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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

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Elle s'egaya, elle repeta dans son cou, avec une jolie audace d'amoureuse,
un peu confuse.

--Il viendra.... Puisque nous faisons tout ce qu'il faut pour ca, pourquoi
ne veux-tu pas qu'il vienne?

Il ne repondit pas tout de suite. Elle le sentait, entre ses bras, pris de
froid, envahi par le regret et le doute. Puis, il murmura tristement:

--Non, non! il est trop tard.... Songe donc, cherie, a mon age!

--Mais tu es jeune! s'ecria-t-elle de nouveau, avec un emportement de
passion, en le rechauffant, en le couvrant de baisers.

Ensuite, cela les fit rire. Et ils s'endormirent dans cet embrassement, lui
sur le dos, la serrant de son bras gauche, elle le tenant a pleine
etreinte, de tous ses membres allonges et souples, la tete posee sur sa
poitrine, ses cheveux blonds repandus, meles a sa barbe blanche. La
Sunamite sommeillait, la joue sur le coeur de son roi. Et, au milieu du
silence, dans la grande chambre toute noire, si tendre a leurs amours, il
n'y eut plus que la douceur de leur respiration.




IX


Par la ville et par les campagnes environnantes, le docteur Pascal
continuait donc ses visites de medecin. Et, presque toujours, il avait au
bras Clotilde, qui entrait avec lui chez les pauvres gens.

Mais, comme il le lui avait avoue tres bas, une nuit, ce n'etaient guere,
desormais, que des tournees de soulagement et de consolation. Deja,
autrefois, s'il avait fini par ne plus exercer qu'avec repugnance, cela
venait de ce qu'il sentait tout le vide de la therapeutique. L'empirisme le
desolait. Du moment que la medecine n'etait pas une science experimentale,
mais un art, il demeurait inquiet devant l'infinie complication de la
maladie et du remede, selon le malade. Les medications changeaient avec les
hypotheses: que de gens avaient du tuer jadis les methodes aujourd'hui
abandonnees! Le flair du medecin devenait tout, le guerisseur n'etait plus
qu'un devin heureusement doue, marchant lui-meme a tatons, enlevant les
cures au petit bonheur de son genie. Et cela expliquait pourquoi, apres une
douzaine d'annees d'exercice, il avait a peu pres abandonne sa clientele
pour se jeter dans l'etude pure. Puis, lorsque ses grands travaux sur
l'heredite l'avaient ramene un instant a l'espoir d'intervenir, de guerir
par ses piqures hypodermiques, il s'etait de nouveau passionne, jusqu'au
jour ou sa foi en la vie, qui le poussait a en aider l'action, en reparant
les forces vitales, s'etait elargie encore, lui avait donne la certitude
superieure que la vie se suffisait, etait l'unique faiseuse de sante et de
force. Et il ne continuait ses visites, avec son tranquille sourire,
qu'aupres des malades qui le reclamaient a grands cris et qui se trouvaient
miraculeusement soulages, meme lorsqu'il les piquait avec de l'eau claire.

Clotilde, parfois, maintenant, se permettait d'en plaisanter. Elle restait,
au fond, la fervente du mystere; et elle disait gaiement que s'il faisait
ainsi des miracles, c'etait qu'il en avait en lui le pouvoir; un vrai bon
Dieu! Mais, alors, il s'egayait a lui retourner la vertu efficace de leurs
visites communes, racontant qu'il ne guerissait plus personne quand elle
etait absente, que c'etait elle qui apportait le souffle de l'au dela, la
force inconnue et necessaire. Ainsi, les gens riches, les bourgeois, ou
elle ne se permettait pas d'entrer continuaient a geindre, sans aucun
soulagement possible. Et cette dispute tendre les amusait, ils partaient
chaque fois comme pour des decouverte nouvelles, ils avaient de bons
regards d'intelligence chez les malades. Ah! cette gueuse de souffrance qui
les revoltait, qu'ils allaient seule combattre encore comme ils etaient
heureux, lorsqu'ils la croyaient vaincue! Ils se sentaient recompense
divinement, quand ils voyaient les sueurs froides se secher, les bouches
hurlantes s'apaiser, les faces mortes reprendre vie. C'etait leur amour,
decidement, qu'ils promenaient et qui calmait ce petit coin d'humanite
souffrante.

--Mourir n'est rien c'est dans l'ordre, disait souvent Pascal. Mais
souffrir, pourquoi? c'est abominable et stupide!

Une apres-midi, le docteur alla, avec la jeune fille, voir un malade au
petit village de Sainte-Marthe; et comme ils prenaient le chemin de fer,
pour menager Bonhomme, ils firent a la gare une rencontre. Le train qu'ils
attendaient venait des Tulettes. Sainte-Marthe etait la premiere station,
dans le sens oppose, vers Marseille. Et, le train arrive, ils se
precipitaient ils ouvraient une portiere, lorsqu'ils virent descendre la
vieille madame Rougon du compartiment, qu'ils croyaient vide. Elle ne leur
parlait plus, elle descendit d'un saut leger, malgre son age, puis s'en
alla, l'air raide et tres digne.

--C'est le premier juillet, dit Clotilde, quand le train fut en marche,
Grand'mere revient des Tulettes faire sa visite de chaque mois a Tante
Dide.... As-tu vu le regard qu'elle m'a jete?

Pascal, au fond, etait heureux de cette facherie avec sa mere, qui le
delivrait de la continuelle inquietude de sa presence.

--Bah! dit-il simplement, quand on ne s'entend pas, il vaut mieux ne pas se
frequenter.

Mais la jeune fille restait chagrine et songeuse. Puis, a demi-voix:

-Je l'ai trouvee changee; le visage pali.... Et, as-tu remarque? elle, si
correcte d'habitude, n'avait qu'une main gantee, la main droite, d'un gant
vert.... Je ne sais pourquoi, elle m'a retourne le coeur.

Lui, alors, trouble aussi, eut un geste vague. Sa mere finirait
certainement par vieillir, comme tout le monde. Elle s'agitait trop, elle
se passionnait trop encore. Il raconta qu'elle projetait de leguer sa
fortune a la ville de Plassans, pour qu'on batit une maison de retraite qui
porterait le nom des Rougon. Tous deux s'etaient remis a sourire; lorsqu'il
s'ecria:

--Tiens! mais c'est demain que nous allons, nous aussi, aux Tulettes; pour
nos malades. Et tu sais que j'ai promis de conduire Charles a l'oncle
Macquart.

Felicite, en effet, revenait, ce jour-la, des Tulettes, ou elle se rendait
regulierement, le premier de chaque mois, pour prendre des nouvelles de
Tante Dide. Depuis des annees, elle s'interessait passionnement a la sante
de la folle, stupefaite de la voir durer toujours, furieuse de ce qu'elle
s'entetait a vivre, hors de la mesure commune, dans un veritable prodige de
longevite. Quel soulagement, le beau matin ou elle enterrerait ce temoin
genant du passe, ce spectre de l'attente et de l'expiation, qui evoquait,
vivantes, les abominations de la famille! Et, lorsque tant d'autres etaient
partis, elle, demente, ne gardant qu'une etincelle de vie au fond des yeux,
semblait oubliee. Ce jour-la, elle l'avait encore trouvee sur son fauteuil,
dessechee et droite, immuable. Comme le disait la gardienne, il n'y avait
plus de raison pour qu'elle mourut jamais. Elle avait cent cinq ans.

Quand elle sortit de l'Asile, Felicite etait outree. Elle pensa a l'oncle
Macquart. Encore un qui la genait, qui s'eternisait avec une obstination
exasperante! Bien qu'il n'eut que quatre-vingt-quatre ans, trois ans de
plus qu'elle, il lui semblait d'une vieillesse ridicule, depassant les
bornes permises. Et un homme qui vivait dans les exces, qui etait ivre mort
chaque soir, depuis soixante ans! Les sages, les sobres, s'en allaient;
lui, fleurissait, s'epanouissait, eclatant de sante et de joie. Jadis,
lorsqu'il etait venu s'etablir aux Tulettes, elle lui avait fait des
cadeaux de vin, de liqueurs, d'eau-de-vie, dans l'espoir inavoue de
debarrasser la famille d'un gaillard vraiment malpropre, dont on n'avait a
attendre que du desagrement et de la honte. Mais elle s'etait vite apercue
que tout cet alcool paraissait au contraire l'entretenir en belle
allegresse, la mine ensoleillee, l'oeil goguenard; et elle avait supprime
les cadeaux, puisque le poison espere l'engraissait. Elle en gardait une
terrible rancune, elle l'aurait tue, si elle l'avait ose, chaque fois
qu'elle le revoyait, plus d'aplomb sur ses jambes d'ivrogne, lui ricanant a
la face, sachant bien qu'elle guettait sa mort, et triomphant de ce qu'il
ne lui donnait pas le plaisir d'enterrer avec lui le linge sale ancien, le
sang et la boue des deux conquetes de Plassans.

--Voyez-vous, Felicite, disait-il souvent, de son air d'atroce moquerie, je
suis ici pour garder la vieille mere, et le jour ou nous nous deciderons a
mourir tous les deux, ce sera par gentillesse pour vous, oui! simplement
pour vous eviter la peine d'accourir nous voir, comme ca, d'un si bon
coeur, chaque mois.

D'ordinaire, elle ne se donnait meme plus la deception de descendre chez
l'oncle, elle etait renseignee sur lui, a l'Asile. Mais, cette fois, comme
elle venait d'y apprendre qu'il traversait une crise d'ivrognerie
extraordinaire, ne dessoulant pas depuis quinze jours, sans doute ivre a un
tel point qu'il ne sortait plus, elle fut prise de la curiosite de voir par
elle-meme l'etat ou il pouvait bien s'etre mis. Et, en retournant a la
gare, elle fit un detour, pour passer par la bastide de l'oncle.

La journee etait superbe, une chaude et rayonnante journee d'ete. A droite
et a gauche de l'etroit chemin qu'elle avait du prendre, elle regardait les
champs qu'il s'etait fait donner autrefois, toute cette grasse terre, prix
de sa discretion et de sa bonne tenue. Au grand soleil, la maison, avec ses
tuiles roses, ses murs violemment badigeonnes de jaune, lui apparut toute
riante de gaiete. Sous les antiques muriers de la terrasse, elle gouta la
fraicheur delicieuse, elle jouit de l'admirable vue. Quelle digne et sage
retraite, quel coin de bonheur pour un vieil homme, qui acheverait, dans
cette paix, une longue vie de bonte et de devoir!

Mais elle ne le voyait pas, elle ne l'entendait pas. Le silence etait
profond. Seules, des abeilles bourdonnaient autour de grandes mauves. Et il
n'y avait, sur la terrasse, qu'un petit chien jaune, un loubet, comme on
les nomme en Provence, etendu de tout son long sur la terre nue, a l'ombre.
Il connaissait la visiteuse, il avait leve la tete en grognant, sur le
point d'aboyer; puis, il s'etait recouche et il ne bougeait plus.

Alors, dans cette solitude, dans cette joie du soleil, elle fut saisie d'un
singulier petit frisson, elle appela:

--Macquart!... Macquart!...

La porte de la bastide, sous les muriers, etait grande ouverte. Mais elle
n'osait entrer, cette maison vide, beante ainsi, l'inquietait. Et elle
appela de nouveau:

--Macquart!... Macquart!...

Pas un bruit, pas un souffle. Le silence lourd retombait, les abeilles
seules bourdonnaient plus haut, autour des grandes mauves.

Une honte de sa peur finit par prendre Felicite qui entra bravement. A
gauche, dans le vestibule, la porte de la cuisine, ou l'oncle se tenait
d'habitude etait fermee. Elle la poussa, elle ne distingua rien d'abord,
car il avait du clore les volets, pour se proteger contre la chaleur. Sa
premiere impression fut seulement de se sentir serree a la gorge par la
violente odeur d'alcool qui emplissait la piece: il semblait que chaque
meuble suat cette odeur, la maison entiere en etait impregnee. Puis comme
ses yeux s'accoutumaient a la demi-obscurite, elle finit par apercevoir
l'oncle. Il se trouvait assis pres de la table, sur laquelle etaient un
verre et une bouteille de trois-six completement vide. Tasse au fond de sa
chaise, il dormait profondement, ivre mort. Cette vue la rendit a sa colere
et a son mepris.

--Voyons, Macquart, est-ce deraisonnable et ignoble de se mettre dans un
etat pareil!... Reveillez-vous donc, c'est honteux!

Son sommeil etait si profond, qu'on n'entendait meme pas son souffle.
Vainement, elle haussa la voix, tapa violemment des mains.

--Macquart! Macquart! Macquart!... Ah! ouiche!... Vous etes degoutant, mon
cher!

Et elle l'abandonna, elle ne se gena plus, marcha librement, bouscula les
objets. Au sortir de l'Asile, par la route poussiereuse, une soif ardente
l'avait prise. Ses gants la genaient, elle les retira, les mit sur un coin
de la table. Puis, elle eut la chance de trouver la cruche, elle lava un
verre, qu'elle emplit ensuite jusqu'au bord, et qu'elle s'appretait a
vider, lorsqu'un extraordinaire spectacle la remua a un tel point, qu'elle
le posa pres de ses gants, sans boire.

Elle voyait de plus en plus clair dans la piece, que de minces filets de
soleil eclairaient, a travers les fentes des vieux volets disjoints.
Nettement, elle apercevait l'oncle, toujours proprement vetu de drap bleu,
coiffe de l'eternelle casquette de fourrure qu'il portait d'un bout de
l'annee a l'autre. Il avait engraisse depuis cinq ou six ans, il faisait un
veritable tas, debordant de plis de graisse. Et elle venait de remarquer
qu'il avait du s'endormir en fumant, car sa pipe, une courte pipe noire,
etait tombee sur ses genoux. Puis, elle resta immobile de stupeur: le tabac
enflamme s'etait repandu, le drap du pantalon avait pris feu; et, par le
trou de l'etoffe, large deja comme une piece de cent sous, on voyait la
cuisse nue, une cuisse rouge, d'ou sortait une petite flamme bleue.

D'abord, Felicite crut que c'etait du linge, le calecon, la chemise, qui
brulait. Mais le doute n'etait pas permis, elle voyait bien la chair a nu,
et la petite flamme bleue s'en echappait, legere, dansante, telle qu'une
flamme errante, a la surface d'un vase d'alcool enflamme. Elle n'etait
encore guere plus haute qu'une flamme de veilleuse, d'une douceur muette,
si instable, que le moindre frisson de l'air la deplacait. Mais elle
grandissait, s'elargissait rapidement, et la peau se fendait, et la graisse
commencait a se fondre.

Un cri involontaire jaillit de la gorge de Felicite.

--Macquart!... Macquart!

Il ne bougeait toujours pas. Son insensibilite devait etre complete,
l'ivresse l'avait jete dans une sorte de coma, dans une paralysie absolue
de la sensation; car il vivait, on voyait un souffle lent et egal soulever
sa poitrine.

--Macquart!... Macquart!

Maintenant, la graisse suintait par les gercures de la peau, activant la
flamme qui gagnait le ventre. Et Felicite comprit que l'oncle s'allumait
la, comme une eponge, imbibee d'eau-de-vie. Lui-meme en etait sature depuis
des ans, de la plus forte, de la plus inflammable. Il flamberait sans doute
tout a l'heure, des pieds a la tete.

Alors, elle cessa de vouloir le reveiller, puisqu'il dormait si bien.
Pendant une grande minute, elle osa encore le contempler, effaree, peu a
peu resolue. Ses mains, pourtant, s'etaient mises a trembler, d'un petit
grelottement qu'elle ne pouvait contenir. Elle etouffait, elle reprit a
deux mains le verre d'eau, que, d'un trait, elle vida. Et elle partait sur
la pointe des pieds, lorsqu'elle se rappela ses gants. Elle revint, crut
les ramasser tous les deux sur la table, d'un geste inquiet, a tatons.
Enfin, elle sortit, elle referma la porte soigneusement, avec douceur,
comme si elle avait craint de deranger quelqu'un.

Quand elle se retrouva sur la terrasse, au gai soleil, dans l'air pur, en
face de l'immense horizon baigne de ciel, elle eut un soupir de
soulagement. La campagne etait deserte, personne ne l'avait certainement
vue ni entrer ni sortir. Il n'y avait toujours la que le loubet jaune,
etale, qui ne daigna meme pas lever la tete. Et elle s'en alla, de son
petit pas presse, avec le leger balancement de sa taille de jeune fille.
Cent pas plus loin, bien qu'elle s'en defendit, une irresistible force la
fit se retourner et regarder une derniere fois la maison, si calme et si
gaie, a mi-cote, sous cette fin d'un beau jour. Dans le train seulement,
lorsqu'elle voulut se ganter, elle s'apercut qu'un de ses gants manquait.
Mais elle avait la certitude qu'il etait tombe sur le quai du chemin de
fer, comme elle montait en wagon. Elle se croyait tres calme, et elle resta
pourtant une main gantee et une main nue, ce qui ne pouvait etre, chez
elle, que l'effet d'une forte perturbation.

Le lendemain, Pascal et Clotilde prirent le train de trois heures, pour se
rendre aux Tulettes. La mere de Charles, la bourreliere, leur avait amene
le petit, puisqu'ils voulaient bien se charger de le conduire a l'oncle,
chez lequel il devait rester toute la semaine. De nouvelles disputes
avaient trouble le menage: le mari refusait, decidement, de tolerer
davantage chez lui cet enfant d'un autre, ce fils de prince, faineant et
imbecile. Comme c'etait la grand'mere Rougon qui l'habillait, il etait en
effet, ce jour-la, tout vetu encore de velours noir, soutache d'une ganse
d'or, tel qu'un jeune seigneur, un page d'autrefois, allant a la cour. Et,
pendant le quart d'heure que dura le voyage, dans le compartiment ou ils
etaient seuls, Clotilde s'amusa a lui enlever sa toque, pour lustrer ses
admirables cheveux blonds, sa royale chevelure dont les boucles lui
tombaient sur les epaules. Mais elle portait une bague, et lui ayant passe
la main sur la nuque, elle resta saisie de voir que sa caresse laissait une
trace sanglante. On ne pouvait le toucher, sans que la rosee rouge perlat a
sa peau: c'etait un relachement des tissus, si aggrave par la
degenerescence, que le moindre froissement determinait une hemorragie. Tout
de suite, le docteur s'inquieta, lui demanda s'il saignait toujours aussi
souvent du nez. Et Charles sut a peine repondre, dit non d'abord, puis se
rappela, dit qu'il avait beaucoup saigne, l'autre jour. Il semblait en
effet plus faible, il retournait a l'enfance, a mesure qu'il avancait en
age, d'une intelligence qui ne s'etait jamais eveillee et qui
s'obscurcissait. Ce grand garcon de quinze ans ne paraissait pas en avoir
dix, si beau, si petite fille, avec son teint de fleur nee a l'ombre. Tres
attendrie, le coeur chagrin, Clotilde, qui l'avait garde sur ses genoux, le
remit sur la banquette, lorsqu'elle s'apercut qu'il essayait de glisser la
main par l'echancrure de son corsage, dans une poussee precoce et
instinctive de petit animal vicieux.

Aux Tulettes, Pascal decida qu'ils conduiraient d'abord l'enfant chez
l'oncle. Et il gravirent la pente assez rude du chemin. De loin, la petite
maison riait comme la veille du grand soleil, avec ses tuiles roses, ses
murs jaunes, ses muriers verts, allongeant leurs branches tordues, couvrant
la terrasse d'un epais toit de feuilles. Une paix delicieuse baignait ce
coin de solitude, cette retraite de sage, ou l'on n'entendait que le
bourdonnement des abeilles, autour des grandes mauves.

--Ah! ce gredin d'oncle, murmura Pascal en souriant, je l'envie!

Mais il etait surpris de ne pas l'apercevoir deja, debout au bord de la
terrasse. Et, comme Charles s'etait mis a galoper, entrainant Clotilde,
pour aller voir les lapins, le docteur continua de monter seul, s'etonna,
en haut, de ne trouver personne. Les volets etaient clos, la porte du
vestibule baillait, grande ouverte. Il n'y avait la que le loubet jaune,
sur le seuil, les quatre pattes raidies, le poil herisse, hurlant d'un
gemissement doux et continu. Quand il vit arriver ce visiteur, qu'il
reconnut sans doute, il se tut un instant, alla se poser, plus loin, puis
recommenca doucement a gemir.

Pascal, envahi d'une crainte, ne put retenir l'appel inquiet qui lui
montait aux levres.

--Macquart!... Macquart!

Personne ne repondit, la maison gardait un silence de mort, avec sa seule
porte grande ouverte, qui creusait un trou noir. Le chien hurlait toujours.

Et il s'impatienta, il cria plus haut:

--Macquart!... Macquart!

Rien, ne bougea, les abeilles bourdonnaient, la serenite immense du ciel
enveloppait ce coin de solitude. Et il se decida. Peut-etre l'oncle
dormait-il. Mais, des qu'il eut pousse, a gauche, la porte de la cuisine,
une odeur affreuse s'en echappa, une insupportable odeur d'os et de chair
tombes sur un brasier. Dans la piece, il put a peine respirer, etouffe,
aveugle par une sorte d'epaisse vapeur, une nuee stagnante et nauseabonde.
Les minces filets de lumiere qui filtraient a travers les fentes, ne lui
permettaient pas de bien voir. Pourtant, il s'etait precipite vers la
cheminee, il abandonnait sa premiere pensee d'un incendie, car il n'y avait
pas eu de feu, tous les meubles autour de lui avaient l'air intact. Et, ne
comprenant pas, se sentant defaillir, dans cet air empoisonne, il courut
ouvrir les volets, violemment. Un flot de lumiere entra.

Alors, ce que le docteur put enfin constater, l'emplit d'etonnement. Chaque
objet se trouvait a sa place; le verre et la bouteille de trois-six vide
etaient sur la table; seule, la chaise ou l'oncle avait du s'asseoir,
portait des traces d'incendie, les pieds de devant noircis, la paille a
demi brulee. Qu'etait devenu l'oncle? Ou donc pouvait-il etre passe? Et,
devant la chaise, il n'y avait, sur le carreau, tache d'une mare de
graisse, qu'un petit tas de cendre, a cote duquel gisait la pipe, une pipe
noire, qui ne s'etait pas meme cassee en tombant. Tout l'oncle etait la,
dans cette poignee de cendre fine, et il etait aussi dans la nuee rousse
qui s'en allait par la fenetre ouverte, dans la couche de suie qui avait
tapisse la cuisine entiere, un horrible suint de chair envolee, enveloppant
tout, gras et infect sous le doigt.

C'etait le plus beau cas de combustion spontanee qu'un medecin eut jamais
observe. Le docteur en avait bien lu de surprenants, dans certains
memoires, entre autres celui de la femme d'un cordonnier, une ivrognesse
qui s'etait endormie sur sa chaufferette et dont on n'avait retrouve qu'un
pied et une main. Lui-meme, jusque-la, s'etait mefie, n'avait pu admettre,
comme les anciens, qu'un corps, impregne d'alcool, degageat un gaz inconnu,
capable de s'enflammer spontanement et de devorer la chair et les os. Mais
il ne niait plus, il expliquait tout d'ailleurs, en retablissant les faits:
le coma de l'ivresse, l'insensibilite absolue, la pipe tombee sur les
vetements qui prenaient feu, la chair saturee de boisson qui brulait et se
crevassait, la graisse qui se fondait, dont une partie coulait par terre,
dont l'autre activait la combustion, et tout enfin, les muscles, les
organes, les os qui se consumaient, dans la flambee du corps entier. Tout
l'oncle tenait la, avec ses vetements de drap bleu, avec la casquette de
fourrure qu'il portait d'un bout de l'annee a l'autre. Sans doute, des
qu'il s'etait mis a bruler ainsi qu'un feu de joie, il avait du culbuter en
avant, ce qui expliquait comment la chaise se trouvait noircie a peine; et
rien ne restait de lui, pas un os, pas une dent, pas un ongle, rien que ce
petit tas de poussiere grise, que le courant d'air de la porte menacait de
balayer.

Clotilde, cependant, entra; tandis que Charles restait dehors, interesse
par le hurlement continu du chien.

--Ah! mon Dieu, quelle odeur! dit-elle. Qu'y a-t-il?

Et, lorsque Pascal lui eut explique l'extraordinaire catastrophe, elle
fremit. Deja, elle avait pris la bouteille pour l'examiner; mais elle la
reposa avec horreur, en la sentant humide et poissee de la chair de
l'oncle. On ne pouvait rien toucher, les moindre choses etaient comme
enduites de ce suint jaunatre, qui collait aux mains.

Un frisson de degout epouvante la souleva, elle pleura, en begayant:

--La triste mort! l'affreuse mort!

Pascal s'etait remis de son premier saisissement, et il souriait presque.

--Affreuse, pourquoi?... Il avait quatre-vingt-quatre ans, et il n'a pas
souffert.... Moi, je la trouve superbe, cette mort, pour ce vieux bandit
d'oncle, qui a mene, mon Dieu! on peut bien le dire a cette heure, une
existence peu catholique.... Tu te rappelles son dossier, il avait sur la
conscience des choses vraiment terribles et malpropres, ce qui ne l'a pas
empeche de se ranger plus tard, de vieillir au milieu de toutes les joies,
en brave homme goguenard, recompense des grandes vertus qu'il n'avait pas
eues.... Et le voila qui meurt royalement, comme le prince des ivrognes,
flambant de lui-meme, se consumant dans le bucher embrase de son propre
corps!

Emerveille, le docteur elargissait la scene de son geste vaste.

--Vois-tu cela?... Etre ivre au point de ne pas sentir qu'on brule,
s'allumer soi-meme comme un feu de la Saint-Jean, se perdre en fumee,
jusqu'au dernier os!... Hein? vois-tu l'oncle parti pour l'espace, d'abord
repandu aux quatre coins de cette piece, dissous dans l'air et flottant,
baignant tous les objets qui lui ont appartenu, puis s'echappant en une
poussiere de nuee par cette fenetre lorsque je l'ai ouverte, s'envolant en
plein ciel, emplissant l'horizon.... Mais c'est une mort admirable!
disparaitre, ne rien laisser de soi, un petit tas de cendre et une pipe a
cote.

Et il ramassa la pipe, pour garder, ajouta-t-il, une relique de l'oncle;
tandis que Clotilde, qui avait cru sentir une pointe d'amere moquerie sous
son acces d'admiration lyrique, disait encore, d'un frisson, son effroi et
sa nausee.

Mais, sous la table, elle venait d'apercevoir quelque chose, un debris
peut-etre.

--Vois donc la, ce lambeau!

Il se baissa, il eut la surprise de ramasser un gant de femme, un gant
vert.

--Eh! cria-t-elle, c'est le gant de grand'mere, tu te souviens, le gant qui
lui manquait hier soir.

Tous les deux s'etaient regardes, la meme explication leur montait au
levres: Felicite, la veille, etait certainement venue; et une brusque
conviction se faisait dans l'esprit du docteur, la certitude que sa mere
avait vu l'oncle s'allumer, et qu'elle ne l'avait pas eteint. Cela
resultait pour lui de plusieurs indices, l'etat de refroidissement complet
ou il trouvait la piece, le calcul qu'il faisait des heures necessaires a
la combustion. Il vit bien que la meme pensee naissait au fond des yeux
terrifies de sa compagne. Mais comme il semblait impossible de jamais
savoir la verite, il imagina tout haut l'histoire la plus simple.

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