Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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--Sans doute, ta grand'mere sera entree dire bonjour a l'oncle, en revenant
de l'Asile, avant qu'il se mette a boire.
--Allons-nous en! allons-nous en! cria Clotilde. J'etouffe, je ne puis plus
rester ici!
D'ailleurs, Pascal voulait, aller declarer le deces. Il sortit derriere
elle, ferma la maison, mit la clef dans sa poche. Et, dehors, ils
entendirent de nouveau le loubet; le petit chien jaune, qui n'avait pas
cesse de hurler. Il s'etait refugie dans les jambes de Charles, et
l'enfant, amuse, le poussait du pied, l'ecoutait gemir, sans comprendre.
Le docteur sa rendit directement chez M. Maurin, le notaire des Tulettes,
qui se trouvait etre en meme temps maire de la commune. Veuf depuis une
dizaine d'annees, vivant en compagnie de sa fille, egalement veuve et sans
enfant, il entretenait de bons rapports de voisinage avec le vieux
Macquart, il avait parfois garde chez lui le petit Charles des journees
entieres, sa fille s'etant interessee a cet enfant si beau et si a
plaindre. M. Maurin s'effara, voulut remonter avec la docteur constater
l'accident, promit de dresser un acte de deces en regle. Quant a une
ceremonie religieuse, a des obseques, elles paraissaient bien difficiles.
Lorsqu'on etait rentre, dans la cuisine, le vent de la porte avait fait
envoler les cendres; et, lorsqu'on s'etait efforce de les recueillir
pieusement, on n'avait guere reussi qu'a ramasser les raclures du carreau,
toute une salete ancienne, ou il ne devait rester que bien peu de l'oncle.
Alors enterrer quoi? Il valait mieux y renoncer. On y renonca. D'ailleurs,
l'oncle ne pratiquait guere, et la famille se contenta de faire dire plus
tard des messes, pour le repos de son ame.
Le notaire, cependant, s'etait ecrie tout de suite qu'il existait un
testament, depose chez lui. Il convoqua sans tarder le docteur, pour, le
surlendemain, dans le but de lui en faire la communication officielle; car
il crut pouvoir lui dire que l'oncle l'avait choisi comme executeur
testamentaire. Et il finit par lui offrir, en brave homme, de garder
Charles jusque-la, comprenant combien le petit, si bouscule chez sa mere,
devenait genant, au milieu de toutes ces histoires. Charles parut enchante,
et il resta aux Tulettes.
Ce ne fut que tres tard, par le train de sept heures, que Clotilde et
Pascal purent rentrer a Plassans, apres que ce dernier eut visite enfin les
deux malades qu'il avait a voir. Mais, le surlendemain, comme ils
revenaient ensemble au rendez-vous de M. Maurin, ils eurent la surprise
desagreable de trouver la vieille madame Rougon installee chez lui. Elle
avait naturellement appris la mort de Macquart, elle etait accourue,
fretillante, debordante d'une douleur expansive. La lecture du testament
fut, du reste, tres simple, sans incident: Macquart avait dispose de tout
ce qu'il pouvait distraire de sa petite fortune, pour se faire elever un
tombeau superbe, en marbre, avec deux anges monumentaux, les ailes
repliees, et qui pleuraient. C'etait une idee a lui, le souvenir d'un
tombeau pareil, qu'il avait vu a l'etranger, en Allemagne peut-etre, quand
il etait soldat. Et il chargeait son neveu Pascal de veiller a l'execution
du monument, parce que lui seul, ajoutait-il, avait du gout, dans la
famille.
Pendant cette lecture, Clotilde etait demeuree dans le jardin du notaire,
assise sur un banc, a l'ombre d'un antique marronnier. Lorsque Pascal et
Felicite reparurent, il y eut un moment de grande gene, car ils ne
s'etaient pas reparle depuis des mois. D'ailleurs, la vieille dame
affectait une aisance parfaite, sans allusion aucune a la situation
nouvelle, donnant a entendre qu'on pouvait bien se rencontrer et paraitre
unis devant le monde, sans s'expliquer ni se reconcilier pour cela. Mais
elle eut le tort de trop insister sur le gros chagrin que lui avait cause
la mort de Macquart. Pascal, qui se doutait de son sursaut de joie, de son
infinie jouissance, a la pensee que cette plaie de la famille, cette
abomination de l'oncle allait se cicatriser enfin, ceda a une impatience, a
une revolte qui le soulevait. Ses yeux s'etaient involontairement fixes sur
les gants de sa mere, qui etaient noirs.
Justement, elle se desolait, d'une voix adoucie.
--Aussi etait-ce prudent, a son age, de s'obstinera a vivre tout seul,
comme un loup! S'il avait eu seulement chez lui une servante!
Et le docteur alors parla, sans en avoir la nette conscience, dans un tel
besoin irresistible, qu'il fut tout effare de s'entendre dire:
--Mais vous, ma mere, puisque vous y etiez, pourquoi ne l'avez-vous pas
eteint?
La vieille madame Rougon blemit affreusement. Comment son fils pouvait-il
savoir? Elle le regarda un instant, beante; tandis que Clotilde palissait
comme elle, dans la certitude du crime, eclatante maintenant. C'etait un
aveu, ce silence terrifie qui etait tombe entre la mere, le fils, la
petite-fille, ce frissonnant silence ou les familles enterrent leurs
tragedies domestiques. Les deux femmes ne trouvaient rien. Le docteur,
desespere d'avoir parle, lui qui evitait avec tant de soin les explications
facheuses et inutiles, cherchait eperdument a rattraper sa phrase,
lorsqu'une nouvelle catastrophe les tira de cette gene terrible.
Felicite s'etait decidee a reprendre Charles, ne voulant pas abuser de la
bonne hospitalite de M. Maurin; et, comme celui-ci, apres le dejeuner,
avait fait conduire le petit a l'Asile, pour qu'il passat une heure pres de
Tante Dide, il venait d'y envoyer sa servante, avec l'ordre de le ramener
tout de suite. Ce fut donc a ce moment que cette servante, qu'ils
attendaient dans le jardin, reparut, en sueur, essoufflee, bouleversee,
criant de loin:
--Mon Dieu! mon Dieu! venez vite.... Monsieur Charles est dans le sang....
Ils s'epouvanterent, ils partirent tous les trois pour l'Asile.
Ce jour-la, Tante Dide etait dans un de ses bons jours, bien calme, bien
douce, droite au fond du fauteuil ou elle passait les heures, les longues
heures, depuis vingt-deux ans, a regarder fixement le vide. Elle semblait
avoir encore maigri, tout muscle avait disparu, ses bras, ses jambes
n'etaient plus que des os recouverts du parchemin de la peau; et il fallait
que sa gardienne, la robuste fille blonde, la portat, la fit manger,
disposat d'elle comme d'une chose, qu'on deplace et qu'on reprend.
L'ancetre, l'oubliee, grande, noueuse, effrayante, restait immobile, avec
ses yeux qui vivaient seuls, ses clairs yeux d'eau de source, dans son
mince visage desseche. Mais, le matin, un brusque flot de larmes avait
ruissele sur ses joues, puis elle s'etait mise a begayer des paroles sans
suite; ce qui semblait prouver qu'au milieu de son epuisement senile et de
l'engourdissement irreparable de la demence, la lente induration du cerveau
ne devait pas etre complete encore: des souvenirs restaient emmagasines,
des lueurs d'intelligence etaient possible. Et elle avait repris sa face
muette, indifferente aux etres et aux choses, riant parfois d'un malheur,
d'une chute, le plus souvent ne voyant, n'entendant rien, dans sa
contemplation sans fin du vide.
Lorsque Charles lui fut amene, la gardienne l'installa tout de suite,
devant la petite table, en face de sa trisaieule. Elle gardait pour lui un
paquet d'images, des soldats, des capitaines, des rois, vetus de pourpre et
d'or, et elle les lui donna, avec sa paire de ciseaux.
--La, amusez-vous tranquillement, soyez bien sage. Vous voyez
qu'aujourd'hui grand'mere est tres gentille. Il faut etre gentil aussi.
L'enfant avait leve le regard sur la folle, et tous deux se contemplerent.
A ce moment, leur extraordinaire ressemblance eclata. Leurs yeux surtout,
leurs yeux vides et limpides, semblaient se perdre les uns dans les autres,
identiques. Puis, c'etait la physionomie, les traits uses de la centenaire
qui, par-dessus trois generations, sautaient a cette delicate figure
d'enfant, comme effacee deja elle aussi, tres vieille et finie par l'usure
de la race. Ils ne s'etaient pas souri, ils se regardaient profondement,
d'un air d'imbecillite grave.
--Ah bien! continua la gardienne, qui avait pris l'habitude de se parler
tout haut, pour s'egayer avec sa folle, ils ne peuvent pas se renier. Qui a
fait l'un a fait l'autre. C'est tout crache.... Voyons, riez un peu,
amusez-vous, puisque ca vous plait d'etre ensemble.
Mais la moindre attention prolongee fatiguait Charles, et il baissa le
premier la tete, il parut s'interesser a ses images; pendant que Tante
Dide, qui avait une puissance etonnante de fixite, continuait a le regarder
indefiniment, sans un battement de paupieres.
Un instant, la gardienne s'occupa, dans la petite chambre, pleine de
soleil, tout egayee par son papier clair, a fleurs bleues. Elle refit le
lit qui prenait l'air, elle rangea du linge sur les planches de l'armoire.
D'habitude, elle profitait de la presence du petit, pour se donner un peu
de bon temps. Jamais elle ne devait quitter sa pensionnaire; et, quand il
etait la, elle avait fini par oser la lui confier.
--Ecoutez bien, reprit-elle, il faut que je sorte, et si elle remuait, si
elle avait besoin de moi, vous sonneriez, vous m'appelleriez tout de suite,
n'est-ce pas?... Vous comprenez, vous etes assez grand garcon pour savoir
appeler quelqu'un.
Il avait releve la tete, il fit signe qu'il avait compris et qu'il
appellerait. Et, quand il se trouva seul avec Tante Dide, il se remit a ses
images, sagement. Cela dura, un quart d'heure, dans le profond silence de
l'Asile, ou l'on n'entendait que des bruits perdus de prison, un pas
furtif, un trousseau de clefs qui tintait, puis, parfois, de grands cris,
aussitot eteints. Mais, par cette brulante journee, l'enfant devait etre
las; et le sommeil le prenait, bientot sa tete, d'une blancheur de lis,
sembla se pencher sous le casque trop lourd de sa royale chevelure: il la
laissa tomber doucement parmi les images, il s'endormit, une joue contre
les rois d'or et de pourpre. Les cils de ses paupieres closes jetaient une
ombre, la vie battait faiblement dans les petites veines bleues de sa peau
delicate. Il etait d'une beaute d'ange, avec l'indefinissable corruption de
toute une race, epandue sur la douceur de son visage. Et Tante Dide le
regardait de son regard vide, ou il n'y avait ni plaisir ni peine, le
regard de l'eternite ouvert sur les choses.
Pourtant, au bout de quelques minutes, un interet parut s'eveiller dans ses
yeux clairs. Un evenement venait de se produire, une goutte rouge
s'allongeait, aux bord de la narine gauche de l'enfant. Cette goutte tomba,
puis une autre se forma et la suivit. C'etait le sang, la rosee de sang qui
perlait, sans froissement, sans contusion cette fois, qui sortait toute
seule, s'en allait, dans l'usure lache de la degenerescence. Les gouttes
devinrent un filet mince qui coula sur l'or des images. Une petite mare les
noya, se fit un chemin vers un angle de la table; puis, les gouttes
recommencerent, s'ecraserent une a une, lourdes, epaisses, sur le carreau
de la chambre. Et il dormait toujours, de son air divinement calme de
cherubin, sans avoir meme conscience de sa vie qui s'echappait; et la folle
continuait a le regarder, l'air de plus en plus interesse, mais sans
effroi, amusee plutot, l'oeil occupe par cela comme par le vol des grosses
mouches, qu'elle suivait souvent pendant des heures.
Des minutes encore se passerent, le petit filet rouge s'etait elargi, les
gouttes se suivaient plus rapides, avec le leger clapotement monotone et
entete de leur chute. Et Charles, a un moment, s'agita, ouvrit les yeux,
s'apercut qu'il etait plein de sang. Mais il ne s'epouvanta pas, il etait
accoutume a cette source sanglante qui sortait de lui, au moindre heurt. Il
eut une plainte d'ennui. L'instinct pourtant dut l'avertir, il s'effara
ensuite, se lamenta plus haut, balbutia un appel confus.
--Maman! maman!
Sa faiblesse, deja, devait etre trop grande, car un engourdissement
invincible le reprit, il laissa retomber sa tete. Ses yeux se refermerent,
il parut se rendormir, comme s'il eut continue en reve sa plainte, le doux
gemissement, de plus en plus grele et perdu.
--Maman! maman!
Les images etaient inondees, le velours noir de la veste et de la culotte,
soutachees d'or, se souillait de longues rayures; et le petit filet rouge,
entete, s'etait remis a couler de la narine gauche, sans arret, traversant
la mare vermeille de la table, s'ecrasant a terre, ou finissait par se
former une flaque. Un grand cri de la folle, un appel de terreur aurait
suffi. Mais elle ne criait pas, elle n'appelait pas, immobile, avec ses
yeux fixes d'ancetre qui regardait s'accomplir le destin, comme dessechee
la, nouee, les membres et la langue lies par ses cent ans, le cerveau
ossifie par la demence, dans l'incapacite de vouloir et d'agir. Et,
cependant, la vue du petit ruisseau rouge commencait a la remuer d'une
emotion. Un tressaillement avait passe sur sa face morte, une chaleur
montait a ses joues. Enfin, une derniere plainte la ranima toute.
--Maman! maman!
Alors, il y eut, chez Tante Dide, un visible et affreux combat. Elle porta
ses mains de squelette a ses tempes, comme si elle avait senti son crane
eclater. Sa bouche s'etait ouverte toute grande, et il n'en sortit aucun
son: l'effrayant tumulte qui montait en elle, lui paralysait la langue.
Elle s'efforca de se lever, de courir; mais elle n'avait plus de muscles,
elle resta clouee. Tout son pauvre corps tremblait, dans l'effort surhumain
qu'elle faisait ainsi pour crier a l'aide, sans pouvoir rompre sa prison de
senilite et de demence. La face bouleversee, la memoire eveillee, elle dut
tout voir.
Et ce fut une agonie lente et tres douce, dont le spectacle dura encore de
longues minutes. Charles, comme rendormi, silencieux a present, achevait de
perdre le sang de ses veines, qui se vidaient sans fin, a petit bruit. Sa
blancheur de lis augmentait, devenait une paleur de mort. Les levres se
decoloraient, passaient a un rose bleme; puis, les levres furent blanches.
Et, pres d'expirer, il ouvrit ses grands yeux, il les fixa sur la
trisaieule, qui put y suivre la lueur derniere. Toute la face de cire etait
morte deja, lorsque les yeux vivaient encore. Ils gardaient une limpidite,
une clarte. Brusquement, ils se viderent, ils s'eteignirent. C'etait la
fin, la mort des yeux; et Charles etait mort sans une secousse, epuise
comme une source dont toute l'eau s'est ecoulee. La vie ne battait plus
dans les veines de sa peau delicate, il n'y avait plus que l'ombre des
cils, sur sa face blanche. Mais il restait divinement beau, la tete couchee
dans le sang, au milieu de sa royale chevelure blonde epandue, pareil a un
de ces petits dauphins exsangues, qui n'ont pu porter l'execrable heritage
de leur race, et qui s'endorment de vieillesse et d'imbecillite, des leurs
quinze ans.
L'enfant venait d'exhaler son dernier petit souffle, lorsque le docteur
Pascal entra, suivi de Felicite et de Clotilde. Et, des qu'il eut vu la
quantite de sang, dont le carreau etait inonde:
--Ah! mon Dieu! s'ecria-t-il, c'est ce que je craignais. Le pauvre mignon!
personne n'etait la, c'est fini!
Mais tous les trois resterent terrifies, devant l'extraordinaire spectacle
qu'ils eurent alors. Tante Dide, grandie, avait presque reussi a se
soulever; et ses yeux fixes sur le petit mort, tres blanc et tres doux, sur
le sang rouge repandu, la mare de sang qui se caillait, s'allumaient d'une
pensee, apres un long sommeil de vingt-deux ans. Cette lesion terminale de
la demence, cette nuit dans le cerveau, sans reparation possible, n'etait
pas assez complete, sans doute, pour qu'un lointain souvenir emmagasine ne
put s'eveiller brusquement, sous le coup terrible qui la frappait. Et, de
nouveau, l'oubliee vivait, sortait de son neant, droite et devastee, comme
un spectre de l'epouvante et de la douleur.
Un instant, elle demeura haletante. Puis, dans un frisson, elle ne put
begayer qu'un mot:
--Le gendarme! le gendarme!
Pascal, et Felicite, et Clotilde, avaient compris. Ils se regarderent
involontairement, ils fremirent. C'etait toute l'histoire violente de la
vieille mere, de leur mere a tous qui s'evoquait, la passion exasperee de
sa jeunesse, la longue souffrance de son age mur. Deja deux chocs moraux
l'avaient terriblement ebranlee: le premier, en pleine vie ardente,
lorsqu'un gendarme avait abattu d'un coup de feu, comme un chien, son
amant, le contrebandier Macquart; le second, a bien des annees de distance,
lorsqu'un gendarme encore, d'un coup de pistolet, avait casse la tete de
son petit-fils Silvere, l'insurge, la victime des haines et des luttes
sanglantes de la famille. Du sang, toujours, l'avait eclaboussee. Et un
troisieme choc moral l'achevait, du sang l'eclaboussait, ce sang appauvri
de sa race qu'elle venait de voir couler si longuement, et qui etait par
terre, tandis que le royal enfant blanc, les veines et le coeur vides,
dormait.
A trois reprises, revoyant toute sa vie, sa vie rouge de passion et de
torture, que dominait l'image de la loi expiatrice, elle begaya:
--Le gendarme! le gendarme! le gendarme!
Et elle s'abattit dans son fauteuil. Ils la crurent morte, foudroyee.
Mais la gardienne, enfin, rentrait, cherchant des excuses, certaine de son
renvoi. Quand le docteur Pascal l'eut aidee a remettre Tante Dide sur son
lit, il constata qu'elle vivait encore. Elle ne devait mourir que le
lendemain, a l'age de cent cinq ans trois mois et sept jours, d'une
congestion cerebrale, determinee par le dernier choc qu'elle avait recu.
Pascal, tout de suite, le dit a sa mere.
--Elle n'ira pas vingt-quatre heures, demain elle sera morte.... Ah!
l'oncle, puis elle, et ce pauvre enfant, coup sur coup, que de misere et de
deuil!
Il s'interrompit, pour ajouter, a voix plus basse:
--La famille s'eclaircit, les vieux arbres tombent et les jeunes meurent
sur pied.
Felicite dut croire a une nouvelle allusion. Elle etait sincerement
bouleversee par la mort tragique du petit Charles. Mais, quand meme,
au-dessus de son frisson, un soulagement immense se faisait en elle. La
semaine prochaine, lorsqu'on aurait cesse de pleurer, quelle quietude a se
dire que toute cette abomination des Tulettes n'etait plus, que la gloire
de la famille pouvait enfin monter et rayonner dans la legende!
Alors, elle se souvint qu'elle n'avait point repondu, chez le notaire, a
l'involontaire accusation de son fils; et elle reparla de Macquart, par
bravoure.
--Tu vois bien que les servantes, ca ne sert a rien. Il y en avait une ici,
qui n'a rien empeche; et l'oncle aurait eu beau se faire garder, il serait
tout de meme en cendre, a cette heure.
Pascal s'inclina, de son air de deference habituelle.
--Vous avez raison, ma mere.
Clotilde etait tombee a genoux. Ses croyances de catholique fervente
venaient de se reveiller, dans cette chambre de sang, de folie et de mort.
Ses yeux ruisselaient de larmes, ses mains s'etaient jointes, et elle
priait ardemment, en faveur des etres chers qui n'etaient plus. Mon Dieu!
que leurs souffrances fussent bien finies, qu'on leur pardonnat leurs
fautes, qu'on ne les ressuscitat que pour une autre vie d'eternelle
felicite! Et elle intercedait de toute sa ferveur, dans l'epouvante d'un
enfer, qui, apres la vie miserable, aurait eternise la souffrance.
A partir de ce triste jour, Pascal et Clotilde s'en allerent plus
attendris, serres l'un contre l'autre, visiter leurs malades. Peut-etre,
chez lui, la pensee de son impuissance devant la maladie necessaire
avait-elle grandi encore. L'unique sagesse etait de laisser la nature
evoluer, eliminer les elements dangereux, ne travailler qu'a son labeur
final de sante et de force. Mais les parents qu'on perd, les parents qui
souffrent et qui meurent, laissent au coeur une rancune contre le mal, un
irresistible besoin de le combattre et de le vaincre. Et jamais le docteur
n'avait goute une joie si grande, lorsqu'il reussissait, d'une piqure, a
calmer une crise, a voir le malade hurlant s'apaiser et s'endormir. Elle,
au retour, l'adorait, tres fiere, comme si leur amour etait le soulagement
qu'ils portaient en viatique au pauvre monde.
X
Martine, un matin, comme tous les trimestres, se fit donner par le docteur
Pascal un recu de quinze cents francs, pour aller toucher ce qu'elle
appelait "leurs rentes", chez le notaire Grandguillot. Il parut surpris que
l'echeance fut si tot revenue: jamais il ne s'etait desinteresse a ce point
des questions d'argent, se dechargeant sur elle du souci de tout regler. Et
il etait avec Clotilde, sous les platanes, dans leur unique joie de vivre,
rafraichis delicieusement par l'eternelle chanson de la source, lorsque la
servante revint, effaree, en proie a une emotion extraordinaire.
Elle ne put parler tout de suite; tellement le souffle lui manquait.
--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu!... Monsieur Grandguillot est parti!
Pascal ne comprit pas d'abord.
--Eh bien! ma fille, rien ne presse, vous y retournerez un autre jour.
--Mais non! mais non! il est parti, entendez-vous, parti tout a fait....
Et, comme dans la rupture d'une ecluse, les mots jaillirent, sa violente
emotion se vida.
--J'arrive dans la rue, je vois de loin du monde devant la porte.... Le
petit froid me prend, je sens qu'il est arrive un malheur. Et la porte
fermee, pas une persienne ouverte, une maison de mort.... Tout de suite, le
monde m'a dit qu'il avait file, qu'il ne laissait pas un sou, que c'etait
la ruine pour les familles....
Elle posa le recu sur la table de pierre.
--Tenez! le voila, votre papier! C'est fini, nous n'avons plus un sou nous
allons mourir de faim!
Les larmes la gagnaient, elle pleura a gros sanglots, dans la detresse de
son coeur d'avare; eperdue de cette perte d'une fortune et tremblante
devant la misere menacante.
Clotilde etait restee saisie, ne parlant pas, les yeux sur Pascal, qui
semblait surtout incredule, au premier moment. Il tacha de calmer Martine:
Voyons! voyons! il ne fallait pas se frapper ainsi. Si elle ne savait
l'affaire que par les gens de la rue; elle ne rapportait peut-etre bien que
des commerages, exagerant tout. M. Grandguillot en fuite, M. Grandguillot
voleur, cela eclatait comme une chose monstrueuse, impossible. Un homme
d'une si grande honnetete! une maison aimee et respectee de tout Plassans,
depuis plus d'un siecle! L'argent etait la, disait-on, plus solide qu'a la
Banque de France.
--Reflechissez, Martine, une catastrophe pareille ne se produirait pas en
coup de foudre, il y aurait eu de mauvais bruits avant-coureurs.... Que
diable! toute une vieille probite ne croule pas en une nuit.
Alors, elle eut un geste desespere.
--Eh! monsieur, c'est ce qui fait mon chagrin, parce que, voyez-vous, ca me
rend un peu responsable.... Moi, voila des semaines que j'entends circuler
des histoires.... Vous autres, naturellement vous n'entendez rien, vous ne
savez pas si vous vivez....
Pascal et Clotilde eurent un sourire, car c'etait bien vrai qu'ils
s'aimaient hors du monde, si loin, si haut, que pas un des bruits
ordinaires de l'existence ne leur parvenait.
--Seulement, comme elles etaient tres vilaines, ces histoires, je n'ai pas
voulu vous en tourmenter, j'ai cru qu'on mentait.
Elle finit par raconter que, si les uns accusaient simplement M.
Grandguillot d'avoir joue a la Bourse, d'autres affirmaient qu'il avait des
femmes, a Marseille. Enfin, des orgies, des passions abominables. Et elle
se remit a sangloter.
--Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir? Nous allons donc
mourir de faim!
Ebranle alors, emu de voir des larmes emplir aussi les yeux de Clotilde,
Pascal tacha de se rappeler, de faire un peu de lumiere dans son esprit.
Jadis, au temps ou il exercait a Plassans, c'etait en plusieurs fois qu'il
avait depose chez M. Grandguillot les cent vingt mille francs dont la rente
lui suffisait, depuis seize ans deja; et, chaque fois, le notaire lui avait
donne un recu de la somme deposee. Cela, sans doute, lui permettrait
d'etablir sa situation de creancier personnel. Puis, un souvenir vague se
reveilla au fond de sa memoire: sans qu'il put, preciser la date, sur la
demande et a la suite de certaines explications du notaire, il lui avait
remis une procuration a l'effet d'employer tout ou partie de son argent en
placements hypothecaires; et il etait meme certain que, sur cette
procuration, le nom du mandataire etait reste en blanc. Mais il ignorait si
l'on avait fait usage de cette piece, il ne s'etait jamais preoccupe de
savoir comment ses fonds pouvaient etre places.
De nouveau, son angoisse d'avare fit jeter ce cri a Martine:
--Ah! monsieur, vous etes bien puni par ou vous avez peche! Est-ce qu'on
abandonne son argent comme ca! Moi, entendez-vous! je sais mon compte a un
centime pres, tous les trois mois, et je vous dirais sur le bout du doigt
les chiffres et les titres.
Dans sa desolation, un sourire inconscient etait monte a sa face. C'etait
sa lointaine et entetee passion satisfaite, ses quatre cents francs de
gages a peine ecornes, economises, places pendant trente ans, aboutissant
enfin, par l'accumulation des interets, a l'enorme somme d'une vingtaine de
mille francs. Et ce tresor etait intact, solide, depose a l'ecart, dans un
endroit sur, que personne ne connaissait. Elle en rayonnait d'aise, elle
evita d'ailleurs d'insister davantage.
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