Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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--Directeur de _l'Epoque_, repeta-t-elle, c'est une vraie situation de
ministre que ton pere a conquise.... Et j'oubliais de te dire, j'ai encore
ecrit a ton frere, pour le determiner a venir nous voir. Cela le
distrairait, lui ferait du bien. Puis, il y a cet enfant, ce pauvre
Charles....
Elle n'insista pas, c'etait la une autre des plaies dont saignait son
orgueil: un fils que Maxime avait eu, a dix-sept ans, d'une servante, et
qui, maintenant, age d'une quinzaine d'annees, de tete faible, vivait a
Plassans, passant de l'un chez l'autre, a la charge de tous.
Un instant encore, elle attendit, esperant une reflexion de Clotilde, une
transition qui lui permettrait d'arriver ou elle voulait en venir.
Lorsqu'elle vit que la jeune fille se desinteressait, occupee a ranger des
papiers sur son pupitre, elle se decida, apres avoir jete un coup d'oeil
sur Martine, qui continuait a raccommoder le fauteuil, comme muette et
sourde.
--Alors, ton oncle a decoupe l'article du _Temps_?
Tres calme, Clotilde souriait.
--Oui, maitre l'a mis dans les dossiers. Ah! ce qu'il enterre de notes, la
dedans! Les naissances, les morts, les moindres incidents de la vie, tout y
passe. Et il y a aussi l'Arbre genealogique, tu sais bien, notre fameux
Arbre genealogique, qu'il tient au courant!
Les yeux de la vieille madame Rougon avaient flambe. Elle regardait
fixement la jeune fille.
--Tu les connais, ces dossiers?
--Oh! non, grand'mere! Jamais maitre ne m'en parle, et il me defend de les
toucher.
Mais elle ne la croyait pas.
--Voyons! tu les as sous la main, tu as du les lire.
Tres simple, avec sa tranquille droiture, Clotilde repondit, en souriant de
nouveau.
--Non! quand maitre me defend une chose, c'est qu'il a ses raisons, et je
ne la fais pas.
--Eh bien! mon enfant, s'ecria violemment Felicite, cedant a sa passion,
toi que Pascal aime bien, et qu'il ecouterait peut-etre, tu devrais le
supplier de bruler tout ca, car, s'il venait a mourir et qu'on trouvat les
affreuses choses qu'il y a la dedans, nous serions tous deshonores!
Ah! ces dossiers abominables, elle les voyait, la nuit, dans ses
cauchemars, etaler en lettres de feu les histoires vraies, les tares
physiologiques de la famille, tout cet envers de sa gloire qu'elle aurait
voulu a jamais enfouir, avec les ancetres deja morts! Elle savait comment
le docteur avait eu l'idee de reunir ces documents, des le debut de ses
grandes etudes sur l'heredite, comment il s'etait trouve conduit a prendre
sa propre famille en exemple, frappe des cas typiques qu'il y constatait et
qui venaient a l'appui des lois decouvertes par lui. N'etait-ce pas un
champ tout naturel d'observation, a portee de sa main, qu'il connaissait a
fond? Et, avec une belle carrure insoucieuse de savant, il accumulait sur
les siens, depuis trente annees, les renseignements les plus intimes,
recueillant et classant tout, dressant cet Arbre genealogique des
Rougon-Macquart, dont les volumineux dossiers n'etaient que le commentaire,
bourre de preuves.
--Ah! oui, continuait la vieille madame Rougon ardemment, au feu, au feu,
toutes ces paperasses qui nous saliraient!
A ce moment, comme la servante se relevait pour sortir, en voyant le tour
que prenait l'entretien, elle l'arreta d'un geste prompt.
--Non, non! Martine, restez! vous n'etes pas de trop, puisque vous etes de
la famille maintenant.
Puis, d'une voix sifflante:
--Un ramas de faussetes, de commerages, tous les mensonges que nos ennemis
ont lances autrefois contre nous, enrages par notre triomphe!... Songe un
peu a cela, mon enfant. Sur nous tous, sur ton pere, sur ta mere, sur ton
frere, sur moi, tant d'horreurs!
--Des horreurs, grand'mere, mais comment le sais-tu?
Elle se troubla un instant.
--Oh! je m'en doute, va!... Quelle est la famille qui n'a pas eu des
malheurs, qu'on peut mal interpreter? Ainsi, notre mere a tous, cette chere
et venerable Tante Dide, ton arriere-grand'mere, n'est-elle pas depuis
vingt et un ans a l'Asile des Alienes, aux Tulettes? Si Dieu lui a fait la
grace de la laisser vivre jusqu'a l'age de cent quatre ans, il l'a
cruellement frappee en lui otant la raison. Certes, il n'y a pas de honte a
cela; seulement, ce qui m'exaspere, ce qu'il ne faut pas, c'est qu'on dise
ensuite que nous sommes tous fous.... Et, tiens! sur ton grand-oncle
Macquart, lui aussi, en a-t-on fait courir des bruits deplorables! Macquart
a eu autrefois des torts, je ne le defends pas. Mais, aujourd'hui, ne
vit-il pas bien sagement, dans sa petite propriete des Tulettes, a deux pas
de notre malheureuse mere, sur laquelle il veille en bon fils?... Enfin,
ecoute! un dernier exemple. Ton frere Maxime a commis une grosse faute,
lorsqu'il a eu, d'une servante, ce pauvre petit Charles, et il est d'autre
part certain que le triste enfant n'a pas la tete solide. N'importe! cela
te fera-t-il plaisir, si l'on te raconte que ton neveu est un degenere,
qu'il reproduit, a trois generations de distance, sa trisaieule, la chere
femme pres de laquelle nous le menons parfois, et avec qui il se plait
tant?... Non! il n'y a plus de famille possible, si l'on se met a tout
eplucher, les nerfs de celui-ci, les muscles de cet autre. C'est a degouter
de vivre!
Clotilde l'avait ecoutee attentivement, debout dans sa longue blouse noire.
Elle etait redevenue grave, les bras tombes, les yeux a terre. Un silence
regna, puis elle dit avec lenteur:
--C'est la science, grand'mere.
--La science! s'exclama Felicite, en pietinant de nouveau, elle est jolie,
leur science, qui va contre tout ce qu'il y a de sacre au monde! Quand ils
auront tout demoli, ils seront bien avances!... Ils tuent le respect, ils
tuent la famille, ils tuent le bon Dieu....
--Oh! ne dites pas ca, madame! interrompit douloureusement Martine, dont la
devotion etroite saignait. Ne dites pas que monsieur tue le bon Dieu!
--Si, ma pauvre fille, il le tue.... Et, voyez-vous, c'est une crime, au
point de vue de la religion, que de le laisser se damner ainsi. Vous ne
l'aimez pas, ma parole d'honneur! non, vous ne l'aimez pas, vous deux qui
avez le bonheur de croire, puisque vous ne faites rien pour qu'il rentre
dans la vraie route.... Ah! moi, a votre place, je fendrais plutot cette
armoire a coups de hache, je ferais un fameux feu de joie avec toutes les
insultes au bon Dieu qu'elle contient!
Elle s'etait plantee devant l'immense armoire, elle la mesurait de son
regard de feu, comme pour la prendre d'assaut, la saccager, l'aneantir,
malgre la maigreur dessechee de ses quatre-vingts ans. Puis, avec un geste
d'ironique dedain:
--Encore, avec sa science, s'il pouvait tout savoir!
Clotilde etait restee absorbee, les yeux perdus. Elle reprit a demi-voix,
oubliant des deux autres, se parlant, a elle-meme:
--C'est vrai, il ne peut tout savoir.... Toujours, il y a autre chose,
la-bas.... C'est ce qui me fache, c'est ce qui nous fait nous quereller
parfois; car je ne puis pas, comme lui, mettre le mystere a part: je m'en
inquiete, jusqu'a en etre torturee.... La-bas, tout ce qui veut et agit
dans le frisson de l'ombre, toutes les forces inconnues....
Sa voix s'etait ralentie peu a peu, tombee a un murmure indistinct.
Alors, Martine, l'air sombre depuis un moment, intervint a son tour.
--Si c'etait vrai pourtant, mademoiselle, que monsieur se damnat avec tous
ces vilains papiers! Dites, est-ce que nous le laisserions faire?... Moi,
voyez-vous, il me dirait de me jeter en bas de la terrasse, je fermerais
les yeux et je me jetterais, parce que je sais qu'il a toujours raison.
Mais, a son salut, oh! si je le pouvais, j'y travaillerais malgre lui. Par
tous les moyens, oui! je le forcerais, ca m'est trop cruel de penser qu'il
ne sera pas dans le ciel avec nous.
--Voila qui est tres bien, ma fille, approuva Felicite. Vous aimez au moins
votre maitre d'une facon intelligente.
Entre elles deux, Clotilde semblait encore irresolue. Chez elle, la
croyance ne se pliait pas a la regle stricte du dogme, le sentiment
religieux ne se materialisait pas dans l'espoir d'un paradis, d'un lieu de
delices, ou l'on devait retrouver les siens. C'etait simplement, en elle,
un besoin d'au dela, une certitude que le vaste monde ne s'arrete point a
la sensation, qu'il y a tout un autre monde inconnu, dont il faut tenir
compte. Mais sa grand'mere si vieille, cette servante si devouee,
l'ebranlaient, dans sa tendresse inquiete pour son oncle. Ne
l'aimaient-elles pas davantage, d'une facon plus eclairee et plus droite,
elles qui le voulaient sans tache, degage de ses manies de savant, assez
pur pour etre parmi les elus? Des phrases de livres devots lui revenaient,
la continuelle bataille livree a l'esprit du mal, la gloire des conversions
emportees de haute lutte. Si elle se mettait a cette besogne sainte, si
pourtant, malgre lui, elle le sauvait! Et une exaltation, peu a peu,
gagnait son esprit, tourne volontiers aux entreprises aventureuses.
--Certainement, finit-elle par dire, je serais tres heureuse qu'il ne se
cassat pas la tete, a entasser ces bouts de papier, et qu'il vint avec nous
a l'eglise.
En la voyant pres de ceder, madame Rougon s'ecria qu'il fallait agir, et
Martine elle-meme pesa de toute sa reelle autorite. Elles s'etaient
rapprochees, elles endoctrinaient la jeune fille, baissant la voix, comme
pour un complot, d'ou sortirait un miraculeux bienfait, une joie divine
dont la maison entiere serait parfumee. Quel triomphe, si l'on reconciliait
le docteur avec Dieu! et quelle douceur ensuite, a vivre ensemble, dans la
communion celeste d'une meme foi!
--Enfin, que dois-je faire? demanda Clotilde, vaincue, conquise.
Mais, a ce moment, dans le silence, le pilon du docteur reprit plus haut,
de son rythme regulier. Et Felicite victorieuse, qui allait parler, tourna
la tete avec inquietude, regarda un instant la porte de la chambre voisine.
Puis, a demi-voix:
--Tu sais ou est la clef de l'armoire?
Clotilde ne repondit pas, eut un simple geste, pour dire toute sa
repugnance a trahir ainsi son maitre.
--Que tu es enfant! Je te jure de ne rien prendre, je ne derangerai meme
rien.... Seulement, n'est-ce pas? puisque nous sommes seules, et que jamais
Pascal ne reparait avant le diner, nous pourrions nous assurer de ce qu'il
y a la dedans.... Oh! rien qu'un coup d'oeil, ma parole d'honneur!
La jeune fille, immobile, ne consentait toujours pas.
--Et puis, peut-etre que je me trompe, il n'y a sans doute la aucune des
mauvaises choses que je t'ai dites.
Ce fut decisif, elle courut prendre dans le tiroir la clef, elle ouvrit
elle-meme l'armoire toute grande.
--Tiens! grand'mere, les dossiers sont la-haut.
Martine, sans une parole, etait allee se planter a la porte de la chambre,
l'oreille au guet, ecoutant le pilon, tandis que Felicite, clouee sur place
par l'emotion, regardait les dossiers. Enfin, c'etaient eux, ces dossiers
terribles, dont le cauchemar empoisonnait sa vie! elle les voyait, elle
allait les toucher, les emporter! Et elle se dressait, dans un allongement
passionne de ses courtes jambes.
--C'est trop haut, mon petit chat, dit-elle. Aides-moi, donne-les-moi!
--Oh! ca, non, grand'mere.... Prends une chaise.
Felicite prit une chaise, monta lestement dessus. Mais elle etait encore
trop petite. D'un effort extraordinaire, elle se haussait, arrivait a se
grandir, jusqu'a toucher du bout de ses ongles les chemises de fort papier
bleu; et ses doigts se promenaient, se crispaient, avec des egratignements
de griffes. Brusquement, il y eut un fracas: c'etait un echantillon
geologique, un fragment de marbre, qui se trouvait sur une planche
inferieure, et qu'elle venait de faire tomber.
Aussitot, le pilon s'arreta, et Martine dit d'une voix etouffee:
--Mefiez-vous, le voici!
Mais Felicite, desesperee, n'entendait pas, ne lachait pas, lorsque Pascal
entra vivement. Il avait cru a un malheur, a une chute, et il demeura
stupefie devant ce qu'il voyait: sa mere sur la chaise, le bras encore en
l'air, tandis que Martine s'etait ecartee, et que Clotilde debout, tres
pale, attendait, sans detourner les yeux. Quand il eut compris, lui-meme
devint d'une blancheur de linge. Une colere terrible montait en lui.
La vieille madame Rougon, d'ailleurs, ne se troubla aucunement. Des qu'elle
vit l'occasion perdue, elle sauta de la chaise, ne fit aucune allusion a la
vilaine besogne dans laquelle il la surprenait.
--Tiens, c'est toi! Je ne voulais pas te deranger.... J'etais venue
embrasser Clotilde. Mais voici pres de deux heures que je bavarde, et je
file bien vite. On m'attend chez moi, on ne doit plus savoir ce que je suis
devenue.... Au revoir, a dimanche!
Elle s'en alla, tres a l'aise, apres avoir souri a son fils, qui etait
reste muet devant elle, respectueux. C'etait une attitude prise par lui,
depuis longtemps, pour eviter une explication qu'il sentait devoir etre
cruelle et dont il avait toujours eu peur. Il la connaissait, il voulait
tout lui pardonner, dans sa large tolerance de savant qui faisait la part
de l'heredite, du milieu et des circonstances. Puis, n'etait-elle pas sa
mere? et cela aurait suffi; car, au milieu des effroyables coups que ses
recherches portaient a la famille, il gardait une grande tendresse de coeur
pour les siens.
Lorsque sa mere ne fut plus la, sa colere eclata, s'abattit sur Clotilde.
Il avait detourne les yeux de Martine, il les tenait fixes sur la jeune
fille, dont les regards ne se baissaient toujours pas, dans une bravoure
qui acceptait la responsabilite de son acte.
--Toi! toi! dit-il enfin.
Il lui avait saisi le bras, il le serrait, a la faire crier. Mais elle
continuait a le regarder en face, sans plier devant lui, avec la volonte
indomptable de sa personnalite, de sa pensee, a elle. Elle etait belle et
irritante, si mince, si elancee, vetue de sa blouse noire; et son exquise
jeunesse blonde, son front droit, son nez fin, son menton ferme, prenait un
charme guerrier, dans sa revolte.
--Toi que j'ai faite, toi qui es mon eleve, mon amie, mon autre pensee, a
qui j'ai donne un peu de mon coeur et de mon cerveau! Ah! oui, j'aurais du
te garder tout entiere pour moi, ne pas me laisser prendre le meilleur de
toi-meme par ton bete de bon Dieu!
--Oh! monsieur, vous blasphemez! cria Martine, qui s'etait rapprochee, pour
detourner sur elle une partie de sa colere.
Mais il ne la voyait meme pas. Clotilde seule existait. Et il etait comme
transfigure, souleve d'une telle passion, que, sous ses cheveux blancs,
dans sa barbe blanche, son beau visage flambait de jeunesse, d'une immense
tendresse blessee et exasperee. Un instant encore, ils se contemplerent de
la sorte, sans se ceder, les yeux sur les yeux.
--Toi! toi! repetait-il, de sa voix fremissante.
--Oui, moi!... Pourquoi donc, maitre, ne t'aimerais-je pas autant que tu
m'aimes? et pourquoi, si je te crois en peril, ne tacherais-je pas de te
sauver? Tu t'inquietes bien de ce que je pense, tu veux bien me forcer a
penser comme toi!
Jamais elle ne lui avait ainsi tenu tete.
--Mais tu es une petite fille, tu ne sais rien!
--Non, je suis une ame, et tu n'en sais pas plus que moi!
Il lui lacha le bras, il eut un grand geste vague vers le ciel, et un
extraordinaire silence tomba, plein des choses graves, de l'inutile
discussion qu'il ne voulait pas engager. D'une rude poussee, il etait alle
ouvrir le volet de la fenetre du milieu; car le soleil baissait, la salle
s'emplissait d'ombre. Puis, il revint.
Mais elle, dans un besoin d'air et de libre espace, etait allee a cette
fenetre ouverte. L'ardente pluie de braise avait cesse, il n'y avait plus,
tombant de haut, que le dernier frisson du ciel surchauffe et palissant;
et, de la terre brulante encore, montaient des odeurs chaudes, avec la
respiration soulagee du soir. Au bas de la terrasse, c'etait d'abord la
voie du chemin de fer, les premieres dependances de la gare, dont on
apercevait les batiments; puis, traversant la vaste plaine aride, une ligne
d'arbres indiquait le cours de la Viorne, au dela duquel montaient les
coteaux de Sainte-Marthe, des gradins de terres rougeatres plantees
d'oliviers, soutenues par des murs de pierres seches, et que couronnaient
des bois sombres de pins: large amphitheatre desole, mange de soleil, d'un
ton de vieille brique cuite, deroulant en haut, sur le ciel, cette frange
de verdure noire. A gauche, s'ouvraient les gorges de la Seille, des amas
de pierres jaunes, ecroulees au milieu de terres couleur de sang, dominees
par une immense barre de rochers, pareille a un mur de forteresse geante;
tandis que, vers la droite, a l'entree meme de la vallee ou coulait la
Viorne, la ville de Plassans etageait ses toitures de tuiles decolorees et
roses, son fouillis ramasse de vieille cite, que percaient des cimes
d'ormes antiques, et sur laquelle regnait la haute tour de Saint-Saturnin,
solitaire et sereine, a cette heure, dans l'or limpide du couchant.
--Ah! mon Dieu! dit lentement Clotilde, faut-il etre orgueilleux, pour
croire qu'on va tout prendre dans sa main et tout connaitre!
Pascal venait de monter sur la chaise, afin de s'assurer que pas un des
dossiers ne manquait. Ensuite, il ramassa le fragment de marbre, le replaca
sur la planche; et, quand il eut referme l'armoire, d'une main energique,
il mit la clef au fond de sa poche.
--Oui, reprit-il, tacher de tout connaitre, et surtout ne pas perdre la
tete avec ce qu'on ne connait pas, ce qu'on ne connaitra sans doute jamais!
Martine, de nouveau, s'etait rapprochee de Clotilde, pour la soutenir, pour
montrer que toutes deux faisaient cause commune. Et, maintenant, le docteur
l'apercevait, elle aussi, les sentait l'une et l'autre unies dans la meme
volonte de conquete. Apres des annees de sourdes tentatives, c'etait enfin
la guerre ouverte, le savant qui voit les siens se tourner contre sa pensee
et la menacer de destruction. Il n'est point de pire tourment, avoir la
trahison chez soi, autour de soi, etre traque, depossede, aneanti, par ceux
que vous aimez et qui vous aiment!
Brusquement, cette idee affreuse lui apparut.
--Mais vous m'aimez toutes les deux pourtant!
Il vit leurs yeux s'obscurcir de larmes, il fut pris d'une infinie
tristesse, dans cette fin si calme d'un beau jour. Toute sa gaiete, toute
sa bonte, qui venaient de sa passion de la vie, en etaient bouleversees.
--Ah! ma cherie, et toi, ma pauvre fille, vous faites ca pour mon bonheur,
n'est-ce pas? Mais, helas! que nous allons etre malheureux!
II
Le lendemain matin, Clotilde, des six heures, se reveilla. Elle s'etait
mise au lit fachee avec Pascal, ils se boudaient. Et son premier sentiment
fut un malaise, un chagrin sourd, le besoin immediat de se reconcilier,
pour ne pas garder sur son coeur le gros poids qu'elle y retrouvait.
Vivement, sautant du lit, elle etait allee entr'ouvrir les volets des deux
fenetres. Deja haut, le soleil entra, coupa la chambre de deux barres d'or.
Dans cette piece ensommeillee, toute moite d'une bonne odeur de jeunesse,
la claire matinee apportait de petits souffles d'une gaiete fraiche; tandis
que, revenue s'asseoir au bord du matelas, la jeune fille demeurait un
instant songeuse, simplement vetue de son etroite chemise, qui semblait
encore l'amincir, avec ses jambes longues et fuselees, son torse elance et
fort, a la gorge ronde, au cou rond, aux bras ronds et souples; et sa
nuque, ses epaules adorables jetaient un lait pur, une soie blanche, polie,
d'une infinie douceur. Longtemps, a l'age ingrat, de douze a dix-huit ans,
elle avait paru trop grande, degingandee, montant aux arbres comme un
garcon. Puis, du galopin sans sexe, s'etait degagee cette fine creature de
charme et d'amour.
Les yeux perdus, elle continuait a regarder les murs de la chambre. Bien
que la Souleiade datat du siecle dernier, on avait du la remeubler sous le
premier empire, car il y avait la, pour tenture, une ancienne indienne
imprimee, representant des bustes de sphinx, dans des enroulements de
couronnes de chene. Autrefois d'un rouge vif, cette indienne etait devenue
rose, d'un vague rose qui tournait a l'orange. Les rideaux des deux
fenetres et du lit existaient; mais il avait fallu les faire nettoyer, ce
qui les avait palis encore. Et c'etait vraiment exquis, cette pourpre
effacee, ce ton d'aurore, si delicatement doux. Quant au lit, tendu de la
meme etoffe, il tombait d'une vetuste telle, qu'on l'avait remplace par un
autre lit, pris dans une piece voisine, un autre lit empire, bas et tres
large, en acajou massif, garni de cuivres, dont les quatre colonnes d'angle
portaient aussi des bustes de sphinx, pareils a ceux de la tenture.
D'ailleurs, le reste du mobilier etait appareille, une armoire a portes
pleines et a colonnes, une commode a marbre blanc cercle d'une galerie, une
haute psyche monumentale, une chaise longue aux pieds raidis, des sieges
aux dossiers droits, en forme de lyre. Mais un couvrepied, fait d'une
ancienne jupe de soie Louis XV, egayait le lit majestueux, tenant le milieu
du panneau, en face des fenetres; tout un amas de coussins rendait
moelleuse la dure chaise longue; et il y avait deux etageres et une table
garnies egalement de vieilles soies brochees de fleurs, decouvertes au fond
d'un placard.
Clotilde enfin mit ses bas, enfila un peignoir de pique blanc; et,
ramassant du bout des pieds ses mules de toile grise, elle courut dans son
cabinet de toilette, une piece de derriere, qui donnait sur l'autre facade.
Elle l'avait fait simplement tendre de coutil ecru, a rayures bleues; et il
ne s'y trouvait que des meubles de sapin verni, la toilette, deux armoires,
des chaises. On l'y sentait pourtant d'une coquetterie naturelle et fine,
tres femme. Cela avait pousse chez elle, en meme temps que la beaute. A
cote de la tetue, de la garconniere qu'elle restait parfois, elle etait
devenue une soumise, une tendre, aimant a etre aimee. La verite etait
qu'elle avait grandi librement, n'ayant jamais appris qu'a lire et a
ecrire, s'etant fait ensuite d'elle-meme une instruction assez vaste, en
aidant son oncle. Mais il n'y avait eu aucun plan arrete entre eux, elle
s'etait seulement passionnee pour l'histoire naturelle, ce qui lui avait
tout revele de l'homme et de la femme. Et elle gardait sa pudeur de vierge,
comme un fruit que nulle main n'a touche, sans doute grace a son attente
ignoree et religieuse de l'amour, ce sentiment profond de femme qui lui
faisait reserver le don de tout son etre, son aneantissement dans l'homme
qu'elle aimerait.
Elle releva ses cheveux, se lava a grande eau; puis, cedant a son
impatience, elle revint ouvrir doucement la porte de sa chambre, et se
risqua a traverser sur la pointe des pieds, sans bruit, la vaste salle de
travail. Les volets etaient fermes encore, mais elle voyait assez clair,
pour ne pas se heurter aux meubles. Lorsqu'elle fut a l'autre bout, devant
la porte de la chambre du docteur, elle se pencha, retenant son haleine.
Etait-il leve deja? que pouvait-il faire? Elle l'entendit nettement qui
marchait a petits pas, s'habillant sans doute. Jamais elle n'entrait dans
cette chambre, ou il aimait a cacher certains travaux, et qui restait
close, ainsi qu'un tabernacle. Une anxiete l'avait prise, celle d'etre
trouvee la par lui, s'il poussait la porte; et c'etait un grand trouble,
une revolte de son orgueil et un desir de montrer sa soumission. Un
instant, son besoin de se reconcilier devint si fort, qu'elle fut sur le
point de frapper. Puis, comme le bruit des pas se rapprochait, elle se
sauva follement.
Jusqu'a huit heures, Clotilde s'agita dans une impatience croissante. A
chaque minute, elle regardait la pendule, sur la cheminee de sa chambre,
une pendule empire de bronze dore, une borne contre laquelle l'Amour
souriant contemplait le Temps endormi. C'etait d'habitude a huit heures
qu'elle descendait faire le premier dejeuner, en commun avec le docteur,
dans la salle a manger. Et, en attendant, elle se livra a des soins de
toilette minutieux, se coiffa, se chaussa, passa une robe, de toile blanche
a pois rouges. Puis, ayant encore un quart d'heure a tuer, elle contenta un
ancien desir, elle s'assit pour coudre une petite dentelle, une imitation
de chantilly, a sa blouse de travail, cette blouse noire qu'elle finissait
par trouver trop garconniere, pas assez femme. Mais, comme huit heures
sonnaient, elle lacha son travail, descendit vivement.
--Vous allez dejeuner toute seule, dit tranquillement Martine, dans la
salle a manger.
--Comment ca?
--Oui, monsieur m'a appelee, et je lui ai passe son oeuf, par
l'entre-baillement de la porte. Le voila encore dans son mortier et dans
son filtre. Nous ne le verrons pas avant midi.
Clotilde etait restee saisie, les joues pales. Elle but son lait debout,
emporta son petit pain et suivit la servante, au fond de la cuisine. Il
n'existait, au rez-de-chaussee, avec la salle a manger et cette cuisine,
qu'un salon abandonne, ou l'on mettait la provision de pommes de terre.
Autrefois, lorsque le docteur recevait des clients chez lui, il donnait ses
consultations la; mais, depuis des annees, on avait monte, dans sa chambre,
le bureau et le fauteuil. Et il n'y avait plus, ouvrant sur la cuisine,
qu'une autre petite piece, la chambre de la vieille servante, tres propre,
avec une commode de noyer et un lit monacal, garni de rideaux blancs.
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