Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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Ce fut ce jour-la que Pascal s'interessa encore a son voisin, M. Bellombre.
Il s'etait approche d'une fenetre, il l'apercut, par-dessus le mur du
jardin, au pale soleil des premiers jours de novembre, faisant sa promenade
accoutumee; et la vue de l'ancien professeur, vivant si parfaitement
heureux, le jeta d'abord dans l'etonnement. Il lui semblait n'avoir jamais
songe a cette chose, qu'un homme de soixante-dix ans etait la, sans une
femme, sans un enfant, sans un chien, et qu'il tirait tout son egoiste
bonheur de la joie de vivre en dehors de la vie. Ensuite, il se rappela ses
coleres contre cet homme, ses ironies contre la peur de l'existence, les
catastrophes qu'il lui souhaitait, l'espoir que le chatiment viendrait,
quelque servante maitresse, quelque parente inattendue, qui serait la
vengeance. Mais non! il le retrouvait toujours aussi vert, il sentait bien
que, longtemps encore, il vieillirait ainsi, dur, avare, inutile et
heureux. Et, cependant, il ne l'execrait plus, il l'aurait plaint
volontiers, tellement il le jugeait ridicule et miserable, de n'etre pas
aime. Lui qui agonisait, parce qu'il restait seul! Lui dont le coeur allait
eclater, parce qu'il etait trop plein des autres! Plutot la souffrance, la
souffrance seule, que cet egoisme, cette mort a ce qu'on a de vivant et
d'humain en soi!
Dans la nuit qui suivit, Pascal eut une nouvelle crise d'angine de
poitrine. Elle dura pres de cinq minutes, il crut qu'il etoufferait, sans
avoir eu la force d'appeler sa servante. Lorsqu'il reprit haleine, il ne la
derangea pas, il prefera ne parler a personne de cette aggravation de son
mal; mais il garda la certitude qu'il etait fini, qu'il ne vivrait pas un
mois peut-etre. Sa premiere pensee alla vers Clotilde. Pourquoi ne lui
ecrivait-il pas d'accourir? Justement, il avait recu une lettre d'elle, la
veille, et il voulait lui repondre, ce matin-la. Puis, l'idee de ses
dossiers lui apparut soudain. S'il mourait tout d'un coup, sa mere
resterait la maitresse, elle les detruirait; et ce n'etaient pas seulement
les dossiers, mais ses manuscrits, tous ses papiers, trente annees de son
intelligence et de son travail. Ainsi se consommerait le crime qu'il avait
tant redoute, dont la seule crainte, pendant ses nuits de fievre, le
faisait se relever frissonnant, l'oreille aux aguets, ecoutant si l'on ne
forcait pas l'armoire. Une sueur le reprit, il se vit depossede, outrage,
les cendres de son oeuvre jetees aux quatre vents. Et, tout de suite, il
revint a Clotilde, il se dit qu'il suffisait simplement de la rappeler:
elle serait la, elle lui fermerait les yeux, elle defendrait sa memoire.
Deja, il s'etait assis, il se hatait de lui ecrire, pour que la lettre
partit par le courrier du matin.
Mais, lorsque Pascal fut devant la page blanche, la plume aux doigts, un
scrupule grandissant, un mecontentement de lui-meme l'envahit. Est-ce que
cette pensee des dossiers, le beau projet de leur donner une gardienne et
de les sauver, n'etait pas une suggestion de sa faiblesse, un pretexte
qu'il imaginait pour ravoir Clotilde? L'egoisme etait au fond. Il songeait
a lui, et non a elle. Il la vit rentrer dans cette maison pauvre, condamnee
a soigner un vieillard malade; il la vit surtout, dans la douleur, dans
l'epouvante de son agonie, lorsqu'il la terrifierait, un jour, en tombant
foudroye pres d'elle. Non, non! c'etait l'affreux moment qu'il voulait lui
eviter, c'etaient quelques journees de cruels adieux, et la misere ensuite,
triste cadeau qu'il ne pouvait lui faire, sans se croire un criminel. Son
calme, son bonheur a elle seule comptait, qu'importait le reste! Il
mourrait dans son trou, heureux de la croire heureuse. Quant a sauver ses
manuscrits, il verrait s'il aurait la force de s'en separer, en les
remettant a Ramond. Et, meme si tous ses papiers devaient perir, il y
consentait, et il voulait bien que rien de lui n'existat plus, pas meme sa
pensee, pourvu que rien de lui desormais ne troublat l'existence de sa
chere femme!
Pascal se mit donc a ecrire une de ses reponses habituelles, qu'il faisait
volontairement, a grand'peine, insignifiante et presque froide. Clotilde,
dans sa derniere lettre, sans se plaindre de Maxime, laissait entendre que
son frere se desinteressait d'elle, amuse davantage par Rose, la niece du
coiffeur de Saccard, cette petite jeune fille tres blonde, a l'air candide.
Et il flairait quelque manoeuvre du pere, une savante captation autour du
fauteuil de l'infirme, que ses vices, si precoces jadis, reprenaient, aux
approches de la mort. Mais, malgre son inquietude, il n'en donnait pas
moins de tres bons conseils a Clotilde, en lui repetant que son devoir
etait de se devouer jusqu'au bout. Quand il signa, des larmes lui
obscurcissaient la vue. C'etait sa mort de bete vieillie et solitaire, sa
mort sans un baiser, sans une main amie, qu'il signait. Puis, des doutes
lui vinrent: avait-il raison de la laisser la-bas, dans ce milieu mauvais,
ou il sentait toutes sortes d'abominations autour d'elle?
A la Souleiade, chaque matin, le facteur apportait les lettres et les
journaux, vers neuf heures; et Pascal, quand il ecrivait a Clotilde, avait
l'habitude de guetter, pour lui remettre la lettre, de facon a etre bien
certain qu'on n'interceptait pas sa correspondance. Or, ce matin-la, comme
il etait descendu lui donner celle qu'il venait d'ecrire, il fut surpris
d'en recevoir une nouvelle de la jeune femme, dont ce n'etait pas le jour.
Pourtant, il laissa partir la sienne. Ensuite, il remonta, il reprit sa
place devant sa table, dechirant l'enveloppe.
Et, des les premieres lignes, ce fut un grand saisissement, une stupeur.
Clotilde lui ecrivait qu'elle etait enceinte de deux mois. Si elle avait
tant hesite a lui annoncer cette nouvelle, c'etait qu'elle voulait avoir
elle-meme une absolue certitude. Maintenant, elle ne pouvait se tromper, la
conception remontait surement aux derniers jours d'aout, a cette nuit
heureuse ou elle lui avait donne le royal festin de jeunesse, le soir de
leur course de misere, de porte en porte. N'avaient-ils pas senti passer,
dans une de leurs etreintes, la volupte accrue et divine de l'enfant? Apres
le premier mois, des son arrivee a Paris, elle avait doute, croyant a un
retard, a une indisposition, bien explicable au milieu du trouble et des
chagrins de leur rupture. Mais, n'ayant encore rien vu le second mois, elle
avait attendu quelques jours, et elle etait aujourd'hui certaine de sa
grossesse, que tous les symptomes d'ailleurs confirmaient. La lettre etait
courte, disant le fait simplement, pleine pourtant d'une ardente joie, d'un
elan d'infinie tendresse, dans un desir de retour immediat.
Eperdu, craignant de ne pas bien comprendre, Pascal recommenca la lettre.
Un enfant! cet enfant qu'il se meprisait de n'avoir pu faire, le jour du
depart, dans le grand souffle desole du mistral, et qui etait la deja,
qu'elle emportait, lorsqu'il regardait au loin fuir le train, par la plaine
rase! Ah! c'etait l'oeuvre vraie, la seule bonne, la seule vivante, celle
qui le comblait de bonheur et d'orgueil. Ses travaux, ses craintes de
l'heredite avaient disparu. L'enfant allait etre, qu'importait ce qu'il
serait! pourvu qu'il fut la continuation, la vie leguee et perpetuee,
l'autre soi-meme! Il en restait remue jusqu'au fond des entrailles, dans un
frisson attendri de tout son etre, il riait, il parlait tout haut, il
baisait follement la lettre.
Mais un bruit de pas le fit se calmer un peu. Il tourna la tete, il vit
Martine.
--Monsieur le docteur Ramond est en bas.
--Ah! qu'il monte, qu'il monte!
C'etait encore du bonheur qui arrivait. Ramond, des la porte, cria
gaiement:
--Victoire! maitre, je vous rapporte votre argent, pas tout, mais une bonne
somme!
Et il conta les choses, un cas d'imprevue et heureuse chance, que son
beau-pere, M. Leveque, avait tire au clair. Les recus des cent vingt mille
francs, qui constituaient Pascal creancier personnel de Grandguillot, ne
servaient a rien, puisque celui-ci etait insolvable. Le salut s'etait
rencontre dans la procuration que le docteur lui avait remise un jour, sur
sa demande, a l'effet d'employer tout ou partie de son argent en placements
hypothecaires. Comme le nom du mandataire y etait en blanc, le notaire,
ainsi que cela se pratique parfois, avait pris un de ses clercs pour
prete-nom; et quatre-vingt mille francs venaient d'etre retrouves ainsi,
places en bonnes hypotheques, par l'intermediaire d'un brave homme, tout a
fait en dehors des affaires de son patron. Si Pascal avait agi, etait alle
au parquet, il aurait debrouille cela depuis longtemps. Enfin, quatre mille
francs de rentes solides rentraient dans sa poche.
Il avait saisi les mains du jeune homme, il les lui serrait, d'un air
exalte.
--Ah! mon ami, si vous saviez combien je suis heureux! Cette lettre de
Clotilde m'apporte un grand bonheur. Oui, j'allais la rappeler pres de moi;
mais la pensee de ma misere, des privations que je lui imposerais, me
gatait la joie de son retour.... Et voila que la fortune revient, au moins
de quoi installer mon petit monde!
Dans l'expansion de son attendrissement, il avait tendu la lettre a Ramond,
il le forca a la lire. Puis, lorsque le jeune homme la lui rendit en
souriant, emu de le sentir si bouleverse, il ceda a un besoin debordant de
tendresse, il le saisit entre ses deux grands bras, comme un camarade,
comme un frere. Les deux hommes se baiserent sur les joues,
vigoureusement....
--Puisque le bonheur vous envoie, je vais encore vous demander un service.
Vous savez que je me defie de tout le monde ici, meme de ma vieille bonne.
C'est vous qui allez porter ma depeche au telegraphe.
Il s'etait assis de nouveau devant sa table, il ecrivit simplement: "Je
t'attends, pars ce soir."
--Voyons, reprit-il, nous sommes aujourd'hui le 6 novembre, n'est-ce
pas?... Il est pres de dix heures, elle aura ma depeche vers midi. Cela lui
donne tout le temps de faire ses malles et de prendre, ce soir, l'express
de huit heures, qui la mettra demain a Marseille pour le dejeuner. Mais,
comme il n'y a pas de train qui corresponde tout de suite, elle ne pourra
etre ici, demain 7 novembre, que par celui de cinq heures.
Apres avoir plie la depeche, il s'etait leve.
--Mon Dieu! a cinq heures, demain!... Que cela est loin encore! que vais-je
faire jusque-la?
Puis, envahi d'une preoccupation, devenu grave:
--Ramond, mon camarade, voulez-vous me faire la grande amitie d'etre tres
franc avec moi?
--Comment ca, maitre?
--Oui, vous m'entendez bien.... L'autre jour, vous m'avez examine.
Pensez-vous que je puisse aller un an encore?
Et il tenait le jeune homme sous la fixite de son regard, il l'empechait de
detourner les yeux. Pourtant, celui-ci tacha de s'echapper, en plaisantant:
etait-ce vraiment un medecin qui posait une question pareille?
--Je vous en prie, Ramond, soyons serieux.
Alors, Ramond, en toute sincerite, repondit qu'il pouvait tres bien, selon
lui, nourrir l'espoir de vivre encore une annee. Il donnait ses raisons,
l'etat relativement peu avance de la sclerose, la sante parfaite des autres
organes. Sans doute, il fallait faire la part de l'inconnu, de ce qu'on ne
savait pas, car l'accident brutal etait toujours possible. Et tous deux en
arriverent a discuter le cas, aussi tranquillement que s'ils s'etaient
trouves en consultation, au chevet d'un malade, pesant le pour et le
contre, donnant chacun leurs arguments, fixant d'avance la terminaison
fatale, selon les indices les mieux etablis et les plus sages.
Pascal, comme s'il ne se fut pas agi de lui, avait repris son sang-froid,
son oubli de lui-meme.
--Oui, murmura-t-il enfin, vous avez raison, une annee de vie est
possible.... Ah! voyez-vous, mon ami, ce que je voudrais, ce seraient deux
annees, un desir fou, sans doute, une eternite de joie....
Et, s'abandonnant a ce reve d'avenir:
--L'enfant naitra vers la fin de mai.... Ce serait si bon de le voir
grandir un peu, jusqu'a ses dix-huit mois, a ses vingt mois, tenez! pas
davantage. Le temps seulement qu'il se debrouille et qu'il fasse ses
premiers pas.... Je n'en demande pas beaucoup, je voudrais le voir marcher,
et apres, mon Dieu! apres....
Il completa sa pensee d'un geste. Puis, gagne par l'illusion:
--Mais deux annees, ce n'est pas impossible. J'ai eu un cas tres curieux,
un charron du faubourg qui a vecu quatre ans, dejouant toutes mes
previsions.... Deux annees, deux annees, je les vivrai! il faut bien que je
les vive!
Ramond, qui avait baisse la tete, ne repondait plus. Un embarras le
prenait, a l'idee de s'etre montre trop optimiste; et la joie du maitre
l'inquietait, lui devenait douloureuse, comme si cette exaltation meme,
troublant un cerveau autrefois si solide, l'avait averti d'un danger sourd
et imminent.
--Ne vouliez-vous pas envoyer cette depeche tout de suite?
--Oui, oui! allez vite, mon bon Ramond, et je vous attends apres-demain.
Elle sera ici, je veux que vous accouriez nous embrasser.
La journee fut longue. Et, cette nuit-la, vers quatre heures, comme Pascal
venait enfin de s'endormir, apres une insomnie heureuse d'espoirs et de
reves, il fut reveille brutalement par une crise effroyable. Il lui sembla
qu'un poids enorme, toute la maison, s'etait ecroule sur sa poitrine, a ce
point que le thorax, aplati, touchait le dos; et il ne respirait plus, la
douleur gagnait les epaules, le cou, paralysait le bras gauche. D'ailleurs,
sa connaissance restait entiere, il avait la sensation que son coeur
s'arretait, que sa vie etait sur le point de s'eteindre, dans cet affreux
ecrasement d'etau qui l'etouffait. Avant que la crise fut a sa periode
aigue, il avait eu la force de se lever, de taper au plancher avec une
canne, pour faire monter Martine. Puis, il etait retombe sur son lit, ne
pouvant plus ni bouger ni parler, trempe d'une sueur froide.
Martine, heureusement, dans le grand silence de la maison vide, avait
entendu. Elle s'habilla, s'enveloppa d'un chale, monta vivement, avec sa
bougie. La nuit etait profonde encore, le petit jour allait paraitre. Et,
quand elle apercut son maitre dont les yeux seuls vivaient, qui la
regardait, les machoires serrees, la langue liee, le visage ravage par
l'angoisse, elle s'epouvanta, s'effara, ne put que se jeter vers le lit,
criant:
--Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, qu'avez-vous?... Repondez-moi, monsieur,
vous me faites peur!
Pendant une grande minute, Pascal etouffa davantage, ne parvenant pas a
retrouver son souffle. Puis, l'etau de ses cotes se desserrant peu a peu,
il murmura tres bas:
--Les cinq mille francs du secretaire sont a Clotilde.... Vous lui direz
que c'est arrange chez le notaire, qu'elle retrouvera la de quoi vivre....
Alors, Martine qui l'avait ecoute, beante, se desespera, confessa son
mensonge, ignorant les bonnes nouvelles apportees par Ramond.
--Monsieur, il faut me pardonner, j'ai menti. Mais ce serait mal de mentir
davantage.... Quand je vous ai vu seul, et si malheureux, j'ai pris sur mon
argent....
--Ma pauvre fille, vous avez fait ca!
--Oh! j'ai bien espere un peu que monsieur me le rendrait un jour!
La crise se calmait, il put tourner la tete et la regarder. Il etait
stupefait et attendri. Que s'etait-il donc passe dans le coeur de cette
vieille fille avare, qui pendant trente annees avait durement amasse son
tresor, qui n'en avait jamais sorti un sou, ni pour les autres ni pour
elle? Il ne comprenait pas encore, il voulut simplement se montrer
reconnaissant et bon.
--Vous etes une brave femme, Martine. Tout cela vous sera rendu.... Je
crois bien que je vais mourir....
Elle ne le laissa pas achever, se revoltant, dans un sursaut de tout son
etre, dans un cri de protestation.
--Mourir, vous, monsieur!... Mourir avant moi! Je ne veux pas, je ferai
tout, je l'empecherai bien!
Et elle s'etait jetee a genoux devant le lit, elle l'avait saisi de ses
mains eperdues, tatant pour savoir ou il souffrait, le retenant, comme si
elle avait espere qu'on n'oserait pas le lui prendre.
--Il faut me dire ce que vous avez, je vous soignerai, je vous sauverai.
S'il est necessaire de vous donner de ma vie, a moi, je vous en donnerai,
monsieur.... Je puis bien passer mes jours, mes nuits. Je suis encore
forte, je serai plus forte que le mal, vous verrez.... Mourir, mourir, ah!
non, ce n'est pas possible! Le bon Dieu ne peut pas vouloir une injustice
pareille. Je l'ai tant prie dans mon existence, qu'il doit m'ecouter un
peu, et il m'exaucera, monsieur, il vous sauvera!
Pascal la regardait, l'ecoutait, et une clarte brusque se faisait en lui.
Mais elle l'aimait, cette miserable fille, elle l'avait toujours aime! Il
se rappelait ses trente annees de devouement aveugle, son adoration muette
d'autrefois, quand elle le servait a genoux, et qu'elle etait jeune, ses
jalousies sourdes contre Clotilde plus tard, tout ce qu'elle avait du
souffrir inconsciemment a cette epoque. Et elle etait la, a genoux encore
aujourd'hui, devant son lit de mort, en cheveux grisonnants, avec ses yeux
couleur de cendre, dans sa face bleme de nonne abetie par le celibat. Et il
la sentait ignorante de tout, ne sachant meme pas de quel amour elle
l'avait aime, n'aimant que lui pour le bonheur de l'aimer, d'etre avec lui
et de le servir.
Des larmes roulerent sur les joues de Pascal. Une pitie douloureuse, une
tendresse humaine, infinie, debordaient de son pauvre coeur a moitie brise.
Il la tutoya.
--Ma pauvre fille, tu es la meilleure des filles.... Tiens! embrasse-moi
comme tu m'aimes, de toute ta force!
Elle sanglotait, elle aussi. Elle laissa tomber, sur la poitrine de son
maitre, sa tete grise, sa face usee par sa longue domesticite. Eperdument,
elle le baisa, mettant dans ce baiser toute sa vie.
--Bon! ne nous attendrissons pas, parce que, vois-tu, on aura beau faire,
ce sera la fin tout de meme.... Si tu veux que je t'aime bien, tu vas
m'obeir.
D'abord, il s'enteta a ne pas rester dans sa chambre. Elle lui semblait
glacee, haute, vide, noire. Le desir lui etait venu de mourir dans l'autre
chambre, celle de Clotilde, celle ou tous deux s'etaient aimes, ou lui
n'entrait plus qu'avec un frisson religieux. Et il fallut que Martine eut
cette derniere abnegation, qu'elle l'aidat a se lever, qu'elle le soutint,
le conduisit, chancelant, jusqu'au lit tiede encore. Il avait pris, sous
son oreiller, la clef de l'armoire, qu'il gardait la, chaque nuit; et il
remit cette clef sous l'autre oreiller, pour veiller sur elle, tant qu'il
serait vivant. Le petit jour naissait a peine, la servante avait pose la
bougie sur la table.
--A present que me voila couche, et que je respire un peu mieux, tu vas me
faire le plaisir de courir chez le docteur Ramond.... Tu le reveilleras, tu
le rameneras avec toi.
Elle partait, lorsqu'il fut saisi d'une crainte.
--Et, surtout, je te defends d'aller avertir ma mere.
Embarrassee, suppliante, elle revint vers lui.
--Oh monsieur, madame Felicite qui m'a tant fait lui promettre....
Mais il fut inflexible. Toute sa vie, il s'etait montre deferent pour sa
mere, et il croyait avoir acquis le droit de se proteger contre elle, au
moment de sa mort. Il refusait de la voir. La servante dut lui jurer d'etre
muette. Alors, seulement, il retrouva un sourire.
--Va vite.... Oh! tu me reverras, ce n'est pas pour maintenant.
Le jour se levait enfin, un petit jour triste, dans une pale matinee de
novembre. Pascal avait fait ouvrir les volets; et, quand il se trouva seul,
il regarda croitre cette lumiere, celle de la derniere journee qu'il
vivrait sans doute. La veille, il avait plu, le soleil etait reste voile,
tiede encore. Des platanes voisins, il entendait venir tout un reveil
d'oiseaux, tandis que, tres loin, au fond de la campagne ensommeillee, une
locomotive sifflait, d'une plainte continue. Et il etait seul, seul dans la
grande maison morne, dont il sentait autour de lui le vide, dont il
ecoutait le silence. Le jour grandissait lentement, il continuait a en
suivre, sur les vitres, la tache elargie et blanchissante. Puis, la flamme
de la bougie fut noyee, la chambre apparut tout entiere. Il en attendait un
soulagement, et il ne fut pas decu, des consolations lui arriverent de la
tenture couleur d'aurore, de chacun des meubles familiers, du vaste lit ou
il avait tant aime et ou il s'etait couche pour mourir. Sous le haut
plafond, par la piece frissonnante, flottaient toujours une pure odeur de
jeunesse, une infinie douceur d'amour, dont il etait enveloppe comme d'une
caresse fidele, et reconforte.
Cependant, Pascal, bien que la crise aigue eut cesse, souffrait
affreusement. Une douleur poignante restait au creux de la poitrine, et son
bras gauche, engourdi, pesait a son epaule ainsi qu'un bras de plomb. Dans
l'interminable attente du secours que Martine allait ramener, il avait fini
par fixer toute sa pensee sur cette souffrance dont criait sa chair. Et il
se resignait, il ne retrouvait pas la revolte que soulevait en lui,
autrefois, le seul spectacle de la douleur physique. Elle l'exasperait,
comme une cruaute monstrueuse et inutile. Au milieu de ses doutes de
guerisseur, il ne soignait plus ses malades que pour la combattre. S'il
finissait par l'accepter, aujourd'hui que lui-meme en subissait la torture,
etait-ce donc qu'il montait d'un degre encore dans sa foi en la vie, a ce
sommet de serenite, d'ou la vie apparait totalement bonne, meme avec la
fatale condition de la souffrance, qui en est le ressort peut-etre? Oui!
vivre, toute la vie, la vivre et la souffrir toute, sans rebellion, sans
croire qu'on la rendrait meilleure en la rendant indolore, cela eclatait
nettement, a ses yeux de moribond, comme le grand courage et la grande
sagesse. Et, pour tromper son attente, pour amuser son mal, il reprenait
ses theories dernieres, il revait au moyen d'utiliser la souffrance, de la
transformer en action, en travail. Si l'homme, a mesure qu'il s'eleve dans
la civilisation, sent la douleur davantage, il est tres certain qu'il y
devient aussi plus fort, plus arme, plus resistant. L'organe, le cerveau
qui fonctionne, se developpe, se solidifie, pourvu que l'equilibre ne soit
pus rompu, entre les sensations qu'il recoit et le travail qu'il rend. Des
lors, ne pouvait-on faire le reve d'une humanite ou la somme du travail
equivaudrait si bien a la somme des sensations, que la souffrance s'y
trouverait elle-meme employee et comme supprimee?
Maintenant, le soleil se levait, Pascal roulait confusement ces lointains
espoirs, dans le demi-sommeil de son mal, lorsqu'il sentit une nouvelle
crise naitre du fond de sa poitrine. Il eut un moment d'anxiete atroce:
est-ce que c'etait la fin? est-ce qu'il allait mourir seul? Mais,
justement, des pas rapides montaient l'escalier, Ramond entra, suivi de
Martine. Et le malade eut le temps de lui dire, avant d'etouffer:
--Piquez-moi, piquez-moi tout de suite, avec de l'eau pure! et deux fois,
au moins dix grammes!
Malheureusement, le medecin dut chercher la petite seringue, puis tout
preparer. Cela dura quelques minutes, et la crise fut effrayante. Il en
suivait les progres avec anxiete, le visage qui se decomposait, les levres
qui bleuissaient. Enfin, lorsqu'il eut fait les deux piqures, il remarqua
que les phenomenes, un instant stationnaires, diminuaient ensuite
d'intensite, lentement. Cette fois encore, la catastrophe etait evitee.
Mais, des qu'il n'etouffa plus, Pascal, jetant un regard sur la pendule,
dit de sa voix faible et tranquille:
--Mon ami, il est sept heures.... Dans douze heures, a sept heures, ce
soir, je serai mort.
Et, comme le jeune homme voulait protester, pret a la discussion:
--Non, ne mentez pas. Vous avez assiste a la crise, vous etes renseigne
aussi bien que moi.... Tout va desormais se passer d'une facon
mathematique; et, heure par heure, je pourrais vous decrire les phases du
mal....
Il s'interrompit pour respirer difficilement; puis, il ajouta:
--D'ailleurs, tout est bien, je suis content.... Clotilde sera ici a cinq
heures, je ne demande plus qu'a la voir et a mourir entre ses bras.
Bientot pourtant, il eprouva un mieux sensible. L'effet de la piqure etait
vraiment miraculeux; et il put s'asseoir sur le lit, le dos appuye contre
des oreillers. La voix redevenait facile, jamais la lucidite du cerveau
n'avait paru plus grande.
--Vous savez, maitre, dit Ramond, que je ne vous quitte pas. J'ai prevenu
ma femme, nous allons passer la journee ensemble; et, quoi que vous en
disiez, j'espere bien que ce ne sera pas la derniere.... N'est-ce pas? Vous
permettez que je m'installe comme chez moi.
Pascal souriait. Il donna des ordres a Martine, il voulut qu'elle s'occupat
du dejeuner, pour Ramond. Si l'on avait besoin d'elle, on l'appellerait. Et
les deux hommes resterent seuls dans une bonne intimite de causerie, l'un
couche, avec sa grande barbe blanche, discourant comme un sage, l'autre
assis au chevet, ecoutant, montrant la deference d'un disciple.
--En verite, murmura le maitre, comme s'il se fut parle a lui-meme, c'est
extraordinaire, l'effet de ces piqures....
Puis, haussant la voix, presque gaiement:
--Mon ami Ramond, ce n'est peut-etre pas un gros cadeau que je vous fais,
mais je vais vous laisser mes manuscrits. Oui, Clotilde a l'ordre, quand je
ne serai plus, de vous les remettre.... Vous fouillerez la dedans, vous y
trouverez peut-etre des choses pas trop mauvaises. Si vous en tirez un jour
quelque bonne idee, eh bien! ce sera tant mieux pour tout le monde.
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