Le Docteur Pascal
E >>
Emile Zola >> Le Docteur Pascal
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 | 24 |
25 |
26 |
27 |
28
Et il partit de la, il donna son testament scientifique. Il avait la nette
conscience de n'avoir ete, lui, qu'un pionnier solitaire, un precurseur,
ebauchant des theories, tatonnant dans la pratique, echouant a cause de sa
methode encore barbare. Il rappela son enthousiasme, lorsqu'il avait cru
decouvrir la panacee universelle, avec ses injections de substance
nerveuse, puis ses deconvenues, ses desespoirs, la mort brutale de
Lafouasse, la phtisie emportant quand meme Valentin, la folie victorieuse
reprenant Sarteur et l'etranglant. Aussi s'en allait-il plein de doute,
n'ayant plus la foi necessaire au medecin guerisseur, si amoureux de la
vie, qu'il avait fini par mettre en elle son unique croyance, certain
qu'elle devait tirer d'elle seule sa sante et sa force. Mais il ne voulait
pas fermer l'avenir, il etait heureux au contraire de leguer son hypothese
a la jeunesse. Tous les vingt ans, les theories changeaient, il ne restait
d'inebranlables que les verites acquises, sur lesquelles la science
continuait a batir. Si meme il n'avait eu le merite que d'apporter
l'hypothese d'un moment, son travail ne serait pas perdu, car le progres
etait surement dans l'effort, dans l'intelligence toujours en marche. Puis,
qui savait? il avait beau mourir trouble et las, n'ayant point realise son
espoir avec les piqures: d'autres ouvriers viendraient, jeunes, ardents,
convaincus, qui reprendraient l'idee, l'eclairciraient, l'elargiraient. Et
peut-etre tout un siecle, tout un monde nouveau partirait de la.
--Ah! mon cher Ramond, continua-t-il, si l'on revivait une autre vie!...
Oui je recommencerai, je reprendrai mon idee, car j'ai ete frappe
dernierement par ce singulier resultat que les piqures faites avec de l'eau
pure etaient presque aussi efficaces.... Le liquide injecte n'importe donc
pas, il n'y a donc la qu'une action simplement mecanique.... Tout ce mois
dernier, j'ai ecrit beaucoup la-dessus. Vous trouverez des notes, des
observations curieuses.... En somme, j'en serais arrive a croire uniquement
au travail, a mettre la sante dans le fonctionnement equilibre de tous les
organes, une sorte de therapeutique dynamique, si j'ose risquer ce mot.
Il se passionnait peu a peu, il en arrivait a oublier la mort prochaine,
pour ne songer qu'a sa curiosite ardente de la vie. Et il ebauchait, d'un
trait large, sa theorie derniere. L'homme baignait dans un milieu, la
nature, qui irritait perpetuellement par des contacts les terminaisons
sensitives des nerfs. De la, la mise en oeuvre, non seulement des sens,
mais de toutes les surfaces du corps, exterieures et interieures. Or
c'etaient ces sensations qui, en se repercutant dans le cerveau, dans la
moelle, dans les centres nerveux, s'y transformaient en tonicite, en
mouvements et en idees; et il avait la conviction que se bien porter
consistait dans le train normal de ce travail: recevoir les sensations, les
rendre en idees et en mouvements, nourrir la machine humaine par le jeu
regulier des organes. Le travail devenait ainsi la grande loi, le
regulateur de l'univers vivant. Des lors, il etait necessaire que, si
l'equilibre se rompait, si les excitations venues du dehors cessaient
d'etre suffisantes, la therapeutique en creat d'artificielles, de facon a
retablir la tonicite, qui est l'etat de sante parfaite. Et il revait toute
une medication nouvelle: la suggestion, l'autorite toute-puissante du
medecin pour les sens; l'electricite, les frictions, le massage pour la
peau et les tendons; les regimes alimentaires pour l'estomac; les cures
d'air, sur les hauts plateaux pour les poumons; enfin, les transfusions,
les piqures d'eau distillee pour l'appareil circulatoire. C'etait l'action
indeniable et purement mecanique de ces dernieres qui l'avait mis sur la
voie, il ne faisait qu'etendre a present l'hypothese, par un besoin de son
esprit generalisateur, il voyait de nouveau le monde sauve dans cet
equilibre parfait, autant de travail rendu que de sensation recue, le
branle du monde retabli dans son labeur eternel.
Puis, il se mit a rire franchement.
--Bon! me voila parti encore!... Et moi qui crois, au fond, que l'unique
sagesse est de ne pas intervenir, de laisser faire la nature! Ah! le vieux
fou incorrigible!
Mais Ramond lui avait saisi les deux mains, dans un elan de tendresse et
d'admiration.
--Maitre, maitre! c'est avec de la passion, de la folie comme la votre
qu'on fait du genie!... Soyez sans crainte, je vous ai ecoute, je tacherai
d'etre digne de votre heritage; et, je le crois comme vous, peut-etre le
grand demain est-il la tout entier.
Dans la chambre attendrie et calme, Pascal se remit a parler, avec la
tranquillite brave d'un philosophe mourant qui donne sa derniere lecon.
Maintenant, il revenait sur ses observations personnelles, il expliquait
qu'il s'etait souvent gueri lui-meme par le travail, un travail regle et
methodique, sans surmenage. Onze heures sonnerent, il voulut que Ramond
dejeunat, et il continua la conversation, tres loin, tres haut, pendant que
Martine servait. Le soleil avait fini par percer les nuees grises de la
matinee, un soleil a demi voile encore et tres doux, dont la nappe doree
tiedissait la vaste piece. Puis, comme il achevait de boire quelques
gorgees de lait, il se tut.
A ce moment, le jeune medecin mangeait une poire.
--Est-ce que vous souffrez davantage?
--Non, non, finissez.
Mais il ne put mentir. C'etait une crise, et terrible. La suffocation vint
en coup de foudre, le renversa sur l'oreiller, le visage deja bleu. Des
deux mains, il avait saisi le drap a poignee, il s'y cramponnait, comme
pour y trouver un point d'appui et soulever l'effroyable masse qui lui
ecrasait la poitrine. Atterre, livide, il tenait ses yeux grands ouverts,
fixes sur la pendule, avec une effrayante expression de desespoir et de
douleur. Et, pendant dix longues minutes, il faillit expirer.
Tout de suite, Ramond l'avait pique. Le soulagement fut lent a se produire,
l'efficacite etait moindre.
De grosses larmes parurent dans les yeux de Pascal, des que la vie lui
revint. Il ne parlait pas encore, il pleurait. Puis, regardant toujours la
pendule, de ses regards obscurcis:
--Mon ami, je mourrai a quatre heures, je ne la verrai pas.
Et, comme Ramond, pour distraire sa pensee, affirmait contre l'evidence que
la terminaison n'etait pas si prochaine, lui fut repris de sa passion de
savant, voulut donner a son jeune confrere une derniere lecon, basee sur
l'observation directe. Il avait soigne plusieurs cas pareils au sien, il se
souvenait surtout d'avoir disseque, a l'hopital, le coeur d'un vieux pauvre
atteint de sclerose.
--Je le vois, mon coeur.... Il est couleur de feuille morte, les fibres en
sont cassantes, on le dirait amaigri, bien qu'il ait augmente un peu de
volume. Le travail inflammatoire a du le durcir, on le couperait
difficilement....
Il continua a voix plus basse. Tout a l'heure, il avait bien senti son
coeur qui mollissait, dont les contractions devenaient molles et lentes. Au
lieu du jet de sang normal, il ne sortait plus par l'aorte qu'une bave
rouge. Derriere, les veines etaient gorgees de sang noir, l'etouffement
augmentait, a mesure que se ralentissait la pompe aspirante et foulante,
regulatrice de toute la machine. Et, apres la piqure, il avait suivi,
malgre sa souffrance, le reveil progressif de l'organe, le coup de fouet
qui l'avait remis en marche, deblayant le sang noir des veines, soufflant
de nouveau la force avec le sang rouge des arteres. Mais la crise allait
revenir, des que l'effet mecanique de la piqure aurait cesse. Il pouvait la
predire a quelques minutes pres. Grace aux injections, il y aurait encore
trois crises. La troisieme l'emporterait, il mourrait a quatre heures.
Puis, d'une voix de plus en plus faible, il eut un dernier enthousiasme,
sur la vaillance du coeur, de cet ouvrier obstine de la vie, sans cesse au
travail, a toutes les secondes de l'existence, meme pendant le sommeil,
lorsque les autres organes, paresseux, se reposaient.
--Ah! brave coeur! comme tu luttes heroiquement!... Quelle foi, quelle
generosite de muscle jamais las!... Tu as trop aime, tu as trop battu, et
c'est pourquoi tu te brises, brave coeur qui ne veux pas mourir et qui te
souleves pour battre encore!
Mais la premiere crise annoncee se produisit. Pascal n'en sortit, cette
fois, que pour rester haletant, hagard, la parole sifflante et penible. De
sourdes plaintes lui echappaient, malgre son courage: mon Dieu! cette
torture ne finirait donc pas? Et, pourtant, il n'avait plus qu'un ardent
desir, prolonger son agonie, vivre assez pour embrasser une derniere fois
Clotilde. S'il se trompait, comme Ramond s'obstinait a le repeter! s'il
pouvait vivre jusqu'a cinq heures! Ses yeux etaient retournes a la pendule,
il ne quittait plus les aiguilles, donnant aux minutes une importance
d'eternite. Autrefois, ils avaient plaisante souvent sur cette pendule
empire, une borne de bronze dore, contre laquelle l'Amour souriant
contemplait le Temps endormi. Elle marquait trois heures. Puis, elle marqua
trois heures et demie. Deux heures de vie seulement, encore deux heures de
vie, mon Dieu! Le soleil s'abaissait a l'horizon, un grand calme tombait du
pale ciel d'hiver; et il ecoutait, par moments, les lointaines locomotives
qui sifflaient, a travers la plaine rase. Ce train-la etait celui qui
passait aux Tulettes. L'autre, celui qui venait de Marseille, n'arriverait
donc jamais!
A quatre heures moins vingt, Pascal fit signe a Ramond de s'approcher. Il
ne parlait plus assez fort, il ne pouvait se faire entendre.
--Il faudrait, pour que je vecusse jusqu'a six heures, que le pouls fut
moins bas. J'esperais encore, mais c'est fini....
Et, dans un murmure, il nomma Clotilde. C'etait un adieu begaye et
dechirant, l'affreux chagrin qu'il eprouvait a ne pas la revoir.
Ensuite, le souci de ses manuscrits reparut.
--Ne me quittez pas.... La clef est sous mon oreiller. Vous direz a
Clotilde de la prendre, elle a des ordres.
A quatre heures moins dix, une nouvelle piqure resta sans effet. Et quatre
heures allaient sonner, lorsque la deuxieme crise se declara. Brusquement,
apres avoir etouffe, il se jeta hors de son lit, il voulut se lever,
marcher, dans un reveil de ses forces. Un besoin d'espace, de clarte, de
grand air, le poussait en avant, la-bas. Puis, c'etait un appel
irresistible de la vie, de toute sa vie, qu'il entendait venir a lui, du
fond de la salle voisine. Et il y courait, chancelant, suffoquant, courbe a
gauche, se rattrapant aux meubles.
Vivement, le docteur Ramond s'etait precipite pour le retenir.
--Maitre, maitre! recouchez-vous, je vous en supplie!
Mais Pascal, sourdement, s'entetait a finir debout. La passion d'etre
encore, l'idee heroique du travail, persistaient en lui, l'emportaient
comme une masse. Il ralait, il balbutiait.
--Non, non ... la-bas, la-bas....
Il fallut que son ami le soutint, et il s'en alla ainsi, trebuchant et
hagard, jusqu'au fond de la salle, et il se laissa tomber sur sa chaise,
devant sa table, ou une page commencee trainait, parmi le desordre des
papiers et des livres.
La, un moment, il souffla, ses paupieres se fermerent. Bientot, il les
rouvrit, tandis que ses mains tatonnantes cherchaient le travail. Elles
rencontrerent l'Arbre genealogique, au milieu d'autres notes eparses.
L'avant-veille encore, il y avait rectifie des dates. Et il le reconnut,
l'attira, l'etala.
--Maitre, maitre! vous vous tuez! repetait Ramond fremissant, bouleverse de
pitie et d'admiration.
Pascal n'ecoutait pas, n'entendait pas. Il avait senti un crayon rouler
sous ses doigts. Il le tenait, il se penchait sur l'Arbre, comme si ses
yeux a demi eteints ne voyaient plus. Et, une derniere fois, il passait en
revue les membres de la famille. Le nom de Maxime l'arreta, il ecrivit:
"Meurt ataxique, en 1873," dans la certitude que son neveu ne passerait pas
l'annee. Ensuite, a cote, le nom de Clotilde le frappa, et il completa
aussi la note, il mit: "A, en 1874, de son oncle Pascal, un fils." Mais il
se cherchait, s'epuisant, s'egarant. Enfin, quand il se fut trouve, sa main
se raffermit, il s'acheva, d'une ecriture haute et brave: "Meurt, d'une
maladie de coeur, le 7 novembre 1873." C'etait l'effort supreme, son rale
augmentait, il etouffait, lorsqu'il apercut, au-dessus de Clotilde, la
feuille blanche. Ses doigts ne pouvaient plus tenir le crayon. Pourtant, en
lettres defaillantes, ou passait la tendresse torturee, le desordre eperdu
de son pauvre coeur, il ajouta encore: "L'enfant inconnu, a naitre en 1874.
Quel sera-t-il?" Et il eut une faiblesse, Martine et Ramond purent a
grand'peine le reporter sur le lit.
La troisieme crise eut lieu a quatre heures un quart. Dans cet acces final
de suffocation, le visage de Pascal exprima une effroyable souffrance.
Jusqu'au bout, il devait endurer son martyre d'homme et de savant. Ses yeux
troubles semblerent chercher encore la pendule, pour constater l'heure. Et
Ramond, le voyant remuer les levres, se pencha, colla son oreille. En
effet, il murmurait des paroles, si legeres, qu'elles etaient un souffle.
--Quatre heures.... Le coeur s'endort, plus de sang rouge dans l'aorte....
La valvule mollit et s'arrete....
Un rale affreux le secoua, le petit souffle devenait tres lointain.
--Ca marche trop vite.... Ne me quittez pas, la clef est sous
l'oreiller.... Clotilde, Clotilde....
Au pied du lit, Martine etait tombee a genoux, etranglee de sanglots. Elle
voyait bien que monsieur se mourait. Elle n'avait point ose courir chercher
un pretre, malgre sa grande envie; et elle recitait elle-meme les prieres
des agonisants, elle priait ardemment le bon Dieu, pour qu'il pardonnat a
monsieur et que monsieur allat droit en paradis.
Pascal mourut. Sa face etait toute bleue. Apres quelques secondes d'une
immobilite complete, il voulut respirer, il avanca les levres, ouvrit sa
pauvre bouche, un bec de petit oiseau qui cherche a prendre une derniere
gorgee d'air. Et ce fut la mort, tres simple.
XIII
Ce fut seulement apres le dejeuner, vers une heure, que Clotilde recut la
depeche de Pascal. Elle etait justement, ce jour-la, boudee par son frere
Maxime, qui lui faisait sentir, avec une durete croissante, ses caprices et
ses coleres de malade. En somme, elle avait peu reussi aupres de lui; il la
trouvait trop simple, trop grave, pour l'egayer; et, maintenant, il
s'enfermait avec la jeune Rose, cette petite blonde a l'air candide, qui
l'amusait. Depuis que la maladie le tenait immobile et affaibli, il perdait
de sa prudence egoiste de jouisseur, de sa longue mefiance contre la femme
mangeuse d'hommes. Aussi, lorsque sa soeur voulut lui dire que leur oncle
la rappelait, et qu'elle partait, eut-elle quelque peine a se faire ouvrir,
car Rose etait en train de le frictionner. Tout de suite, il l'approuva,
et, s'il la pria de revenir le plus tot possible, des qu'elle aurait
termine la-bas ses affaires, il n'insista pas, uniquement desireux de se
montrer aimable.
Clotilde passa l'apres-midi a faire ses malles. Dans sa fievre, dans
l'etourdissement d'une decision si brusque, elle ne reflechissait pas, elle
etait toute a la grande joie du retour. Mais, apres la bousculade du diner,
apres les adieux a son frere et l'interminable course en fiacre, de
l'avenue du Bois-de-Boulogne a la gare de Lyon, lorsqu'elle se trouva dans
un compartiment de dames seules, partie a huit heures, en pleine nuit
pluvieuse et glacee de novembre, roulant deja hors de Paris, elle se calma,
fut peu a peu envahie de reflexions, finit par se sentir troublee de
sourdes inquietudes. Pourquoi donc cette depeche, immediate et si breve:
"Je t'attends, pars ce soir"? Sans doute, c'etait la reponse a la lettre ou
elle lui annoncait sa grossesse. Seulement, elle savait combien il desirait
qu'elle restat a Paris, ou il la revait heureuse, et elle s'etonnait
maintenant de sa hate a la rappeler. Elle n'attendait pas une depeche, mais
une lettre, puis des arrangements pris, le retour a quelques semaines de
la. Etait-ce donc qu'il y avait autre chose, une indisposition peut-etre,
un desir, un besoin de la revoir sur l'heure? Et, des lors, cette crainte
s'enfonca en elle avec la force d'un pressentiment, grandit, la posseda
bientot tout entiere.
Toute la nuit, une pluie diluvienne avait fouette les vitres du train, par
les plaines de la Bourgogne. Ce deluge ne cessa qu'a Macon. Apres Lyon, le
jour parut. Clotilde avait sur elle les lettres de Pascal; et elle
attendait l'aube avec impatience, pour revoir et etudier ces lettres, dont
l'ecriture lui avait paru changee. En effet, elle eut un petit froid au
coeur, en constatant l'hesitation, les sortes de lezardes qui s'etaient
produites dans les mots. Il etait malade, tres malade: cela, maintenant,
tournait a la certitude, s'imposait a elle par une veritable divination, ou
il entrait moins de raisonnement que de subtile prescience. Et le reste du
voyage fut horriblement long, car elle sentait croitre son angoisse a
mesure qu'elle approchait. Le pis etait que, debarquant a Marseille des
midi et demi, elle ne pouvait prendre un train pour Plassans qu'a trois
heures vingt. Trois grandes heures d'attente. Elle dejeuna au buffet de la
gare, mangea fievreusement, comme si elle avait eu peur de manquer ce
train; puis, elle se traina dans le jardin poussiereux, alla d'un banc a un
autre, sous le soleil pale, tiede encore, au milieu de l'encombrement des
omnibus et des fiacres. Enfin, elle roula de nouveau, arretee tous les
quarts d'heure aux petites stations. Elle allongeait la tete a la portiere,
il lui semblait qu'elle etait partie depuis plus de vingt ans et que les
lieux devaient etre changes. Le train quittait Sainte-Marthe, lorsqu'elle
eut la forte emotion, en allongeant le cou, d'apercevoir, a l'horizon, tres
loin, la Souleiade, avec les deux cypres centenaires de la terrasse, qu'on
reconnaissait de trois lieues.
Il etait cinq heures, le crepuscule tombait deja. Les plaques tournantes
retentirent, et Clotilde descendit. Mais elle avait eu un elancement, une
douleur vive, en voyant que Pascal n'etait pas sur le quai, a l'attendre.
Elle se repetait depuis Lyon: "Si je ne le vois pas tout de suite, a
l'arrivee, c'est qu'il est malade." Peut-etre, cependant, etait-il reste
dans la salle, ou s'occupait-il d'une voiture, dehors. Elle se precipita,
et elle ne trouva que le pere Durieu, le voiturier que le docteur employait
d'habitude. Vivement, elle le questionna. Le vieil homme, un Provencal
taciturne, ne se hatait pas de repondre. Il avait la sa charrette, il
demandait le bulletin de bagages, voulait d'abord s'occuper des malles.
D'une voix tremblante, elle repeta sa question:
--Tout le monde va bien, pere Durieu?
--Mais oui, mademoiselle.
Et elle dut insister, avant de savoir que c'etait Martine, la veille, vers
six heures, qui lui avait commande de se trouver a la gare, avec sa
voiture, pour l'arrivee du train. Il n'avait pas vu, personne n'avait vu le
docteur, depuis deux mois. Peut-etre bien, puisqu'il n'etait pas la, qu'il
avait du prendre le lit, car le bruit courait en ville qu'il n'etait guere
solide.
--Attendez que j'aie les bagages, mademoiselle. Il y a une place pour vous
sur la banquette.
--Non, pere Durieu, ce serait trop long. Je vais a pied.
A grands pas, elle monta la rampe. Son coeur se serrait tellement, qu'elle
etouffait. Le soleil avait disparu derriere les coteaux de Sainte-Marthe,
une cendre fine tombait du ciel gris, avec le premier frisson de novembre;
et, comme elle prenait le chemin des Fenouilleres, elle eut une nouvelle
apparition de la Souleiade qui la glaca, la facade morne sous le
crepuscule, tous les volets fermes, dans une tristesse d'abandon et de
deuil.
Mais le coup terrible que recut Clotilde, ce fut lorsqu'elle reconnut
Ramond, debout au seuil du vestibule, et qui semblait l'attendre. Il
l'avait guettee en effet, il etait descendu, voulant amortir en elle
l'affreuse catastrophe. Elle arrivait essoufflee, elle avait passe par le
quinconce des platanes, pres de la source, pour couper au plus court; et,
de voir le jeune homme la, au lieu de Pascal qu'elle esperait encore y
trouver, elle eut une sensation d'ecroulement, d'irreparable malheur.
Ramond etait tres pale, bouleverse, malgre son effort de courage. Il ne
prononca pas un mot, attendant d'etre questionne. Elle-meme suffoquait, ne
disait rien. Et ils entrerent ainsi, il la mena jusqu'a la salle a manger,
ou ils resterent de nouveau quelques secondes en face l'un de l'autre,
muets, dans cette angoisse.
--Il est malade, n'est-ce pas? balbutia-t-elle enfin.
Il repeta simplement:
--Oui, malade.
--J'ai bien compris en vous voyant, reprit-elle. Pour qu'il ne soit pas la,
il faut qu'il soit malade.
Alors, elle insista.
--Il est malade, tres malade, n'est-ce pas?
Il ne repondait plus, il palissait davantage, et elle le regarda. A ce
moment, elle vit la mort sur lui, sur ses mains fremissantes encore, qui
avaient soigne le mourant, sur sa face desesperee, dans ses yeux troubles,
qui gardaient le reflet de l'agonie, dans tout son desordre de medecin qui
etait la depuis douze heures, a lutter, impuissant.
Elle eut un grand cri.
--Mais il est mort!
Et elle chancela, foudroyee, elle s'abattit entre les bras de Ramond, qui
l'etreignit fraternellement, dans un sanglot. Tous les deux, au cou l'un de
l'autre, pleurerent.
Puis, lorsqu'il l'eut assise sur une chaise et qu'il put parler:
--C'est moi, hier, vers dix heures et demie, qui ai mis au telegraphe la
depeche que vous avez recue. Il etait si heureux, si plein d'espoir! Il
faisait des reves d'avenir, un an, deux ans de vie.... Et c'est ce matin, a
quatre heures, qu'il a ete pris de la premiere crise et qu'il m'a envoye
chercher. Tout de suite, il s'etait vu perdu. Mais il esperait durer
jusqu'a six heures, vivre assez pour vous revoir.... Le mal a marche trop
vite. Il m'en a dit les progres jusqu'au dernier souffle, minute par
minute, comme un professeur qui disseque a l'amphitheatre. Il est mort avec
votre nom aux levres, calme et desespere, en heros.
Clotilde aurait voulu courir, monter d'un bond dans la chambre, et elle
restait clouee, sans force pour quitter la chaise. Elle avait ecoute, les
yeux noyes de grosses larmes qui coulaient sans fin. Chacune des phrases,
le recit de cette mort stoique retentissait dans son coeur, s'y gravait
profondement. Elle reconstituait l'abominable journee. A jamais elle devait
la revivre.
Mais, surtout, son desespoir deborda, lorsque Martine, entree depuis un
instant, dit d'une voix dure:
--Ah! mademoiselle a bien raison de pleurer, car si monsieur est mort,
c'est bien a cause de mademoiselle.
La vieille servante se tenait la debout, a l'ecart, pres de la porte de sa
cuisine, souffrante, exasperee qu'on lui eut pris et tue son maitre; et
elle ne cherchait meme pas une parole de bienvenue et de soulagement, pour
cette enfant qu'elle avait elevee. Sans calculer la portee de son
indiscretion, la peine ou la joie qu'elle pouvait faire, elle se
soulageait, elle disait tout ce qu'elle savait.
--Oui, si monsieur est mort, c'est bien parce que mademoiselle est partie.
Du fond de son aneantissement, Clotilde protesta.
--Mais c'est lui qui s'est fache, qui m'a forcee a partir!
--Ah bien! il a fallu que mademoiselle y mit de la complaisance, pour ne
pas voir clair.... La nuit d'avant le depart, j'ai trouve monsieur a moitie
etouffe, tant il avait du chagrin; et, quand j'ai voulu prevenir
mademoiselle, c'est lui qui m'en a empechee.... Puis, je l'ai bien vu, moi,
depuis que mademoiselle n'est plus la. Toutes les nuits, ca recommencait,
il se tenait a quatre pour ne pas ecrire et la rappeler.... Enfin, il en
est mort, c'est la verite pure.
Une grande clarte se faisait dans l'esprit de Clotilde, a la fois bien
heureuse et torturee. Mon Dieu! c'etait donc vrai, ce qu'elle avait
soupconne un instant? Ensuite, elle avait pu finir par croire, devant
l'obstination violente de Pascal, qu'il ne mentait pas, qu'entre elle et le
travail il choisissait sincerement le travail, en homme de science chez qui
l'amour de l'oeuvre l'emporte sur l'amour de la femme. Et il mentait
pourtant, il avait pousse le devouement, l'oubli de lui-meme, jusqu'a
s'immoler, pour ce qu'il pensait etre son bonheur, a elle. Et la tristesse
des choses voulait qu'il se fut trompe, qu'il eut consomme ainsi leur
malheur a tous.
De nouveau, Clotilde protestait, se desesperait.
--Mais comment aurais-je pu savoir?... J'ai obei, j'ai mis toute ma
tendresse dans mon obeissance.
--Ah! cria encore Martine, il me semble que j'aurais devine, moi!
Ramond intervint, parla doucement. Il avait repris les mains de son amie,
il lui expliqua que le chagrin avait pu hater l'issue fatale, mais que le
maitre etait malheureusement condamne depuis quelque temps. La maladie de
coeur dont il souffrait devait dater d'assez loin deja: beaucoup de
surmenage, une part certaine d'heredite, enfin toute sa passion derniere;
et le pauvre coeur s'etait brise.
--Montons, dit Clotilde. Je veux le voir.
En haut, dans la chambre, on avait ferme les volets, le crepuscule
melancolique n'etait meme pas entre. Deux cierges brulaient sur une petite
table, dans des flambeaux, au pied du lit. Et ils eclairaient d'une pale
lueur jaune Pascal etendu, les jambes serrees, les mains ramenees et a demi
jointes, sur la poitrine. Pieusement, on avait clos les paupieres. Le
visage semblait dormir, bleuatre encore, pourtant apaise deja, dans le flot
epandu de la chevelure blanche et de la barbe blanche. Il etait mort depuis
une heure et demie a peine. L'infinie serenite commencait, l'eternel repos.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 | 24 |
25 |
26 |
27 |
28