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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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Ce jour-la, Pascal parut s'enfoncer plus encore dans le travail. Il avait,
a present, des seances de quatre et cinq heures, des matinees, des
apres-midi entieres, ou il ne levait pas la tete. Il outrait son zele,
defendant qu'on le derangeat, qu'on lui adressat un seul mot. Et parfois,
lorsque Clotilde sortait sur la pointe des pieds, ayant a donner des
ordres, en bas, ou a faire une course, il s'assurait d'un coup d'oeil
furtif qu'elle n'etait plus la, puis il laissait tomber sa tete au bord de
la table, d'un air d'accablement immense. C'etait une detente douloureuse a
l'extraordinaire effort qu'il devait s'imposer, quand il la sentait pres de
lui, pour rester devant sa table, et ne pas la prendre dans ses bras, et ne
pas la garder ainsi pendant des heures, a la baiser doucement. Ah! le
travail, quel ardent appel il lui faisait, comme au seul refuge ou il
esperait s'etourdir, s'aneantir! Mais, le plus souvent, il ne pouvait
travailler, il devait jouer la comedie de l'attention, ses yeux sur la
page, ses tristes yeux qui se voilaient de larmes, tandis que sa pensee
agonisait, brouillee, fuyante, toujours emplie de la meme image. Allait-il
donc assister a cette faillite du travail, lui qui le croyait souverain,
createur unique, regulateur du monde? Fallait-il jeter l'outil, renoncer a
l'action, ne faire plus que vivre, aimer les belles filles qui passent? Ou
bien n'etait-ce que la faute de sa senilite, s'il devenait incapable
d'ecrire une page, comme il etait incapable de faire un enfant? La peur de
l'impuissance l'avait toujours tourmente. Pendant que, la joue contre la
table, il restait sans force, accable de sa misere, il revait qu'il avait
trente ans, qu'il puisait chaque nuit, au cou de Clotilde, la vigueur de sa
besogne du lendemain. Et des pleurs coulaient sur sa barbe blanche; et,
s'il l'entendait remonter, vivement il se redressait, il reprenait sa
plume, pour qu'elle le retrouvat, comme elle l'avait laisse, l'air enfonce
dans une meditation profonde, ou il n'y avait que de la detresse et que du
vide.

On etait au milieu de septembre, deux semaines interminables s'etaient
ecoulees dans ce malaise, sans amener aucune solution, lorsque Clotilde, un
matin, eut la grande surprise de voir entrer sa grand'mere Felicite. La
veille, Pascal l'avait rencontree rue de la Banne, et, impatient de
consommer le sacrifice, ne trouvant pas en lui la force de la rupture, il
s'etait confie a elle, malgre ses repugnances, en la priant de venir le
lendemain. Justement, elle avait recu une nouvelle lettre de Maxime, tout a
fait desolee et suppliante.

D'abord, elle expliqua sa presence.

--Oui, c'est moi, mignonne, et pour que je remette les pieds ici, il faut,
tu le comprends, que de bien graves raisons me determinent.... Mais, en
verite, tu deviens folle, je ne peux pas te laisser ainsi gacher ton
existence, sans t'eclairer une derniere fois.

Elle lut tout de suite la lettre de Maxime, d'une voix mouillee. Il etait
cloue dans un fauteuil, il semblait frappe d'une ataxie a marche rapide,
tres douloureuse. Aussi exigeait-il une reponse definitive de sa soeur,
esperant encore qu'elle viendrait, tremblant a l'idee d'en etre reduit a
chercher une autre garde-malade. Ce serait pourtant ce qu'il se verrait
force de faire, si on l'abandonnait dans sa triste situation. Et, quand
elle eut termine sa lecture, elle donna a entendre combien il serait
facheux de laisser aller la fortune de Maxime en des mains etrangeres;
mais, surtout, elle parla de devoir, du secours qu'on doit a un parent, en
affectant, elle aussi, de pretendre qu'il y avait eu une promesse formelle.

--Mignonne, voyons, fais appel a ta memoire. Tu lui as dit que, s'il avait
jamais besoin de toi, tu irais le rejoindre. Je t'entends encore....
N'est-ce pas, mon fils?

Pascal, depuis que sa mere etait la, se taisait, la laissait agir, pale et
la tete basse. Il ne repondit que par un leger signe affirmatif.

Ensuite, Felicite reprit toutes les raisons qu'il avait lui-meme donnee a
Clotilde: l'affreux scandale qui tournait a l'insulte, la misere menacante,
si lourde pour eux deux, l'impossibilite de continuer cette existence
mauvaise, ou lui, vieillissant, perdrait son reste de sante, ou elle, si
jeune, acheverait de compromettre sa vie entiere. Quel avenir pouvaient-ils
esperer, maintenant que la pauvrete etait venue? C'etait imbecile et cruel,
de s'enteter ainsi.

Toute droite et le visage ferme, Clotilde gardait le silence, refusant meme
la discussion. Mais, comme sa grand'mere la pressait, la harcelait, elle
dit enfin:

--Encore une fois, je n'ai aucun devoir envers mon frere, mon devoir est
ici. Il peut disposer de sa fortune, je n'en veux pas. Quand nous serons
trop pauvres, maitre renverra Martine, et il me gardera comme servante.

Elle acheva d'un geste. Oh! oui, se devouer a son prince, lui donner sa
vie, mendier plutot le long des routes, en le menant par la main! puis, au
retour, ainsi que le soir ou ils etaient alles de porte en porte, lui faire
le don de sa jeunesse et le rechauffer entre ses bras purs!

La vieille madame Rougon hocha le menton.

--Avant d'etre sa servante, tu aurais mieux fait de commencer par etre sa
femme.... Pourquoi ne vous etes-vous pas maries? C'etait plus simple et
plus propre.

Elle rappela qu'un jour elle etait venue pour exiger ce mariage, afin
d'etouffer le scandale naissant; et la jeune fille s'etait montree
surprise, disant que ni elle ni le docteur n'avaient songe a cela, mais
que, s'il le fallait, ils s'epouseraient tout de meme, plus tard, puisque
rien ne pressait.

--Nous marier, je le veux bien! s'ecria Clotilde. Tu as raison,
grand'mere....

Et, s'adressant a Pascal:

--Cent fois, tu m'as repete que tu ferais ce que je voudrais.... Tu
entends, epouse-moi. Je serai ta femme, et je resterai. Une femme ne quitte
pas son mari.

Mais il ne repondit que par un geste, comme s'il eut craint que sa voix ne
le trahit, et qu'il n'acceptat, dans un cri de gratitude, cet eternel lien
qu'elle lui proposait. Son geste pouvait signifier une hesitation, un
refus. A quoi bon ce mariage in extremis, quand tout s'effondrait?

--Sans doute, reprit Felicite, ce sont de beaux sentiments. Tu arranges ca
tres bien dans ta petite tete. Mais ce n'est pas le mariage qui vous
donnera des rentes; et, en attendant, tu lui coutes cher, tu es pour lui la
plus lourde des charges.

L'effet de cette phrase fut extraordinaire sur Clotilde, qui revint
violemment vers Pascal, les joues empourprees, les yeux envahis de larmes.

--Maitre, maitre! est-ce vrai, ce que grand'mere vient de dire? est-ce que
tu en es a regretter l'argent que je coute ici?

Il avait blemi encore, il ne bougea pas, dans son attitude ecrasee. Mais,
d'une voix lointaine, comme s'il s'etait parle a lui-meme, il murmura:

--J'ai tant de travail! je voudrais tant reprendre mes dossiers, mes
manuscrits, mes notes, et terminer l'oeuvre de ma vie!... Si j'etais seul,
peut-etre pourrais-je tout arranger. Je vendrais la Souleiade, oh! un
morceau de pain, car elle ne vaut pas cher. Je me mettrais, avec tous mes
papiers, dans une petite chambre. Je travaillerais du matin au soir, je
tacherais de n'etre pas trop malheureux.

Mais il evitait de la regarder; et, dans l'agitation ou elle se trouvait,
ce n'etait pas ce balbutiement douloureux qui pouvait lui suffire. Elle
s'epouvantait de seconde en seconde, car elle sentait bien que l'inevitable
allait etre dit.

--Regarde-moi, maitre, regarde-moi en face.... Et, je t'en conjure, sois
brave, choisis donc entre ton oeuvre et moi, puisque tu parais dire que tu
me renvoies pour mieux travailler!

La minute de l'heroique mensonge etait venue. Il leva la tete, il la
regarda en face, bravement; et, avec un sourire de mourant qui veut la
mort, retrouvant sa voix de divine bonte:

--Comme tu t'animes!... Ne peux-tu donc faire ton devoir simplement, ainsi
que tout le monde?... J'ai beaucoup a travailler, j'ai besoin d'etre seul;
et toi, cherie, tu dois rejoindre ton frere. Va donc, tout est fini.

Il y eut un terrible silence de quelques secondes. Elle le regardait
toujours fixement, dans l'espoir qu'il faiblirait. Disait-il bien la
verite, ne se sacrifiait-il pas pour qu'elle fut heureuse? Un instant, elle
en eut la sensation subtile, comme si un souffle frissonnant, emane de lui,
l'avait avertie.

--Et c'est pour toujours que tu me renvoies? tu ne permettrais pas de
revenir demain?

Il resta brave, il sembla repondre d'un nouveau sourire qu'on ne s'en
allait pas pour revenir ainsi; et tout se brouilla, elle n'eut plus qu'une
perception confuse, elle put croire qu'il choisissait le travail,
sincerement, en homme de science chez qui l'oeuvre l'emporte sur la femme.
Elle etait redevenue tres pale, elle attendit encore un peu, dans l'affreux
silence; puis, lentement, de son air de tendre et absolue soumission:

--C'est bien, maitre, je partirai quand tu voudras, et je ne reviendrai que
le jour ou tu m'auras rappelee.

Alors, ce fut le coup de hache entre eux. L'irrevocable etait accompli.
Tout de suite, Felicite, surprise de n'avoir pas eu a parler davantage,
voulut qu'on fixat la date du depart. Elle s'applaudissait de sa tenacite,
elle croyait avoir emporte la victoire, de haute lutte. On etait au
vendredi, et il fut entendu que Clotilde partirait le dimanche. Une depeche
fut meme envoyee a Maxime.

Depuis trois jours deja, le mistral soufflait. Mais, le soir, il redoubla,
avec une violence nouvelle; et Martine annonca qu'il durerait au moins
trois jours encore, suivant la croyance populaire. Les vents de la fin
septembre, au travers de la vallee de la Viorne, sont terribles. Aussi
eut-elle le soin de monter dans toutes les chambres, pour s'assurer que les
volets etaient solidement clos. Quand le mistral soufflait, il prenait la
Souleiade en echarpe, par-dessus les toitures de Plassans, sur le petit
plateau ou elle etait batie. Et c'etait une rage, une trombe furieuse,
continue, qui flagellait la maison, l'ebranlait des caves aux greniers,
pendant des jours, pendant des nuits, sans un arret. Les tuiles volaient,
les ferrures des fenetres etaient arrachees; tandis que, par les fentes, a
l'interieur, le vent penetrait, en un ronflement eperdu de plainte, et que
les portes, au moindre oubli, se refermaient avec des retentissements de
canon. On aurait dit tout un siege a soutenir, au milieu du vacarme et de
l'angoisse.

Le lendemain, ce fut dans cette maison morne, secouee par le grand vent,
que Pascal voulut s'occuper, avec Clotilde, des preparatifs du depart. La
vieille madame Rougon ne devait revenir que le dimanche, au moment des
adieux. Quand Martine avait appris la separation prochaine, elle etait
restee saisie, muette, les yeux allumes d'une courte flamme; et, comme on
l'avait renvoyee de la chambre, en disant qu'on se passerait d'elle, pour
les malles, elle etait retournee dans sa cuisine, elle s'y livrait a ses
besognes ordinaires, en ayant l'air d'ignorer la catastrophe qui
bouleversait leur menage a trois. Mais, au moindre appel de Pascal, elle
accourait si prompte, si leste, le visage si clair, si ensoleille par son
zele a le servir, qu'elle semblait redevenir jeune fille. Lui, ne quitta
donc pas Clotilde d'une minute, l'aidant, desirant se convaincre qu'elle
emportait bien tout ce dont elle aurait besoin. Deux grandes malles etaient
ouvertes, au milieu de la chambre en desordre; des paquets, des vetements
trainaient partout; c'etait une visite, vingt fois reprise, des meubles,
des tiroirs. Et, dans ce travail, cette preoccupation de ne rien oublier,
il y avait comme un engourdissement de la douleur vive que l'un et l'autre
eprouvaient au creux de l'estomac. Ils s'etourdissaient un instant: lui,
tres soigneux, veillait a ce qu'il n'y eut pas de place perdue, utilisait
la case a chapeaux pour de menus chiffons, glissait des boites entre les
chemises et les mouchoirs, tandis qu'elle, decrochant les robes, les pliait
sur le lit, en attendant de les mettre les dernieres, dans le casier du
haut. Puis, lorsque, un peu las, ils se relevaient et qu'ils se
retrouvaient face a face, ils se souriaient d'abord, ils contenaient
ensuite de brusques larmes, au souvenir de l'inevitable malheur qui les
reprenait tout entiers. Mais ils restaient fermes, le coeur en sang. Mon
Dieu! c'etait donc vrai qu'ils n'etaient deja plus ensemble? Et ils
entendaient alors le vent, le vent terrible, qui menacait d'eventrer la
maison.

Que de fois, dans cette derniere journee, ils allerent jusqu'a la fenetre,
attires par la tempete, souhaitant qu'elle emportat le monde! Pendant ces
coups de mistral, le soleil ne cesse pas de luire, le ciel reste
constamment bleu; mais c'est un ciel d'un bleu livide, trouble de
poussiere; et le soleil jaune est pali d'un frisson. Ils regardaient au
loin les immenses fumees blanches qui s'envolaient des routes, les arbres
plies, echeveles, ayant tous l'air de fuir dans le meme sens, du meme train
de galop, la campagne entiere dessechee, epuisee sous la violence de ce
souffle toujours egal, roulant sans fin avec son grondement de foudre. Des
branches cassaient, disparaissaient, des toitures etaient soulevees,
charriees si loin, qu'on ne les retrouvait plus. Pourquoi le mistral ne les
prenait-ils pas ensemble, les jetant la-bas, au pays inconnu, ou l'on est
heureux? Les malles allaient etre faites, lorsqu'il voulut rouvrir un
volet, que le vent venait de rabattre; mais, par la fenetre entre-baillee,
ce fut un tel engouffrement, qu'elle dut accourir a son secours. Ils
peserent de tout leur poids, ils purent enfin tourner l'espagnolette. Dans
la chambre, les derniers chiffons s'etaient debandes, et ils ramasserent,
en morceaux, un petit miroir a main, tombe d'une chaise. Etait-ce donc un
signe de mort prochaine, comme le disaient les femmes du faubourg?

Le soir, apres un morne diner dans la salle a manger claire, aux grands
bouquets fleuris, Pascal parla de se coucher de bonne heure. Clotilde
devait partir, le lendemain matin, par le train de dix heures un quart; et
il s'inquietait pour elle de la longueur du voyage, vingt heures de chemin
de fer. Puis, au moment de se mettre au lit, il l'embrassa, il s'obstina,
des cette nuit meme, a coucher seul, a aller reprendre sa chambre. Il
voulait absolument, disait-il, qu'elle se reposat. S'ils restaient
ensemble, ni l'un ni l'autre ne fermeraient les paupieres, ce serait une
nuit blanche, infiniment triste. Vainement, elle le supplia de ses grands
yeux tendres, elle lui tendit ses bras divins: il eut l'extraordinaire
force de s'en aller, de lui mettre des baisers sur les yeux, comme a une
enfant, en la bordant dans ses couvertures et en lui recommandant d'etre
bien raisonnable, de bien dormir. La separation n'etait-elle pas consommee
deja? Cela l'aurait empli de remords et de honte, s'il l'avait possedee
encore, lorsqu'elle n'etait plus a lui. Mais quelle rentree affreuse, dans
cette chambre humide, abandonnee, ou la couche froide de son celibat
l'attendait! Il lui sembla rentrer dans sa vieillesse, qui retombait a
jamais sur lui, pareille a un couvercle de plomb. D'abord, il accusa le
vent de son insomnie. La maison morte s'emplissait de hurlements, des voix
implorantes et des voix de colere se melaient, au milieu de sanglots
continus. Deux fois, il se releva, alla ecouter chez Clotilde, n'entendit
rien. En bas, il descendit fermer une porte qui tapait, avec des coups
sourds, comme si le malheur eut frappe aux murs. Des souffles traversaient
les pieces noires, il se recoucha glace, frissonnant, hante de visions
lugubres. Puis, il eut conscience que cette grande voix dont il souffrait,
qui lui otait le sommeil, ne venait pas du mistral dechaine. C'etait
l'appel de Clotilde, la sensation qu'elle etait encore la et qu'il s'etait
prive d'elle. Alors, il roula dans une crise de desir eperdu, d'abominable
desespoir. Mon Dieu! ne plus l'avoir jamais a lui, lorsqu'il pouvait, d'un
mot, l'avoir encore, l'avoir toujours! C'etait un arrachement de sa propre
chair, cette chair jeune qu'on lui enlevait. A trente ans, une femme se
retrouve. Mais quel effort, dans la passion de sa virilite finissante, pour
renoncer a ce corps frais, sentant bon la jeunesse, qui s'etait royalement
donne, qui lui appartenait comme son bien et sa chose! Dix fois, il fut sur
le point de sauter du lit, et de l'aller reprendre, et de la garder.
L'effrayante crise dura jusqu'au jour, au milieu de l'assaut enrage du
vent, dont la vieille maison tremblait toute.

Il etait six heures, lorsque Martine, ayant cru que son maitre l'appelait
dans sa chambre, en tapant au parquet, monta. Elle arrivait, de l'air vif
et exalte qu'elle avait depuis l'avant-veille; mais elle resta immobile
d'inquietude et de saisissement, lorsqu'elle l'apercut, a demi vetu, jete
en travers de son lit, ravage, mordant son oreiller pour etouffer ses
sanglots. Il avait voulu se lever, s'habiller tout de suite; et un nouvel
acces venait de l'abattre, pris de vertiges, etouffe par des palpitations.

Il etait a peine sorti d'une courte syncope, qu'il recommenca a begayer sa
torture.

--Non, non! je ne peux pas, je souffre trop.... J'aime mieux mourir, mourir
maintenant....

Pourtant, il reconnut Martine, et il s'abandonna, il se confessa devant
elle, a bout de force, noye et roule dans la douleur.

--Ma pauvre fille, je souffre trop, mon coeur eclate.... C'est elle qui
emporte mon coeur, qui emporte tout mon etre. Et je ne peux plus vivre sans
elle.... J'ai failli mourir cette nuit, je voudrais mourir avant son
depart, pour ne pas avoir ce dechirement de la voir me quitter.... Oh! mon
Dieu! elle part, et je ne l'aurai plus, et je reste seul, seul, seul....

La servante, si gaie en montant, etait devenue d'une paleur de cire, le
visage dur et douloureux. Un instant, elle le regarda arracher les draps de
ses mains crispees, raler son desespoir, la bouche collee a la couverture.
Puis, elle parut se decider, d'un brusque effort.

--Mais, monsieur, il n'y a pas de bon sens a se faire un chagrin pareil.
C'est ridicule.... Puisque c'est comme ca, et que vous ne pouvez pas vous
passer de mademoiselle, je vais aller lui dire dans quel etat vous vous
etes mis....

Violemment, cette phrase le fit se relever, chancelant encore, se retenant
au dossier d'une chaise.

--Je vous le defends bien, Martine!

--Avec ca que je vous ecouterais! Pour vous retrouver a demi mort, pleurant
toutes vos larmes!... Non, non! c'est moi qui vais aller chercher
mademoiselle, et je lui dirai la verite, et je la forcerai bien a rester
avec nous!

Mais il lui avait empoigne le bras, il ne la lachait plus, pris de colere.

--Je vous ordonne de vous tenir tranquille, entendez-vous? ou vous partirez
avec elle.... Pourquoi etes-vous entree? J'etais malade, a cause de ce
vent. Ca ne regarde personne.

Puis, envahi d'un attendrissement, cedant a sa bonte ordinaire, il finit
par sourire.

--Ma pauvre fille, voila que vous me fachez! Laissez-moi donc agir comme je
le dois, pour le bonheur de tous. Et pas un mot, vous me feriez beaucoup de
peine.

Martine, a son tour, retint de grosses larmes. Il etait temps que l'entente
se fit, car Clotilde entra presque aussitot, levee de bonne heure, ayant la
hate de revoir Pascal, esperant sans doute, jusqu'au dernier moment, qu'il
la retiendrait. Elle avait elle-meme les paupieres lourdes d'insomnie; elle
le regarda tout de suite, fixement, de son air d'interrogation. Mais il
etait si defait, encore, qu'elle s'inquieta.

--Non, ce n'est rien, je t'assure. J'aurais meme bien dormi, sans le
mistral.... N'est-ce pas? Martine, je vous le disais.

La servante, d'un signe de tete, lui donna raison. Et Clotilde, elle aussi,
se soumettait, ne lui criait pas sa nuit de lutte et de souffrance, pendant
qu'il agonisait de son cote. Les deux femmes, dociles, ne faisaient plus
qu'obeir et l'aider, dans son oubli de lui-meme.

--Attends, reprit-il en ouvrant son secretaire, j'ai la quelque chose pour
toi.... Tiens! il y a sept cents francs dans cette enveloppe....

Et, bien qu'elle se recriat, qu'elle se defendit, il lui rendit des
comptes. Sur les six mille francs des bijoux, a peine deux cents etaient
depenses, et il en gardait cent, pour aller jusqu'a la fin du mois, avec la
stricte economie, l'avarice noire qu'il montrait desormais. Ensuite, il
vendrait la Souleiade sans doute, il travaillerait, il saurait bien se
tirer d'affaire. Mais il ne voulait pas toucher aux cinq mille francs qui
restaient, car ils etaient son bien, a elle, et elle les retrouverait dans
le tiroir.

--Maitre, maitre, tu me fais beaucoup de chagrin....

Il l'interrompit.

--Je le veux, et c'est toi qui me creverais le coeur.... Voyons, il est
sept heures et demie, je vais aller ficeler tes malles, puisqu'elles sont
fermees.

Lorsque Clotilde et Martine furent seules, en face l'une de l'autre, elles
se regarderent un instant en silence. Depuis la situation nouvelle, elles
avaient bien senti leur antagonisme sourd, le clair triomphe de la jeune
maitresse, l'obscure jalousie de la vieille servante, autour du maitre
adore. Aujourd'hui, il semblait que ce fut cette derniere qui restat
victorieuse. Mais, a cette minute derniere, leur emotion commune les
rapprochait.

--Martine, il ne faudra pas le laisser se nourrir comme un pauvre. Tu me
promets bien qu'il aura du vin et de la viande tous les jours?

--N'ayez pas peur, mademoiselle.

--Et, tu sais, les cinq mille francs qui dorment la, ils sont a lui. Vous
n'allez pas, je pense, mourir de faim a cote. Je veux que tu le gates.

--Je vous repete que j'en fais mon affaire, mademoiselle, et que monsieur
ne manquera de rien.

Il y eut un nouveau silence. Elles se regardaient toujours.

--Puis, surveille-le pour qu'il ne travaille pas trop. Je m'en vais tres
inquiete, sa sante est moins bonne depuis quelque temps. Soigne-le,
n'est-ce pas?

--Je le soignerai, soyez tranquille, mademoiselle.

--Enfin, je te le confie. Il ne va plus avoir que toi, et ce qui me rassure
un peu, c'est que tu l'aimes bien. Aime-le de toute ta force, aime-le pour
nous deux.

--Oui, mademoiselle, autant que je pourrai.

Des pleurs leur montaient aux paupieres, et Clotilde dit encore:

--Veux-tu m'embrasser, Martine?

--Oh! mademoiselle, tres volontiers!

Elles etaient dans les bras l'une de l'autre, lorsque Pascal rentra. Il
affecta de ne pas les voir, pour ne pas s'attendrir sans doute. D'une voix
trop haute, il parlait des derniers preparatifs du depart, en homme
bouscule qui ne veut pas qu'on manque le train. Il avait ficele les malles,
le pere Durieu venait de les emporter sur sa voiture, et on les trouverait
a la gare. Cependant, il etait a peine huit heures, on avait encore deux
grandes heures devant soi. Ce furent deux heures mortelles d'angoisse a
vide, de douloureux pietinement, avec l'amertume cent fois remachee de la
rupture. Le dejeuner prit a peine un quart d'heure. Puis, il fallut se
lever, se rasseoir. Les yeux ne quittaient pas la pendule. Les minutes
semblaient eternelles comme une agonie, au travers de la maison lugubre.

--Ah! quel vent! dit Clotilde, a un coup de mistral, dont toutes les portes
avaient gemi.

Pascal s'approcha de la fenetre, regarda la fuite eperdue des arbres, sous
la tempete.

--Depuis ce matin, il grandit encore. Tout a l'heure, il faudra que je
m'inquiete de la toiture, car des tuiles sont parties.

Deja, ils n'etaient plus ensemble. Ils n'entendaient plus que ce vent
furieux, balayant tout, emportant leur vie.

Enfin, a huit heures et demie, Pascal dit simplement:

--Il est temps, Clotilde.

Elle se leva de la chaise ou elle etait assise. Par instants, elle oubliait
qu'elle partait. Tout d'un coup, l'affreuse certitude lui revint. Une
derniere fois, elle le regarda, sans qu'il ouvrit les bras, pour la
retenir. C'etait fini. Et elle n'eut plus qu'une face morte, foudroyee.

D'abord, ils echangerent les banales paroles.

--Tu m'ecriras, n'est-ce pas?

--Certainement, et toi, donne-moi de tes nouvelles le plus souvent
possible.

--Surtout, si tu etais malade, rappelle-moi tout de suite.

--Je te le promets. Mais, n'aie pas pour, je suis solide.

Puis, au moment de quitter cette maison si chere, Clotilde l'enveloppa
toute d'un regard vacillant. Et elle s'abattit sur la poitrine de Pascal,
elle le garda entre ses bras, balbutiante.

--Je veux t'embrasser ici, je veux te remercier.... Maitre, c'est toi qui
m'as faite ce que je suis. Comme tu l'as repete souvent, tu as corrige mon
heredite. Que serais-je devenue, la-bas, dans le milieu ou a grandi
Maxime?... Oui, si je vaux quelque chose, je le dois a toi seul, a toi qui
m'as transplantee dans cette maison de verite et de bonte, ou tu m'as fait
pousser digne de ta tendresse.... Aujourd'hui, apres m'avoir prise et
comblee de tes biens, tu me renvoies. Que ta volonte soit faite, tu es mon
maitre, et je t'obeis. Je t'aime quand meme, je t'aimerai toujours.

Il la serra sur son coeur, il repondit:

--Je ne desire que ton bien, j'acheve mon oeuvre.

Et, dans le dernier baiser, le baiser dechirant qu'ils echangerent, elle
soupira, a voix tres basse:

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