Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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La nuit, pourtant, des qu'ils se furent couches, Pascal sentit Clotilde
fievreuse, tourmentee d'insomnie. C'etait d'habitude ainsi, aux bras l'un
de l'autre, dans les tiedes tenebres, qu'il la confessait; et elle osa lui
dire son inquietude pour lui, pour elle, pour la maison entiere.
Qu'allaient-ils devenir, sans ressources aucunes? Un instant, elle fut sur
le point de lui parler de sa mere. Puis, elle n'osa pas, elle se contenta
de lui avouer les demarches qu'elles avaient faites, Martine et elle:
l'ancien registre retrouve, les notes relevees et envoyees, l'argent
reclame partout, inutilement. Dans d'autres circonstances, il aurait eu, a
cet aveu, un grand chagrin et une grande colere, blesse de ce qu'on avait
agi sans lui, en allant contre l'attitude de toute sa vie professionnelle.
Il resta silencieux d'abord, tres emu, et cela suffisait a prouver quelle
etait par moments son angoisse secrete, sous cette insouciance de la misere
qu'il montrait. Puis, il pardonna a Clotilde en la serrant eperdument
contre sa poitrine, il finit par dire qu'elle avait bien fait, qu'on ne
pouvait pas vivre plus longtemps de la sorte. Ils cesserent de parler, mais
elle le sentait qui ne dormait pas, qui cherchait comme elle un moyen de
trouver l'argent necessaire aux besoins quotidiens. Telle fut leur premiere
nuit malheureuse, une nuit de souffrance commune, ou elle, se desesperait
du tourment qu'il se faisait, ou lui, ne pouvait tolerer l'idee de la
savoir sans pain.
Au dejeuner, le lendemain, ils ne mangerent que des fruits. Le docteur
etait reste muet toute la matinee, en proie a un visible combat. Et ce fut
seulement vers trois heures qu'il prit une resolution.
--Allons, il faut se remuer, dit-il a sa compagne. Je ne veux pas que tu
jeunes, ce soir encore.... Va mettre un chapeau, nous sortons ensemble.
Elle le regardait, attendant de comprendre.
--Oui, puisqu'on nous doit de l'argent et qu'on n'a pas voulu vous le
donner, je vais aller voir si on me le refuse, a moi aussi.
Ses mains tremblaient, cette idee de se faire payer de la sorte, apres tant
d'annees, devait lui couter affreusement; mais il s'efforcait de sourire,
il affectait toute une bravoure. Et elle, qui sentait, au begaiement de sa
voix, la profondeur de son sacrifice, en eprouva une violente emotion.
--Non! non! maitre, n'y va pas, si cela te fait trop de peine.... Martine
pourrait y retourner.
Mais la servante, qui etait la, approuvait beaucoup monsieur, au contraire.
--Tiens! pourquoi donc monsieur n'irait-il pas? Il n'y a jamais de honte a
reclamer ce qu'on vous doit.... N'est-ce pas? chacun le sien.... Je trouve
ca tres bien, moi, que monsieur montre enfin qu'il est un homme.
Alors, de meme que jadis, aux heures de felicite, le vieux roi David, ainsi
que Pascal se nommait parfois en plaisantant, sortit au bras d'Abisaig. Ni
l'un ni l'autre n'etaient encore en haillons, lui avait toujours sa
redingote correctement boutonnee, tandis qu'elle portait sa jolie robe de
toile, a pois rouges; mais le sentiment de leur misere sans doute les
diminuait, leur faisait croire qu'ils n'etaient plus que deux pauvres,
tenant peu de place, filant modestement le long des maisons. Les rues
ensoleillees etaient presque vides. Quelques regards les generent; et ils
ne hataient pas leur marche, tellement leur coeur se serrait.
Pascal voulut commencer par un ancien magistrat, qu'il avait soigne pour
une affection des reins. Il entra, apres avoir laisse Clotilde sur un banc
du cours Sauvaire. Mais il fut tres soulage, lorsque le magistrat,
prevenant sa demande, lui expliqua qu'il touchait ses rentes en octobre et
qu'il le payerait alors. Chez une vieille dame, une septuagenaire,
paralytique, ce fut autre chose: elle s'offensa qu'on lui eut envoye sa
note par une domestique qui n'avait pas ete polie; si bien qu'il s'empressa
de lui presenter ses excuses, en lui donnant tout le temps qu'elle
desirerait. Puis, il monta les trois etages d'un employe aux contributions,
qu'il trouva souffrant encore, aussi pauvre que lui, a ce point qu'il n'osa
meme pas formuler sa demande. De la, defilerent a la suite une merciere, la
femme d'un avocat, un marchand d'huile, un boulanger, tous des gens a leur
aise; et tous l'evincerent, les uns sous des pretextes, les autres en ne le
recevant pas; il y en eut meme un qui affecta de ne pas comprendre. Restait
la marquise de Valqueyras, l'unique representante d'une tres ancienne
famille, fort riche et d'une avarice celebre, veuve, avec une fillette de
dix ans. Il l'avait gardee pour la derniere, car elle l'effrayait beaucoup.
Il finit par sonner a son antique hotel, au bas du cours Sauvaire, une
construction monumentale, du temps de Mazarin. Et il y demeura si
longtemps, que Clotilde, qui se promenait sous les arbres, fut prise
d'inquietude.
Enfin, quand il reparut, au bout d'une grande demi-heure, elle plaisanta,
soulagee.
--Quoi donc? elle n'avait pas de monnaie?
Mais, chez celle-la encore, il n'avait rien touche. Elle s'etait plainte de
ses fermiers, qui ne la payaient plus.
--Imagine-toi, continua-t-il pour expliquer sa longue absence, la fillette
est malade. Je crains que ce ne soit un commencement de fievre muqueuse....
Alors, elle a voulu me la montrer, et j'ai examine cette pauvre petite....
Un invincible sourire montait aux levres de Clotilde.
--Et tu as laisse une consultation?
--Sans doute, pouvais-je faire autrement?
Elle lui avait repris le bras, tres emue, et il la sentit qui le serrait
fortement sur son coeur. Un instant, ils marcherent au hasard. C'etait
fini, il ne leur restait qu'a rentrer chez eux, les mains vides. Mais lui
refusait, s'obstinait a vouloir pour elle autre chose que les pommes de
terre et l'eau qui les attendaient. Quand ils eurent remonte le cours
Sauvaire, ils tournerent a gauche, dans la ville neuve; et il semblait que
le malheur s'acharnait, les emportant a la derive.
--Ecoute, dit-il enfin, j'ai une idee.... Si je m'adressais a Ramond, il
nous preterait volontiers mille francs, qu'on lui rendrait, lorsque nos
affaires seront arrangees.
Elle ne repondit pas tout de suite. Ramond, qu'elle avait repousse, qui
etait marie maintenant, installe dans une maison de la ville neuve, en
passe d'etre le beau medecin a la mode et de gagner une fortune! Elle le
savait heureusement d'esprit droit, de coeur solide. S'il n'etait pas
revenu les voir, c'etait a coup sur par discretion. Lorsqu'il les
rencontrait, il les saluait d'un air si emerveille, si content de leur
bonheur!
--Est-ce que ca te gene? demanda ingenument Pascal, qui aurait ouvert au
jeune medecin sa maison, sa bourse, son coeur.
Alors, elle se hata de repondre.
--Non, non!... Il n'y a jamais eu entre nous que de l'affection et de la
franchise. Je crois que je lui ai fait beaucoup de peine, mais il m'a
pardonne.... Tu as raison, nous n'avons pas d'autre ami, c'est a Ramond
qu'il faut nous adresser.
La malechance les poursuivait, Ramond etait absent, en consultation a
Marseille, d'ou il ne devait revenir que le lendemain soir; et ce fut la
jeune madame Ramond qui les recut, une ancienne amie de Clotilde, dont elle
etait la cadette, de trois ans. Elle parut un peu genee, se montra pourtant
fort aimable. Mais le docteur, naturellement, ne fit pas sa demande, et se
contenta d'expliquer sa visite, en disant que Ramond lui manquait.
Dans la rue, de nouveau, Pascal et Clotilde se sentirent seuls et perdus.
Ou se rendre, maintenant? quelle tentative faire? Et ils durent se remettre
a marcher, au petit bonheur.
--Maitre, je ne t'ai pas dit, osa murmurer Clotilde, il parait que Martine
a rencontre grand'mere.... Oui, grand'mere s'est inquietee de nous, lui a
demande pourquoi nous n'allions pas chez elle, si nous etions dans le
besoin.... Et, tiens! voila sa porte la-bas....
En effet, ils etaient rue de la Banne, on apercevait l'angle de la place de
la Sous-Prefecture. Mais il venait de comprendre, il la faisait taire.
--Jamais, entends-tu!... Et toi-meme, tu n'irais pas. Tu me dis cela, parce
que tu as du chagrin; a me voir ainsi sur le pave. Moi aussi, j'ai le coeur
gros, en songeant que tu es la et que tu souffres. Seulement, il vaut mieux
souffrir que de faire une chose dont on garderait le continuel remords....
Je ne veux pas, je ne peux pas.
Ils quitterent la rue de la Banne, ils s'engagerent dans le vieux quartier.
--J'aime mieux mille fois m'adresser aux etrangers.... Peut-etre avons-nous
des amis encore, mais ils ne sont que parmi les pauvres.
Et, resigne a l'aumone, David continua sa marche au bras d'Abisaig, le
vieux roi mendiant s'en alla de porte en porte, appuye a l'epaule de la
sujette amoureuse, dont la jeunesse restait son unique soutien. Il etait
pres de six heures, la forte chaleur tombait, les rues etroites
s'emplissaient de monde; et, dans ce quartier populeux, ou ils etaient
aimes, on les saluait, on leur souriait. Un peu de pitie se melait a
l'admiration, car personne n'ignorait leur ruine. Pourtant, ils semblaient
d'une beaute plus haute, lui tout blanc, elle toute blonde, ainsi
foudroyes. On les sentait unis et confondus davantage, la tete toujours
droite et fiers de leur eclatant amour, mais frappes par le malheur, lui
ebranle, tandis qu'elle, d'un coeur vaillant, le redressait. Des ouvriers
en bourgeron passerent, qui avaient plus d'argent dans leur poche. Personne
n'osa leur offrir le sou qu'on ne refuse pas a ceux qui ont faim. Rue
Canquoin, ils voulurent s'arreter chez Guiraude: elle etait morte a son
tour, la semaine d'auparavant. Deux autres tentatives qu'ils firent,
echouerent. Desormais, ils en etaient a rever quelque part un emprunt de
dix francs. Ils battaient la ville depuis trois heures.
Ah! ce Plassans, avec le cours Sauvaire, la rue de Rome et la rue de la
Banne qui le partageaient en trois quartiers, ce Plassans aux fenetres
closes, cette ville mangee de soleil, d'apparence morte, et qui cachait
sous cette immobilite toute une vie nocturne de cercle et de jeu, trois
fois encore ils la traverserent, d'un pas ralenti, par cette fin limpide
d'une ardente journee d'aout! Sur le cours, d'anciennes pataches, qui
conduisaient aux villages de la montagne, attendaient, detelees; et, a
l'ombre noire des platanes, aux portes des cafes, les consommateurs, qu'on
voyait la des sept heures du matin, les regarderent avec des sourires. Dans
la ville neuve egalement, ou des domestiques se planterent sur le seuil des
maisons cossues, ils sentirent moins de sympathie que dans les rues
desertes du quartier Saint-Marc, dont les vieux hotels gardaient un silence
ami. Ils retournerent au fond du vieux quartier, ils allerent jusqu'a
Saint-Saturnin, la cathedrale, dont le jardin du chapitre ombrageait
l'abside, un coin de delicieuse paix, d'ou un pauvre les chassa en leur
demandant lui-meme l'aumone. On batissait beaucoup du cote de la gare, un
nouveau faubourg poussait la, ils s'y rendirent. Puis, ils revinrent une
derniere fois jusqu'a la place de la Sous-Prefecture, avec un brusque
reveil d'espoir, l'idee qu'ils finiraient par rencontrer quelqu'un, que de
l'argent leur serait offert. Mais ils n'etaient toujours accompagnes que du
pardon souriant de la ville, a les voir si unis et si beaux. Les cailloux
de la Viorne, le petit pavage pointu, leur blessait les pieds. Et ils
durent enfin rentrer sans rien a la Souleiade, tous les deux, le vieux roi
mendiant et sa sujette soumise, Abisaig dans sa fleur de jeunesse, qui
ramenait David vieillissant, depouille de ses biens, las d'avoir
inutilement battu les routes.
Il etait huit heures. Martine qui les attendait, comprit qu'elle n'aurait
pas de cuisine a faire, ce soir-la. Elle pretendit avoir dine; et, comme
elle paraissait souffrante, Pascal l'envoya se coucher tout de suite.
--Nous nous passerons bien de toi, repetait Clotilde. Puisque les pommes de
terre sont sur le feu, nous les prendrons nous-memes.
La servante, de mechante humeur, ceda. Elle machait de sourdes paroles:
quand on a tout mange, a quoi bon se mettre a table? Puis, avant de
s'enfermer dans sa chambre:
--Monsieur, il n'y a plus d'avoine pour Bonhomme. Je lui ai trouve l'air
drole, et monsieur devrait aller le voir.
Tout de suite, Pascal et Clotilde, pris d'inquietude, se rendirent a
l'ecurie. Le vieux cheval, en effet, etait couche sur sa litiere,
somnolent. Depuis six mois, on ne l'avait plus sorti, a cause de ses
jambes, envahies de rhumatismes; et il etait devenu completement aveugle.
Personne ne comprenait pourquoi le docteur conservait cette vieille bete,
Martine elle-meme en arrivait a dire qu'on devait l'abattre, par simple
pitie. Mais Pascal et Clotilde se recriaient, s'emotionnaient, comme si on
leur eut parle d'achever un vieux parent, qui ne s'en irait pas assez vite.
Non, non! il les avait servis pendant plus d'un quart de siecle, il
mourrait chez eux, de sa belle mort, en brave homme qu'il avait toujours
ete! Et, ce soir-la, le docteur ne dedaigna pas de l'examiner
soigneusement. Il lui souleva les pieds, lui regarda les gencives, ecouta
les battements du coeur.
--Non, il n'a rien, finit-il par dire. C'est la vieillesse, simplement....
Ah! mon pauvre vieux, nous ne courrons plus les chemins ensemble!
L'idee qu'il manquait d'avoine tourmentait Clotilde. Mais Pascal la
rassura: il fallait si peu de chose, a une bete de cet age, qui ne
travaillait plus! Elle prit alors une poignee d'herbe, au tas que la
servante avait laisse la; et ce fut une joie pour tous les deux, lorsque
Bonhomme voulut bien, par simple et bonne amitie, manger cette herbe dans
sa main.
--Eh! mais, dit-elle en riant, tu as encore de l'appetit, il ne faut pas
chercher a nous attendrir.... Bonsoir! et dors tranquille!
Et ils le laisserent sommeiller, apres lui avoir l'un et l'autre, comme
d'habitude, mis un gros baiser a gauche et a droite des naseaux.
La nuit tombait, ils eurent une idee, pour ne pas rester en bas, dans la
maison vide: ce fut de tout barricader et d'emporter leur diner, en haut,
dans la chambre. Vivement, elle monta le plat de pommes de terre, avec du
sel et une belle carafe d'eau pure; tandis que lui se chargeait d'un panier
de raisin, le premier qu'on eut cueilli a une treille precoce, en dessous
de la terrasse. Ils s'enfermerent, ils mirent le couvert sur une petite
table, les pommes de terre au milieu, entre la saliere et la carafe, et le
panier de raisin sur une chaise, a cote. Et ce fut un gala merveilleux, qui
leur rappela l'exquis dejeuner qu'ils avaient fait, au lendemain des noces,
lorsque Martine s'etait obstinee a ne pas leur repondre. Ils eprouvaient le
meme ravissement d'etre seuls, de se servir eux-memes, de manger l'un
contre l'autre, dans la meme assiette.
Cette soiree de misere noire qu'ils avaient tout fait au monde pour eviter,
leur gardait les heures les plus delicieuses de leur existence. Depuis
qu'ils etaient rentres, qu'ils se trouvaient au fond de la grande chambre
amie, comme a cent lieues de cette ville indifferente qu'ils venaient de
battre, la tristesse et la crainte s'effacaient, jusqu'au souvenir de la
mauvaise apres-midi, perdue en courses inutiles. L'insouciance les avait
repris de ce qui n'etait pas leur tendresse, ils ne savaient plus s'ils
etaient pauvres, s'ils auraient le lendemain a chercher un ami pour diner
le soir. A quoi bon redouter la misere et se donner tant de peine,
puisqu'il suffisait, pour gouter tout le bonheur possible, d'etre ensemble?
Lui, pourtant, s'effraya.
--Mon Dieu! nous avions si peur de cette soiree! Est-ce raisonnable d'etre
heureux ainsi? Qui sait ce que demain nous garde?
Mais elle lui mit sa petite main sur la bouche.
--Non, non! demain, nous nous aimerons, comme nous nous aimons
aujourd'hui.... Aime-moi de toute ta force, comme je t'aime.
Et jamais ils n'avaient mange de si bon coeur. Elle montrait son appetit de
belle fille a l'estomac solide, elle mordait a pleine bouche dans les
pommes de terre, avec des rires, les disant admirables, meilleures que les
mets les plus vantes. Lui aussi avait retrouve son appetit de trente ans.
De grands coups d'eau pure leur semblaient divins. Puis, le raisin, comme
dessert, les ravissait, ces grappes si fraiches, ce sang de la terre que le
soleil avait dore. Ils mangeaient trop, ils etaient gris d'eau et de fruit,
de gaiete surtout. Ils ne se souvenaient pas d'avoir fait un gala pareil.
Leur premier dejeuner lui-meme, avec tout un luxe de cotelettes, de pain et
de vin, n'avait pas eu cette ivresse, ce bonheur de vivre, ou la joie
d'etre ensemble suffisait, changeait la faience en vaisselle d'or, la
nourriture miserable en une celeste cuisine, comme les dieux n'en goutent
point.
La nuit s'etait completement faite, et ils n'avaient pas allume de lampe,
heureux de se mettre au lit tout de suite. Mais les fenetres restaient
grandes ouvertes sur le vaste ciel d'ete, le vent du soir entrait, brulant
encore, charge d'une lointaine odeur de lavande. A l'horizon, la lune
venait de se lever, si pleine et si large, que toute la chambre etait
baignee d'une lumiere d'argent, et qu'ils se voyaient, comme a une clarte
de reve, infiniment eclatante et douce.
Alors, les bras nus, le cou nu, la gorge nue, elle acheva magnifiquement le
festin qu'elle lui donnait, elle lui fit le royal cadeau de son corps. La
nuit precedente, ils avaient en leur premier frisson d'inquietude, une
epouvante d'instinct, a l'approche du malheur menacant. Et, maintenant, le
reste du monde semblait une fois encore oublie, c'etait comme une nuit
supreme de beatitude, que leur accordait la bonne nature, dans
l'aveuglement de ce qui n'etait pas leur passion.
Elle avait ouvert les bras, elle se livrait, se donnait toute.
--Maitre, maitre! j'ai voulu travailler pour toi, et j'ai appris que je
suis une bonne a rien, incapable de gagner une bouchee du pain que tu
manges. Je ne peux que t'aimer, me donner, etre ton plaisir d'un moment....
Et il me suffit d'etre ton plaisir, maitre! Si tu savais comme je suis
contente que tu me trouves belle, puisque cette beaute, je puis t'en faire
le cadeau. Je n'ai qu'elle, et je suis si heureuse de te rendre heureux.
Il la tenait d'une etreinte ravie, il murmura:
--Oh! oui, belle! la plus belle et la plus desiree!... Tous ces pauvres
bijoux dont je t'ai paree, l'or, les pierreries, ne valent pas le plus
petit coin du satin de ta peau. Un de tes ongles, un de tes cheveux, sont
des richesses inestimables. Je baiserai devotement, un a un, les cils de
tes paupieres.
--Et, maitre, ecoute bien: ma joie est que tu sois age et que je sois
jeune, parce que le cadeau de mon corps te ravit davantage. Tu serais jeune
comme moi, le cadeau de mon corps te ferait moins de plaisir, et j'en
aurais moins de bonheur.... Ma jeunesse et ma beaute, je n'en suis fiere
que pour toi, je n'en triomphe que pour te les offrir.
Il etait pris d'un grand tremblement, ses yeux se mouillaient, a la sentir
sienne a ce point, et si adorable, et si precieuse.
--Tu fais de moi le maitre le plus riche, le plus puissant, tu me combles
de tous les biens, tu me verses la plus divine volupte qui puisse emplir le
coeur d'un homme.
Et elle se donnait davantage, elle se donnait jusqu'au sang de ses veines.
--Prends-moi donc, maitre, pour que je disparaisse et que je m'aneantisse
en toi.... Prends ma jeunesse, prends-la toute en un coup, dans un seul
baiser, et bois-la toute d'un trait, epuise-la, qu'il en reste seulement un
peu de miel a tes levres. Tu me rendras si heureuse, c'est moi encore qui
te serai reconnaissante.... Maitre, prends mes levres puisqu'elles sont
fraiches, prends mon haleine puisqu'elle est pure, prends mon cou puisqu'il
est doux a la bouche qui le baise, prends mes mains, prends mes pieds,
prends tout mon corps, puisqu'il est un bouton a peine ouvert, un satin
delicat, un parfum dont tu te grises.... Tu entends! maitre, que je sois un
bouquet vivant, et que tu me respires! que je sois un jeune fruit
delicieux, et que tu me goutes! que je sois une caresse sans fin, et que tu
te baignes en moi!... Je suis ta chose, la fleur qui a pousse a tes pieds
pour te plaire, l'eau qui coule pour te rafraichir, la seve qui bouillonne
pour te rendre une jeunesse. Et je ne suis rien, maitre, si je ne suis pas
tienne!
Elle se donna, et il la prit. A ce moment, un reflet de lune l'eclairait,
dans sa nudite souveraine. Elle apparut comme la beaute meme de la femme, a
son immortel printemps. Jamais il ne l'avait vue si jeune, si blanche, si
divine. Et il la remerciait du cadeau de son corps, comme si elle lui eut
donne tous les tresors de la terre. Aucun don ne peut egaler celui de la
femme jeune qui se donne, et qui donne le flot de vie, l'enfant peut-etre.
Ils songerent a l'enfant, leur bonheur en fut accru, dans ce royal festin
de jeunesse qu'elle lui servait et que des rois auraient envie.
XI
Mais, des la nuit suivante, l'insomnie inquiete revint. Ni Pascal ni
Clotilde ne se disaient leur peine; et, dans les tenebres de la chambre
attristee, ils restaient des heures cote a cote, feignant de dormir,
songeant tous les deux a la situation qui s'aggravait. Chacun oubliait sa
propre detresse, tremblait pour l'autre. Il avait fallu recourir a la
dette, Martine prenait a credit le pain, le vin, un peu de viande,
d'ailleurs pleine de honte, forcee de mentir et d'y mettre une grande
prudence, car personne n'ignorait la ruine de la maison. L'idee etait bien
venue au docteur d'hypothequer la Souleiade; seulement, c'etait la
ressource supreme, il n'avait plus que cette propriete, evaluee a une
vingtaine de mille francs, et dont il ne tirerait peut-etre pas quinze
mille, s'il la vendait; apres, commencait la misere noire, le pave de la
rue, pas meme une pierre a soi pour appuyer sa tete. Aussi Clotilde le
suppliait-elle d'attendre, de ne s'engager dans aucune affaire irrevocable,
tant que les choses ne seraient pas desesperees.
Trois ou quatre jours se passerent. On entrait en septembre, et le temps,
malheureusement, se gatait: il y eut des orages terribles qui ravagerent la
contree, un mur de la Souleiade fut renverse, qu'on ne put remettre debout,
tout un ecroulement dont la breche resta beante. Deja, on devenait impoli
chez le boulanger. Puis, un matin que la vieille servante rapportait un
pot-au-feu, elle pleura, elle dit que le boucher lui passait les bas
morceaux. Encore quelques jours, et le credit allait etre impossible. Il
fallait absolument aviser, trouver des ressources, pour les petites
depenses quotidiennes.
Un lundi, comme une semaine de tourments recommencait, Clotilde s'agita
toute la matinee. Elle semblait en proie a un combat interieur, elle ne
parut prendre une decision qu'a la suite du dejeuner, en voyant Pascal
refuser sa part d'un peu de boeuf qui restait. Et, tres calme, l'air
resolu, elle sortit ensuite avec Martine, apres avoir mis tranquillement
dans le panier de celle-ci un petit paquet, des chiffons qu'elle voulait
donner, disait-elle.
Quand elle revint, deux heures plus tard, elle etait pale. Mais ses grands
yeux, si purs et si francs, rayonnaient. Tout de suite, elle s'approcha du
docteur, le regarda en face, se confessa.
--J'ai un pardon a te demander, maitre, car je viens de te desobeir, et je
vais surement te faire beaucoup de peine.
Il ne comprenait pas, il s'inquieta.
--Qu'as-tu donc fait?
Lentement, sans le quitter des yeux, elle prit dans sa poche une enveloppe,
d'ou elle tira des billets de banque. Une brusque divination l'eclaira, il
eut un cri:
--Oh! mon Dieu! les bijoux, tous les cadeaux!
Et lui, si bon, si doux d'habitude, etait souleve d'une douloureuse colere.
Il lui avait saisi les deux mains, il la brutalisait presque, lui ecrasait
les doigts qui tenaient les billets.
--Mon Dieu! qu'as-tu fait la, malheureuse!... C'est tout mon coeur que tu
as vendu! c'est tout notre coeur qui etait entre dans ces bijoux et que tu
es allee rendre avec eux, pour de l'argent!... Des bijoux que je t'avais
donnes, des souvenirs de nos heures les plus divines, ton bien a toi, a toi
seule, comment veux-tu donc que je le reprenne et que j'en profite? Est-ce
possible, as-tu songe a l'affreux chagrin que cela me causerait?
Doucement, elle repondit:
--Et toi, maitre, penses-tu donc que je pouvais nous laisser dans la triste
situation ou nous sommes, manquant de pain, lorsque j'avais la ces bagues,
ces colliers, ces boucles d'oreille, qui dormaient au fond d'un tiroir?
Mais tout mon etre s'indignait, je me serais crue une avare, une egoiste,
si je les avais gardes davantage.... Et, si j'ai eu de la peine a m'en
separer, oh! oui! je l'avoue, une peine si grosse, que j'ai failli n'en pas
trouver le courage, je suis bien certaine de n'avoir fait que ce que je
devais faire, en femme qui t'obeis toujours et qui t'adore.
Puis, comme il ne lui avait pas lache les mains, des larmes parurent dans
ses yeux, elle ajouta de la meme voix douce, avec un faible sourire:
--Serre un peu moins fort, tu me fais tres mal.
Alors, lui aussi pleura, retourne, jete a un attendrissement profond.
--Je suis une brute, de me facher ainsi.... Tu as bien agi, tu ne pouvais
agir autrement. Mais pardonne-moi, cela m'a ete si dur, de te voir
depouillee.... Donne-moi tes mains, tes pauvres mains, que je les guerisse.
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