Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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Dans sa hate a aller reprendre une nouvelle brassee de papiers, Felicite se
heurta contre un fauteuil.
--Oh! madame, prenez garde, dit Martine. Si l'on venait!
--Venir, qui donc? Clotilde? elle dort trop bien, la pauvre fille!... Et
puis, si elle vient quand ce sera fini, je m'en moque! Allez, je ne me
cacherai pas, je laisserai l'armoire vide et toute grande ouverte, je dirai
bien haut que c'est moi qui ai purifie la maison.... Quand il n'y aura plus
une seule ligne d'ecriture, ah! mon Dieu! je me moque du reste!
Pendant pres de deux heures, la cheminee flamba. Elles etaient retournees a
l'armoire, elles avaient vide les deux autres planches, il ne restait que
le bas, le fond, qui semblait bourre d'un pele-mele de notes. Grisees par
la chaleur de ce feu de joie, essoufflees, en sueur, elles cedaient a une
fievre sauvage de destruction. Elles s'accroupissaient, se noircissaient
les mains a repousser les debris mal consumes, si violentes dans leurs
gestes, que des meches de leurs cheveux gris pendaient sur leurs vetements
en desordre. C'etait un galop de sorcieres, activant un bucher diabolique,
pour quelque abomination, le martyre d'un saint, la pensee ecrite brulee en
place publique, tout un monde de verite et d'esperance detruit. Et la
grande clarte, qui, par instants, palissait la lampe, embrasait la vaste
piece, faisait danser au plafond leurs ombres demesurees.
Mais, comme elle voulait vider le bas de l'armoire, ayant deja brule, a
poignees, le pele-mele de notes qui s'entassait la, Felicite eut un cri
etrangle de triomphe.
--Ah! les voici!... Au feu! au feu!
Elle venait enfin de tomber sur les dossiers. Tout au fond, derriere le
rempart des notes, le docteur avait dissimule les chemises de papier bleu.
Et ce fut alors la folie de la devastation, une rage qui l'emporta, les
dossiers ramasses a pleines mains, lances dans les flammes, emplissant la
cheminee d'un ronflement d'incendie.
--Ils brulent, ils brulent!... Enfin, ils brulent donc!... Martine, encore
celui-ci, encore celui-ci.... Ah! quel feu, quel grand feu!
Mais la servante s'inquietait.
--Madame, prenez garde, vous allez allumer la maison.... Vous n'entendez
pas ce grondement?
--Ah! qu'est-ce que ca fait? tout peut bien bruler!... Ils brulent, ils
brulent, c'est si beau!... Encore trois, encore deux, et le dernier qui
brule!
Elle riait d'aise, hors d'elle, effrayante, lorsque des morceaux de suie
enflammee tomberent. Le ronflement devenait terrible, le feu etait dans la
cheminee, qu'on ne ramonait jamais. Cela parut encore l'exciter, tandis que
la servante, perdant la tete, se mit a crier et a courir autour de la
piece.
Clotilde dormait a cote de Pascal mort, dans le calme souverain de la
chambre. Il n'y avait pas eu d'autre bruit que la vibration legere du
timbre de la pendule sonnant trois heures. Les cierges brulaient d'une
longue flamme immobile, pas un frisson ne remuait l'air. Et, du fond de son
lourd sommeil sans reve, elle entendit pourtant comme un tumulte, un galop
grandissant de cauchemar. Puis, quand elle eut rouvert les yeux, elle ne
comprit pas d'abord. Ou etait-elle? pourquoi ce poids enorme qui ecrasait
son coeur? La realite lui revint dans une epouvante: elle revit Pascal,
elle entendit les cris de Martine, a cote; et elle se precipita, angoissee,
pour savoir.
Mais, des le seuil, Clotilde saisit toute la scene, d'une nettete sauvage:
l'armoire grande ouverte et completement vide, Martine affolee par la peur
du feu, sa grand'mere Felicite radieuse, poussant du pied dans les flammes
les derniers fragments des dossiers. Une fumee, une suie volante emplissait
la salle, ou le grondement de l'incendie mettait comme un rale de meurtre,
ce galop devastateur qu'elle venait d'entendre du fond de son sommeil.
Et le cri qui lui jaillit des levres, fut celui que Pascal avait pousse
lui-meme, la nuit d'orage, lorsqu'il l'avait surprise en train de voler les
papiers.
--Voleuses! assassines!
Tout de suite, elle s'etait precipitee vers la cheminee; et, malgre le
ronflement terrible, malgre les morceaux de suie rouge qui tombaient, au
risque de s'incendier les cheveux et de se bruler les mains, elle saisit a
poignee les feuilles non consumees encore, elle les eteignit vaillamment,
en les serrant contre elle. Mais c'etait bien peu de chose, a peine des
debris, pas une page complete, pas meme des miettes du travail colossal, de
l'oeuvre patiente et enorme de toute une vie, que le feu venait de detruire
la en deux heures. Et sa colere grandissait, un elan de furieuse
indignation.
--Vous etes des voleuses, des assassines!... C'est un meurtre abominable
que vous venez de commettre! Vous avez profane la mort, vous avez tue la
pensee, tue le genie!
La vieille madame Rougon ne reculait pas. Elle s'etait avancee au
contraire, sans remords, la tete haute, defendant l'arret de destruction
rendu par elle et execute.
--C'est a moi que tu parles, a ta grand'mere?... J'ai fait ce que j'ai du
faire, ce que tu voulais faire avec nous autrefois.
--Autrefois, vous m'aviez rendue folle. Mais j'ai vecu, j'ai aime, j'ai
compris.... Puis, c'etait un heritage sacre, legue a mon courage, la
derniere pensee d'un mort, ce qui restait d'un grand cerveau et que je
devais imposer a tous.... Oui, tu es ma grand'mere! et c'est comme si tu
venais de bruler ton fils!
--Bruler Pascal, parce que j'ai brule ses papiers! cria Felicite. Eh!
j'aurais brule la ville, pour sauver la gloire de notre famille!
Elle s'avancait toujours, combattante, victorieuse; et Clotilde qui avait
pose sur la table les fragments noircis, sauves par elle, les defendait de
son corps, dans la crainte qu'elle ne les rejetat aux flammes. Elle les
dedaignait, elle ne s'inquietait seulement pas du feu de cheminee, qui
heureusement s'epuisait de lui-meme; pendant que Martine, avec la pelle,
etouffait la suie et les dernieres flambees des cendres brulantes.
--Tu sais bien pourtant, continua la vieille femme dont la petite taille
semblait grandir, que je n'ai eu qu'une ambition, qu'une passion, la
fortune et la royaute des notres. J'ai combattu, j'ai veille toute ma vie,
je n'ai vecu si longtemps que pour ecarter les vilaines histoires et
laisser de nous une legende glorieuse.... Oui, jamais je n'ai desespere,
jamais je n'ai desarme, prete a profiter des moindres circonstances.... Et
tout ce que j'ai voulu, je l'ai fait, parce que j'ai su attendre.
D'un geste large, elle montra l'armoire vide, la cheminee ou se mouraient
des etincelles.
--Maintenant, c'est fini, notre gloire est sauve, ces abominables papiers
ne nous accuseront plus, et je ne laisserai derriere moi aucune menace....
Les Rougon triomphent.
Eperdue, Clotilde levait le bras, comme pour la chasser. Mais elle sortit
d'elle-meme, elle descendit a la cuisine laver ses mains noires et
rattacher ses cheveux. La servante allait la suivre, lorsque, en se
retournant, elle vit le geste de sa jeune maitresse. Elle revint.
--Oh! moi! mademoiselle, je partirai apres-demain, lorsque monsieur sera au
cimetiere.
Il y eut un silence.
--Mais je ne vous renvoie pas, Martine, je sais bien que vous n'etes pas la
plus coupable.... Voici trente ans que vous vivez dans cette maison.
Restez, restez avec moi.
La vieille fille hocha sa tete grise, toute pale et comme usee.
--Non, j'ai servi monsieur, je ne servirai personne apres monsieur.
--Mais moi!
Elle leva les yeux, regarda la jeune femme en face, cette fillette aimee
qu'elle avait vue grandir.
--Vous, non!
Alors, Clotilde eut un embarras, voulut lui parler de l'enfant qu'elle
portait, de cet enfant de son maitre, qu'elle consentirait a servir
peut-etre. Et elle fut devinee, Martine se rappela la conversation qu'elle
avait surprise, regarda ce ventre de femme feconde, ou la grossesse ne
s'indiquait pas encore. Un instant, elle parut reflechir. Puis, nettement:
--L'enfant, n'est-ce pas?... Non!
Et elle acheva de donner son compte, reglant l'affaire en fille pratique,
qui savait le prix de l'argent.
--Puisque j'ai de quoi, je vais aller manger tranquillement mes rentes
quelque part.... Vous, mademoiselle, je puis vous quitter, car vous n'etes
pas pauvre. Monsieur Ramond vous expliquera demain comment on a sauve
quatre mille francs de rente, chez le notaire. Voici, en attendant, la clef
du secretaire, ou vous retrouverez les cinq mille francs que monsieur y a
laisses.... Oh! je sais bien que nous n'aurons pas de difficultes ensemble.
Monsieur ne me payait plus depuis trois mois, j'ai des papiers de lui qui
en temoignent. En outre, dans ces temps derniers, j'ai avance a peu pres
deux cents francs de ma poche, sans qu'il sut d'ou l'argent venait. Tout
cela est ecrit, je suis tranquille, mademoiselle ne me fera pas tort d'un
centime.... Apres-demain, quand monsieur ne sera plus la, je partirai.
A son tour, elle descendit a la cuisine, et Clotilde, malgre la devotion
aveugle de cette fille qui lui avait fait preter les mains a un crime, se
sentit affreusement triste de cet abandon. Pourtant, comme elle ramassait
les debris des dossiers, avant de retourner dans la chambre, elle eut une
joie, celle de reconnaitre tout d'un coup, sur la table, l'Arbre
genealogique, etale tranquillement et que les deux femmes n'y avaient pas
apercu. C'etait la seule epave entiere, une relique sainte. Elle le prit,
alla l'enfermer dans la commode de la chambre, avec les fragments a demi
consumes.
Mais, quand elle se retrouva dans cette chambre auguste, une grande emotion
l'envahit. Quel calme souverain, quelle paix immortelle, a cote de la
sauvagerie destructive qui avait empli la salle voisine de fumee et de
cendre! Une serenite sacree tombait de l'ombre, les deux cierges brulaient,
d'une pure flamme immobile, sans un frisson. Et elle vit alors que la face
de Pascal etait devenue tres blanche, dans le flot epandu de la barbe
blanche et des cheveux blancs. Il dormait dans de la lumiere, aureole,
souverainement beau. Elle se pencha, le baisa encore, sentit a ses levres
le froid de ce visage de marbre, aux paupieres closes, revant son reve
d'eternite. Sa douleur fut si grande de n'avoir pu sauver l'oeuvre dont il
lui avait laisse la garde, qu'elle tomba a deux genoux, en sanglotant. Le
genie venait d'etre viole, il lui semblait que le monde allait etre
detruit, dans cet aneantissement farouche de toute une vie de travail.
XIV
Dans la salle de travail, Clotilde reboutonna son corsage, tenant encore,
sur les genoux, son enfant, a qui elle venait de donner le sein. C'etait
apres le dejeuner, vers trois heures, par une eclatante journee de la fin
du mois d'aout, au ciel de braise; et les volets, soigneusement clos, ne
laissaient penetrer, a travers les fentes, que de minces fleches de soleil,
dans l'ombre assoupie et tiede de la vaste piece. La grande paix oisive du
dimanche semblait s'epandre du dehors, avec un vol lointain de cloches,
sonnant le dernier coup des vepres. Pas un bruit ne montait de la maison
vide, ou la mere et le petit devaient rester seuls jusqu'au diner, la
servante ayant demande la permission d'aller voir une cousine, dans le
faubourg.
Un instant, Clotilde regarda son enfant, un gros garcon de trois mois deja.
Elle etait accouchee vers les derniers jours de mai. Depuis dix mois
bientot, elle portait le deuil de Pascal, une simple et longue robe noire,
dans laquelle elle etait divinement belle, si fine, si elancee, avec son
visage d'une jeunesse si triste, nimbe de ses admirables cheveux blonds. Et
elle ne pouvait sourire, mais elle eprouvait une douceur a voir le bel
enfant, gras et rose, avec sa bouche encore mouillee de lait, et dont le
regard avait rencontre une des barres de soleil, ou dansaient des
poussieres. Il semblait tres surpris, il ne quittait pas des yeux cet eclat
d'or, ce miracle eblouissant de clarte. Puis, le sommeil vint, il laissa
retomber, sur le bras de sa mere, sa petite tete ronde et nue, deja semee
de rares cheveux pales.
Alors, doucement, Clotilde se leva, le posa au fond du berceau, qui se
trouvait pres de la table. Elle demeura penchee un instant, pour etre bien
sure qu'il dormait; et elle rabattit le rideau de mousseline, dans l'ombre
crepusculaire. Sans bruit, avec des gestes souples, marchant d'un pas si
leger, qu'il effleurait a peine le parquet, elle s'occupa ensuite, rangea
du linge qui etait sur la table, traversa deux fois la piece, a la
recherche d'un petit chausson egare. Elle etait tres silencieuse, tres
douce et tres active. Et, ce jour-la, dans la solitude de la maison, elle
songeait, l'annee vecue se deroulait.
D'abord, apres l'affreuse secousse du convoi, c'etait le depart immediat de
Martine, qui s'etait obstinee, ne voulant pas meme faire ses huit jours,
amenant, pour la remplacer, la jeune cousine d'une boulangere du voisinage,
une grosse fille brune qui s'etait trouvee heureusement assez propre et
devouee. Martine, elle, vivait a Sainte-Marthe, dans un trou perdu, si
chichement, qu'elle devait encore faire des economies, sur les rentes de
son petit tresor. On ne lui connaissait point d'heritier, a qui profiterait
donc cette fureur d'avarice? En dix mois, elle n'avait, pas une seule fois,
remis les pieds a la Souleiade: monsieur n'etait plus la, elle ne cedait
meme pas au desir de voir le fils de monsieur.
Puis, dans la songerie de Clotilde, la figure de sa grand'mere Felicite
s'evoquait. Celle-ci venait la visiter de temps a autre, avec une
condescendance de parente puissante, qui est d'esprit assez large pour
pardonner toutes les fautes, quand elles sont cruellement expiees. Elle
arrivait a l'improviste, embrassait l'enfant, faisait de la morale, donnait
des conseils; et la jeune mere avait pris, vis-a-vis d'elle, l'attitude
simplement deferente que Pascal avait gardee toujours. D'ailleurs, Felicite
etait toute a son triomphe. Elle allait realiser enfin une idee longtemps
caressee, murement reflechie, qui devait consacrer par un monument
imperissable la pure gloire de la famille. Cette idee etait d'employer sa
fortune, devenue considerable, a la construction et a la dotation d'un
Asile pour les vieillards, qui s'appellerait l'Asile Rougon. Deja, elle
avait achete le terrain, une partie de l'ancien Jeu de Mail, en dehors de
la ville, pres de la gare; et precisement, ce dimanche-la, vers cinq
heures, quand la chaleur tomberait un peu, on devait poser la premiere
pierre, une solennite veritable, honoree par la presence des autorites, et
dont elle serait la reine applaudie, au milieu d'un concours enorme de
population.
Clotilde eprouvait, en outre, quelque reconnaissance pour sa grand'mere,
qui venait de montrer un desinteressement parfait, lors de l'ouverture du
testament de Pascal. Celui-ci avait institue la jeune femme sa legataire
universelle; et la mere, qui gardait son droit a la reserve d'un quart,
apres s'etre declaree respectueuse des volontes dernieres de son fils,
avait simplement renonce a la succession. Elle voulait bien desheriter tous
les siens, ne leur leguer que de la gloire, en employant sa grosse fortune
a l'erection de cet Asile qui porterait le nom respecte et beni des Rougon
aux ages futurs; mais, apres avoir ete, pendant un demi-siecle, si apre a
la conquete de l'argent, elle le dedaignait a cette heure, epuree dans une
ambition plus haute. Et Clotilde, grace a cette liberalite, n'avait plus
d'inquietude pour l'avenir: les quatre mille francs de rente leur
suffiraient, a elle et a son enfant. Elle l'eleverait, elle en ferait un
homme. Meme elle avait place, sur la tete du petit, a fonds perdus, les
cinq mille francs du secretaire; et elle possedait encore la Souleiade, que
tout le monde lui conseillait de vendre. Sans doute, l'entretien n'en etait
pas couteux, mais quelle vie de solitude et de tristesse, dans cette grande
maison deserte, beaucoup trop vaste, ou elle etait comme perdue! Jusque-la,
pourtant, elle n'avait pu se decider a la quitter. Peut-etre ne s'y
deciderait-elle jamais.
Ah! cette Souleiade, tout son amour y etait, toute sa vie, tous ses
souvenirs! Il lui semblait, par moments, que Pascal y vivait encore, car
elle n'y avait rien derange de leur existence de jadis. Les meubles etaient
aux memes places, les heures y sonnaient les memes habitudes. Elle n'y
avait ferme que sa chambre, a lui, ou elle seule entrait, ainsi que dans un
sanctuaire, pour pleurer, lorsqu'elle sentait son coeur trop lourd. Dans la
chambre ou tous deux s'etaient aimes, dans le lit ou il etait mort, elle se
couchait chaque nuit, comme autrefois, lorsqu'elle etait jeune fille; et il
n'y avait de plus, la, contre ce lit, que le berceau, qu'elle y apportait
le soir. C'etait toujours la meme chambre douce, aux antiques meubles
familiers, aux tentures attendries par l'age, couleur d'aurore, la tres
vieille chambre que l'enfant rajeunissait de nouveau. Puis, en bas, si elle
se trouvait bien seule, bien perdue, a chaque repas, dans la salle a manger
claire, elle y entendait les echos des rires, des vigoureux appetits de sa
jeunesse, lorsque tous les deux mangeaient et buvaient si gaiement, a la
sante de l'existence. Et le jardin aussi, toute la propriete tenait a son
etre, par les fibres les plus intimes, car elle ne pouvait y faire un pas,
sans y evoquer leurs deux images unies l'une a l'autre: sur la terrasse, a
l'ombre mince des grands cypres seculaires, ils avaient si souvent
contemple la vallee de la Viorne, que bornaient les barres rocheuses de la
Seille et les coteaux brules de Sainte-Marthe! par les gradins de pierres
seches, au travers des oliviers et des amandiers maigres, ils s'etaient
tant de fois defies a grimper lestement, comme des gamins en fuite de
l'ecole! et il y avait encore la pinede, l'ombre chaude et embaumee, ou les
aiguilles craquaient sous les pas, l'air immense, tapissee d'une herbe
moelleuse aux epaules, d'ou l'on decouvrait le ciel entier, le soir, quand
se levaient les etoiles! et il y avait surtout les platanes geants, la paix
delicieuse, qu'ils etaient venus gouter la, chaque jour d'ete, en ecoutant
la chanson rafraichissante de la source, la pure note de cristal qu'elle
filait depuis des siecles! Jusqu'aux vieilles pierres de la maison, jusqu'a
la terre du sol, il n'etait pas un atome, a la Souleiade, ou elle ne sentit
le battement tiede d'un peu de leur sang, d'un peu de leur vie repandue et
melee.
Mais elle preferait passer ses journees dans la salle de travail, et
c'etait la qu'elle revivait ses meilleurs souvenirs. Il ne s'y trouvait
aussi qu'un meuble de plus, le berceau. La table du docteur etait a sa
place, devant la fenetre de gauche: il aurait pu entrer et s'asseoir, car
la chaise n'avait pas meme ete bougee. Sur la longue table du milieu, parmi
l'ancien entassement des livres et des brochures, il n'y avait de nouveau
que la note claire des petits linges d'enfant, qu'elle etait en train de
visiter. Les corps de bibliotheque montraient les memes rangees de volumes,
la grande armoire de chene semblait garder dans ses flancs le meme tresor,
solidement close. Sous le plafond enfume, la bonne odeur de travail
flottait toujours, parmi la debandade des sieges, le desordre amical de cet
atelier en commun, ou ils avaient si longtemps mis les caprices de la jeune
fille et les recherches du savant. Et, surtout, ce qui la touchait
aujourd'hui, c'etait de revoir ses anciens pastels, cloues aux murs, les
copies qu'elle avait faites de fleurs vivantes, minutieusement copiees,
puis les imaginations envolees en plein pays chimerique, les fleurs de reve
dont la fantaisie folle l'emportait parfois.
Clotilde achevait de ranger les petits linges sur la table, lorsque,
precisement, son regard, en se levant, rencontra devant elle le pastel du
vieux roi David, la main posee sur l'epaule nue d'Abisaig, la jeune
Sunamite. Et elle qui ne riait plus, sentit une joie lui monter a la face,
dans l'heureux attendrissement qu'elle eprouvait. Comme ils s'aimaient,
comme ils revaient d'eternite, le jour ou elle s'etait amusee a ce symbole,
orgueilleux et tendre! Le vieux roi, vetu somptueusement d'une robe toute
droite, lourde de pierreries, portait le bandeau royal sur ses cheveux de
neige; et elle etait plus somptueuse encore, rien qu'avec la soie liliale
de sa peau, sa taille mince et allongee, sa gorge ronde et menue, ses bras
souples, d'une grace divine. Maintenant, il s'en etait alle, il dormait
sous la terre, tandis qu'elle, habillee de noir, toute noire, ne montrant
rien de sa nudite triomphante, n'avait plus que l'enfant pour exprimer le
don tranquille, absolu qu'elle avait fait de sa personne, devant le peuple
assemble, a la pleine lumiere du jour.
Doucement, Clotilde finit par s'asseoir pres du berceau. Les fleches de
soleil s'allongeaient d'un bout de la piece a l'autre, la chaleur de
l'ardente journee s'alourdissait, parmi l'ombre assoupie des volets clos;
et le silence de la maison semblait s'etre elargi encore. Elle avait mis a
part des petites brassieres, elle recousait des cordons, d'une aiguille
lente, peu a peu prise d'une songerie, au milieu de cette grande paix
chaude qui l'enveloppait, dans l'incendie du dehors. Sa pensee, d'abord,
retourna a ses pastels, les exacts et les chimeriques, et elle se disait
maintenant que toute sa dualite se trouvait dans cette passion de verite
qui la tenait parfois des heures entieres devant une fleur, pour la copier
avec precision, puis dans son besoin d'au dela qui, d'autres fois, la
jetait hors du reel, l'emportait en reves fous, au paradis des fleurs
increees. Elle avait toujours ete ainsi, elle sentait qu'au fond elle
restait aujourd'hui ce qu'elle etait la veille, sous le flot de vie nouveau
qui la transformait sans cesse. Et sa pensee, alors, sauta a la gratitude
profonde qu'elle gardait a Pascal de l'avoir faite ce qu'elle etait. Jadis,
lorsque, toute petite, l'enlevant a un milieu execrable, il l'avait prise
avec lui, il avait surement cede a son bon coeur, mais sans doute aussi
etait-il desireux de tenter sur elle l'experience de savoir comment elle
pousserait dans un milieu autre, tout de verite et de tendresse. C'etait,
chez lui, une preoccupation constante, une theorie ancienne, qu'il aurait
voulu experimenter en grand: la culture par le milieu, la guerison meme,
l'etre ameliore et sauve, au physique et au moral. Elle lui devait
certainement le meilleur de son etre, elle devinait la fantasque et la
violente qu'elle aurait pu devenir, tandis qu'il ne lui avait donne que de
la passion et du courage. Dans cette floraison, au libre soleil, la vie
avait meme fini par les jeter aux bras l'un de l'autre, et n'etait-ce pas
comme l'effort dernier de la bonte et de la joie, l'enfant qui etait venu
et qui les aurait rejouis ensemble, si la mort ne les avait point separes?
Dans ce retour en arriere, elle eut la sensation nette du long travail qui
s'etait opere en elle. Pascal corrigeait son heredite, et elle revivait la
lente evolution, la lutte entre la reelle et la chimerique. Cela partait de
ses coleres, d'enfant, d'un ferment de revolte, d'un desequilibre qui la
jetait aux pires reveries. Puis venaient ses grands acces de devotion, son
besoin d'illusion et de mensonge, de bonheur immediat, a la pensee que les
inegalites et les injustices de cette terre mauvaise devaient etre
compensees par les eternelles joies d'un paradis futur. C'etait l'epoque de
ses combats avec Pascal, des tourments dont elle l'avait torture, en revant
d'assassiner son genie. Et elle tournait, a ce coude de la route, elle le
retrouvait son maitre, la conquerant par la terrible lecon de vie qu'il lui
avait donnee, pendant la nuit d'orage. Depuis, le milieu avait agi,
l'evolution s'etait precipitee: elle finissait par etre la ponderee, la
raisonnable, acceptant de vivre l'existence comme il fallait la vivre, avec
l'espoir que la somme du travail humain libererait un jour le monde du mal
et de la douleur. Elle avait aime, elle etait mere, et elle comprenait.
Brusquement, elle se rappela l'autre nuit, celle qu'ils avaient passee sur
l'aire. Elle entendait encore sa lamentation sous les etoiles: la nature
atroce, l'humanite abominable, et la faillite de la science, et la
necessite de se perdre en Dieu, dans le mystere. En dehors de
l'aneantissement, il n'y avait pas de bonheur durable. Puis, elle
l'entendait, lui, reprendre son credo, le progres de la raison par la
science, l'unique bienfait possible des verites lentement acquises, a
jamais, la croyance que la somme de ces verites, augmentees toujours, doit
finir par donner a l'homme un pouvoir incalculable, et la serenite, sinon
le bonheur. Tout se resumait dans la foi ardente en la vie. Comme il le
disait, il fallait marcher avec la vie qui marchait toujours. Aucune halte
n'etait a esperer, aucune paix dans l'immobilite de l'ignorance, aucun
soulagement dans les retours en arriere. Il fallait avoir l'esprit ferme,
la modestie de se dire que la seule recompense de la vie est de l'avoir
vecue bravement, en accomplissant la tache qu'elle impose. Alors, le mal
n'etait plus qu'un accident encore inexplique, l'humanite apparaissait, de
tres haut, comme un immense mecanisme en fonction, travaillant au perpetuel
devenir. Pourquoi l'ouvrier qui disparaissait, ayant termine sa journee,
aurait-il maudit l'oeuvre, parce qu'il ne pouvait en voir ni en juger la
fin? Meme, s'il ne devait pas y avoir de fin, pourquoi ne pas gouter la
joie de l'action, l'air vif de la marche, la douceur du sommeil apres une
longue fatigue? Les enfants continueront la besogne des peres, ils ne
naissent et on ne les aime que pour cela, pour cette tache de la vie qu'on
leur transmet, qu'ils transmettront a leur tour. Et il n'y avait plus, des
ce moment, que la resignation vaillante au grand labeur commun, sans la
revolte du moi qui exige un bonheur a lui, absolu.
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