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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

E >> Emile Zola >> Le Docteur Pascal

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--Pas de devoir! et envers moi, donc! et envers la famille! Voila encore
qu'on va nous trainer dans la boue, si tu crois que ca me fait plaisir!

Tout d'un coup, son emportement s'apaisa. Elle la regardait, la trouvait
adorable. Au fond, ce qui s'etait passe ne la surprenait pas autrement,
elle s'en moquait, elle avait le simple desir que cela se terminat d'une
facon correcte, afin de faire taire les mauvaises langues. Et, conciliante,
elle s'ecria:

--Alors, mariez-vous! Pourquoi ne vous mariez-vous pas?

Clotilde demeura un instant surprise. Ni elle ni le docteur n'avaient eu
cette idee du mariage. Elle se remit a sourire.

--Est-ce que nous en serons plus heureux, grand'mere?

--Il ne s'agit pas de vous, il s'agit encore une fois de moi, de tous les
votres.... Comment peux-tu, ma chere enfant, plaisanter avec ces choses
sacrees? Tu as donc perdu toute vergogne?

Mais la jeune fille, sans se revolter, toujours tres douce, eut un geste
large, comme pour dire qu'elle ne pouvait avoir la honte de sa faute. Ah!
mon Dieu! quand la vie charriait tant de corruption et tant de faiblesse,
quel mal avaient-ils fait, sous le ciel eclatant, de se donner le grand
bonheur d'etre l'un a l'autre? Du reste, elle n'y mettait aucune
obstination raisonnee.

--Sans doute, nous nous marierons, puisque tu le desires, grand'mere. Il
fera ce que je voudrai.... Mais plus tard, rien ne presse.

Et elle gardait sa serenite rieuse. Puisqu'ils vivaient hors du monde,
pourquoi s'inquieter du monde?

La vieille madame Rougon dut s'en aller, en se contentant de cette promesse
vague. Des ce moment, dans la ville, elle affecta d'avoir cesse tous
rapports avec la Souleiade, ce lieu de perdition et de honte. Elle n'y
remettait plus les pieds, elle portait noblement le deuil de cette
affliction nouvelle. Mais elle ne desarmait pourtant pas, restee aux
aguets, prete a profiter de la moindre circonstance pour rentrer dans la
place, avec cette tenacite qui lui avait toujours valu la victoire.

Ce fut alors que Pascal et Clotilde cesserent de se cloitrer. Il n'y eut
pas, chez eux, de provocation, ils ne voulurent pas repondre aux vilains
bruits en affichant leur bonheur. Cela se produisit comme une expansion
naturelle de leur joie. Lentement, leur amour avait eu un besoin
d'elargissement et d'espace, d'abord hors de la chambre, puis hors de la
maison, maintenant hors du jardin, dans la ville, dans l'horizon vaste. Il
emplissait tout, il leur donnait le monde. Le docteur reprit donc
tranquillement ses visites, et il emmenait la jeune fille, et ils s'en
allaient ensemble par les promenades, par les rues, elle a son bras, en
robe claire, coiffee d'une gerbe de fleurs, lui boutonne dans sa redingote,
avec son chapeau a larges bords. Lui, etait tout blanc; elle, etait toute
blonde. Ils s'avancaient, la tete haute, droits et souriants, au milieu
d'un tel rayonnement de felicite, qu'ils semblaient marcher dans une
gloire. D'abord, l'emotion fut enorme, les boutiquiers se mettaient sur
leurs portes, des femmes se penchaient aux fenetres, des passants
s'arretaient pour les suivre des yeux. On chuchotait, on riait, on se les
montrait du doigt. Il semblait a craindre que cette poussee de curiosite
hostile ne finit par gagner les gamins et ne leur fit jeter des pierres.
Mais, ils etaient si beaux, lui superbe et triomphal, elle si jeune, si
soumise et si fiere, qu'une invincible indulgence vint peu a peu a tout le
monde. On ne pouvait se defendre de les envier et de les aimer, dans une
contagion enchantee de tendresse. Ils degageaient un charme qui retournait
les coeurs. La ville neuve, avec sa population bourgeoise de fonctionnaires
et d'enrichis, fut la derniere conquise. Le quartier Saint-Marc, malgre son
rigorisme, se montra tout de suite accueillant, d'une tolerance discrete,
lorsqu'ils suivaient les trottoirs deserts, semes d'herbe, le long des
vieux hotels silencieux et clos, d'ou s'exhalait le parfum evapore des
amours d'autrefois. Et ce fut surtout le vieux quartier qui, bientot, leur
fit fete, ce quartier dont le petit peuple, touche dans son instinct,
sentit la grace de legende, le mythe profond du couple, la belle jeune
fille soutenant le maitre royal et reverdissant. On y adorait le docteur
pour sa bonte, sa compagne fut vite populaire, saluee par des gestes
d'admiration et de louange, des qu'elle paraissait. Eux, cependant, s'ils
avaient semble ignorer l'hostilite premiere, devinaient bien maintenant le
pardon et l'amitie attendrie dont ils etaient entoures; et cela les rendait
plus beaux, leur bonheur riait a la ville entiere.

Une apres-midi, comme Pascal et Clotilde tournaient l'angle de la rue de la
Banne, ils apercurent, sur l'autre trottoir, le docteur Ramond. La veille,
justement, ils avaient appris qu'il se decidait a epouser mademoiselle
Leveque, la fille de l'avoue. C'etait a coup sur le parti le plus
raisonnable, car l'interet de sa situation ne lui permettait pas d'attendre
davantage, et la jeune fille, fort jolie et fort riche, l'aimait. Lui-meme
l'aimerait certainement. Aussi Clotilde fut-elle tres heureuse de lui
sourire, pour le feliciter, en cordiale amie. D'un geste affectueux, Pascal
l'avait salue. Un instant, Ramond, un peu remue par la rencontre, demeura
perplexe. Il avait eu un premier mouvement, sur le point de traverser la
rue. Puis, une delicatesse dut lui venir, la pensee qu'il serait brutal
d'interrompre leur reve, d'entrer dans cette solitude a deux qu'ils
gardaient meme parmi les coudoiements des trottoirs. Et il se contenta d'un
amical salut, d'un sourire ou il pardonnait leur bonheur. Cela fut, pour
tous les trois, tres doux.

Vers ce temps, Clotilde s'amusa plusieurs jour a un grand pastel, ou elle
evoquait la scene tendre du vieux roi David et d'Abisaig, la jeune
Sunamite. Et c'etait une evocation de reve, une de ces compositions
envolees ou l'autre elle-meme, la chimerique, mettait son gout du mystere.
Sur un fond de fleurs jetees, des fleurs en pluie d'etoiles, d'un luxe
barbare, le vieux roi se presentait de face, la main posee sur l'epaule nue
d'Abisaig; et l'enfant, tres blanche, etait nue jusqu'a la ceinture. Lui,
vetu somptueusement d'une robe toute droite, lourde de pierreries, portait
le bandeau royal sur ses cheveux de neige. Mais elle, etait plus somptueuse
encore, rien qu'avec la soie liliale de sa peau, sa taille mince et
allongee, sa gorge ronde et menue, ses bras souples, d'une grace divine. Il
regnait, il s'appuyait en maitre puissant et aime, sur cette sujette elue
entre toutes, si orgueilleuse d'avoir ete choisie, si ravie de donner a son
roi le sang reparateur de sa jeunesse. Toute sa nudite limpide et
triomphante exprimait la serenite de sa soumission, le don tranquille,
absolu, qu'elle faisait de sa personne, devant le peuple assemble, a la
pleine lumiere du jour. Et il etait tres grand, et elle etait tres pure, et
il sortait d'eux comme un rayonnement d'astre.

Jusqu'au dernier moment, Clotilde avait laisse les faces des deux
personnages imprecises, dans une sorte de nuee. Pascal la plaisantait, emu
derriere elle, devinant bien ce qu'elle entendait faire. Et il en fut
ainsi, elle termina les visages en quelques coups de crayon: le vieux roi
David c'etait lui, et c'etait elle, Abisaig, la Sunamite. Mais ils
restaient enveloppes d'une clarte de songe, c'etaient eux divinises, avec
des chevelures, une toute blanche, une toute blonde, qui les couvraient
d'un imperial manteau, avec des traits allonges par l'extase, hausses a la
beatitude des anges, avec un regard et un sourire d'immortel amour.

--Ah! cherie, cria-t-il, tu nous fais trop beaux, te voila encore partie
pour le reve, oui! tu te souviens, comme aux jours ou je te reprochais de
mettre la toutes les fleurs chimeriques du mystere.

Et, de la main, il montrait les murs, le long desquels s'epanouissait le
parterre fantasque des anciens pastels, cette flore increee, poussee en
plein paradis.

Mais elle protestait gaiement.

--Trop beaux? nous ne pouvons pas etre trop beaux! Je t'assure, c'est ainsi
que je nous sens, que je nous vois, et c'est ainsi que nous sommes....
Tiens! regarde, si ce n'est pas la realite pure.

Elle avait pris la vieille Bible du quinzieme siecle, qui etait pres
d'elle, et elle montrait la naive gravure sur bois.

--Tu vois bien, c'est tout pareil.

Lui, doucement, se mit a rire, devant cette tranquille et extraordinaire
affirmation.

--Oh! tu ris, tu t'arretes a des details de dessin. C'est l'esprit qu'il
faut penetrer.... Et regarde les autres gravures, comme c'est bien ca
encore! Je ferai Abraham et Agar, je ferai Ruth et Booz, je les ferai tous,
les prophetes, les pasteurs et les rois, a qui les humbles filles, les
parentes et les servantes ont donne leur jeunesse. Tous sont beaux et
heureux, tu le vois bien.

Alors, ils cesserent de rire, penches au-dessus de la Bible antique, dont
elle tournait les pages, de ses doigts minces. Et lui, derriere, avait sa
barbe blanche melee aux cheveux blonds de l'enfant. Il la sentait toute, il
la respirait toute. Il avait pose ses levres sur sa nuque delicate, il
baisait sa jeunesse en fleur, tandis que les naives gravures sur bois
continuaient a defiler, ce monde biblique qui s'evoquait des pages jaunies,
cette poussee libre d'une race forte et vivace, dont l'oeuvre devait
conquerir le monde, ces hommes a la virilite jamais eteinte, ces femmes
toujours fecondes, cette continuite entetee et pullulante de la race, au
travers des crimes, des incestes, des amours hors d'age et hors de raison.
Et il etait envahi d'une emotion, d'une gratitude sans bornes, car son reve
a lui se realisait, sa pelerine d'amour, son Abisaig venait d'entrer dans
sa vie finissante, qu'elle reverdissait et qu'elle embaumait.

Puis, tres bas, a l'oreille, il lui demanda, sans cesser de l'avoir toute a
lui, dans une haleine:

--Oh! ta jeunesse, ta jeunesse, dont j'ai faim et qui me nourris!... Mais,
toi si jeune, n'en as-tu donc pas faim, de jeunesse, pour m'avoir pris,
moi, si vieux, vieux comme le monde?

Elle eut un sursaut d'etonnement, et elle tourna la tete, le regarda.

--Toi, vieux?... Eh! non, tu es jeune, plus jeune que moi!

Et elle riait, avec des dents si claires, qu'il ne put s'empecher de rire,
lui aussi. Mais il insistait, un peu tremblant:

--Tu ne me reponds pas.... Cette faim de jeunesse, ne l'as-tu donc pas, toi
si jeune?...

Ce fut elle qui allongea les levres, qui le baisa, en disant a son tour,
tres bas:

--Je n'ai qu'une faim et qu'une soif, etre aimee, etre aimee en dehors de
tout, par-dessus tout, comme tu m'aimes.

Le jour ou Martine apercut le pastel, cloue au mur, elle le contempla un
instant en silence, puis elle fit un signe de croix, sans qu'on put savoir
si elle avait vu Dieu ou le Diable passer. Quelques jours avant Paques,
elle avait demande a Clotilde de l'accompagner a l'eglise, et celle-ci,
ayant dit non, elle sortit un instant de la deference muette ou elle se
tenait maintenant. De toutes les choses nouvelles qui l'etonnaient dans la
maison, celle dont elle restait bouleversee etait la brusque irreligion de
sa jeune maitresse. Aussi se permit-elle de reprendre son ancien ton de
remontrance, de la gronder comme lorsqu'elle etait petite et qu'elle ne
voulait pas faire sa priere. N'avait-elle donc plus la crainte du Seigneur?
Ne tremblait-elle plus, a l'idee d'aller en enfer bouillir eternellement?

Clotilde ne put reprimer un sourire.

--Oh! l'enfer, tu sais qu'il ne m'a jamais beaucoup inquietee.... Mais tu
te trompes en croyant que je n'ai plus de religion. Si j'ai cesse de
frequenter l'eglise, c'est que je fais mes devotions autre part, voila
tout.

Martine, beante, la regarda, sans comprendre. C'etait fini, mademoiselle
etait bien perdue. Et jamais elle ne lui redemanda de l'accompagner a
Saint-Saturnin. Seulement, sa devotion, a elle, augmenta encore, finit par
tourner a la manie. On ne la rencontrait plus, en dehors de ses heures de
service, promenant l'eternel bas qu'elle tricotait, meme en marchant. Des
qu'elle avait une minute libre, elle courait a l'eglise, elle y restait
abimee, dans des oraisons sans fin. Un jour que la vieille madame Rougon,
toujours aux aguets, l'avait trouvee derriere un pilier, une heure apres
l'y avoir deja vue, elle s'etait mise a rougir, en s'excusant, ainsi qu'une
servante surprise a ne rien faire.

--Je priais pour monsieur.

Cependant, Pascal et Clotilde elargissaient encore leur domaine,
allongeaient chaque jour leurs promenades, les poussaient a present en
dehors de la ville, dans la campagne vaste. Et, une apres-midi qu'ils se
rendaient a la Seguiranne, ils eprouverent une emotion, en longeant les
terres defrichees et mornes, ou s'etendaient autrefois les jardins
enchantes du Paradou. La vision d'Albine s'etait dressee, Pascal l'avait
revue fleurir comme un printemps. Jamais, autrefois, lui qui se croyait
deja tres vieux et qui entrait la pour sourire a cette petite fille, il
n'aurait cru qu'elle serait morte depuis des annees, lorsque la vie lui
ferait le cadeau d'un printemps pareil, embaumant son declin. Clotilde,
ayant senti la vision passer entre eux, haussait vers lui son visage, en un
besoin renaissant de tendresse. Elle etait Albine, l'eternelle amoureuse.
Il la baisa sur les levres; et, sans qu'ils eussent echange une parole, un
grand frisson traversa les terres plates, ensemencees de ble et d'avoine,
ou le Paradou avait roule sa houle de prodigieuses verdures.

Maintenant, par la plaine dessechee et nue, Pascal et Clotilde marchaient
dans la poussiere craquante des routes. Ils aimaient cette nature ardente,
ces champs plantes d'amandiers greles et d'oliviers nains, ces horizons de
coteaux peles, ou blanchissaient les taches pales des bastides,
qu'accentuaient les barres noires des cypres centenaires. C'etaient comme
des paysages anciens, de ces paysages classiques, tels qu'on en voit dans
les tableaux des vieilles ecoles, aux colorations dures, aux lignes
balancees et majestueuses. Tous les grands soleils amasses, qui semblaient
avoir cuit cette campagne, leur coulaient dans les veines; et ils en
etaient plus vivants et plus beaux, sous le ciel toujours bleu, d'ou
tombait la claire flamme d'une perpetuelle passion. Elle, abritee un peu
par son ombrelle, s'epanouissait, heureuse de ce bain de lumiere, ainsi
qu'une plante de plein midi; tandis que lui, refleurissant, sentait la seve
brulante du sol lui remonter dans les membres, en un flot de virile joie.

Cette promenade a la Seguiranne etait une idee du docteur, qui avait
appris, par la tante Dieudonne, le prochain mariage de Sophie avec un
garcon meunier des environs; et il voulait voir si l'on se portait bien, si
l'on etait heureux, dans ce coin-la. Tout de suite, une delicieuse
fraicheur les reposa, lorsqu'ils entrerent sous la haute avenue de chenes
verts. Aux deux bords, les sources, les meres de ces grands ombrages,
coulaient sans fin. Puis, lorsqu'ils arriverent a la maison des megers, ils
tomberent justement sur les amoureux, Sophie et son meunier, qui
s'embrassaient a pleine bouche, pres du puits; car la tante venait de
partir pour le lavoir, la-bas, derriere les saules de la Viorne. Tres
confus, le couple restait rougissant. Mais le docteur et sa compagne
riaient d'un bon rire, et les amoureux rassures conterent que le mariage
etait pour la Saint-Jean, que c'etait bien loin, que ca finirait par
arriver tout de meme. Certainement, Sophie avait encore grandi en sante et
en beaute, sauvee du mal hereditaire, poussee solidement comme un de ces
arbres, les pieds dans l'herbe humide des sources, la tete nue au grand
soleil. Ah! ce ciel ardent et immense, quelle vie il soufflait aux etres et
aux choses! Elle ne gardait qu'une douleur, des larmes parurent au bord de
ses paupieres, lorsqu'elle parla de son frere Valentin, qui ne passerait
peut-etre pas la semaine. Elle avait eu des nouvelles la veille, il etait
perdu. Et le docteur dut mentir un peu, pour la consoler, car lui-meme
attendait l'inevitable denouement, d'une heure a l'autre. Quand ils
quitterent la Seguiranne, Clotilde et lui, ils revinrent a Plassans d'un
pas qui se ralentissait, attendris par ce bonheur des amours bien
partantes, et que traversait le petit frisson de la mort.

Dans le vieux quartier, une femme que Pascal soignait, lui annonca que
Valentin venait de mourir. Deux voisines avaient du emmener Guiraude, qui
se cramponnait au corps de son fils, hurlante, a demi folle. Il entra, en
laissant Clotilde a la porte. Enfin, ils reprirent le chemin de la
Souleiade, silencieux. Depuis qu'il avait recommence ses visites, il ne
paraissait les faire que par devoir professionnel, n'exaltant plus les
miracles de sa medication. Cette mort de Valentin, d'ailleurs, il
s'etonnait qu'elle eut tant tarde, il avait la conviction d'avoir prolonge
d'un an la vie du malade. Malgre les resultats extraordinaires qu'il
obtenait, il savait bien que la mort resterait l'inevitable, la souveraine.
Pourtant, l'echec ou il l'avait tenue pendant des mois, aurait du le
flatter, panser le regret, toujours saignant en lui, d'avoir tue
involontairement Lafouasse, quelques mois trop tot. Et il semblait n'en
rien etre, un pli grave creusait son front, lorsqu'ils rentrerent dans leur
solitude. Mais, la, une nouvelle emotion l'attendait, il reconnut dehors,
sous les platanes, ou Martine l'avait fait asseoir, Sarteur, l'ouvrier
chapelier, le pensionnaire des Tulettes, qu'il etait alle piquer si
longtemps; et l'experience passionnante paraissait avoir reussi, les
piqures de substance nerveuse donnaient de la volonte, puisque le fou etait
la, sorti le matin meme de l'Asile, jurant qu'il n'avait plus de crise,
qu'il etait tout a fait gueri de cette brusque rage homicide, qui l'aurait
fait se jeter sur un passant, pour l'etrangler. Le docteur le regardait,
petit, tres brun, le front fuyant, la face en bec d'oiseau, avec une joue
sensiblement plus grosse que l'autre, d'une raison et d'une douceur
parfaites, debordant d'une gratitude qui lui faisait baiser les mains de
son sauveur, il finissait par etre emu, il le renvoya affectueusement, en
lui conseillant de reprendre sa vie de travail, ce qui etait la meilleure
hygiene physique et morale. Ensuite, il se calma, il se mit a table, en
parlant gaiement d'autre chose.

Clotilde le regardait, etonnee, un peu revoltee meme.

--Quoi donc, maitre, tu n'es pas plus content de toi?

Il plaisanta.

--Oh! de moi, je ne le suis jamais!... Et de la medecine, tu sais, c'est
selon les jours!

Ce fut cette nuit-la, au lit, qu'ils eurent leur premiere querelle. Ils
avaient souffle la bougie, ils etaient dans la profonde obscurite de la
chambre, aux bras l'un de l'autre, elle si mince, si fine, serree contre
lui, qui la tenait toute d'une etreinte, la tete sur son coeur. Et elle se
fachait de ce qu'il n'avait plus d'orgueil, elle reprenait ses griefs de la
journee, en lui reprochant de ne pas triompher avec la guerison de Sarteur,
et meme avec l'agonie si prolongee de Valentin. C'etait elle, maintenant,
qui avait la passion de sa gloire. Elle rappelait ses cures: ne s'etait-il
pas gueri lui-meme? pouvait-il nier l'efficacite de sa methode? Tout un
frisson la prenait, a evoquer le vaste reve qu'il faisait autrefois:
combattre la debilite, la cause unique du mal, guerir l'humanite
souffrante, la rendre saine et superieure, hater le bonheur, la cite future
de perfection et de felicite, en intervenant, en donnant de la sante a
tous! Et il tenait la liqueur de vie, la panacee universelle qui ouvrait
cet espoir immense!

Pascal se taisait, les levres posees sur l'epaule nue de Clotilde. Puis, il
murmura:

--C'est vrai, je me suis gueri, j'en ai gueri d'autres, et je crois
toujours que mes piqures sont efficaces, dans beaucoup de cas.... Je ne nie
pas la medecine, le remords d'un accident douloureux, comme celui de
Lafouasse, ne me rend pas injuste.... D'ailleurs, le travail a ete ma
passion, c'est le travail qui m'a devore jusqu'ici, c'est en voulant me
prouver la possibilite de refaire l'humanite vieillie, vigoureuse enfin et
intelligente, que j'ai failli mourir, dernierement.... Oui, un reve, un
beau reve!

De ses deux bras souples, elle l'etreignit a son tour, melee a lui, entree
dans son corps.

--Non, non! une realite, la realite de ton genie, maitre!

Alors, comme ils etaient ainsi confondus, il baissa encore la voix, ses
paroles ne furent plus qu'un aveu, a peine un leger souffle.

--Ecoute, je vais te dire ce que je ne dirais a personne au monde, ce que
je ne me dis pas tout haut a moi-meme.... Corriger la nature, intervenir,
la modifier et la contrarier dans son but, est-ce une besogne louable?
Guerir, retarder la mort de l'etre pour son agrement personnel, le
prolonger pour le dommage de l'espece sans doute, n'est-ce pas defaire ce
que veut faire la nature? Et rever une humanite plus saine, plus forte,
modelee sur notre idee de la sante et de la force, en avons-nous le droit?
Qu'allons-nous faire la, de quoi allons-nous nous meler dans ce labeur de
la vie, dont les moyens et le but nous sont inconnus? Peut-etre tout est-il
bien. Peut-etre risquons-nous de tuer l'amour, le genie, la vie
elle-meme.... Tu entends, je le confesse a toi seule, le doute m'a pris, je
tremble a la pensee de mon alchimie du vingtieme siecle, je finis par
croire qu'il est plus grand et plus sain de laisser l'evolution
s'accomplir.

Il s'interrompit, il ajouta si doucement, qu'elle l'entendait a peine.

--Tu sais que, maintenant, je les pique avec de l'eau. Toi-meme en as fait
la remarque, tu ne m'entends plus piler; et je te disais que j'avais de la
liqueur en reserve.... L'eau les soulage, il y a la sans doute un simple
effet mecanique. Ah! soulager, empecher la souffrance, cela, certes, je le
veux encore! C'est peut-etre ma derniere faiblesse, mais je ne puis voir
souffrir, la souffrance me jette hors de moi, comme une cruaute monstrueuse
et inutile de la nature.... Je ne soigne plus que pour empecher la
souffrance.

--Maitre, alors, demanda-t-elle, si tu ne veux plus guerir, il ne faudra
plus tout dire, car la necessite affreuse de montrer les plaies n'avait
d'autre excuse que l'espoir de les fermer.

--Si, si! il faut savoir, savoir quand meme, et ne rien cacher, et tout
confesser des choses et des etres!... Aucun bonheur n'est possible dans
l'ignorance, la certitude seule fait la vie calme. Quand on saura
davantage, on acceptera certainement tout.... Ne comprends-tu pas que
vouloir tout guerir, tout regenerer, c'est une ambition fausse de notre
egoisme, une revolte contre la vie, que nous declarons mauvaise, parce que
nous la jugeons au point de vue de notre interet? Je sens bien que ma
serenite est plus grande, que j'ai elargi, hausse mon cerveau, depuis que
je suis respectueux de l'evolution. C'est ma passion de la vie qui
triomphe, jusqu'a ne pas la chicaner sur son but, jusqu'a me confier
totalement, a me perdre en elle, sans vouloir la refaire, selon ma
conception du bien et du mal. Elle seule est souveraine, elle seule sait ce
qu'elle fait et ou elle va, je ne puis que m'efforcer de la connaitre, pour
la vivre comme elle demande a etre vecue.... Et, vois-tu, je la comprends
seulement depuis que tu es a moi. Tant que je ne t'avais pas, je cherchais
la verite ailleurs, je me debattais, dans l'idee fixe de sauver le monde.
Tu es venue, et la vie est pleine, le monde se sauve a chaque heure par
l'amour, par le travail immense et incessant de tout ce qui vit et se
reproduit, a travers l'espace.... La vie impeccable, la vie
toute-puissante, la vie immortelle!

Ce n'etait plus, sur sa bouche, qu'un fremissement d'acte de foi, un soupir
d'abandon aux forces superieures. Elle-meme ne raisonnait plus, se donnait
ainsi.

--Maitre, je ne veux rien en dehors de ta volonte, prends-moi et fais-moi
tienne, que je disparaisse et que je renaisse, melee a toi!

Ils s'appartinrent. Puis, il y eut des chuchotements encore, une vie
d'idylle projetee, une existence de calme et de vigueur, a la campagne.
C'etait a cette simple prescription d'un milieu reconfortant qu'aboutissait
l'experience du medecin. Il maudissait les villes. On ne pouvait se bien
porter et etre heureux que par les plaines vastes, sous le grand soleil, a
la condition de renoncer a l'argent, a l'ambition, meme aux exces
orgueilleux des travaux intellectuels. Ne rien faire que de vivre et
d'aimer, de piocher sa terre d'avoir de beaux enfants.

--Ah! reprit-il doucement, l'enfant, l'enfant de nous qui viendrait un
jour....

Et il n'acheva pas, dans l'emotion dont l'idee de cette paternite tardive
le bouleversait. Il evitait d'en parler, il detournait la tete, les yeux
humides, lorsque, pendant leurs promenades, quelque fillette ou quelque
gamin leur souriait.

Elle, simplement, avec une certitude tranquille, dit alors:

--Mais il viendra!

C'etait, pour elle, la consequence naturelle et indispensable de l'acte. Au
bout de chacun de ses baisers, se trouvait la pensee de l'enfant car tout
amour qui n'avait pas l'enfant pour but, lui semblait inutile et vilain.

Meme, il y avait la une des causes qui la desinteressaient des romans. Elle
n'etait pas, comme sa mere, une grande liseuse; l'envolee de son
imagination lui suffisait; et, tout de suite, elle s'ennuyait aux histoires
inventees. Mais surtout, son continuel etonnement, sa continuelle
indignation etaient de voir que, dans les romans d'amour, on ne se
preoccupait jamais de l'enfant. Il n'y etait pas meme prevu, et quand, par
hasard, il tombait au milieu des aventures du coeur, c'etait une
catastrophe, une stupeur et un embarras considerable. Jamais les amants,
lorsqu'ils s'abandonnaient aux bras l'un de l'autre, ne semblaient se
douter qu'ils faisaient oeuvre de vie et qu'un enfant allait naitre.
Cependant, ses etudes d'histoire naturelle lui avaient montre que le fruit
etait le souci unique de la nature. Lui seul importait, lui seul devenait
le but, toutes les precautions se trouvaient prises pour que la semence ne
fut point perdue et que la mere enfantat. Et l'homme, au contraire, en
civilisant, en epurant l'amour, en avait ecarte jusqu'a la pensee du fruit.
Le sexe des heros, dans les romans distingues, n'etait plus qu'une machine
a passion. Ils s'adoraient, se prenaient, se lachaient, enduraient mille
morts, s'embrassaient, s'assassinaient, dechainaient une tempete de maux
sociaux, le tout pour le plaisir, en dehors des lois naturelles, sans meme
paraitre se souvenir qu'en faisant l'amour on faisait des enfants. C'etait
malpropre et imbecile.

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