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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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A le revoir ainsi, a se dire qu'il ne l'entendait plus, qu'il ne la voyait
plus, qu'elle etait seule desormais, qu'elle le baiserait une derniere
fois, puis qu'elle le perdrait pour toujours, Clotilde avait eu un grand
elan de douleur, s'etait jetee sur le lit, en ne pouvant balbutier que cet
appel de tendresse:

--Oh! maitre, maitre, maitre....

Ses levres s'etaient posees sur le front du mort; et, comme elle le
trouvait refroidi a peine, encore tiede de vie, elle put avoir un instant
d'illusion, croire qu'il restait sensible a cette caresse derniere, si
longtemps attendue. N'avait-il pas souri dans son immobilite, heureux enfin
et pouvant achever de mourir, a present qu'il les sentait la tous deux,
elle et l'enfant qu'elle portait? Puis, defaillante devant la terrible
realite, elle sanglota de nouveau, eperdument.

Martine entrait, avec une lampe, qu'elle posa a l'ecart, sur un coin de la
cheminee. Et elle entendit Ramond, qui surveillait Clotilde, inquiet de la
voir bouleversee, a ce point, dans sa situation.

--Je vais vous emmener, si vous manquez de courage. Songez que vous n'etes
pas seule, qu'il y a le cher petit etre, dont il me parlait deja avec tant
de joie et de tendresse.

Dans la journee, la servante s'etait etonnee de certaines phrases,
surprises par hasard. Brusquement, elle comprit; et, comme elle etait sur
le point de quitter la chambre, elle s'arreta, elle ecouta encore.

Ramond avait baisse la voix.

--La clef de l'armoire est sous l'oreiller, il m'a repete plusieurs fois de
vous en avertir.... Vous savez ce que vous avez a faire?

Clotilde tacha de se rappeler et de repondre.

--Ce que j'ai a faire? pour les papiers, n'est-ce pas?... Oui, oui! je me
souviens, je dois garder les dossiers et vous donner les autres
manuscrits.... N'ayez pas peur, j'ai toute ma tete, je serai tres
raisonnable. Mais je ne veux pas le quitter, je vais passer la nuit la,
bien tranquille, je vous le promets.

Elle etait si douloureuse, l'air si resolu a le veiller, a rester avec lui
tant qu'on ne l'emporterait pas, que le medecin la laissa faire.

--Eh bien! je vous quitte, on doit m'attendre chez moi. Puis, il y a toutes
sortes de formalites, la declaration, le convoi, dont je veux vous eviter
le souci. Ne vous occupez de rien. Demain matin, tout sera regle, quand je
reviendrai.

Il l'embrassa encore, il s'en alla. Et ce fut alors seulement que Martine
disparut a son tour, derriere lui, fermant a clef la porte, en bas, courant
par la nuit devenue noire.

Maintenant, dans la chambre, Clotilde etait seule; et, autour d'elle, sous
elle, au milieu du grand silence, elle sentait la maison vide. Clotilde
etait seule, avec Pascal mort. Elle avait approche une chaise, contre le
lit, au chevet, elle s'etait assise, immobile, seule. En arrivant, elle
avait simplement retire son chapeau; puis, s'etant apercue qu'elle avait
garde ses gants, elle venait aussi de les oter. Mais elle demeurait la, en
robe de voyage, poussiereuse, fripee, par les vingt heures de chemin de
fer. Sans doute, le pere Durieu avait, depuis longtemps, depose les malles,
en bas. Et elle n'avait ni l'idee ni la force de se debarbouiller, de se
changer, aneantie a present sur cette chaise ou elle etait tombee. Un
regret unique, un remords immense, l'emplissaient. Pourquoi avait-elle
obei? pourquoi s'etait-elle resignee a partir? Si elle etait restee, elle
avait la conviction, ardente qu'il ne serait pas mort. Elle l'aurait tant
aime, tant caresse, qu'elle l'aurait gueri. Chaque soir, elle l'aurait pris
entre ses bras pour l'endormir, elle l'aurait rechauffe de toute sa
jeunesse, elle lui aurait souffle de sa vie dans ses baisers. Quand on ne
voulait pas que la mort vous prit un etre cher, on restait pour donner de
son sang, on la mettait en fuite. C'etait sa faute, si elle l'avait perdu,
si elle ne pouvait plus, d'une etreinte, l'eveiller de l'eternel sommeil.
Et elle se trouvait imbecile de n'avoir pas compris, lache de ne s'etre pas
devouee, coupable et punie a jamais de s'en etre allee, quand le simple bon
sens, a defaut du coeur, devait la clouer la, dans sa tache de sujette
soumise et tendre, veillant sur son roi.

Le silence devenait tel, si absolu, si large, que Clotilde detacha un
instant les yeux du visage de Pascal, pour regarder dans la chambre. Elle
n'y vit que des ombres vagues: la lampe eclairait de biais la glace de la
grande psyche, pareille a une plaque d'argent mat; et les deux cierges
mettaient seulement, sous le haut plafond, deux taches fauves. A ce moment,
la pensee lui revint des lettres qu'il lui ecrivait, si courtes, si
froides; et elle comprenait sa torture a etouffer son amour. Quelle force
il lui avait fallu, dans l'accomplissement du projet de bonheur, sublime et
desastreux, qu'il faisait pour elle! Il s'entetait a disparaitre, a la
sauver de sa vieillesse et de sa pauvrete; il la revait riche, libre de
jouir de ses vingt-six ans, loin de lui: c'etait l'oubli total de soi,
l'aneantissement dans l'amour d'une autre. Et elle en eprouvait une
gratitude, une douceur profondes, melees a une sorte d'amertume irritee
contre le destin mauvais. Puis, tout d'un coup, les annees heureuses
s'evoquerent, sa jeunesse, son adolescence pres de lui, si bon, si gai.
Comme il l'avait conquise d'une lente passion, comme elle s'etait sentie
sienne, apres les revoltes qui les avaient un instant separes, et dans quel
emportement de joie elle s'etait donnee a lui, pour etre davantage et toute
a lui, puisqu'il la desirait! Cette chambre ou il se refroidissait a cette
heure, elle la retrouvait tiede encore et frissonnante de leurs nuits de
tendresse.

Sept heures sonnerent a la pendule, et Clotilde tressaillit a ce tintement
leger, dans le grand silence. Qui donc avait parle? Elle se rappela, elle
regarda la pendule, dont le timbre avait sonne tant d'heures de joie. Cette
pendule antique avait une voix chevrotante d'amie tres vieille, qui les
amusait, dans l'obscurite, quand ils veillaient, aux bras l'un de l'autre.
Et, de tous les meubles, a present, lui venaient des souvenirs. Leurs deux
images lui semblerent renaitre, du fond argente et pale de la grande
psyche: elles s'avancaient, indecises, presque confondues, avec un flottant
sourire, comme aux jours ravis, ou il l'amenait la, pour la parer de
quelque bijou, un cadeau qu'il cachait depuis le matin, dans sa folie du
don. C'etait aussi la table ou brulaient les deux cierges, la petite table
sur laquelle ils avaient fait leur diner de misere, le soir qu'ils
manquaient de pain et qu'elle lui avait servi un festin royal. Que de
miettes de leur amour elle retrouverait dans la commode a marbre blanc,
cercle d'une galerie! Quels bons rires ils avaient eus, sur la chaise
longue, aux pieds raidis, quand elle y mettait ses bas et qu'il la
taquinait! Meme de la tenture, de l'ancienne indienne rouge decoloree,
devenue couleur d'aurore, un chuchotement lui arrivait, tout ce qu'ils
s'etaient dit de frais et de tendre, les enfantillages infinis de leur
passion, et jusqu'a l'odeur de sa chevelure, a elle, une odeur de violette,
qu'il adorait. Alors, comme la vibration des sept coups de la pendule avait
cesse, si longue en son coeur, elle ramena les yeux sur le visage immobile
de Pascal, et de nouveau elle s'aneantit.

Ce fut dans cette prostration croissante que Clotilde, quelques minutes
plus tard, entendit un bruit soudain de sanglots. On etait entre en coup de
vent, elle reconnut sa grand'mere Felicite. Mais elle ne bougea pas, elle
ne parla pas, tellement elle etait deja engourdie de douleur. Martine,
devancant l'ordre qu'on lui aurait surement donne, venait de courir chez la
vieille madame Rougon, pour lui apprendre l'affreuse nouvelle; et celle-ci,
stupefaite d'abord d'une catastrophe si prompte, bouleversee ensuite,
accourait, debordante d'un chagrin bruyant. Elle sanglota devant son fils,
elle embrassa Clotilde, qui lui rendit son baiser, comme dans un reve.
Puis, a partir de cet instant, celle-ci, sans sortir de l'accablement ou
elle s'isolait, sentit bien qu'elle n'etait plus seule, au continuel
remue-menage etouffe dont les petits bruits traversaient la chambre.
C'etait Felicite qui pleurait, qui entrait, qui sortait sur la pointe des
pieds, qui mettait de l'ordre, furetait, chuchotait, tombait sur une chaise
pour se relever aussitot. Et, vers neuf heures, elle voulut absolument
decider sa petite-fille a manger quelque chose. Deux fois deja, elle
l'avait sermonnee, tout bas. Elle revint lui dire a l'oreille:

--Clotilde, ma cherie, je t'assure que tu as tort.... Il faut prendre des
forces, jamais tu n'iras jusqu'au bout.

Mais, d'un signe de tete, la jeune femme s'obstinait a refuser.

--Voyons, tu as du dejeuner a Marseille, au buffet, n'est-ce pas? et tu
n'as rien pris depuis ce moment.... Est-ce raisonnable? Je n'entends pas
que tu tombes malade, toi aussi.... Martine a du bouillon. Je lui ai dit de
faire un potage leger et d'ajouter un poulet.... Descends manger un
morceau, rien qu'un morceau, pendant que je vais rester la.

Du meme signe souffrant, Clotilde refusait toujours. Elle finit par
begayer:

--Laisse-moi, grand'mere, je t'en supplie.... Je ne pourrais pas, ca
m'etoufferait.

Et elle ne parla plus. Pourtant, elle ne dormait pas, elle avait les yeux
grands ouverts, obstinement fixes sur le visage de Pascal. Durant des
heures, elle ne fit plus un mouvement, droite, rigide, comme absente,
la-bas, tres loin, avec le mort. A dix heures, elle entendit un bruit:
c'etait Martine qui remontait la lampe. Vers onze heures, Felicite, qui
veillait dans un fauteuil, parut inquiete, sortit de la chambre, puis y
rentra. Des lors, il y eut des allees et venues, des impatiences rodant
autour de la jeune femme, toujours eveillee, avec ses grands yeux fixes.
Minuit sonna, une idee tetue demeurait seule dans son crane vide, comme un
clou qui l'empechait de s'endormir: pourquoi avait-elle obei? Si elle etait
restee, elle l'aurait rechauffe de toute sa jeunesse, il ne serait pas
mort! Et ce fut seulement un peu avant une heure, qu'elle sentit cette idee
elle-meme se brouiller et se perdre en un cauchemar. Elle tomba a un lourd
sommeil, epuisee de douleur et de fatigue.

Quand Martine etait allee annoncer a la vieille madame Rougon la mort
inattendue de son fils, celle-ci, dans son saisissement, avait eu un
premier cri de colere, mele a son chagrin. Eh quoi! Pascal mourant n'avait
pas voulu la voir, avait fait jurer a cette servante de ne pas la prevenir!
Cela la fouettait au sang, comme si la lutte qui avait dure toute
l'existence, entre elle et lui, devait continuer par dela le tombeau. Puis,
apres s'etre habillee a la hate lorsqu'elle etait accourue a la Souleiade,
la pensee des terribles dossiers, de tous les manuscrits qui emplissaient
l'armoire, l'avait envahie d'une passion fremissante. Maintenant que
l'oncle Macquart et Tante Dide etaient morts, elle ne redoutait plus ce
qu'elle nommait l'abomination des Tulettes; et le pauvre petit Charles
lui-meme, en disparaissant, avait emporte une des tares les plus
humiliantes pour la famille. Il ne restait que les dossiers, les
abominables dossiers, menacant cette legende triomphale des Rougon qu'elle
avait mis sa vie entiere a creer, qui etait l'unique preoccupation de sa
vieillesse, l'oeuvre au triomphe de laquelle, obstinement, elle avait voue
les derniers efforts de son esprit d'activite et de ruse. Depuis de longues
annees, elle les guettait, jamais lasse, recommencant la lutte quand on la
croyait battue, toujours embusquee et tenace. Ah! si elle pouvait s'en
emparer enfin, les detruire! Ce serait l'execrable passe aneanti, ce serait
la gloire des siens, si durement conquise, delivree de toute menace,
s'epanouissant enfin librement, imposant son mensonge a l'histoire. Et elle
se voyait traversant les trois quartiers de Plassans, saluee par tous, dans
son attitude de reine, portant noblement le deuil du regime dechu. Aussi,
comme Martine lui avait appris que Clotilde etait la, hatait-elle sa
marche, en approchant de la Souleiade, talonnee par la crainte d'arriver
trop tard.

D'ailleurs, des qu'elle se fut installee dans la maison, Felicite se remit
tout de suite. Rien ne pressait, on avait la nuit devant soi. Pourtant,
elle voulut, sans tarder, avoir Martine avec elle; et elle savait bien ce
qui agirait sur cette creature simple, enfoncee dans les croyances d'une
religion etroite. Son premier soin fut donc, en bas, au milieu du desordre
de la cuisine, ou elle etait descendue voir rotir le poulet, d'affecter une
grande desolation, a la pensee que son fils etait mort, avant d'avoir fait
sa paix avec l'Eglise. Elle questionnait la servante, exigeait des details.
Mais celle-ci hochait la tete, desesperement: non! aucun pretre n'etait
venu, monsieur n'avait pas meme fait un signe de croix. Elle seule s'etait
agenouillee, pour reciter les prieres des agonisants, ce qui, bien sur, ne
devait pas suffire au salut d'une ame. Avec quelle ferveur, cependant, elle
avait prie le bon Dieu, afin que monsieur allat droit au paradis!

Les yeux sur le poulet qui tournait, devant un grand feu clair, Felicite
reprit a voix plus basse, d'un air absorbe:

--Ah! ma pauvre fille, ce qui l'empeche surtout d'y aller, en paradis, ce
sont les abominables papiers que le malheureux laisse la-haut, dans
l'armoire. Je ne puis comprendre comment la foudre du ciel n'est pas encore
tombee sur ces papiers, pour les mettre on cendres. Si on les laisse sortir
d'ici, c'est la peste, le deshonneur, et c'est l'enfer a jamais!

Toute pale, Martine l'ecoutait.

--Alors, madame croit que ce serait une bonne oeuvre de les detruire, une
oeuvre qui assurerait le repos de l'ame de monsieur?

--Grand Dieu! si je le crois!... Mais, si nous les avions, ces affreuses
paperasses, tenez! c'est dans ce feu que je les jetterais. Ah! vous
n'auriez pas besoin d'ajouter d'autres sarments, rien qu'avec les
manuscrits de la-haut, il y a de quoi faire rotir trois poulets comme
celui-ci.

La servante avait pris une longue cuiller pour arroser la bete. Elle aussi,
maintenant, semblait reflechir.

--Seulement, nous ne les avons pas.... J'ai meme, a ce propos, entendu une
conversation que je puis bien repeter a madame.... C'est quand mademoiselle
Clotilde est montee dans la chambre. Le docteur Ramond lui a demande si
elle se souvenait des ordres qu'elle avait recus, avant son depart sans
doute; et elle a dit qu'elle se souvenait, qu'elle devait garder les
dossiers et lui donner tous les autres manuscrits.

Felicite, fremissante, ne put retenir un geste d'inquietude. Deja, elle
voyait les papiers lui echapper; et ce n'etaient pas les dossiers seulement
qu'elle voulait, mais toutes les pages ecrites, toute cette oeuvre
inconnue, louche et tenebreuse, dont il ne pouvait sortir que du scandale,
d'apres son cerveau obtus et passionne de vieille bourgeoise orgueilleuse.

--Il faut agir! cria-t-elle, agir cette nuit meme! Demain peut-etre
serait-il trop tard.

--Je sais bien ou est la clef de l'armoire, reprit Martine a demi-voix. Le
medecin l'a dit a mademoiselle.

Tout de suite, Felicite avait dresse l'oreille.

--La clef, ou donc est-elle?

--Sous l'oreiller, sous la tete de monsieur.

Malgre la flambee vive du feu de sarments, un petit souffle glace passa; et
les deux vieilles femmes se turent. Il n'y eut plus que le gresillement du
jus qui tombait du roti dans la lechefrite.

Mais, apres que madame Rougon eut dine seule, et promptement, elle remonta
avec Martine. Des lors, sans qu'elles eussent cause davantage, l'entente se
trouva faite, il etait decide qu'elles s'empareraient des papiers avant le
jour, par tous les moyens possibles. Le plus simple consistait encore a
prendre la clef sous l'oreiller. Certainement, Clotilde finirait par
s'endormir: elle paraissait trop epuisee, elle succomberait a la fatigue.
Et il ne s'agissait que d'attendre. Elles se mirent donc a epier, a roder
de la salle de travail a la chambre, aux aguets pour savoir si les grands
yeux elargis et fixes de la jeune femme ne se fermaient pas enfin.
Toujours, il y en avait une qui allait voir, tandis que l'autre
s'impatientait dans la salle, ou charbonnait une lampe. Cela dura jusqu'a
pres de minuit, de quart d'heure en quart d'heure. Les yeux, sans fond,
pleins d'ombre et d'un immense desespoir, restaient grands ouverts. Un peu
avant minuit, Felicite se reinstalla dans un fauteuil, au pied du lit,
resolue a ne pas quitter la place, tant que sa petite-fille ne dormirait
pas. Elle ne la quittait plus du regard, s'irritant a remarquer qu'elle
battait a peine des paupieres, dans cette fixite inconsolable qui defiait
le sommeil. Puis, ce fut elle, a ce jeu, qui se sentit envahie d'une
somnolence. Exasperee, elle ne put rester la davantage. Et elle alla
trouver de nouveau Martine.

--C'est inutile, elle ne s'endormira pas! dit-elle, la voix etouffee et
tremblante. Il faut imaginer autre chose.

L'idee lui etait bien venue deja de forcer l'armoire. Mais les vieux batis
de chene semblaient inebranlables, les vieilles ferrures tenaient
solidement. Avec quoi briser la serrure? sans compter qu'on ferait un bruit
terrible et que ce bruit s'entendrait certainement de la chambre voisine.

Elle s'etait cependant plantee devant les portes epaisses, les tatait des
doigts, cherchait les places faibles.

--Si j'avais un outil....

Martine, moins passionnee, l'interrompit en se recriant.

--Oh! non, non, madame! on nous surprendrait!... Attendez, peut-etre que
mademoiselle dort.

Elle retourna dans la chambre, sur la pointe des pieds, et revint tout de
suite.

--Mais oui, elle dort!... Ses yeux sont fermes, elle ne bouge plus.

Alors, toutes deux allerent la voir, retenant leur souffle, evitant le
moindre craquement du parquet, avec des soins infinis. Clotilde, en effet,
venait de s'endormir, et son aneantissement paraissait tel, que les deux
vieilles femmes s'enhardissaient. Mais elles craignaient pourtant de
l'eveiller, si elles la frolaient, car elle avait sa chaise placee contre
le lit meme. Et c'etait aussi un acte sacrilege et terrible, dont
l'epouvante les prenait, que de glisser la main sous l'oreiller du mort et
de le voler. N'allait-il pas falloir le deranger dans son repos? ne
remuerait-il pas, sous la secousse? Cela les faisait palir.

Felicite, deja, s'etait avancee, le bras tendu. Mais elle recula.

--Je suis trop petite, begaya-t-elle. Essayez donc, vous, Martine.

La servante, a son tour, s'approcha du lit. Elle fut prise d'un tel
tremblement, qu'elle dut, elle aussi, revenir en arriere, pour ne pas
tomber.

--Non, non, je ne puis pas! Il me semble que monsieur va ouvrir les yeux.

Et, frissonnantes, eperdues, elles resterent encore un instant dans la
chambre, pleine du grand silence et de la majeste de la mort, en face de
Pascal immobile a jamais et de Clotilde aneantie, sous l'ecrasement de son
veuvage. La noblesse d'une haute vie de travail leur apparut peut-etre sur
cette tete muette, qui, de tout son poids, gardait son oeuvre. La flamme
des cierges brulait tres pale. Une terreur sacree passait, qui les chassa.

Felicite, si brave, qui n'avait, autrefois, recule devant rien, pas meme
devant le sang, s'enfuyait comme poursuivie.

--Venez, venez, Martine. Nous trouverons autre chose, nous allons chercher
un outil.

Dans la salle, elles respirerent. La servante se souvint alors que la clef
du secretaire devait etre sur la table de nuit de monsieur, ou elle l'avait
apercue la veille, au moment de la crise. Elles y allerent voir. La mere
n'eut aucun scrupule, ouvrit le meuble. Mais elle n'y trouva que les cinq
mille francs, qu'elle laissa au fond du tiroir, car l'argent ne la
preoccupait guere. Vainement, elle chercha l'Arbre genealogique, qu'elle
savait la d'habitude. Elle aurait si volontiers commence par lui son oeuvre
de destruction! Il etait reste sur le bureau du docteur, dans la salle, et
elle ne devait pas meme l'y decouvrir, au milieu de la fievre de passion
qui lui faisait fouiller les meubles fermes, sans lui laisser le calme
lucide de proceder methodiquement, autour d'elle.

Son desir la ramena, elle revint se planter devant l'armoire, la mesurant,
l'enveloppant d'un regard ardent de conquete. Malgre sa petite taille,
malgre ses quatre-vingts ans passes, elle se dressait, dans une activite,
une depense de force extraordinaire.

--Ah! repeta-t-elle, si j'avais un outil!

Et elle cherchait de nouveau la lezarde du colosse, la fente ou elle allait
introduire les doigts, pour le faire eclater. Elle imaginait des plans
d'assaut, elle revait des violences, puis elle retombait a la ruse, a
quelque traitrise qui lui ouvrirait les battants, rien qu'en soufflant
dessus.

Brusquement, son regard brilla, elle avait trouve.

--Dites donc, Martine, il y a un crochet qui retient le premier battant?

--Oui, madame, il s'accroche dans un piton, en dessus de la planche du
milieu.... Tenez! il se trouve a la hauteur de cette moulure, a peu pres.

Felicite eut un geste de victoire certaine.

--Vous avez bien une vrille, une grosse vrille?... Donnez-moi une vrille!

Vivement, Martine descendit a sa cuisine et rapporta l'outil demande.

--Comme ca, voyez-vous, nous ne ferons pas de bruit, reprit la vieille dame
en se mettant a la besogne.

Avec une singuliere energie, qu'on n'aurait pas soupconnee a ses petites
mains dessechees par l'age, elle planta la vrille, elle fit un premier
trou, a la hauteur designee par la servante. Mais elle etait trop bas, elle
sentit que la pointe s'enfoncait ensuite dans la planche. Une seconde
percee l'amena droit sur le fer du crochet. Cette fois, c'etait trop
direct. Et elle multiplia les trous, a droite et a gauche, jusqu'a ce que,
se servant de la vrille elle-meme, elle put enfin pousser le crochet, le
chasser du piton. Le pene de la serrure glissa, les deux battants
s'ouvrirent.

--Enfin! cria Felicite, hors d'elle.

Puis, inquiete, elle resta immobile, l'oreille tendue vers la chambre,
craignant d'avoir reveille Clotilde. Mais toute la maison dormait, dans le
grand silence noir. Il ne venait toujours de la chambre qu'une paix auguste
de mort, elle n'entendit que le clair tintement de la pendule sonnant un
seul coup, une heure du matin. Et l'armoire etait grande ouverte, beante,
montrant, sur ses trois planches, l'entassement de papiers dont elle
debordait. Alors, elle se rua, l'oeuvre de destruction commenca, au milieu
de l'ombre sacree, de l'infini repos de cette veillee funebre.

--Enfin! repeta-t-elle tout bas, depuis trente ans que je veux et que
j'attends!... Depechons, depechons, Martine! aidez-moi!

Deja, elle avait apporte la haute chaise du pupitre, elle y etait montee
d'un bond, pour prendre d'abord les papiers de la planche superieure, car
elle se souvenait que les dossiers se trouvaient la. Mais elle fut surprise
de ne pas reconnaitre les chemises de fort papier bleu, il n'y avait plus
la que d'epais manuscrits, les oeuvres terminees et non publiees encore du
docteur, des travaux inestimables, toutes ses recherches, toutes ses
decouvertes, le monument de sa gloire future, qu'il avait legue a Ramond;
pour que celui-ci en prit le soin. Sans doute, quelques jours avant sa
mort, pensant que les dossiers seuls etaient menaces, et que personne au
monde n'oserait detruire ses autres ouvrages, avait-il procede a un
demenagement, a un classement nouveau, pour soustraire ceux-la aux
recherches premieres.

--Ah! tant pis! murmura Felicite, il y en a tellement, commencons par
n'importe quel bout, si nous voulons arriver.... Pendant que je suis en
l'air, nettoyons toujours ca.... Tenez, rechappez, Martine!

Et elle vida la planche, elle jeta, un a un, les manuscrits entre les bras
de la servante, qui les posait sur la table, en faisant le moins de bruit
possible. Bientot, tout le tas y fut, elle sauta de la chaise.

--Au feu! au feu!... Nous finirons bien par mettre la main sur les autres,
sur ceux que je cherche.... Au feu! au feu! ceux-ci d'abord! Jusqu'aux
bouts de papier grands comme l'ongle, jusqu'aux notes illisibles, au feu!
au feu! si nous voulons etre sures de tuer la contagion du mal!

Elle-meme, fanatique, farouche dans sa haine de la verite, dans sa passion
d'aneantir le temoignage de la science, dechira la premiere page d'un
manuscrit, l'alluma a la lampe, alla jeter ce brandon flambant dans la
grande cheminee, ou il n'y avait pas eu de feu depuis vingt ans peut-etre;
et elle alimenta la flamme, en continuant a jeter, par morceaux, le reste
du manuscrit. La servante, resolue comme elle, etait venue l'aider, avait
pris un autre gros cahier, qu'elle effeuillait. Des lors, le feu ne cessa
plus, la haute cheminee s'emplit d'un flamboiement, d'une gerbe claire
d'incendie, qui, par instants, ne se ralentissait que pour s'elever avec
une intensite accrue, quand des aliments nouveaux la rallumaient. Un
brasier s'elargissait peu a peu, un tas de cendre fine montait, une couche
epaissie de feuilles noires ou couraient des millions d'etincelles. Mais
c'etait une besogne longue, sans fin; car, lorsqu'on jetait trop de pages a
la fois, elles ne brulaient pas, il fallait les secouer, les retourner avec
les pincettes; et le mieux etait de les froisser, d'attendre qu'elles
fussent bien enflammees, avant d'en ajouter d'autres. L'habilete leur
venait, la besogne marchait grand train.

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