Le Docteur Pascal
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Pascal se recriait.
--Eh! qui vous dit que tout notre argent est perdu! Monsieur Grandguillot
avait une fortune personnelle, il n'a pas emporte, je pense, sa maison et
ses proprietes. On verra, on tirera les affaires au clair, je ne puis
m'habituer a le croire un simple voleur.... Le seul ennui est qu'il va
falloir attendre..
Il disait ces choses pour rassurer Clotilde, dont il voyait croitre
l'inquietude. Elle le regardait, elle regardait la Souleiade, autour d'eux,
seulement preoccupee de son bonheur, a lui, dans l'ardent desir de toujours
vivre la, comme par le passe, de l'aimer toujours, au fond de cette
solitude amie. Et lui-meme, a vouloir la calmer, etait repris de sa belle
insouciance, n'ayant jamais vecu pour l'argent, ne s'imaginant pas qu'on
pouvait en manquer et en souffrir.
--Mais j'en ai de l'argent! finit-il par crier. Qu'est-ce qu'elle raconte
donc, Martine, que nous n'avons plus un sou et que nous allons mourir de
faim!
Et, gaiement, il se leva, il les forca toutes les deux a le suivre.
--Venez, venez donc! Je vais vous eu montrer, de l'argent! Et j'en donnerai
a Martine, pour qu'elle nous fasse un bon diner, ce soir.
En haut, dans sa chambre, devant elles, il abattit triomphalement le
tablier du secretaire. C'etait la, au fond d'un tiroir, qu'il avait,
pendant pres de seize ans, jete les billets et l'or que ses derniers
clients lui apportaient d'eux-memes, sans qu'il leur reclamat jamais rien.
Et jamais non plus il n'avait su exactement le chiffre de son petit tresor,
prenant a son gre, pour son argent de poche, ses experiences, ses aumones,
ses cadeaux. Depuis quelques mois, il faisait au secretaire de frequentes
et serieuses visites. Mais il etait tellement habitue a y trouver les
sommes dont il avait besoin, apres des annees de naturelle sagesse, presque
nulles comme depenses; qu'il avait fini par croire ses economies
inepuisables.
Aussi riait-il d'aise.
-Vous allez voir! vous allez voir!
Et il resta confondu, lorsque, a la suite de fouilles fievreuses parmi un
amas de notes et de factures, il ne put reunir qu'une somme de six cent
quinze francs, deux billets de cent francs, quatre cents francs en or, et
quinze francs en petite monnaie. Il secouait les autres papiers, il passait
les doigts dans les coins du tiroir, en se recriant.
--Mais ce c'est pas possible! mais il y en a toujours eu, il y en avait
encore des tas, ces jours-ci!... Il faut que ce soient toutes ces vieilles
factures qui m'aient trompe. Je vous jure que, l'autre semaine, j'en ai vu,
j'en ai touche beaucoup.
Il etait d'une bonne foi si amusante, il s'etonnait avec une telle
sincerite de grand enfant, que Clotilde ne put s'empecher de rire. Ah! ce
pauvre maitre, quel homme d'affaires pitoyable! Puis, comme elle remarqua
l'air fache de Martine, son absolu desespoir devant ce peu d'argent qui
representait maintenant leur vie a tous les trois, elle fut prise d'un
attendrissement desole, ses yeux se mouillerent, tandis qu'elle murmurait:
--Mon Dieu! c'est pour moi que tu as tout depense, c'est moi la ruine, la
cause unique, si nous n'avons plus rien!
En effet, il avait oublie l'argent pris pour les cadeaux. La fuite etait
la, evidemment. Cela le rasserena de comprendre. Et, comme, dans sa
douleur, elle parlait de tout rendre aux marchands, il s'irrita.
--Ce que je t'ai donne, le rendre! Mais ce serait un peu de mon coeur que
tu rendrais avec! Non, non, je mourrais de faim a cote, je te veux telle
que je t'ai voulue!
Puis, confiant, voyant s'ouvrir un avenir illimite:
--D'ailleurs, ce n'est pas encore ce soir que nous mourrons de faim,
n'est-ce pas, Martine?... Avec ca, nous irons loin.
Martine hocha la tete. Elle s'engageait bien a aller deux mois avec ca,
peut-etre trois, si l'on etait tres raisonnable, mais pas davantage.
Autrefois, le tiroir etait alimente, de l'argent arrivait toujours un peu;
tandis que, maintenant, les rentrees etaient completement nulles, depuis
que monsieur abandonnait ses malades. Il ne fallait donc pas compter sur
une aide, venue du dehors. Et elle conclut, en disant:
--Donnez-moi les deux billets de cent francs. Je vais tacher de les faire
durer tout un mois. Ensuite, nous verrons.... Mais soyez bien prudent, ne
touchez pas aux quatre cents francs d'or, fermez le tiroir et ne le rouvrez
plus.
--Oh! ca, cria le docteur, tu peux etre tranquille! Je me couperais plutot
la main.
Tout fut ainsi regle. Martine gardait la libre disposition de ces
ressources dernieres; et l'on pouvait se fier a son economie, on etait sur
qu'elle rognerait sur les centimes. Quant a Clotilde, qui n'avait jamais eu
de bourse personnelle, elle ne devait meme pas s'apercevoir du manque
d'argent. Seul, Pascal souffrirait de n'avoir plus son tresor ouvert,
inepuisable; mais il s'etait formellement engage a tout faire payer par la
servante.
--Ouf! voila de la bonne besogne! dit-il, soulage, heureux, comme s'il
venait d'arranger une affaire considerable, qui assurait pour toujours leur
existence.
Une semaine s'ecoula, rien ne semblait change a la Souleiade. Dans le
ravissement de leur tendresse, ni Pascal ni Clotilde ne paraissaient plus
se douter de la misere menacante. Et, un matin que celle-ci etait sortie
avec Martine, pour l'accompagner au marche, le docteur, reste seul, recut
une visite, qui le remplit d'abord d'une sorte de terreur. C'etait la
revendeuse qui lui avait vendu le corsage en vieux point d'Alencon, cette
merveille, son premier cadeau. Il se sentait si faible contre une tentation
possible, qu'il en tremblait. Avant meme que la marchande eut prononce une
parole, il se defendit: non! non! il ne pouvait, il ne voulait rien
acheter; et, les mains en avant, il l'empechait de rien sortir de son petit
sac de cuir. Elle pourtant, tres grasse et affable, souriait, certaine de
la victoire. D'une voix continue, enveloppante, elle se mit a parler, a lui
conter une histoire: oui! une dame qu'elle ne pouvait pas nommer, une des
dames les plus distinguees de Plassans, frappee d'un malheur, reduite a se
defaire d'un bijou; puis, elle s'etendit sur la superbe occasion, un bijou
qui avait coute plus de douze cents francs, qu'on se resignait a laisser
pour cinq cents. Sans hate, elle avait ouvert son sac, malgre l'effarement,
l'anxiete croissante du docteur; elle en tira une mince chaine de cou,
garnie par devant de sept perles, simplement; mais les perles avaient une
rondeur, un eclat, une limpidite admirables. Cela etait tres fin, tres pur,
d'une fraicheur exquise. Tout de suite, il l'avait vu, ce collier, au cou
delicat de Clotilde, comme la parure naturelle de cette chair de soie, dont
il gardait, a ses levres, le gout de fleur. Un autre bijou l'aurait
inutilement charge, ces perles ne diraient que sa jeunesse. Et, deja, il
l'avait pris entre ses doigts fremissants, il eprouvait une mortelle peine
a l'idee de le rendre. Pourtant, il se defendait toujours, jurait qu'il
n'avait pas cinq cents francs, tandis que la marchande continuait, de sa
voix egale, a faire valoir le bon marche, qui etait reel. Apres un quart
d'heure encore, quand elle crut le tenir, elle voulut bien, tout d'un coup,
laisser le collier a trois cents francs; et il ceda, sa folie du don fut la
plus forte, son besoin de faire plaisir, de parer son idole, lorsqu'il alla
prendre les quinze pieces d'or, dans le tiroir, pour les compter a la
marchande, il etait convaincu que les affaires s'arrangeraient, chez le
notaire, et qu'on aurait bientot beaucoup d'argent.
Alors, des que Pascal se retrouva seul, avec le bijou dans sa poche, il fut
pris d'une joie d'enfant, il prepara sa petite surprise, en attendant le
retour de Clotilde, bouleverse d'impatience. Et, quand il l'apercut, son
coeur battit a se rompre. Elle avait tres chaud, l'ardent soleil d'aout
embrasait le ciel. Aussi voulut-elle changer de robe, heureuse cependant de
sa promenade, racontant avec des rires le bon marche que Martine venait de
faire, deux pigeons pour dix-huit sous. Lui, suffoque par l'emotion,
l'avait suivie dans sa chambre; et, comme elle n'etait plus qu'en jupon,
les bras nus, les epaules nues, il affecta de remarquer quelque chose a son
cou.
-Tiens! qu'est-ce que tu as donc la? Fais voir.
Il cachait le collier dans sa main, il parvint a le lui mettre, en feignant
de promener ses doigts, pour s'assurer qu'elle n'avait rien. Mais elle se
debattait, gaiement.
--Finis donc! Je sais bien qu'il n'y a rien.... Voyons, qu'est-ce que tu
trafiques, qu'est-ce que tu as qui me chatouille?
D'une etreinte, il la saisit, il la mena devant la grande psyche, ou elle
se vit toute. A son cou, la mince chaine n'etait qu'un fil d'or, et elle
apercut les sept perles comme des etoiles laiteuses, nees la et doucement
luisantes sur la soie de sa peau. C'etait enfantin et delicieux. Tout de
suite, elle eut un rire charme, un roucoulement de colombe coquette qui se
rengorge.
--Oh! maitre, maitre! que tu es bon!... Tu ne penses donc qu'a moi?...
Comme tu me rends heureuse!
Et la joie qu'elle avait dans les yeux, cette joie de femme et d'amante,
ravie d'etre belle, d'etre adoree, le recompensait divinement de sa folie.
Elle avait renverse la tete, rayonnante, et elle tendait les levres. Il se
pencha, ils se baiserent.
--Tu es contente?
--Oh! oui, maitre, contente, contente!... C'est si doux, si pur, les
perles! Et celles-ci me vont si bien!
Un instant encore, elle s'admira dans la glace, innocemment vaniteuse de la
fleur blonde de sa peau, sous les gouttes nacrees des perles. Puis, cedant
a un besoin de se montrer, entendant remuer la servante dans la salle
voisine, elle s'echappa, courut a elle, en jupon, la gorge nue.
--Martine! Martine! Vois donc ce que maitre vient de me donner!... Hein,
suis-je belle!
Mais, a la mine severe, subitement terreuse de la vieille fille, sa joie
fut gatee. Peut-etre eut-elle conscience du dechirement jaloux que son
eclatante jeunesse produisait chez cette pauvre creature, usee dans la
resignation muette de sa domesticite, en adoration devant son maitre. Ce ne
fut la, d'ailleurs, que le premier mouvement d'une seconde, inconscient
pour l'une, a peine soupconne par l'autre; et ce qui restait, c'etait la
desapprobation visible de la servante econome, le cadeau couteux regarde de
travers et condamne.
Clotilde fut saisie d'un petit froid.
--Seulement, murmura-t-elle, maitre a encore fouille dans son
secretaire.... C'est tres cher, les perles, n'est-ce pas?
Pascal, gene a son tour, se recria, expliqua l'occasion superbe, conta la
visite de la revendeuse, en un flot de paroles. Une bonne affaire
incroyable: on ne pouvait pas ne pas acheter.
--Combien? interrogea la jeune fille, avec une veritable anxiete.
--Trois cents francs.
Et Martine, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, terrible dans son
silence, ne put retenir ce cri:
--Bon Dieu! de quoi vivre six semaines, et nous n'avons pas de pain!
De grosses larmes jaillirent des yeux de Clotilde. Elle aurait arrache le
collier de son cou, si Pascal ne l'en avait empechee. Elle parlait de le
rendre sur-le-champ, elle begayait, eperdue:
--C'est vrai, Martine a raison.... Maitre est fou, et je suis folle
moi-meme, a garder ca une minute, dans la situation ou nous sommes.... Il
me brulerait la peau. Je t'en supplie, laisse-le-moi reporter.
Jamais il ne voulut y consentir. Il se desolait avec elles deux,
reconnaissait sa faute, criait qu'il etait incorrigible, qu'on aurait du
lui enlever tout l'argent. Et il courut au secretaire, apporta les cent
francs qui lui restaient, forca Martine a les prendre.
--Je vous dis que je ne veux plus avoir un sou! Je le depenserais
encore.... Tenez! Martine, vous etes la seule raisonnable. Vous ferez durer
l'argent, j'en suis bien convaincu, jusqu'a ce que nos affaires soient
arrangees.... Et toi, cherie, garde ca, ne me fais point de peine.
Embrasse-moi, va t'habiller.
Il ne fut plus question de cette catastrophe. Mais Clotilde avait garde le
collier au cou, sous sa robe; et cela etait d'une discretion charmante, ce
petit bijou si fin, si joli, ignore de tous, qu'elle seule sentait sur
elle. Parfois, dans leur intimite, elle souriait a Pascal, elle sortait
vivement les perles de son corsage, pour les lui montrer, sans une parole;
et, du meme geste prompt, elle les remettait sur sa gorge tiede,
delicieusement emue. C'etait leur folie qu'elle lui rappelait; avec une
gratitude confuse, un rayonnement de joie toujours aussi vive. Jamais plus
elle ne les quitta.
Une vie de gene, douce malgre tout, commenca des lors. Martine avait fait
un inventaire exact des ressources de la maison, et c'etait desastreux.
Seule, la provision de pommes de terre promettait d'etre serieuse. Par une
malechance, la jarre d'huile tirait a sa fin, de meme que le dernier
tonneau de vin s'epuisait. La Souleiade, n'ayant plus ni vignes ni
oliviers, ne produisait guere que quelques legumes et un peu de fruits, des
poires qui n'etaient pas mures, du raisin de treille qui allait etre
l'unique regal. Enfin, il fallait quotidiennement acheter le pain et la
viande. Aussi, des le premier jour, la servante rationna-t-elle Pascal et
Clotilde, supprimant les anciennes douceurs, les cremes, les patisseries,
reduisant les plats a la portion congrue. Elle avait repris toute son
autorite d'autrefois, elle les traitait en enfants, qu'elle ne consultait
meme plus sur leurs desirs ni sur leurs gouts. C'etait elle qui reglait les
menus, qui savait mieux qu'eux ce dont ils avaient besoin, maternelle
d'ailleurs, les entourant de soins infinis, faisant ce miracle de leur
donner encore de l'aisance pour leur pauvre argent, ne les bousculant
parfois que dans leur interet, comme on bouscule les gamins qui ne veulent
pas manger leur soupe. Et il semblait que cette singuliere maternite, cette
immolation derniere, cette paix de l'illusion dont elle entourait leurs
amours, la contentait un peu elle aussi, la tirait du sourd desespoir ou
elle etait tombee. Depuis qu'elle veillait ainsi sur eux, elle avait
retrouve sa petite figure blanche de nonne vouee au celibat, ses calmes
yeux couleur de cendre. Lorsque, apres les eternelles pommes de terre, la
petite cotelette de quatre sons, perdue au milieu des legumes, elle
arrivait, certains jours, sans compromettre son budget, a leur servir des
crepes, elle triomphait, elle riait de leurs rires.
Pascal et Clotilde trouvaient tout tres bien, ce qui ne les empechait pas
de la plaisanter, quand elle n'etait pas la. Les anciennes moqueries sur
son avarice recommencaient, ils pretendaient qu'elle comptait les grains de
poivre, tant de grains par chaque plat, histoire de les economiser. Quand
les pommes de terre manquaient par trop d'huile, quand les cotelettes se
reduisaient a une bouchee, ils echangeaient un vif coup d'oeil, ils
attendaient qu'elle fut sortie, pour etouffer leur gaiete dans leur
serviette. Ils s'amusaient de tout, ils riaient de leur misere.
A la fin du premier mois, Pascal songea aux gages de Martine. D'habitude,
elle prelevait elle-meme ses quarante francs sur la bourse commune qu'elle
tenait.
--Ma pauvre fille, lui dit-il un soir, comment allez-vous faire, pour vos
gages, puisqu'il n'y a plus d'argent?
Elle resta un instant, les yeux a terre, l'air consterne.
--Dame! monsieur, il faudra bien que j'attende.
Mais il voyait qu'elle ne disait pas tout, qu'elle avait eu l'idee d'un
arrangement, dont elle ne savait de quelle facon lui faire l'offre. Et il
l'encouragea.
--Alors, du moment que monsieur y consentirait, j'aimerais mieux que
monsieur me signat un papier..
--Comment, un papier?
--Oui, un papier ou monsieur, chaque mois, dirait qu'il me doit quarante
francs.
Tout de suite, Pascal lui fit le papier, et elle en fut tres heureuse, elle
le serra avec soin, comme du bel et bon argent. Cela, evidemment, la
tranquillisait. Mais ce papier devint, pour le docteur et sa compagne, un
nouveau sujet d'etonnement et de plaisanterie. Quel etait donc
l'extraordinaire pouvoir de l'argent sur certaines ames? Cette vieille
fille qui les servait a genoux, qui l'adorait surtout, lui, au point de lui
avoir donne sa vie, et qui prenait cette garantie imbecile, ce chiffon de
papier sans valeur, s'il ne pouvait la payer!
Du reste, ni Pascal ni Clotilde n'avaient eu, jusque-la, un grand merite a
garder leur serenite dans l'infortune, car ils ne sentaient pas celle-ci.
Ils vivaient au-dessus, plus loin, plus haut, dans l'heureuse et riche
contree de leur passion. A table, ils ignoraient ce qu'ils mangeaient, ils
pouvaient faire le reve de mets princiers, servis sur des plats d'argent.
Autour d'eux, ils n'avaient pas conscience du denuement qui croissait, de
la servante affamee, nourrie de leurs miettes; et ils marchaient par la
maison vide comme a travers un palais tendu de soie, regorgeant de
richesses. Ce fut certainement l'epoque la plus heureuse de leurs amours.
La chambre etait un monde, la chambre tapissee de vieille indienne, couleur
d'aurore, ou ils ne savaient comment epuiser l'infini, le bonheur sans fin
d'etre aux bras l'un de l'autre. Ensuite, la salle de travail gardait les
bons souvenirs du passe, a ce point qu'ils y vivaient les journees, comme
drapes luxueusement dans la joie d'y avoir deja vecu si longtemps ensemble.
Puis, dehors, au fond des moindres coins de la Souleiade, c'etait le royal
ete qui dressait sa tente bleue, eblouissante d'or. Le matin, le long des
allees embaumees de la pinede, a midi, sous l'ombre noire des platanes,
rafraichie par la chanson de la source, le soir, sur la terrasse qui se
refroidissait ou sur l'aire encore tiede, baignee du petit jour bleu des
premieres etoiles, ils promenaient avec ravissement leur existence de
pauvres, dont la seule ambition etait de vivre toujours ensemble, dans
l'absolu dedain de tout le reste. La terre etait a eux, et les tresors, et
les fetes, et les souverainetes, du moment qu'ils se possedaient.
Vers la fin d'aout, cependant, les choses se gaterent encore. Ils avaient
parfois des reveils inquiets, au milieu de cette vie sans liens ni devoirs,
sans travail, qu'ils sentaient si douce, mais impossible, mauvaise a
toujours vivre. Un soir, Martine leur declara qu'elle n'avait plus que
cinquante francs, et qu'on aurait du mal a vivre deux semaines, en cessant
de boire du vin. D'autre part, les nouvelles devenaient graves, le notaire
Grandguillot etait decidement insolvable, les creanciers personnels
eux-memes ne toucheraient pas un sou. D'abord, on avait pu compter sur la
maison et deux fermes que le notaire en fuite laissait forcement derriere
lui; mais il etait certain, maintenant, que ces proprietes se trouvaient
mises au nom de sa femme; et, pendant que lui, en Suisse, disait-on,
jouissait de la beaute des montagnes, celle-ci occupait une des fermes,
qu'elle faisait valoir, tres calme, loin des ennuis de leur deconfiture.
Plassans bouleverse racontait que la femme tolerait les debordements du
mari, jusqu'a lui permettre les deux maitresses qu'il avait emmenees au
bord des grands lacs. Et Pascal, avec son insouciance habituelle,
negligeait meme d'aller voir le procureur de la republique, pour causer de
son cas, suffisamment renseigne par tout ce qu'on lui racontait, demandant
a quoi bon remuer cette vilaine histoire, puisqu'il n'y avait plus rien de
propre ni d'utile a en tirer.
Alors, a la Souleiade, l'avenir apparut menacant. C'etait la misere noire,
a bref delai. Et Clotilde, tres raisonnable au fond, fut la premiere a
trembler. Elle gardait sa gaiete vive, tant que Pascal etait la; mais, plus
prevoyante que lui, dans sa tendresse de femme, elle tombait a une
veritable terreur, des qu'il la quittait un instant, se demandant ce qu'il
deviendrait, a son age, charge d'une maison si lourde. Tout un plan
l'occupa en secret pendant plusieurs jours, celui de travailler, de gagner
de l'argent, beaucoup d'argent, avec ses pastels. On s'etait recrie tant de
fois devant son talent singulier et si personnel, qu'elle mit Martine dans
sa confidence et la chargea, un beau matin, d'aller offrir plusieurs de ses
bouquets chimeriques au marchand de couleurs du cours Sauvaire, qui etait,
affirmait-on, en relation de parente avec un peintre de Paris. La condition
formelle etait de ne rien exposer a Plassans, de tout expedier au loin.
Mais le resultat fut desastreux, le marchand resta effraye devant
l'etrangete de l'invention, la fougue debridee de la facture, et il declara
que jamais ca ne se vendrait. Elle en fut desesperee, de grosses larmes lui
vinrent aux yeux. A quoi servait-elle? c'etait un chagrin et une honte, de
n'etre bonne a rien! Et il fallut que la servante la consolat, lui
expliquat que toutes les femmes sans doute ne naissent pas pour travailler,
que les unes poussent comme les fleurs dans les jardins, pour sentir bon,
tandis que les autres sont le ble de la terre, qu'on ecrase et qui nourrit.
Cependant, Martine ruminait un autre projet qui etait de decider le docteur
a reprendre sa clientele. Elle finit par en parler a Clotilde, qui, tout de
suite, lui montra les difficultes, l'impossibilite presque materielle d'une
pareille tentative. Justement, elle en avait cause avec Pascal, la veille
encore. Lui aussi se preoccupait, songeait au travail, comme a l'unique
chance de salut. L'idee de rouvrir un cabinet de consultation devait lui
venir la premiere. Mais il etait depuis si longtemps le medecin des
pauvres! Comment oser se faire payer, lorsqu'il y avait tant d'annees deja
qu'il ne reclamait plus d'argent? Puis, n'etait-ce pas trop tard, a son
age, pour recommencer une carriere? sans compter les histoires absurdes qui
couraient sur lui, toute cette legende de genie a demi fele qu'on lui avait
faite. Il ne retrouverait pas un client, ce serait une cruaute inutile que
de le forcer a un essai, dont il reviendrait surement le coeur meurtri et
les mains vides. Clotilde, au contraire, s'employait toute, pour l'en
detourner; et Martine comprit ces bonnes raisons, s'ecria, elle aussi,
qu'il fallait l'empecher de courir le risque d'un si gros chagrin.
D'ailleurs, en causant, une idee nouvelle lui etait poussee, au souvenir
d'un ancien registre decouvert par elle dans une armoire, et sur lequel,
autrefois, elle avait inscrit les visites du docteur. Beaucoup de gens
n'avaient jamais paye, de sorte qu'une liste de ceux-ci occupait deux
grandes pages du registre. Pourquoi donc, maintenant qu'on etait
malheureux, n'aurait-on pas exige de ces gens les sommes qu'ils devaient?
On pouvait bien agir sans en parler a monsieur, qui avait toujours refuse
de s'adresser a la justice. Et, cette fois, Clotilde lui donna raison. Ce
fut tout un complot: elle-meme releva les creances, prepara les notes, que
la servante alla porter. Mais nulle part elle ne toucha un sou, on lui
repondit de porte en porte qu'on examinerait, qu'on passerait chez le
docteur. Dix jours s'ecoulerent, personne ne vint, il n'y avait plus a la
maison que six francs, de quoi vivre deux ou trois jours encore.
Martine, le lendemain, comme elle rentrait les mains vides, d'une nouvelle
demarche chez un ancien client, prit Clotilde a part, pour lui raconter
qu'elle venait de causer avec madame Felicite, au coin de la rue de la
Banne. Celle-ci, sans doute, la guettait. Elle ne remettait toujours pas
les pieds a la Souleiade. Meme le malheur qui frappait son fils, cette
perte brusque d'argent dont parlait toute la ville, ne l'avait pas
rapprochee de lui. Mais elle attendait dans un fremissement passionne, elle
ne gardait son attitude de mere rigoriste, ne pactisant pas avec certaines
fautes, que certaine de tenir enfin Pascal a sa merci, comptant bien qu'il
allait etre force de l'appeler a son aide, un jour ou l'autre. Quand il
n'aurait plus un sou, qu'il frapperait a sa porte, elle dicterait ses
conditions, le deciderait au mariage avec Clotilde, ou mieux encore
exigerait le depart de celle-ci. Pourtant, les journees passaient, elle ne
le voyait pas venir. Et c'etait pourquoi elle avait arrete Martine, prenant
une mine apitoyee, demandant des nouvelles, paraissant s'etonner qu'on
n'eut point recours a sa bourse, tout en donnant a comprendre que sa
dignite l'empechait de faire le premier pas.
--Vous devriez en parler a monsieur et le decider, conclut la servante. En
effet, pourquoi ne s'adresserait-il pas a sa mere? Ce serait tout naturel.
Clotilde se revolta.
--Oh! jamais! je ne me charge pas d'une commission pareille. Maitre se
facherait, et il aurait raison. Je crois bien qu'il se laisserait mourir de
faim plutot que de manger le pain de grand'mere.
Alors, le surlendemain soir, au diner, comme Martine leur servait un reste
de bouilli, elle les prevint.
--Je n'ai plus d'argent, monsieur, et demain il n'y aura que des pommes de
terre, sans huile ni beurre.... Voici trois semaines que vous buvez de
l'eau. Maintenant, il faudra se passer de viande.
Ils s'egayerent, ils plaisanterent encore.
--Vous avez du sel, ma brave fille?
--Oh! ca, oui, monsieur, encore un peu.
--Eh bien! des pommes de terre avec du sel, c'est tres bon quand on a faim.
Elle retourna dans sa cuisine, et tout bas ils reprirent leurs moqueries
sur son extraordinaire avarice. Jamais elle n'aurait offert de leur avancer
dix francs, elle qui avait son petit tresor cache quelque part, dans un
endroit solide que personne ne connaissait. D'ailleurs, ils en riaient,
sans lui en vouloir, car elle ne devait pas plus songer a cela qu'a
decrocher les etoiles, pour les leur servir.
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