A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

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--Ah! si l'enfant etait venu!

Plus bas encore, en un sanglot, elle crut l'entendre begayer des mots
indistincts.

--Oui, l'oeuvre revee, la seule vraie et bonne, l'oeuvre que je n'ai pu
faire.... Pardonne-moi, tache d'etre heureuse.

La vieille madame Rougon etait a la gare, tres gaie, tres vive, malgre ses
quatre-vingts ans. Elle triomphait, elle croyait tenir son fils Pascal a sa
merci. Quand elle les vit hebetes l'un et l'autre, elle se chargea de tout,
prit le billet, fit enregistrer les bagages, installa la voyageuse dans un
compartiment de dames seules. Puis, elle parla longuement de Maxime, donna
des instructions, exigea d'etre tenue au courant. Mais le train ne partait
pas, et il s'ecoula encore cinq atroces minutes, pendant lesquelles ils
resterent face a face, en ne se disant plus rien. Enfin, tout sombra, il y
eut des embrassades, un grand bruit de roues, des mouchoirs qui
s'agitaient.

Brusquement, Pascal s'apercut qu'il etait seul sur le quai, pendant que,
la-bas, le train avait disparu, a un coude de la ligne. Alors, il n'ecouta
pas sa mere, il prit sa course, un galop furieux de jeune homme, monta la
pente, enjamba les gradins de pierres seches, se trouva en trois minutes
sur la terrasse de la Souleiade. Le mistral y faisait rage, une rafale
geante qui pliait les cypres centenaires comme des pailles. Dans le ciel
decolore, le soleil paraissait las de tout ce vent dont la violence, depuis
six jours, lui passait sur la face. Et, pareil aux arbres echeveles, Pascal
tenait bon, avec ses vetements qui avaient des claquements de drapeaux,
avec sa barbe et ses cheveux emportes, fouettes de tempete. L'haleine
coupee, les deux mains sur son coeur pour en contenir les battements, il
regardait au loin fuir le train, a travers la plaine rase, un train tout
petit que le mistral semblait balayer, ainsi qu'un rameau de feuilles
seches.




XII


Des le lendemain, Pascal s'enferma au fond de la grande maison vide. Il
n'en sortit plus, cessa completement les rares visites de medecin qu'il
faisait encore, vecut la, portes et fenetres closes, dans une solitude et
un silence absolus. Et l'ordre formel etait donne a Martine: elle ne devait
laisser entrer personne, sous aucun pretexte.

--Mais, monsieur, votre mere, madame Felicite?

--Ma mere moins encore que les autres, j'ai mes raisons.... Vous lui direz
que je travaille, que j'ai besoin de me recueillir et que je la prie de
m'excuser.

Coup sur coup, a trois reprises, la vieille madame Rougon se presenta. Elle
tempetait au rez-de-chaussee, il l'entendait qui elevait la voix,
s'irritant, voulant forcer la consigne. Puis, le bruit s'apaisait, il n'y
avait plus qu'un chuchotement de plainte et de complot, entre elle et la
servante. Et pas une fois il ne ceda, ne se pencha en haut de la rampe,
pour lui crier de monter.

Un jour, Martine se hasarda a dire:

--C'est bien dur tout de meme, monsieur, de refuser la porte a sa mere.
D'autant plus que madame Felicite vient dans de bons sentiments, car elle
sait la grande gene de monsieur et elle n'insiste que pour lui offrir ses
services.

Exaspere, il cria:

--De l'argent, je n'en veux pas, entendez-vous!... Je travaillerai, je
gagnerai bien ma vie, que diable!

Cependant, cette question de l'argent devenait pressante. Il s'entetait a
ne pas prendre un sou des cinq mille francs enfermes dans le secretaire.
Maintenant qu'il etait seul, il avait une complete insouciance de la vie
materielle, il se serait contente de pain et d'eau; et, chaque fois que la
servante lui demandait de quoi acheter du vin, de la viande, quelque
douceur, il haussait les epaules: a quoi bon? il restait une croute de la
veille, n'etait-ce pas suffisant? Mais elle, dans sa tendresse pour ce
maitre qu'elle sentait souffrir, se desolait de cette avarice plus rude que
la sienne, de ce denuement de pauvre homme ou il s'abandonnait, avec la
maison entiere. On vivait mieux chez les ouvriers du faubourg. Aussi,
pendant toute une journee, parut-elle en proie a un terrible combat
interieur. Son amour de chien docile luttait contre sa passion de l'argent,
amasse sou a sou, cache quelque part, faisant des petits, comme elle
disait. Elle aurait mieux aime donner de sa chair. Tant que son maitre
n'avait pas souffert seul, l'idee ne lui etait pas meme venue de toucher a
son tresor. Et ce fut un heroisme extraordinaire, le matin ou, poussee a
bout, voyant sa cuisine froide et le buffet vide, elle disparut pendant une
heure, puis rentra avec des provisions et la monnaie d'un billet de cent
francs.

Justement, Pascal qui descendait, s'etonna, lui demanda d'ou venait cet
argent, deja hors de lui et pret a jeter tout a la rue, en croyant qu'elle
etait allee chez sa mere.

--Mais non, mais non! monsieur, begayait-elle, ce n'est pas cela du
tout....

Et elle finit par dire le mensonge qu'elle avait prepare.

--Imaginez-vous que les comptes s'arrangent, chez monsieur Grandguillot, ou
du moins ca m'en a tout l'air.... J'ai eu l'idee, ce matin, d'aller voir,
et on m'a dit qu'il vous reviendrait surement quelque chose, que je pouvais
prendre cent francs.... Oui, on s'est meme contente d'un recu de moi. Vous
regulariserez ca plus tard.

Pascal sembla a peine surpris. Elle esperait bien qu'il ne sortirait pas,
pour verifier le fait. Pourtant, elle fut soulagee de voir avec quelle
facilite insouciante il acceptait son histoire.

--Ah! tant mieux! s'ecria-t-il. Je disais bien qu'il ne faut jamais
desesperer. Cela va me donner le temps d'organiser mes affaires.

Ses affaires, c'etait la vente de la Souleiade, a laquelle il avait songe
confusement. Mais quelle peine affreuse, quitter cette maison, ou Clotilde
avait grandi, ou il avait vecu pres de dix-huit ans avec elle! Il s'etait
donne deux ou trois semaines pour y reflechir. Quand il eut cet espoir,
qu'il rattraperait un peu de son argent, il n'y pensa plus du tout. De
nouveau, il s'abandonnait, mangeait ce que lui servait Martine, ne
s'apercevait meme pas du strict bien-etre qu'elle remettait autour de lui,
a genoux, en adoration, dechiree de toucher a son petit tresor, mais si
heureuse de le nourrir maintenant, sans qu'il se doutat que sa vie venait
d'elle.

D'ailleurs, Pascal ne la recompensait guere. Il s'attendrissait ensuite,
regrettait ses violences. Mais, dans l'etat de fievre desesperee ou il
vivait, cela ne l'empechait pas de recommencer, de s'emporter contre elle,
au moindre sujet de mecontentement. Un soir qu'il avait encore entendu sa
mere causer sans fin, au fond de la cuisine, il eut un acces de colere
furieuse.

--Ecoutez-moi, bien, Martine, je ne veux plus qu'elle entre a la
Souleiade.... Si vous la recevez une seule fois, en bas, je vous chasse!

Saisie, elle restait immobile. Jamais, depuis trente-deux ans qu'elle le
servait, il ne l'avait ainsi menacee de renvoi.

--Oh! monsieur, vous auriez ce courage! Mais je ne m'en irais pas, je me
coucherais en travers de la porte.

Deja, il etait honteux de son emportement, et il se fit plus doux.

--C'est que je sais parfaitement ce qui se passe. Elle vient pour vous
endoctriner, pour vous mettre contre moi, n'est-ce pas?... Oui, elle guette
mes papiers, elle voudrait tout voler, tout detruire, la-haut, dans
l'armoire. Je la connais, quand elle veut quelque chose, elle le veut
jusqu'au bout.... Eh bien! vous pouvez lui dire que je veille, que je ne la
laisserai meme pas approcher de l'armoire, tant que je serai vivant. Et
puis, la clef est la, dans ma poche.

En effet, toute sa terreur de savant traque et menace etait revenue. Depuis
qu'il vivait seul, il avait la sensation d'un danger renaissant, d'un
guet-apens continu, dresse dans l'ombre. Le cercle se resserrait, et s'il
se montrait si rude contre les tentatives d'envahissement, s'il repoussait
les assauts de sa mere, c'etait qu'il ne se trompait pas sur ses projets
veritables et qu'il avait peur d'etre faible. Quand elle serait la, elle le
possederait peu a peu, au point de le supprimer. Aussi ses tortures
recommencaient-elles, il passait les journees en surveillance, il fermait
lui-meme les portes, le soir, et souvent il se relevait, la nuit, pour
s'assurer qu'on ne forcait pas les serrures. Son inquietude etait que la
servante, gagnee, croyant assurer son salut eternel, n'ouvrit a sa mere. Il
croyait voir les dossiers flamber dans la cheminee, il montait la garde
autour d'eux, repris d'une passion souffrante, d'une tendresse dechiree
pour cet amas glace de papiers, ces froides pages de manuscrits, auxquelles
il avait sacrifie la femme, et qu'il s'efforcait d'aimer assez, afin
d'oublier le reste.

Pascal, depuis que Clotilde n'etait plus la, se jetait dans le travail,
essayait de s'y noyer et de s'y perdre. S'il s'enfermait, s'il ne mettait
plus les pieds dans le jardin, s'il avait eu, un jour que Martine etait
montee lui annoncer le docteur Ramond, la force de repondre qu'il ne
pouvait le recevoir, toute cette volonte apre de solitude n'avait d'autre
but que de s'aneantir au fond d'un labeur incessant. Ce pauvre Ramond,
comme il l'aurait embrasse volontiers! car il devinait bien l'exquis
sentiment qui le faisait accourir, pour consoler son vieux maitre. Mais
pourquoi perdre une heure? pourquoi risquer des emotions, des larmes, d'ou
il sortait lache? Des le jour, il etait a sa table, y passait la matinee et
l'apres-midi, continuait souvent a la lampe, tres tard. C'etait son ancien
projet qu'il voulait mettre a execution: reprendre toute sa theorie de
l'heredite sur un plan nouveau, se servir des dossiers, des documents
fournis par sa famille, pour etablir d'apres quelles lois, dans un groupe
d'etres, la vie se distribue et conduit mathematiquement d'un homme a un
autre homme, en tenant compte des milieux: vaste bible, genese des
familles, des societes, de l'humanite entiere. Il esperait que l'ampleur
d'un tel plan, l'effort necessaire a la realisation d'une idee si
colossale, le possederait tout entier, lui rendrait sa sante, sa foi, son
orgueil, dans la jouissance superieure de l'oeuvre accomplie. Et il avait
beau vouloir se passionner, se donner sans reserve, avec acharnement, il
n'arrivait qu'a surmener son corps et son esprit, distrait quand meme, le
coeur absent de sa besogne, plus malade de jour en jour, et desespere.
Etait-ce donc une faillite definitive du travail? Lui dont le travail avait
devore l'existence, qui le regardait comme le moteur, le bienfaiteur et le
consolateur, allait-il donc etre force de conclure qu'aimer et etre aime
passe tout au monde? Il tombait par moments a de grandes reflexions, il
continuait a ebaucher sa nouvelle theorie de l'equilibre des forces, qui
consistait a etablir que tout ce que l'homme recoit en sensation, il doit
le rendre en mouvement. Quelle vie normale, pleine et heureuse, si l'on
avait pu la vivre entiere, dans un fonctionnement de machine bien reglee,
rendant en force ce qu'elle brule en combustible, s'entretenant elle-meme
en vigueur et en beaute par le jeu simultane et logique de tous ses
organes! Il y voyait autant de labeur physique que de labeur intellectuel,
autant de sentiment que de raisonnement, la part faite a la fonction
genesique comme a la fonction cerebrale, sans jamais de surmenage, ni d'une
part ni d'une autre, car le surmenage n'est que le desequilibre et la
maladie. Oui, oui! recommencer la vie et savoir la vivre, becher la terre,
etudier le monde, aimer la femme, arriver a la perfection humaine, a la
cite future de l'universel bonheur, par le juste emploi de l'etre entier,
quel beau testament laisserait la un medecin philosophe! Et ce reve
lointain, cette theorie entrevue achevait de l'emplir d'amertume, a la
pensee que, desormais, il n'etait plus qu'une force gaspillee et perdue.

Au fond meme de son chagrin, Pascal avait cette sensation dominante qu'il
etait fini. Le regret de Clotilde, la souffrance de ne plus l'avoir, la
certitude qu'il ne l'aurait jamais plus, l'envahissait, a chaque heure
davantage, d'un flot douloureux qui emportait tout. Le travail etait
vaincu, il laissait parfois tomber sa tete sur la page en train, et il
pleurait pendant des heures, sans trouver le courage de reprendre la plume.
Son acharnement a la besogne, ses journees de volontaire aneantissement
aboutissaient a des nuits terribles, des nuits d'insomnie ardente, pendant
lesquelles il mordait ses draps, pour ne pas crier le nom de Clotilde. Elle
etait partout, dans cette maison morne, ou il se cloitrait. Il la
retrouvait traversant chaque piece, assise sur tous les sieges, debout
derriere toutes les portes. En bas, dans la salle a manger, il ne pouvait
plus se mettre a table, sans l'avoir en face de lui. Dans la salle de
travail, en haut, elle continuait a etre sa compagne de chaque seconde,
elle y avait tant vecu enfermee, elle-meme, que son image semblait emaner
des choses: sans cesse, il la sentait evoquee pres de lui, il la devinait
droite et mince devant son pupitre, penchee sur un pastel, avec son fin
profil. Et, s'il ne sortait pas pour fuir cette hantise du cher et
torturant souvenir, c'etait qu'il avait la certitude de la retrouver
partout aussi dans le jardin, revant au bord de la terrasse, suivant a pas
ralentis les allees de la pinede, assise et rafraichie sous les platanes
par l'eternel chant de la source, couchee sur l'aire, au crepuscule, les
yeux perdus, attendant les etoiles. Mais il existait surtout pour lui un
lieu de desir et de terreur, un sanctuaire sacre ou il n'entrait qu'en
tremblant: la chambre ou elle s'etait donnee a lui, ou ils avaient dormi
ensemble. Il en gardait la clef, il n'y avait pas derange un objet de
place, depuis le triste matin du depart; et une jupe oubliee trainait
encore sur un fauteuil. La, il respirait jusqu'a son souffle, sa fraiche
odeur de jeunesse, restee parmi l'air comme un parfum. Il ouvrait ses bras
eperdus, il les serrait sur son fantome, flottant dans le tendre demi-jour
des volets fermes, dans le rose eteint de la vieille indienne des murs,
couleur d'aurore. Il sanglotait devant les meubles, il baisait le lit, la
place marquee ou se dessinait l'elancement divin de son corps. Et sa joie
d'etre la, son regret de ne plus y voir Clotilde, cette emotion violente
l'epuisait a un tel point, qu'il n'osait pas visiter tous les jours ce lieu
redoutable, couchant dans sa chambre froide, ou ses insomnies ne la lui
montraient pas si voisine et si vivante.

Au milieu de son travail obstine, Pascal avait une autre grande joie
douloureuse, les lettres de Clotilde. Elle lui ecrivait regulierement deux
fois par semaine, de longues lettres de huit a dix pages, dans lesquelles
elle lui racontait sa vie quotidienne. Il ne semblait pas qu'elle fut tres
heureuse, a Paris. Maxime, qui ne quittait plus son fauteuil d'infirme,
devait la torturer par des exigences d'enfant gate et de malade, car elle
parlait en recluse, sans cesse de garde pres de lui, ne pouvant meme
s'approcher des fenetres, pour jeter un coup d'oeil sur l'avenue, ou
roulait le flot mondain des promeneurs du Bois; et, a certaines de ses
phrases, on sentait que son frere, apres l'avoir si impatiemment reclamee,
la soupconnait deja, commencait a la prendre en mefiance et en haine, ainsi
que toutes les personnes qui le servaient, dans sa continuelle inquietude
d'etre exploite et devalise. Deux fois, elle avait vu son pere, lui
toujours tres gai, deborde d'affaires, converti a la Republique, en plein
triomphe politique et financier. Saccard l'avait prise a part, pour lui
expliquer que ce pauvre Maxime etait vraiment insupportable, et qu'elle
aurait du courage, si elle consentait a etre sa victime. Comme elle ne
pouvait tout faire, il avait meme eu l'obligeance, le lendemain, d'envoyer
la niece de son coiffeur, une petite jeune fille de dix-huit ans, nommee
Rose, tres blonde, l'air candide, qui l'aidait a present autour du malade.
D'ailleurs, Clotilde ne se plaignait pas, affectait au contraire de montrer
une ame egale, satisfaite, resignee a la vie. Ses lettres etaient pleines
de vaillance, sans colere contre la separation cruelle, sans appel
desespere a la tendresse de Pascal, pour qu'il la rappelat. Mais, entre les
lignes, comme il la sentait fremissante de revolte, toute elancee vers lui,
prete a la folie de revenir sur l'heure, au moindre mot!

Et c'etait ce mot que Pascal ne, voulait pas ecrire. Les choses
s'arrangeraient, Maxime s'habituerait a sa soeur, le sacrifice devait etre
consomme jusqu'au bout, maintenant qu'il etait accompli. Une seule ligne
ecrite par lui, dans la faiblesse d'une minute, et le benefice de l'effort
etait perdu, la misere recommencait. Jamais il n'avait fallu a Pascal un
courage plus grand que lorsqu'il repondait a Clotilde. Pendant ses nuits
brulantes, il se debattait, il la nommait furieusement, il se relevait pour
ecrire, pour la rappeler tout de suite, par depeche. Puis, au jour, quand
il avait beaucoup pleure, sa fievre tombait; et sa reponse etait toujours
tres courte, presque froide. Il surveillait chacune de ses phrases,
recommencait, quand il croyait s'etre oublie. Mais quelle torture, ces
affreuses lettres, si breves, si glacees, ou il allait contre son coeur,
uniquement pour la detacher de lui, pour prendre tous les torts et lui
faire croire qu'elle pouvait l'oublier, puisqu'il l'oubliait! Il en sortait
en sueur, epuise, comme apres un acte violent d'heroisme.

On etait dans les derniers jours d'octobre, depuis un mois Clotilde etait
partie, lorsque Pascal, un matin, eut une brusque suffocation. A plusieurs
reprises deja, il avait eprouve ainsi de legers etouffements, qu'il mettait
sur le compte du travail. Mais, cette fois, les symptomes furent si nets,
qu'il ne put s'y tromper: une douleur poignante dans la region du coeur,
qui gagnait toute la poitrine et descendait le long du bras gauche, une
affreuse sensation d'ecrasement et d'angoisse, tandis qu'une sueur froide
l'inondait. C'etait une crise d'angine de poitrine. L'acces ne dura guere
plus d'une minute, et il resta d'abord plus surpris qu'effraye. Avec cet
aveuglement que les medecins gardent parfois sur l'etat de leur propre
sante, jamais il n'avait soupconne que son coeur put se trouver atteint.

Comme il se remettait, Martine monta justement dire que le docteur Ramond
etait en bas, insistant de nouveau pour etre recu. Et Pascal, cedant
peut-etre a un inconscient besoin de savoir, s'ecria:

--Eh bien! qu'il monte, puisqu'il s'entete. Ca me fera plaisir.

Les deux hommes s'embrasserent, et il n'y eut pas d'autre allusion a
l'absente, a celle dont le depart avait vide la maison, qu'une energique et
desolee poignee de main.

--Vous ne savez pas pourquoi je viens? s'ecria tout de suite Ramond. C'est
pour une question d'argent.... Oui, mon beau-pere, monsieur Leveque,
l'avoue que vous connaissez, m'a parle hier encore des fonds que vous aviez
chez le notaire Grandguillot. Et il vous conseille fortement de vous
remuer, car des personnes ont reussi, dit-on, a rattraper quelque chose.

--Mais, dit Pascal, je sais que ca s'arrange. Martine a deja obtenu deux
cents francs, je crois.

Ramond parut tres etonne.

--Comment, Martine? sans que vous soyez intervenu.... Enfin, voulez-vous
autoriser mon beau-pere a s'occuper de votre cas? Il tirera les choses au
clair, puisque vous n'avez ni le temps ni le gout de cette besogne.

--Certainement, j'autorise monsieur Leveque, et dites-lui que je le
remercie mille fois.

Puis, cette affaire reglee, le jeune homme ayant remarque sa paleur et le
questionnant, il repondit avec un sourire:

--Figurez-vous, mon ami, que je viens d'avoir une crise d'angine de
poitrine.... Oh! ce n'est pas une imagination, tous les symptomes y
etaient.... Et, tenez! puisque vous vous trouvez la, vous allez
m'ausculter.

D'abord, Ramond s'y refusa, en affectant de tourner la consultation en
plaisanterie. Est-ce qu'un conscrit comme lui oserait se prononcer sur son
general? Mais il l'examinait pourtant, lui trouvait la face tiree,
angoissee, avec un singulier effarement du regard. Il finit par l'ausculter
avec beaucoup d'attention, l'oreille collee longuement contre sa poitrine.
Plusieurs minutes s'ecoulerent, dans un profond silence.

--Eh bien? demanda Pascal, lorsque le jeune medecin se releva.

Celui-ci ne parla pas tout de suite. Il sentait les yeux du maitre droit
dans ses yeux. Aussi ne les detourna-t-il pas; et, devant la bravoure
tranquille de la demande, il repondit simplement:

--Eh bien! c'est vrai, je crois qu'il y a de la sclerose.

--Ah! vous etes gentil de ne pas mentir, reprit le docteur. J'ai eu peur un
instant que vous ne mentiez, et cela m'aurait fait de la peine.

Ramond s'etait remis a ecouter, disant a demi-voix:

--Oui, l'impulsion est energique, le premier bruit est sourd, tandis que le
second, au contraire, est eclatant.... On sent que la pointe s'abaisse et
se trouve reportee vers l'aisselle.... Il y a de la sclerose, c'est au
moins tres probable....

Puis, se relevant:

--On vit vingt ans avec cela.

--Sans doute, parfois, dit Pascal. A moins qu'on n'en meure tout de suite,
foudroye.

Ils causerent encore, s'etonnerent au sujet d'un cas etrange de sclerose du
coeur, observe a l'hopital de Plassans. Et, lorsque le jeune medecin
partit, il annonca qu'il reviendrait, des qu'il aurait des nouvelles de
l'affaire Grandguillot.

Quand il fut seul, Pascal se sentit perdu. Tout s'eclairait, ses
palpitations depuis quelques semaines, ses vertiges, ses etouffements; et
il y avait surtout cette usure de l'organe, de son pauvre coeur surmene de
passion et de travail, ce sentiment d'immense fatigue et de fin prochaine,
auquel il ne se trompait plus a cette heure. Pourtant, ce n'etait pas
encore de la crainte qu'il eprouvait. Sa premiere pensee venait d'etre que
lui aussi, a son tour, payait son heredite, que la sclerose, cette sorte de
degenerescence, etait sa part de misere physiologique, le legs inevitable
de sa terrible ascendance. D'autres avaient vu la nevrose, la lesion
originelle, se tourner en vice ou en vertu, en genie, en crime, en
ivrognerie, en saintete; d'autres etaient morts phtisiques, epileptiques,
ataxiques; lui avait vecu de passion et allait mourir du coeur. Et il n'en
tremblait plus, il ne s'en irritait plus, de cette heredite manifeste,
fatale et necessaire, sans doute. Au contraire, une humilite le prenait, la
certitude que toute revolte contre les lois naturelles est mauvaise.
Pourquoi donc, autrefois, triomphait-il, exultant d'allegresse, a l'idee de
n'etre pas de sa famille, de se sentir different, sans communaute aucune?
Rien n'etait moins philosophique. Les monstres seuls poussaient a l'ecart.
Et etre de sa famille, mon Dieu! cela finissait par lui paraitre aussi bon,
aussi beau que d'etre d'une autre, car toutes ne se ressemblaient-elles
pas, l'humanite n'etait-elle pas identique partout, avec la meme somme de
bien et de mal? Il en arrivait, tres modeste et tres doux, sous la menace
de la souffrance et de la mort, a tout accepter de la vie.

Des lors, Pascal vecut dans cette pensee qu'il pouvait mourir d'une heure a
l'autre. Et cela acheva de le grandir, de le hausser a l'oubli complet de
lui-meme. Il ne cessa pas de travailler, mais jamais il n'avait mieux
compris combien l'effort doit trouver en soi sa recompense, l'oeuvre etant
toujours transitoire et restant quand meme inachevee. Un soir, au diner,
Martine lui apprit que Sarteur l'ouvrier chapelier, l'ancien pensionnaire
de l'Asile des Tulettes, venait de se pendre. Toute la soiree, il songea a
ce cas etrange, a cet homme qu'il croyait avoir sauve de la folie homicide,
par sa medication des piqures hypodermiques, et qui, evidemment, repris
d'un acces, avait eu assez de lucidite encore pour s'etrangler, au lieu de
sauter a la gorge d'un passant. Il le revoyait, si parfaitement
raisonnable, pendant qu'il lui conseillait de reprendre sa vie de bon
ouvrier. Quelle etait donc cette force de destruction, le besoin du meurtre
se changeant en suicide, la mort faisant sa besogne malgre tout? Avec cet
homme disparaissait son dernier orgueil de medecin guerisseur; et, chaque
matin, quand il se remettait au travail, il ne se croyait plus qu'un
ecolier qui epelle, qui cherche la verite toujours, a mesure qu'elle recule
et qu'elle s'elargit.

Mais, cependant, dans cette serenite, un souci lui restait, l'anxiete de
savoir ce que deviendrait Bonhomme, son vieux cheval, s'il mourait avant
lui. Maintenant, la pauvre bete, completement aveugle, les jambes
paralysees, ne quittait plus sa litiere. Lorsque son maitre la venait voir,
elle entendait pourtant, tournait la tete, etait sensible aux deux gros
baisers qu'il lui posait sur les naseaux. Tout le voisinage haussait les
epaules, plaisantait sur ce vieux parent que le docteur ne voulait pas
faire abattre. Allait-il donc partir le premier, avec la pensee qu'on
appellerait l'equarrisseur, le lendemain? Et, un matin, comme il entrait
dans l'ecurie, Bonhomme ne l'entendit pas, ne leva pas la tete. Il etait
mort, il gisait, l'air paisible, comme soulage d'etre mort la, doucement.
Son maitre s'etait agenouille, et il le baisa une derniere fois, il lui dit
adieu, tandis que deux grosses larmes roulaient sur ses joues.

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