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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

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--Tu crois qu'il s'est remis a fabriquer sa liqueur? demanda Clotilde.

--Dame! ca ne peut etre que ca. Vous savez bien qu'il en perd le manger et
le boire, quand ca le prend.

Alors, toute la contrariete de la jeune fille s'exhala en une plainte
basse.

--Ah! mon Dieu! mon Dieu!

Et, tandis que Martine montait faire sa chambre, elle prit une ombrelle au
portemanteau du vestibule, elle sortit manger son petit pain dehors,
desesperee, ne sachant plus a quoi occuper son temps, jusqu'a midi.

Il y avait deja pres de dix-sept ans que le docteur Pascal, resolu a
quitter sa maison de la ville neuve, avait achete la Souleiade, une
vingtaine de mille francs. Son desir etait de se mettre a l'ecart, et aussi
de donner plus d'espace et plus de joie a la fillette que son frere venait
de lui envoyer de Paris. Cette Souleiade, aux portes de la ville, sur un
plateau qui dominait la plaine, etait une ancienne propriete considerable,
dont les vastes terres se trouvaient reduites a moins de deux hectares, par
suite de ventes successives, sans compter que la construction du chemin de
fer avait emporte les derniers champs labourables. La maison elle-meme
avait ete a moitie detruite par un incendie, il ne restait qu'un seul des
deux corps de batiment, une aile carree, a quatre pans comme on dit en
Provence, de cinq fenetres de facade, couverte en grosses tuiles roses. Et
le docteur qui l'avait achetee toute meublee, s'etait contente de faire
reparer et completer les murs de l'enclos, pour etre tranquille chez lui.

D'ordinaire, Clotilde aimait passionnement cette solitude, ce royaume
etroit qu'elle pouvait visiter en dix minutes et qui gardait pourtant des
coins de sa grandeur passee. Mais, ce matin-la, elle y apportait une colere
sourde. Un moment, elle s'avanca sur la terrasse, aux deux bouts de
laquelle etaient plantes des cypres centenaires, deux enormes cierges
sombres, qu'on voyait de trois lieues. La pente ensuite devalait jusqu'au
chemin de fer, des murs de pierres seches soutenaient les terres rouges, ou
les dernieres vignes etaient mortes; et, sur ces sortes de marches geantes,
il ne poussait plus que des files chetives d'oliviers et d'amandiers, au
feuillage grele. La chaleur etait deja accablante, elle regarda de petits
lezards qui fuyaient sur les dalles disjointes, entre des touffes chevelues
de capriers.

Puis, comme irritee du vaste horizon, elle traversa le verger et le
potager, que Martine s'entetait a soigner, malgre son age, ne faisant venir
un homme que deux fois par semaine, pour les gros travaux; et elle monta,
vers la droite, dans une pinede, un petit bois de pins, tout ce qu'il
restait des pins superbes qui avaient jadis couvert le plateau. Mais, une
fois encore, elle s'y trouva mal a l'aise: les aiguilles seches craquaient
sons ses pieds, un etouffement resineux tombait des branches. Et elle fila
le long du mur de cloture, passa devant la porte d'entree, qui ouvrait sur
le chemin des Fenouilleres, a cinq minutes des premieres maisons de
Plassans, deboucha enfin sur l'aire, une aire immense de vingt metres de
rayon, qui aurait suffi a prouver l'ancienne importance du domaine. Ah!
cette aire antique, pavee de cailloux ronds, comme au temps des Romains,
cette sorte de vaste esplanade qu'une herbe courte et seche, pareille a de
l'or, semblait recouvrir d'un tapis de haute laine! quelles bonnes parties
elle y avait faites autrefois, a courir, a se rouler, a rester des heures
etendue sur le dos, lorsque naissaient les etoiles, au fond du ciel sans
bornes!

Elle avait rouvert son ombrelle, elle traversa l'aire d'un pas ralenti.
Maintenant, elle se trouvait a la gauche de la terrasse, elle avait acheve
le tour de la propriete. Aussi revint-elle derriere la maison, sous le
bouquet d'enormes platanes qui jetaient, de ce cote, une ombre epaisse. La,
s'ouvraient les deux fenetres de la chambre du docteur. Et elle leva les
yeux, car elle ne s'etait rapprochee que dans l'espoir brusque de le voir
enfin. Mais les fenetres restaient closes, elle en fut blessee comme d'une
durete a son egard. Alors seulement, elle s'apercut qu'elle tenait toujours
son petit pain, oubliant de le manger; et elle s'enfonca sous les arbres,
elle le mordit impatiemment, de ses belles dents de jeunesse.

C'etait une retraite delicieuse, cet ancien quinconce de platanes, un reste
encore de la splendeur passee de la Souleiade. Sous ces geants, aux troncs
monstrueux, il faisait a peine clair, un jour verdatre, d'une fraicheur
exquise, par les jours brulants de l'ete. Autrefois, un jardin francais
etait dessine la, dont il ne restait que les bordures de buis, des buis qui
s'accommodaient de l'ombre sans doute, car ils avaient vigoureusement
pousse, grands comme des arbustes. Et le charme de ce coin si ombreux etait
une fontaine, un simple tuyau de plomb scelle dans un fut de colonne, d'ou
coulait perpetuellement, meme pendant les plus grandes secheresses, un
filet d'eau de la grosseur du petit doigt, qui allait, plus loin, alimenter
un large bassin moussu, dont on ne nettoyait les pierres verdies que tous
les trois ou quatre ans. Quand tous les puits du voisinage se tarissaient,
la Souleiade gardait sa source, de qui les grands platanes etaient surement
les fils centenaires. Nuit et jour, depuis des siecles, ce mince filet
d'eau, egal et continu, chantait sa meme chanson, pure, d'une vibration de
cristal.

Clotilde, apres avoir erre parmi les buis qui lui arrivaient a l'epaule,
rentra chercher une broderie, et revint s'asseoir devant une table de
pierre, a cote de la fontaine. On avait mis la quelques chaises de jardin,
on y prenait le cafe. Et elle affecta des lors de ne plus lever la tete,
comme absorbee dans son travail. Pourtant, de temps a autre, elle semblait
jeter un coup d'oeil, entre les troncs des arbres, vers les lointains
ardents, l'aire aveuglante ainsi qu'un brasier, ou le soleil brulait. Mais,
en realite, son regard se coulait derriere ses longs cils, remontait
jusqu'aux fenetres du docteur. Rien n'y apparaissait, pas une ombre. Et une
tristesse, une rancune grandissaient en elle, cet abandon ou il la
laissait, ce dedain ou il semblait la tenir, apres leur querelle de la
veille. Elle qui s'etait levee avec un si gros desir de faire tout de suite
la paix! Lui, n'avait donc pas de hate, ne l'aimait donc pas, puisqu'il
pouvait vivre fache? Et peu a peu elle s'assombrissait, elle retournait a
des pensees de lutte, resolue de nouveau a ne ceder sur rien.

Vers onze heures, avant de mettre son dejeuner au feu, Martine vint la
rejoindre, avec l'eternel bas qu'elle tricotait meme en marchant, quand la
maison ne l'occupait pas.

--Vous savez qu'il est toujours enferme la-haut, comme un loup, a fabriquer
sa drole de cuisine?

Clotilde haussa les epaules, sans quitter des yeux sa broderie.

--Et, mademoiselle, si je vous repetais ce qu'on raconte! Madame Felicite
avait raison, hier, de dire qu'il y a vraiment de quoi rougir.... On m'a
jete a la figure, a moi qui vous parle, qu'il avait tue le vieux Boutin,
vous vous souvenez, ce pauvre vieux qui tombait du haut mal et qui est mort
sur une route.

Il y eut un silence. Puis, voyant la jeune fille s'assombrir encore, la
servante reprit, tout en activant le mouvement rapide de ses doigts:

--Moi, je n'y entends rien, mais ca me met en rage, ce qu'il fabrique....
Et vous, mademoiselle, est-ce que vous approuvez cette cuisine-la?

Brusquement, Clotilde leva la tete, cedant au flot de passion qui
l'emportait.

--Ecoute, je ne veux pas m'y entendre plus que toi, mais je crois qu'il
court a de tres grands soucis.... Il ne nous aime pas....

--Oh! si, mademoiselle, il nous aime!

--Non, non, pas comme nous l'aimons!... S'il nous aimait, il serait la,
avec nous, au lieu de perdre la-haut son ame, son bonheur et le notre, a
vouloir sauver tout le monde!

Et les deux femmes se regarderent un moment, les yeux brulants de
tendresse, dans leur colere jalouse. Elles se remirent au travail, elles ne
parlerent plus, baignees d'ombre.

En haut, dans sa chambre, le docteur Pascal travaillait avec une serenite
de joie parfaite. Il n'avait guere exerce la medecine que pendant une
douzaine d'annees, depuis son retour de Paris, jusqu'au jour ou il etait
venu se retirer a la Souleiade. Satisfait des cent et quelques mille francs
qu'il avait gagnes et places sagement, il ne s'etait plus guere consacre
qu'a ses etudes favorites, gardant simplement une clientele d'amis, ne
refusant pas d'aller au chevet d'un malade, sans jamais envoyer sa note.
Quand on le payait, il jetait l'argent au fond d'un tiroir de son
secretaire, il regardait cela comme de l'argent de poche, pour ses
experiences et ses caprices, en dehors de ses rentes dont le chiffre lui
suffisait. Et il se moquait de la mauvaise reputation d'etrangete que ses
allures lui avaient faite, il n'etait heureux qu'au milieu de ses
recherches, sur les sujets qui le passionnaient. C'etait pour beaucoup une
surprise, de voir que ce savant, avec ses parties de genie gatees par une
imagination trop vive, fut reste a Plassans, cette ville perdue, qui
semblait ne devoir lui offrir aucun des outils necessaires. Mais il
expliquait tres bien les commodites qu'il y avait decouvertes, d'abord une
retraite de grand calme, ensuite un terrain insoupconne d'enquete continue,
un point de vue des faits de l'heredite, son etude preferee, dans ce coin
de province ou il connaissait chaque famille, ou il pouvait suivre les
phenomenes tenus secrets, pendant deux et trois generations. D'autre part,
il etait voisin de la mer, il y etait alle, presque a chaque belle saison,
etudier la vie, le pullulement infini ou elle nait et se propage, au fond
des vastes eaux. Et il y avait enfin, a l'hopital de Plassans, une salle de
dissection, qu'il etait presque le seul a frequenter, une grande salle
claire et tranquille, dans laquelle, depuis plus de vingt ans, tous les
corps non reclames etaient passes sous son scalpel. Tres modeste
d'ailleurs, d'une timidite longtemps ombrageuse, il lui avait suffi de
rester en correspondance avec ses anciens professeurs et quelques amis
nouveaux, au sujet des tres remarquables memoires qu'il envoyait parfois a
l'Academie de medecine. Toute ambition militante lui manquait.

Ce qui avait amene le docteur Pascal a s'occuper specialement des lois de
l'heredite, c'etait, au debut, des travaux sur la gestation. Comme
toujours, le hasard avait eu sa part, en lui fournissant toute une serie de
cadavres de femmes enceintes, mortes pendant une epidemie cholerique. Plus
tard, il avait surveille les deces, completant la serie, comblant les
lacunes, pour arriver a connaitre la formation de l'embryon, puis le
developpement du foetus, a chaque jour de sa vie intra-uterine; et il avait
ainsi dresse le catalogue des observations les plus nettes, les plus
definitives. A partir de ce moment, le probleme de la conception, au
principe de tout, s'etait pose a lui, dans son irritant mystere. Pourquoi
et comment un etre nouveau? Quelles etaient les lois de la vie, ce torrent
d'etres qui faisaient le monde? Il ne s'en tenait pas aux cadavres, il
elargissait ses dissections sur l'humanite vivante, frappe de certains
faits constants parmi sa clientele, mettant surtout en observation sa
propre famille, qui etait devenue son principal champ d'experience,
tellement les cas s'y presentaient precis et complets. Des lors, a mesure
que les faits s'accumulaient et se classaient dans ses notes, il avait
tente une theorie generale de l'heredite, qui put suffire a les expliquer
tous.

Probleme ardu, et dont il remaniait la solution depuis des annees. Il etait
parti du principe d'invention et du principe d'imitation, l'heredite ou
reproduction des etres sous l'empire du semblable, l'inneite ou
reproduction des etres sous l'empire du divers. Pour l'heredite, il n'avait
admis que quatre cas: l'heredite directe, representation du pere et de la
mere dans la nature physique et morale de l'enfant; l'heredite indirecte,
representation des collateraux, oncles et tantes, cousins et cousines;
l'heredite en retour, representation des ascendants, a une ou plusieurs
generations de distance; enfin, l'heredite d'influence, representation des
conjoints anterieurs, par exemple du premier male qui a comme impregne la
femelle pour sa conception future, meme lorsqu'il n'en est plus l'auteur.
Quant a l'inneite, elle etait l'etre nouveau, ou qui parait tel, et chez
qui se confondent les caracteres physiques et moraux des parents, sans que
rien d'eux semble s'y retrouver. Et, des lors, reprenant les deux termes,
l'heredite, l'inneite, il les avait subdivises a leur tour, partageant
l'heredite en deux cas, l'election du pere ou de la mere chez l'enfant, le
choix, la predominance individuelle, ou bien le melange de l'un et de
l'autre, et un melange qui pouvait affecter trois formes, soit par soudure,
soit par dissemination, soit par fusion, en allant de l'etat le moins bon
au plus parfait; tandis que, pour l'inneite, il n'y avait qu'un cas
possible, la combinaison, cette combinaison chimique qui fait que deux
corps mis en presence peuvent constituer un nouveau corps, totalement
different de ceux dont il est le produit. C'etait la le resume d'un amas
considerable d'observations, non seulement en anthropologie, mais encore en
zoologie, en pomologie et en horticulture. Puis, la difficulte commencait,
lorsqu'il s'agissait, en presence de ces faits multiples, apportes par
l'analyse, d'en faire la synthese, de formuler la theorie qui les expliquat
tous. La, il se sentait sur ce terrain mouvant de l'hypothese, que chaque
nouvelle decouverte transforme; et, s'il ne pouvait s'empecher de donner
une solution, par le besoin que l'esprit humain a de conclure, il avait
cependant l'esprit assez large pour laisser le probleme ouvert. Il etait
donc alle des gemmules de Darwin, de sa pangenese, a la perigenese de
Haeckel, en passant par les stirpes de Galton. Puis, il avait eu
l'intuition de la theorie que Weismann devait faire triompher plus tard, il
s'etait arrete a l'idee d'une substance extremement fine et complexe, le
plasma germinatif, dont une partie reste toujours en reserve dans chaque
nouvel etre, pour qu'elle soit ainsi transmise, invariable, immuable, de
generation en generation. Cela paraissait tout expliquer; mais quel infini
de mystere encore, ce monde de ressemblances que transmettent le
spermatozoide et l'ovule, ou l'oeil humain ne distingue absolument rien,
sous le grossissement le plus fort du microscope! Et il s'attendait bien a
ce que sa theorie fut caduque un jour, il ne s'en contentait que comme
d'une explication transitoire, satisfaisante pour l'etat actuel de la
question, dans cette perpetuelle enquete sur la vie, dont la source meme,
le jaillissement semble devoir a jamais nous echapper.

Ah! cette heredite, quel sujet pour lui de meditations sans fin!
L'inattendu, le prodigieux n'etait-ce point que la ressemblance ne fut pas
complete, mathematique, des parents aux enfants? Il avait, pour sa famille,
d'abord dresse un arbre logiquement deduit, ou les parts d'influence, de
generation en generation, se distribuaient moitie par moitie, la part du
pere et la part de la mere. Mais la realite vivante, presque a chaque coup,
dementait la theorie. L'heredite, au lieu d'etre la ressemblance, n'etait
que l'effort vers la ressemblance, contrarie par les circonstances et le
milieu. Et il avait abouti a ce qu'il nommait l'hypothese de l'avortement
des cellules. La vie n'est qu'un mouvement, et l'heredite etant le
mouvement communique, les cellules, dans leur multiplication les unes des
autres, se poussaient, se foulaient, se casaient, en deployant chacune
l'effort hereditaire; de sorte que si, pendant cette lutte, des cellules
plus faibles succombaient, on voyait se produire, au resultat final, des
troubles considerables, des organes totalement differents. L'inneite,
l'invention constante de la nature a laquelle il repugnait, ne venait-elle
pas de la? n'etait-il pas, lui, si different de ses parents, que par suite
d'accidents pareils, ou encore par l'effet de l'heredite larvee, a laquelle
il avait cru un moment, car tout arbre genealogique a des racines qui
plongent dans l'humanite jusqu'au premier homme, on ne saurait partir d'un
ancetre unique, on peut toujours ressembler a un ancetre plus ancien,
inconnu. Pourtant, il doutait de l'atavisme, son opinion etait, malgre un
exemple singulier pris dans sa propre famille, que la ressemblance, au bout
de deux ou trois generations, doit sombrer, en raison des accidents, des
interventions, des mille combinaisons possibles. Il y avait donc la un
perpetuel devenir, une transformation constante dans cet effort communique,
cette puissance transmise, cet ebranlement qui souffle la vie a la matiere
et qui est toute la vie. Et des questions multiples se posaient.
Existait-il un progres physique et intellectuel a travers les ages? Le
cerveau, au contact des sciences grandissantes, s'amplifiait-il? Pouvait-on
esperer, a la longue, une plus grande somme de raison et de bonheur? Puis,
c'etaient des problemes speciaux, un entre autres, dont le mystere l'avait
longtemps irrite: comment un garcon, comment une fille, dans la conception?
n'arriverait-on jamais a prevoir scientifiquement le sexe, ou tout au moins
a l'expliquer? Il avait ecrit, sur cette matiere, un tres curieux memoire,
bourre de faits, mais concluant en somme a l'ignorance absolue ou l'avaient
laisse les plus tenaces recherches. Sans doute, l'heredite ne le
passionnait-elle ainsi que parce qu'elle restait obscure, vaste et
insondable, comme toutes les sciences balbutiantes encore, ou l'imagination
est maitresse. Enfin, une longue etude qu'il avait faite sur l'heredite de
la phtisie, venait de reveiller en lui la foi chancelante du medecin
guerisseur, en le lancant dans l'espoir noble et fou de regenerer
l'humanite.

En somme, le docteur Pascal n'avait qu'une croyance, la croyance a la vie.
La vie etait l'unique manifestation divine. La vie, c'etait Dieu, le grand
moteur, l'ame de l'univers. Et la vie n'avait d'autre instrument que
l'heredite, l'heredite faisait le monde; de sorte que, si l'on avait pu la
connaitre, la capter pour disposer d'elle, on aurait fait le monde a son
gre. Chez lui, qui avait vu de pres la maladie, la souffrance et la mort,
une pitie militante de medecin s'eveillait. Ah! ne plus etre malade, ne
plus souffrir, mourir le moins possible! Son reve aboutissait a cette
pensee qu'on pourrait hater le bonheur universel, la cite future de
perfection et de felicite, en intervenant, en assurant de la sante a tous.
Lorsque tous seraient sains, forts, intelligents, il n'y aurait plus qu'un
peuple superieur, infiniment sage et heureux. Dans l'Inde, est-ce qu'en
sept generations, on ne faisait pas d'un soudra un brahmane, haussant ainsi
experimentalement le dernier des miserables au type humain le plus acheve?
Et, comme, dans son etude sur la phtisie, il avait conclu qu'elle n'etait
pas hereditaire, mais que tout enfant de phtisique apportait un terrain
degenere ou la phtisie se developpait avec une facilite rare, il ne
songeait plus qu'a enrichir ce terrain appauvri par l'heredite, pour lui
donner la force de resister aux parasites, ou plutot aux ferments
destructeurs qu'il soupconnait dans l'organisme, longtemps avant la theorie
des microbes. Donner de la force, tout le probleme etait la; et donner de
la force, c'etait aussi donner de la volonte, elargir le cerveau en
consolidant les autres organes.

Vers ce temps, le docteur, lisant un vieux livre de medecine du quinzieme
siecle, fut tres frappe par une medication, dite "medecine des signatures".
Pour guerir un organe malade, il suffisait de prendre a un mouton ou a un
boeuf le meme organe sain, de le faire bouillir, puis d'en faire avaler le
bouillon. La theorie etait de reparer par le semblable, et dans les
maladies de foie surtout, disait le vieil ouvrage, les guerisons ne se
comptaient plus. La-dessus, l'imagination du docteur travailla. Pourquoi ne
pas essayer? Puisqu'il voulait regenerer les hereditaires affaiblis, a qui
la substance nerveuse manquait, il n'avait qu'a leur fournir de la
substance nerveuse, normale et saine. Seulement, la methode du bouillon lui
parut enfantine, il inventa de piler dans un mortier de la cervelle et du
cervelet de mouton, en mouillant avec de l'eau distillee, puis de decanter
et de filtrer la liqueur ainsi obtenue. Il experimenta ensuite sur ses
malades cette liqueur melee a du vin de Malaga, sans en tirer aucun
resultat appreciable. Brusquement, comme il se decourageait, il eut une
inspiration, un jour qu'il faisait a une dame atteinte de coliques
hepatiques une injection de morphine, avec la petite seringue de Pravaz.
S'il essayait, avec sa liqueur, des injections hypodermiques? Et tout de
suite, des qu'il fut rentre, il experimenta sur lui-meme, il se fit une
piqure aux reins, qu'il renouvela matin et soir. Les premieres doses, d'un
gramme seulement, furent sans effet. Mais, ayant double et triple la dose,
il fut ravi, un matin, au lever, de retrouver ses jambes de vingt ans. Il
alla de la sorte jusqu'a cinq grammes, et il respirait plus largement, il
travaillait avec une lucidite, une aisance, qu'il avait perdue depuis des
annees. Tout un bien-etre, toute une joie de vivre l'inondait. Des lors,
quand il eut fait fabriquer a Paris une seringue pouvant contenir cinq
grammes, il fut surpris des resultats heureux obtenus sur ses malades,
qu'il remettait debout en quelques jours, comme dans un nouveau flot de
vie, vibrante, agissante. Sa methode etait bien encore empirique et
barbare, il y devinait toutes sortes de dangers, surtout il avait peur de
determiner des embolies, si la liqueur n'etait pas d'une purete parfaite.
Puis, il soupconnait que l'energie de ses convalescents venait en partie de
la fievre qu'il leur donnait. Mais il n'etait qu'un pionnier, la methode se
perfectionnerait plus tard. N'y avait-il pas deja la un prodige, a faire
marcher les ataxiques, a ressusciter les phtisiques, a rendre meme des
heures de lucidite aux fous? Et, devant cette trouvaille de l'alchimie du
vingtieme siecle, un immense espoir s'ouvrait, il croyait avoir decouvert
la panacee universelle, la liqueur de vie destinee a combattre la debilite
humaine, seule cause reelle de tous les maux, une veritable et scientifique
fontaine de Jouvence, qui, en donnant de la force, de la sante et de la
volonte, referait une humanite toute neuve et superieure.

Ce matin-la, dans sa chambre, une piece au nord, un peu assombrie par le
voisinage des platanes, meublee simplement de son lit de fer, d'un
secretaire en acajou et d'un grand bureau, ou se trouvaient un portier et
un microscope, il achevait, avec des soins infinis, la fabrication d'une
fiole de sa liqueur. Apres avoir pile de la substance nerveuse de mouton,
dans de l'eau distillee, il avait du decanter et filtrer. Et il venait
enfin d'obtenir une petite bouteille d'un liquide trouble, opalin, irise de
reflets bleuatres, qu'il regarda longtemps a la lumiere, comme s'il avait
tenu le sang regenerateur et sauveur du monde.

Mais des coups legers contre la porte et une voix pressante le tirerent de
son reve.

--Eh bien! quoi donc? monsieur, il est midi un quart, vous ne voulez pas
dejeuner?

En bas, en effet, le dejeuner attendait, dans la grande salle a manger
fraiche. On avait laisse les volets fermes, un seul venait d'etre
entrouvert. C'etait une piece gaie, aux panneaux de boiserie gris perle,
releve de filets bleus. La table, le buffet, les chaises, avaient du
completer autrefois le mobilier empire qui garnissait les chambres; et, sur
le fond clair, le vieil acajou s'enlevait en vigueur, d'un rouge intense.
Une suspension de cuivre poli, toujours reluisante, brillait comme un
soleil; tandis que, sur les quatre murs, fleurissaient quatre grands
bouquets au pastel, des giroflees, des oeillets, des jacinthes, des roses.

Rayonnant, le docteur Pascal entra.

--Ah! fichtre! je me suis oublie, je voulais finir.... En voila, de la
toute neuve et de la tres pure, cette fois, de quoi faire des miracles!

Et il montrait la fiole, qu'il avait descendue, dans son enthousiasme. Mais
il apercut Clotilde droite et muette, l'air serieux. Le sourd depit de
l'attente venait de la rendre a tout son hostilite, et elle qui avait brule
de se jeter a son cou, le matin, restait immobile, comme refroidie et
ecartee de lui.

--Bon! reprit-il, sans rien perdre de son allegresse, nous boudons encore.
C'est ca qui est vilain!... Alors, tu ne l'admires pas, ma liqueur de
sorcier, qui reveille les morts?

Il s'etait mis a table, et la jeune fille, en s'asseyant en face de lui,
dut enfin repondre.

--Tu sais bien, maitre, que j'admire tout de toi.... Seulement, mon desir
est que les autres aussi t'admirent. Et il y a cette mort du pauvre vieux
Boutin....

--Oh! s'ecria-t-il sans la laisser achever, un epileptique qui a succombe
dans une crise congestive!... Tiens! puisque tu es de mechante humeur, ne
causons plus de cela: tu me ferais de la peine, et ca gaterait ma journee.

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