toi
bien, c'est la moitie de la sagesse et du bonheur.

Puis, changeant de conversation:

--Voyons, tu vas pourtant m'accompagner et m'aider dans ma tournee de
miracles.... C'est jeudi, mon jour de visites. Quand la chaleur sera un peu
tombee, nous sortirons ensemble.

Elle refusa d'abord, pour paraitre ne pas ceder; et elle finit par
consentir, en voyant la peine qu'elle lui faisait. D'habitude, elle
l'accompagnait. Ils resterent longtemps sous les platanes, jusqu'au moment
ou le docteur monta s'habiller. Lorsqu'il redescendit, correctement serre
dans une redingote, coiffe d'un chapeau de soie a larges bords, il parla
d'atteler Bonhomme, le cheval qui, pendant un quart de siecle, l'avait mene
a ses visites. Mais la pauvre vieille bete devenait aveugle, et par
reconnaissance pour ses services, par tendresse pour sa personne, on ne le
derangeait plus guere. Ce soir-la, il etait tout endormi, l'oeil vague, les
jambes perdues de rhumatismes. Aussi le docteur et la jeune fille, etant
alles le voir dans l'ecurie, lui mirent-ils un gros baiser a gauche et a
droite des naseaux, en lui disant de se reposer sur une botte de bonne
paille, que la servante apporta. Et ils deciderent qu'ils iraient a pied.

Clotilde, gardant sa robe de toile blanche, a pois rouges, avait simplement
noue sur ses cheveux un large chapeau de paille, couvert d'une touffe de
lilas; et elle etait charmante, avec ses grands yeux, son visage de lait et
de rose, dans l'ombre des vastes bords. Quand elle sortait ainsi, au bras
de Pascal, elle mince, elancee et si jeune, lui rayonnant, le visage
eclaire par la blancheur de la barbe, d'une vigueur encore qui la lui
faisait soulever pour franchir les ruisseaux, on souriait sur leur passage,
on se retournait en les suivant du regard, tant ils etaient beaux et
joyeux. Ce jour-la, comme ils debouchaient du chemin des Fenouilleres, a la
porte de Plassans, un groupe de commeres s'arreta net de causer. On aurait
dit un de ces anciens rois qu'on voit dans les tableaux, un de ces rois
puissants et doux qui ne vieillissent plus, la main posee sur l'epaule
d'une enfant belle comme le jour, dont la jeunesse eclatante et soumise les
soutient.

Ils tournaient sur le cours Sauvaire, pour gagner la rue de la Banne,
lorsqu'un grand garcon brun, d'une trentaine d'annees, les arreta.

--Ah! maitre, vous m'avez oublie. J'attends toujours votre note, sur la
phtisie.

C'etait le docteur Ramond, installe depuis deux annees a Plassans, et qui
s'y faisait une belle clientele. De tete superbe, dans tout l'eclat d'une
virilite souriante, il etait adore des femmes, et il avait heureusement
beaucoup d'intelligence et beaucoup de sagesse.

--Tiens! Ramond, bonjour!... Mais pas du tout, cher ami, je ne vous oublie
pas. C'est cette petite fille a qui j'ai donne hier la note a copier et qui
n'en a encore rien fait.

Les deux jeunes gens s'etaient serre la main, d'un air d'intimite cordiale.

--Bonjour, mademoiselle Clotilde.

--Bonjour, monsieur Ramond.

Pendant une fievre muqueuse, heureusement benigne, que la jeune fille avait
eue l'annee precedente, le docteur Pascal s'etait affole, au point de
douter de lui; et il avait exige que son jeune confrere l'aidat, le
rassurat. C'etait ainsi qu'une familiarite, une sorte de camaraderie
s'etait nouee entre les trois.

--Vous aurez votre note demain matin, je vous le promets, reprit-elle en
riant.

Mais Ramond les accompagna quelques minutes, jusqu'au bout de la rue de la
Banne, a l'entree du vieux quartier, ou ils allaient. Et il y avait, dans
la facon dont il se penchait, en souriant a Clotilde, tout un amour
discret, lentement grandi, attendant avec patience l'heure fixee pour le
plus raisonnable des denouements. D'ailleurs, il ecoutait avec deference le
docteur Pascal, dont il admirait beaucoup les travaux.

--Tenez! justement, cher ami, je vais chez Guiraude, vous savez cette femme
dont le mari, un tanneur, est mort phtisique, il y a cinq ans. Deux enfants
lui sont restes: Sophie, une fille de seize ans bientot, que j'ai pu
heureusement, quatre ans avant la mort du pere, faire envoyer a la
campagne, pres d'ici, chez une de ses tantes; et un fils, Valentin, qui
vient d'avoir vingt et un ans, et que la mere a voulu garder pres d'elle,
par un entetement de tendresse, malgre les affreux resultats dont je
l'avais menacee. Eh bien! voyez si j'ai raison de pretendre que la phtisie
n'est pas hereditaire, mais que les parents phtisiques leguent seulement un
terrain degenere, dans lequel la maladie se developpe, a la moindre
contagion. Aujourd'hui, Valentin, qui a vecu dans le contact quotidien du
pere, est phtisique, tandis que Sophie, poussee en plein soleil, a une
sante superbe..

Il triomphait, il ajouta en riant:

--Ca n'empeche pas que je vais peut-etre sauver Valentin, car il renait a
vue d'oeil, il engraisse, depuis que je le pique.... Ah! Ramond, vous y
viendrez, vous y viendrez, a mes piqures!

Le jeune medecin leur serra la main a tous deux.

--Mais je ne dis pas non. Vous savez bien que je suis toujours avec vous.

Quand ils furent seuls, ils haterent le pas, ils tomberent tout de suite
dans la rue Canquoin, une des plus etroites et des plus noires du vieux
quartier. Par cet ardent soleil, il y regnait un jour livide, une fraicheur
de cave. C'etait la, au rez-de-chaussee, que Guiraude demeurait, en
compagnie de son fils Valentin. Elle vint ouvrir, mince, epuisee, frappee
elle-meme d'une lente decomposition du sang. Du matin au soir, elle cassait
des amandes avec la tete d'un os de mouton, sur un gros pave, serre entre
ses genoux; et cet unique travail les faisait vivre, le fils ayant du
cesser toute besogne. Guiraude sourit pourtant, ce jour-la, en apercevant
le docteur, car Valentin venait de manger une cotelette, de grand appetit,
veritable debauche qu'il ne se permettait pas depuis des mois. Lui, chetif,
les cheveux et la barbe rares, les pommettes saillantes et rosees dans un
teint de cire, s'etait egalement leve avec promptitude, pour montrer qu'il
etait gaillard. Aussi Clotilde fut-elle emue de l'accueil fait a Pascal,
comme au sauveur, au messie attendu. Ces pauvres gens lui serraient les
mains, lui auraient baise les pieds, le regardaient avec des yeux luisants
de gratitude. Il pouvait donc tout, il etait donc le bon Dieu, qu'il
ressuscitait les morts! Lui-meme eut un rire encourageant, devant cette
cure qui s'annoncait si bien. Sans doute le malade n'etait pas gueri,
peut-etre n'y avait-il la qu'un coup de fouet, car il le sentait surtout
excite et fievreux. Mais n'etait-ce donc rien que de gagner des jours? Il
le piqua de nouveau, pendant que Clotilde, debout devant la fenetre,
tournait le dos; et, lorsqu'ils partirent, elle le vit qui laissait vingt
francs sur la table. Souvent, cela lui arrivait, de payer ses malades, au
lieu d'en etre paye.

Ils firent trois autres visites dans le vieux quartier, puis allerent chez
une dame de la ville neuve; et, comme ils se retrouvaient dans la rue:

--Tu ne sais pas, dit-il, si tu etais une fille courageuse, avant de passer
chez Lafouasse, nous irions jusqu'a la Seguiranne, voir Sophie chez sa
tante. Ca me ferait plaisir.

Il n'y avait guere que trois kilometres, ce serait une promenade charmante,
par cet admirable temps. Et elle accepta gaiement, ne boudant plus, se
serrant contre lui, heureuse d'etre a son bras. Il etait cinq heures, le
soleil oblique emplissait la campagne d'une grande nappe d'or. Mais, des
qu'ils furent sortis de Plassans, ils durent traverser un coin de la vaste
plaine, dessechee et nue, a droite de la Viorne. Le canal recent, dont les
eaux d'irrigation devaient transformer le pays mourant de soif, n'arrosait
point encore ce quartier; et les terres rougeatres, les terres jaunatres
s'etalaient a l'infini, dans le morne ecrasement du soleil, plantees
seulement d'amandiers greles, d'oliviers nains, continuellement tailles et
rabattus, dont les branches se contournent, se dejettent, en des attitudes
de souffrance et de revolte. Au loin, sur les coteaux peles, on ne voyait
que les taches pales des bastides, que barrait la ligne noire du cypres
reglementaire. Cependant, l'immense etendue sans arbres, aux larges plis de
terrains desoles, de colorations dures et nettes, gardait de belles courbes
classiques, d'une severe grandeur. Et il y avait, sur la route, vingt
centimetres de poussiere, une poussiere de neige que le moindre souffle
enlevait en larges fumees volantes, et qui poudrait a blanc, aux deux
bords, les figuiers et les ronces.

Clotilde, qui s'amusait comme une enfant a entendre toute cette poussiere
craquer sous ses petits pieds, voulait abriter Pascal de son ombrelle.

--Tu as le soleil dans les yeux. Tiens-toi donc a gauche.

Mais il finit par s'emparer de l'ombrelle, pour la porter lui-meme.

--C'est toi qui ne la tiens pas bien, et puis ca te fatigue.... D'ailleurs,
nous arrivons.

Dans la plaine brulee, on apercevait deja un ilot de feuillages, tout un
enorme bouquet d'arbres. C'etait la Seguiranne, la propriete ou avait
grandi Sophie, chez sa tante Dieudonne, la femme du meger. A la moindre
source, au moindre ruisseau, cette terre de flammes eclatait en puissantes
vegetations, et d'epais ombrages s'elargissaient alors, des allees d'une
profondeur, d'une fraicheur delicieuse. Les platanes, les marronniers, les
ormeaux poussaient vigoureusement. Ils s'engagerent dans une avenue
d'admirables chenes verts.

Comme ils approchaient de la ferme, une faneuse, dans un pre, lacha sa
fourche, accourut. C'etait Sophie, qui avait reconnu le docteur et la
demoiselle, ainsi qu'elle nommait Clotilde. Elle les adorait, elle resta
ensuite toute confuse, a les regarder, sans pouvoir dire les bonnes choses
dont son coeur debordait. Elle ressemblait a son frere Valentin, elle avait
sa petite taille, ses pommettes saillantes, ses cheveux pales; mais, a la
campagne, loin de la contagion du milieu paternel, il semblait qu'elle eut
pris de la chair, d'aplomb sur ses fortes jambes, les joues remplies, les
cheveux abondants. Et elle avait de tres beaux yeux, qui luisaient de sante
et de gratitude. La tante Dieudonne, qui fanait elle aussi, s'etait avancee
a son tour, criant de loin, plaisantant avec quelque rudesse provencale.

--Ah! monsieur Pascal, nous n'avons pas besoin de vous, ici! Il n'y a
personne de malade!

Le docteur, qui etait simplement venu chercher ce beau spectacle de sante,
repondit sur le meme ton:

--Je l'espere bien. N'empeche que voila une fillette qui nous doit un
fameux cierge, a vous et a moi!

--Ca, c'est la verite pure! Et elle le sait, monsieur Pascal, elle dit tous
les jours que, sans vous, elle serait a cette heure comme son pauvre frere
Valentin.

--Bah! nous le sauverons egalement. Il va mieux, Valentin. Je viens de le
voir.

Sophie saisit les mains du docteur, de grosses larmes parurent dans ses
yeux. Elle ne put que balbutier:

--Oh! monsieur Pascal!

Comme on l'aimait! et Clotilde sentait sa tendresse pour lui s'augmenter de
toutes ces affections eparses. Ils resterent la un instant, a causer, dans
l'ombre saine des chenes verts. Puis, ils revinrent vers Plassans, avant
encore de faire une visite.

C'etait, a l'angle de deux routes, dans un cabaret borgne, blanc des
poussieres envolees. On venait d'installer, en face, un moulin a vapeur, en
utilisant les anciens batiments du Paradou, une propriete datant du dernier
siecle. Et Lafouasse, le cabaretier, faisait tout de meme de petites
affaires, grace aux ouvriers du moulin et aux paysans qui apportaient leur
ble. Il avait encore pour clients, le dimanche, les quelques habitants des
Artaud, un hameau voisin. Mais la malechance le frappait, il se trainait
depuis trois ans, en se plaignant de douleurs, dans lesquelles le docteur
avait fini par reconnaitre un commencement d'ataxie; et il s'entetait
pourtant a ne pas prendre de servante, il se tenait aux meubles, servait
quand meme ses pratiques. Aussi, remis debout apres une dizaine de piqures,
criait-il deja sa guerison partout.

Il etait justement sur sa porte, grand et fort, le visage enflamme, sous le
flamboiement de ses cheveux rouges.

--Je vous attendais, monsieur Pascal. Vous savez que j'ai pu hier mettre
deux pieces de vin en bouteilles, et sans fatigue!

Clotilde resta dehors, sur un banc de pierre, tandis que Pascal entrait
dans la salle, afin de piquer Lafouasse. On entendait leurs voix; et ce
dernier, tres douillet malgre ses gros muscles, se plaignait que la piqure
fut douloureuse; mais, enfin, on pouvait bien souffrir un peu, pour acheter
de la bonne sante. Ensuite, il se facha, forca le docteur a accepter un
verre de quelque chose. La demoiselle ne lui ferait pas l'affront de
refuser du sirop. Il porta une table dehors, il fallut absolument trinquer
avec lui.

--A votre sante, monsieur Pascal, et a la sante de tous les pauvres
bougres, a qui vous rendez le gout du pain!

Souriante, Clotilde songeait aux commerages dont lui avait parle Martine, a
ce pere Boutin qu'on accusait le docteur d'avoir tue. Il ne tuait donc pas
tous ses malades, sa medication faisait donc de vrais miracles? Et elle
retrouvait sa foi en son maitre, dans cette chaleur d'amour qui lui
remontait au coeur. Quand ils partirent, elle etait revenue a lui tout
entiere, il pouvait la prendre, l'emporter, disposer d'elle, a son gre.

Mais, quelques minutes auparavant, sur le banc de pierre, elle avait reve a
une confuse histoire, en regardant le moulin a vapeur. N'etait-ce point la,
dans ces batiments noirs de charbon et blancs de farine aujourd'hui, que
s'etait passe autrefois un drame de passion? Et l'histoire lui revenait,
des details donnes par Martine, des allusions faites par le docteur
lui-meme, toute une aventure amoureuse et tragique de son cousin, l'abbe
Serge Mouret, alors cure des Artaud, avec une adorable fille, sauvage et
passionnee, qui habitait le Paradou.

Ils suivaient de nouveau la route, et Clotilde s'arreta, montrant de la
main la vaste etendue morne, des chaumes, des cultures plates, des terrains
encore en friche.

--Maitre, est-ce qu'il n'y avait pas la un grand jardin? ne m'as-tu pas
conte cette histoire?

Pascal, dans la joie de cette bonne journee, eut un tressaillement, un
sourire d'une tendresse infiniment triste.

--Oui, oui, le Paradou, un jardin immense, des bois, des prairies, des
vergers, des parterres, et des fontaines, et des ruisseaux qui se jetaient
dans la Viorne.... Un jardin abandonne depuis un siecle, le jardin de la
Belle au Bois dormant, ou la nature etait redevenue souveraine.... Et, tu
le vois, ils l'ont deboise, defriche, nivele, pour le diviser en lots et le
vendre aux encheres. Les sources elles-memes se sont taries, il n'y a plus,
la-bas, que ce marais empoisonne.... Ah! quand je passe par ici, c'est un
grand creve-coeur!

Elle osa demander encore:

--N'est-ce point dans le Paradou que mon cousin Serge et ta grande amie
Albine se sont aimes?

Mais il ne la savait plus la, il continua, les yeux au loin, perdus dans le
passe.

--Albine, mon Dieu! je la revois, dans le coup de soleil du jardin, comme
un grand bouquet d'une odeur vivante, la tete renversee, la gorge toute
gonflee de gaiete, heureuse de ses fleurs, des fleurs sauvages tressees
parmi ses cheveux blonds, nouees a son cou, a son corsage, a ses bras
minces, nus et dores.... Et, quand elle se fut asphyxiee, au milieu de ses
fleurs, je la revois morte, tres blanche, les mains jointes, dormant avec
un sourire, sur sa couche de jacinthes et de tubereuses.... Une morte
d'amour, et comme Albine et Serge s'etaient aimes dans le grand jardin
tentateur, au sein de la nature complice! et quel flot de vie emportant
tous les faux liens, et quel triomphe de la vie!

Clotilde, troublee, a cet ardent murmure de paroles, le regardait fixement.
Jamais elle ne s'etait permis de lui parler d'une autre histoire qui
courait, l'unique et discret amour qu'il aurait eu pour une dame, morte
elle aussi a cette heure. On racontait qu'il l'avait soignee, sans meme
oser lui baiser le bout des doigts. Jusqu'ici, jusqu'a pres de soixante
ans, l'etude et la timidite l'avaient detourne des femmes. Mais on le
sentait reserve a la passion, le coeur tout neuf et debordant, sous sa
chevelure blanche.

--Et celle qui est morte, celle qu'on pleure....

Elle se reprit, la voix tremblante, les joues empourprees, sans savoir
pourquoi.

--Serge ne l'aimait donc pas, qu'il l'a laissee mourir?

Pascal sembla se reveiller, fremissant de la retrouver pres de lui, si
jeune, avec de si beaux yeux, brulants et clairs, dans l'ombre du grand
chapeau. Quelque chose avait passe, un meme souffle venait de les traverser
tous deux. Ils ne se reprirent pas le bras, ils marcherent cote a cote.

--Ah! cherie, ce serait trop beau, si les hommes ne gataient pas tout!
Albine est morte, et Serge est maintenant cure a Saint-Eutrope, ou il vit
avec sa soeur Desiree, une brave creature, celle-ci, qui a la chance d'etre
a moitie idiote. Lui est un saint homme, je n'ai jamais dit le
contraire.... On peut etre un assassin et servir Dieu.

Et il continua, disant les choses crues de l'existence, l'humanite
execrable et noire, sans quitter son gai sourire. Il aimait la vie, il en
montrait l'effort incessant avec une tranquille vaillance, malgre tout le
mal, tout l'ecoeurement qu'elle pouvait contenir. La vie avait beau
paraitre affreuse, elle devait etre grande et bonne, puisqu'on mettait a la
vivre une volonte si tenace, dans le but, sans doute, de cette volonte meme
et du grand travail ignore qu'elle accomplissait. Certes, il etait un
savant, un clairvoyant, il ne croyait pas a une humanite d'idylle vivant
dans une nature de lait, il voyait au contraire les maux et les tares, les
etalait, les fouillait, les cataloguait depuis trente ans; et sa passion de
la vie, son admiration des forces de la vie suffisaient a le jeter dans une
perpetuelle joie, d'ou semblait couler naturellement son amour des autres,
un attendrissement fraternel, une sympathie, qu'on sentait sous sa rudesse
d'anatomiste et sous l'impersonnalite affectee de ses etudes.

--Bah! conclut-il, en se retournant une derniere fois vers les vastes
champs mornes, le Paradou n'est plus, ils l'ont saccage, sali, detruit;
mais, qu'importe! des vignes seront plantees, du ble grandira, toute une
poussee de recoltes nouvelles; et l'on s'aimera encore, aux jours lointains
de vendange et de moisson.... La vie est eternelle, elle ne fait jamais que
recommencer et s'accroitre.

Il lui avait repris le bras, ils rentrerent ainsi, serres l'un contre
l'autre, bons amis, par le lent crepuscule qui se mourait au ciel, en un
lac tranquille de violettes et de roses. Et, a les revoir passer tous deux,
l'ancien roi puissant et doux, appuye a l'epaule d'une enfant charmante et
soumise, dont la jeunesse le soutenait, les femmes du faubourg, assises sur
leurs portes, les suivaient d'un sourire attendri.

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