Le Docteur Pascal
E >>
Emile Zola >> Le Docteur Pascal
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 | 20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28
Il lui reprit les mains avec delicatesse; et il les couvrait de baisers, il
les trouvait inestimables, nues et si fines, ainsi degarnies de bagues.
Maintenant, soulagee, joyeuse, elle lui contait son escapade, comment elle
avait mis Martine dans la confidence et comment toutes deux etaient allees
chez la revendeuse, celle qui avait vendu le corsage en vieux point
d'Alencon. Enfin, apres un examen et un marchandage interminables, cette
femme avait donne six mille francs de tous les bijoux. De nouveau, il
reprima un geste de desespoir: six mille francs! lorsque ces bijoux lui en
avaient coute plus du triple, une vingtaine de mille francs au moins.
--Ecoute, finit-il par dire, je prends cet argent, puisque c'est ton bon
coeur qui l'apporte. Mais il est bien convenu qu'il est a toi. Je te jure
d'etre a mon tour plus avare que Martine, je ne lui donnerai que les
quelques sous indispensables a notre entretien, et tu retrouveras dans le
secretaire tout ce qui restera de la somme, en admettant que je ne puisse
meme jamais la recompleter et te la rendre entiere.
Il s'etait assis, il la gardait sur ses genoux, dans une etreinte encore
fremissante d'emotion. Puis, baissant la voix, a l'oreille:
--Et tu as tout vendu, absolument tout?
Sans parler, elle se degagea un peu, elle fouilla du bout des doigts dans
sa gorge, de son geste joli. Rougissante, elle souriait. Enfin, elle tira
la chaine minee ou luisaient les sept perles, comme des etoiles laiteuses;
et il sembla qu'elle sortait un peu de sa nudite intime, que tout le
bouquet vivant de son corps s'exhalait de cet unique bijou, garde sur sa
peau, dans le mystere le plus cache de sa personne. Tout de suite, elle le
rentra, le fit disparaitre.
Lui, rougissant comme elle, avait eu au coeur un grand coup de joie. Et il
l'embrassa eperdument.
--Ah! que tu es gentille, et que je t'aime!
Mais, des le soir, le souvenir des bijoux vendus resta comme un poids sur
son coeur; et il ne pouvait voir l'argent, dans son secretaire, sans
souffrance. C'etait la pauvrete prochaine, la pauvrete inevitable qui
l'oppressait; c'etait une detresse plus angoissante encore, la pensee de
son age, ses soixante ans qui le rendaient inutile, incapable de gagner la
vie heureuse d'une femme, tout un reveil a l'inquietante realite, au milieu
de son reve menteur d'eternel amour. Brusquement, il tombait a la misere,
et il se sentait tres vieux: cela le glacait, l'emplissait d'une sorte de
remords, d'une colere desesperee contre lui-meme, comme si, desormais, il y
avait en une mauvaise action dans sa vie.
Puis, il se fit en lui une clarte affreuse. Un matin, etant seul, il recut
une lettre, timbree de Plassans meme, dont il examina l'enveloppe, surpris
de ne pas reconnaitre l'ecriture. Cette lettre n'etait pas signee; et, des
les premieres lignes, il eut un geste d'irritation, pret a la dechirer;
mais il s'etait assis, tremblant, il dut la lire jusqu'au bout. D'ailleurs,
le style gardait une convenance parfaite, les longues phrases se
deroulaient, pleines de mesure et de menagement, ainsi que des phrases de
diplomate dont l'unique but est de convaincre. On lui demontrait, avec un
luxe de bonnes raisons, que le scandale de la Souleiade avait trop dure. Si
la passion, jusqu'a un certain point, expliquait la faute, un homme de son
age, et dans sa situation, etait en train de se rendre absolument
meprisable, en s'obstinant a consommer le malheur de la jeune parente, dont
il abusait. Personne n'ignorait l'empire qu'il avait pris sur elle, on
admettait qu'elle mit sa gloire a se sacrifier pour lui; mais n'etait-ce
pas a lui de comprendre qu'elle ne pouvait aimer un vieillard, qu'elle
eprouvait seulement de la pitie et de la gratitude, et qu'il etait grand
temps de la delivrer de ces amours seniles, d'ou elle sortirait deshonoree,
declassee, ni epouse ni mere? Puisqu'il ne devait meme plus lui leguer une
petite fortune, on esperait qu'il allait faire acte d'honnete homme, en
trouvant la force de se separer d'elle, afin d'assurer son bonheur, s'il en
etait temps encore. Et la lettre se terminait sur cette pensee que la
mauvaise conduite finissait toujours par etre punie.
Des les premieres phrases, Pascal comprit que cette lettre anonyme venait
de sa mere, la vieille madame Rougon avait du la dicter, il y entendait
jusqu'aux inflexions de sa voix. Mais, apres en avoir commence la lecture
dans un soulevement de colere, il l'acheva pale et grelottant, saisi de ce
frisson qui, desormais, le traversait a chaque heure. La lettre avait
raison, elle l'eclairait sur son malaise, lui faisait voir que son remords
etait d'etre vieux, d'etre pauvre, et de garder Clotilde. Il se leva, se
planta devant une glace, y resta longtemps, les yeux peu a peu obscurcis de
pleurs, desespere de ses rides et de sa barbe blanche. Ce froid mortel qui
le glacait, c'etait l'idee que, maintenant, la separation allait devenir
necessaire, fatale, inevitable. Il la repoussait, il ne pouvait s'imaginer
qu'il finirait par l'accepter; mais elle reviendrait quand meme, il ne
vivrait plus une minute sans en etre assailli, sans etre dechire par ce
combat entre son amour et sa raison, jusqu'au soir terrible ou il se
resignerait, a bout de sang et de larmes. Dans sa lachete presente, il
frissonnait, rien qu'a la pensee d'avoir un jour ce courage. Et c'etait
bien la fin, l'irreparable commencait, il prenait peur pour Clotilde, si
jeune, et il n'avait plus que le devoir de la sauver de lui.
Alors, hante par les mots, par les phrases de la lettre, il se tortura
d'abord a vouloir se persuader qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle avait
seulement pour lui de la pitie et de la gratitude. Cela, croyait-il, lui
aurait facilite la rupture, s'il s'etait convaincu qu'elle se sacrifiait,
et qu'en la gardant davantage, il satisfaisait simplement son monstrueux
egoisme. Mais il eut beau l'etudier, la soumettre a des epreuves, il la
trouva toujours aussi tendre, aussi passionnee entre ses bras. Il restait
eperdu de ce resultat qui tournait contre le denouement redoute, en la lui
rendant plus chere. Et il s'efforca de se prouver la necessite de leur
separation, il en examina les motifs. La vie qu'ils menaient depuis des
mois, cette vie sans liens ni devoirs, sans travail d'aucune sorte, etait
mauvaise. Lui, ne se croyait bon qu'a aller dormir sous la terre, dans un
coin; seulement, pour elle, n'etait-ce pas une existence, facheuse d'ou
elle sortirait indolente et gatee, incapable de vouloir? Il la
pervertissait, en faisait une idole, au milieu des huees du scandale.
Ensuite, tout d'un coup, il se voyait mort, il la laissait seule, a la rue,
sans rien, meprisee. Personne ne la recueillait, elle battait les routes,
n'avait plus jamais ni mari ni enfants. Non! non! ce serait un crime, il ne
pouvait, pour ses quelques jours encore de bonheur a lui, ne leguer, a
elle, que cet heritage de honte et de misere.
Un matin que Clotilde etait sortie seule, pour une course dans le
voisinage, elle rentra bouleversee, toute pale et frissonnante. Et, des
qu'elle fut en haut, chez eux, elle s'evanouit presque dans les bras de
Pascal. Elle begayait des mots sans suite.
--Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu!... ces femmes....
Lui, effraye, la pressait de questions.
--Voyons! reponds-moi! que t'est-il arrive?
Alors, un flot de sang empourpra son visage. Elle l'etreignit, se cacha la
face contre son epaule.
--Ce sont ces femmes.... En passant a l'ombre, comme je fermais mon
ombrelle, j'ai eu le malheur de faire tomber un enfant.... Et elles se sont
toutes mises contre moi, et elles ont crie des choses, oh! des choses! que
je n'en aurais jamais, d'enfants! que les enfants, ca ne poussait pas chez
les creatures de mon espece!... Et d'autres choses, mon Dieu! d'autres
choses encore, que je ne peux pas repeter, que je n'ai pas comprises!
Elle sanglotait. Il etait devenu livide, il ne trouvait rien a lui dire, il
la baisait eperdument en pleurant comme elle. La scene se reconstruisait,
il la voyait poursuivie, salie de gros mots. Puis, il balbutia:
--C'est ma faute, c'est par moi que tu souffres.... Ecoute, nous nous en
irons, loin, tres loin, quelque part ou l'on ne nous connaitra pas, ou l'on
te saluera, ou tu seras heureuse.
Mais, bravement, dans un effort, en le voyant pleurer, elle s'etait remise
debout, elle rentrait ses larmes.
--Ah! c'est lache, ce que je viens de faire la! Moi qui m'etais tant promis
de ne te rien dire! Et puis, quand je me suis retrouvee chez nous, ca ete
un tel dechirement, que tout m'est sorti du coeur.... Tu vois, c'est fini,
ne te chagrine pas.... Je t'aime....
Elle souriait, elle l'avait repris doucement dans ses bras, elle le baisait
a son tour, ainsi qu'un desespere, dont on endort la souffrance.
--Je t'aime, et je t'aime tant, que cela me consolerait de tout! Il n'y a
que toi au monde, qu'importe ce qui n'est pas toi! Tu es si bon, tu me
rends si heureuse!
Mais il pleurait toujours, et elle se remit a pleurer, et ce fut longtemps
une tristesse infinie, une detresse ou se melaient leurs baisers et leurs
larmes.
Pascal, reste seul, se jugea abominable. Il ne pouvait faire davantage le
malheur de cette enfant qu'il adorait. Et, le soir du meme jour, un
evenement se produisit, qui lui apporta enfin le denouement, cherche
jusque-la, avec la terreur de le trouver. Apres le diner, Martine l'emmena
a l'ecart, en grand mystere.
--Madame Felicite, que j'ai vue, m'a chargee de vous communiquer cette
lettre, monsieur; et j'ai la commission de vous dire qu'elle vous l'aurait
apportee elle-meme, si sa bonne reputation ne l'empechait de revenir
ici.... Elle vous prie de lui renvoyer la lettre de monsieur Maxime, en lui
faisant connaitre la reponse de mademoiselle.
C'etait, en effet, une lettre de Maxime. Felicite, heureuse de l'avoir
recue, en usait comme d'un moyen actif, apres avoir attendu vainement que
la misere lui livrat son fils. Puisque ni Pascal ni Clotilde ne venaient
lui demander aide et secours, elle changeait de plan une fois encore, elle
reprenait son ancienne idee de les separer; et, cette fois, l'occasion lui
semblait decisive. La lettre de Maxime etait pressante, il l'adressait a sa
grand'mere, pour que celle-ci plaidat sa cause pres de sa soeur. L'ataxie
s'etait declaree, il ne marchait plus deja qu'au bras d'un domestique.
Mais, surtout, il deplorait une faute qu'il avait commise, une jolie fille
brune qui s'etait introduite chez lui, dont il n'avait pas su s'abstenir,
au point de laisser entre ses bras le reste de ses moelles; et le pis etait
qu'il avait maintenant la certitude que cette mangeuse d'hommes etait un
cadeau discret de son pere. Saccard la lui avait envoyee, galamment, pour
hater l'heritage. Aussi, apres l'avoir jetee dehors, Maxime s'etait-il
barricade dans son hotel, consignant son pere lui-meme a la porte,
tremblant de le voir, un matin, rentrer par les fenetres. La solitude
l'epouvantait, et il reclamait desesperement sa soeur, il la voulait comme
un rempart contre ces abominables entreprises, comme une femme enfin douce
et droite, qui le soignerait. La lettre donnait a entendre que, si elle se
conduisait bien avec lui, elle n'aurait pas a se repentir; et il terminait,
en rappelant a la jeune fille la promesse qu'elle lui avait faite, lors de
son voyage a Plassans, de le rejoindre, s'il avait reellement besoin
d'elle, un jour.
Pascal resta glace. Il relut les quatre pages. C'etait la separation qui
s'offrait, acceptable pour lui, heureuse pour Clotilde, si aisee et si
naturelle, qu'on devait consentir tout de suite; et, malgre l'effort de sa
raison, il se sentait si peu ferme, si peu resolu encore, qu'il dut
s'asseoir un instant, les jambes tremblantes. Mais il voulait etre
heroique, il se calma, appela sa compagne.
--Tiens! lis cette lettre, que grand'mere me communique.
Attentivement, Clotilde lut la lettre jusqu'au bout, sans une parole, sans
un geste. Puis, tres simple:
-Eh bien! tu vas repondre, n'est-ce pas?... Je refuse.
Il dut se vaincre pour ne pas jeter un cri de joie. Deja, comme si un autre
lui-meme avait pris la parole, il s'entendait dire, raisonnablement:
--Tu refuses, ce n'est pas possible.... Il faut reflechir, attendons a
demain pour donner la reponse; et causons, veux-tu?
Mais elle s'etonnait, elle s'exaltait.
--Nous quitter! et pourquoi? Vraiment, tu y consentirais?... Quelle folie!
nous nous aimons, et nous nous quitterions, et je m'en irais la-bas, ou
personne ne m'aime!... Voyons, y as-tu songe? ce serait imbecile.
Il evita de s'engager sur ce terrain, il parla de promesses faites, de
devoir.
--Rappelle-toi, ma cherie, comme tu etais emue, lorsque je t'ai avertie que
Maxime se trouvait menace. Aujourd'hui, le voila abattu par le mal,
infirme, sans personne, t'appelant pres de lui!... Tu ne peux le laisser
dans cette position. Il y a la, pour toi, un devoir a remplir.
--Un devoir! s'ecria-t-elle. Est-ce que j'ai des devoirs envers un frere
qui ne s'est jamais occupe de moi? Mon seul devoir est ou est mon coeur.
--Mais tu as promis. J'ai promis pour toi, j'ai dit que tu etais
raisonnable.... Tu ne vas pas me faire mentir.
--Raisonnable, c'est toi qui ne l'es pas. Il est deraisonnable de se
quitter, quand on en mourrait de chagrin l'un et l'autre.
Et elle coupa court d'un grand geste, elle ecarta violemment toute
discussion.
--D'ailleurs, a quoi bon discuter?... Rien n'est plus simple, il n'y faut
qu'un mot. Est-ce que tu veux me renvoyer?
Il poussa un cri.
--Moi te renvoyer, grand Dieu!
--Alors, si tu ne me renvoies pas, je reste.
Elle riait a present, elle courut a son pupitre, ecrivit, au crayon rouge,
deux mots en travers de la lettre de son frere: "Je refuse"; et elle appela
Martine, elle voulut absolument qu'elle reportat tout de suite cette lettre
sous enveloppe. Lui, riait aussi, inonde d'une telle felicite, qu'il la
laissa faire. La joie de la garder emportait jusqu'a sa raison.
Mais, la nuit meme, quand elle fut endormie, quel remords d'avoir ete
lache! Une fois encore, il venait de ceder a son besoin de bonheur, a cette
volupte de la retrouver chaque soir, serree contre son flanc, si fine et si
douce dans sa longue chemise, l'embaumant de sa fraiche odeur de jeunesse.
Apres elle, jamais plus il n'aimerait; et ce dont criait son etre, c'etait
de cet arrachement de la femme et de l'amour. Une sueur d'agonie le
prenait, lorsqu'il se l'imaginait partie et qu'il se voyait seul, sans
elle, sans tout ce qu'elle mettait de caressant et de subtil dans l'air
qu'il respirait, son haleine, son joli esprit, sa droiture vaillante, cette
chere presence physique et morale, necessaire maintenant a sa vie comme la
lumiere meme du jour. Elle devait le quitter, et il fallait qu'il trouvat
la force d'en mourir. Sans l'eveiller, tout en la tenant assoupie sur son
coeur, la gorge soulevee d'un petit souffle d'enfant, il se meprisait pour
son peu de courage, il jugeait la situation avec une terrible lucidite.
C'etait fini: une existence respectee, une fortune l'attendaient la-bas; il
ne pouvait pousser son egoisme senile jusqu'a la garder davantage, dans sa
misere et sous les huees. Et, defaillant, a la sentir si adorable entre ses
bras, si confiante, en sujette qui s'etait donnee a son vieux roi, il
faisait le serment d'etre fort, de ne point accepter le sacrifice de cette
enfant, de la rendre au bonheur, a la vie, malgre elle.
Des lors, la lutte d'abnegation commenca. Quelques jours se passerent, et
il lui avait fait si bien comprendre la durete de son: Je refuse, sur la
lettre de Maxime, qu'elle avait ecrit a sa grand'mere longuement, pour
motiver son refus. Mais elle ne voulait toujours pas quitter la Souleiade.
Comme il en etait venu a une grande avarice, afin d'entamer le moins
possible l'argent des bijoux, elle rencherissait encore, mangeait son pain
sec avec de beaux rires. Un matin, il la surprit donnant des conseils
d'economie a Martine. Dix fois par jour, elle le regardait fixement, se
jetait a son cou, le couvrait de baisers, pour combattre cette affreuse
idee de la separation, qu'elle voyait sans cesse dans ses yeux. Puis, elle
eut un autre argument. Apres le diner, un soir, il fut pris de
palpitations, il faillit s'evanouir. Cela l'etonna, jamais il n'avait
souffert du coeur, et il crut simplement que ses troubles nerveux
revenaient. Depuis ses grandes joies, il se sentait moins solide, avec la
sensation singuliere de quelque chose de delicat et de profond qui se
serait brise en lui. Elle, tout de suite, s'etait inquietee, empressee. Ah
bien! maintenant, il ne lui parlerait sans doute plus de partir? Quand on
aimait les gens et qu'ils etaient malades, on restait pres d'eux, on les
soignait.
Le combat devint ainsi de toutes les heures. C'etait un continuel assaut de
tendresse, d'oubli de soi-meme, dans l'unique besoin du bonheur de l'autre.
Mais lui, si l'emotion de la voir bonne et aimante rendait plus atroce la
necessite du depart, comprenait que cette necessite s'imposait davantage
chaque jour. Sa volonte etait desormais formelle. Il restait seulement aux
abois, tremblant, hesitant, devant les moyens de la decider. La scene de
desespoir et de larmes s'evoquait: qu'allait-il faire? qu'allait-il lui
dire? comment en arriveraient-ils, tous les deux, a s'embrasser une
derniere fois et a ne plus se voir jamais? Et les journees se passaient, il
ne trouvait rien, il recommencait a se traiter de lache, chaque soir,
lorsque, la bougie eteinte, elle le reprenait entre ses bras frais,
heureuse et triomphante de le vaincre ainsi.
Souvent, elle plaisantait, avec une pointe de malice tendre.
--Maitre, tu es trop bon, tu me garderas.
Mais cela le fachait, et il s'agitait, assombri.
--Non, non! ne parle pas de ma bonte!... Si j'etais vraiment bon, il y a
longtemps que tu serais la-bas, dans l'aisance et le respect, avec tout un
avenir de vie belle et tranquille devant toi, au lieu de t'obstiner ici,
insultee, pauvre et sans espoir, a etre la triste compagne d'un vieux fou
de mon espece!... Non! je ne suis qu'un lache et qu'un malhonnete homme!
Vivement, elle le faisait taire. Et c'etait en realite sa bonte qui
saignait, cette bonte immense qu'il devait a son amour de la vie, qu'il
epandait sur les choses et sur les etres, dans le continuel souci du
bonheur de tous. Etre bon, n'etait-ce pas la vouloir, la faire heureuse, au
prix de son bonheur, a lui? Il lui fallait avoir cette bonte-la, et il
sentait bien qu'il l'aurait, decisive, heroique. Mais, comme les miserables
resolus au suicide, il attendait l'occasion, le moment et le moyen de
vouloir.
Un matin qu'il s'etait leve a sept heures, elle fut toute surprise, en
entrant dans la salle, de le trouver assis devant sa table. Depuis de
longues semaines, il n'avait plus ouvert un livre ni touche une plume.
--Tiens! tu travailles?
Il ne leva pas la tete, repondit d'un air absorbe:
--Oui, c'est cet Arbre genealogique que je n'ai pas meme mis au courant.
Pendant quelques minutes, elle resta debout derriere lui, a le regarder
ecrire. Il completait les notices de Tante Dide, de l'oncle Macquart et du
petit Charles, inscrivait leur mort, mettait les dates. Puis, comme il ne
bougeait toujours pas, ayant l'air d'ignorer qu'elle etait la, a attendre
les baisers et les rires des autres matins, elle marcha jusqu'a la fenetre,
en revint, desoeuvree.
--Alors, c'est serieux, on travaille?
--Sans doute, tu vois que j'aurais du, depuis le mois dernier, consigner
ces morts. Et j'ai la un tas de besognes qui m'attendent.
Elle le regardait fixement, de l'air de continuelle interrogation dont elle
fouillait ses yeux.
--Bien! travaillons.... Si tu as des recherches que je puisse faire, des
notes a copier, donne-les-moi.
Et, des ce jour, il affecta de se rejeter tout entier dans le travail.
C'etait, d'ailleurs, une de ses theories, que l'absolu repos ne valait
rien, qu'on ne devait jamais le prescrire, meme aux surmenes. Un homme ne
vit que par le milieu exterieur ou il baigne; et les sensations qu'il en
recoit, se transforment chez lui en mouvement, en pensees et en actes; de
sorte que, s'il y a repos absolu, si l'on continue a recevoir les
sensations sans les rendre, digerees et transformees, il se produit un
engorgement, un malaise, une perte inevitable d'equilibre. Lui, toujours,
avait experimente que le travail etait le meilleur regulateur de son
existence. Meme les matins de sante mauvaise, il se mettait au travail, il
y retrouvait son aplomb. Jamais il ne se portait mieux que lorsqu'il
accomplissait sa tache, methodiquement tracee a l'avance, tant de pages
chaque matin, aux memes heures; et il comparait cette tache a un balancier
qui le tenait debout, au milieu des miseres quotidiennes, des faiblesses et
des faux pas. Aussi, accusait-il la paresse, l'oisivete ou il vivait depuis
des semaines, d'etre l'unique cause des palpitations dont il etouffait par
moments. S'il voulait se guerir, il n'avait qu'a reprendre ses grands
travaux.
Ces theories, Pascal, pendant des heures, les developpait, les expliquait a
Clotilde, avec un enthousiasme fievreux, exagere. Il semblait ressaisi par
cet amour de la science, qui, jusqu'a son coup de passion pour elle, avait
seul devore sa vie. Il lui repetait qu'il ne pouvait laisser son oeuvre
inachevee, qu'il avait tant a faire encore, s'il voulait elever un monument
durable! Le souci des dossiers paraissait le reprendre, il ouvrait de
nouveau la grande armoire vingt fois par jour, les descendait de la planche
du haut, continuait a les enrichir. Ses idees sur l'heredite se
transformaient deja, il aurait desire tout revoir, tout refondre, tirer de
l'histoire naturelle et sociale de sa famille une vaste synthese, un
resume, a larges traits, de l'humanite entiere. Puis, a cote, il revenait a
son traitement par les piqures, pour l'elargir: une confuse vision de
therapeutique nouvelle, une theorie vague et lointaine, nee en lui de sa
conviction et de son experience personnelle, au sujet de la bonne influence
dynamique du travail.
Maintenant, chaque fois qu'il s'asseyait a sa table, il se lamentait.
--Jamais je n'aurais assez d'annees devant moi, la vie est trop courte!
On aurait cru qu'il ne pouvait plus perdre une heure. Et, un matin,
brusquement, il leva la tete, il dit a sa compagne, qui recopiait un
manuscrit, a son cote:
--Ecoute bien, Clotilde.... Si je mourais....
Effaree, elle protesta.
--En voila une idee!
--Si je mourais, ecoute bien.... Tu fermerais tout de suite les portes. Tu
garderais les dossiers pour toi, pour toi seule. Et, lorsque tu aurais
rassemble mes autres manuscrits, tu les remettrais a Ramond.... Entends-tu!
ce sont la mes dernieres volontes.
Mais elle lui coupait la parole, refusait de l'ecouter.
--Non! non! tu dis des betises!
--Clotilde, jure-moi que tu garderas les dossiers et que tu remettras mes
autres papiers a Ramond.
Enfin, elle jura, devenue serieuse et les yeux en larmes. Il l'avait saisie
entre ses bras, tres emu lui aussi, la couvrant de caresses, comme si son
coeur, tout d'un coup, se fut rouvert. Puis, il se calma, parla de ses
craintes. Depuis qu'il s'efforcait de travailler, elles paraissaient le
reprendre, il faisait le guet autour de l'armoire, il pretendait avoir vu
roder Martine. Ne pouvait-on mettre en branle la devotion aveugle de cette
fille, la pousser a une mauvaise action, en lui persuadant qu'elle sauvait
son maitre? Il avait tant souffert du soupcon! Il retombait, sous la menace
de la solitude prochaine, a son tourment, a cette torture du savant menace,
persecute par les siens, chez lui, dans sa chair meme, dans l'oeuvre de son
cerveau.
Un soir qu'il revenait sur ce sujet, avec Clotilde, il laissa echapper:
--Tu comprends, quand tu ne vas plus etre la....
Elle devint toute blanche; et, voyant qu'il s'arretait, frissonnant:
--Oh! maitre, maitre! tu y songes donc toujours, a cette abomination? Je le
vois bien dans tes yeux, que tu me caches quelque chose, que tu as une
pensee qui n'est plus a moi.... Mais, si je pars et si tu meurs, qui donc
sera la pour defendre ton oeuvre?
Il crut qu'elle s'habituait a cette idee du depart, il trouva la force de
repondre gaiement:
--Penses-tu donc que je me laisserais mourir sans te revoir?... Je
t'ecrirai, que diable! Ce sera toi qui reviendras me fermer les yeux.
Maintenant, elle sanglotait, tombee sur une chaise.
--Mon Dieu! est-ce possible? tu veux que demain nous ne soyons plus
ensemble, nous qui ne nous quittons pas d'une minute, qui vivons aux bras
l'un de l'autre! Et, pourtant, si l'enfant etait venu....
--Ah! tu me condamnes! interrompit-il violemment. Si l'enfant etait venu,
jamais tu ne serais partie.... Ne vois-tu donc pas que je suis trop vieux
et que je me meprise! Avec moi, tu resterais sterile, tu aurais cette
douleur de n'etre pas toute la femme, la mere! Va-t'en donc, puisque je ne
suis plus un homme!
Vainement, elle s'efforcait de le calmer.
-Non! je n'ignore pas ce que tu penses, nous l'avons dit vingt fois; si
l'enfant n'est pas au bout, l'amour n'est qu'une salete inutile.... Tu as
jete, l'autre soir, ce roman que tu lisais, parce que les heros, stupefaits
d'avoir fait un enfant, sans meme s'etre doutes qu'ils pouvaient en faire
un, ne savaient comment s'en debarrasser.... Ah! moi, que je l'ai attendu,
que je l'aurais aime, un enfant de toi!
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 | 20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28