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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

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VIII


Alors, ce fut la possession heureuse, l'idylle heureuse. Clotilde etait le
renouveau qui arrivait a Pascal sur le tard, au declin de l'age. Elle lui
apportait du soleil et des fleurs, plein sa robe d'amante; et, cette
jeunesse, elle la lui donnait apres les trente annees de son dur travail,
lorsqu'il etait las deja, et palissant, d'etre descendu dans l'epouvante
des plaies humaines. Il renaissait sous ses grands yeux clairs, au souffle
pur de son haleine. C'etait encore la foi en la vie, en la sante, en la
force, a l'eternel recommencement.

Ce premier matin, apres la nuit des noces; Clotilde sortit la premiere de
la chambre, seulement vers dix heures. Au milieu de la salle de travail,
tout de suite elle apercut Martine, plantee sur les jambes, d'un air
effare. La veille, le docteur, en suivant la jeune fille, avait laisse sa
porte ouverte; et la servante, entree librement, venait de constater que le
lit n'etait pas meme defait. Puis, elle avait eu la surprise d'entendre un
bruit de voix sortir de l'autre chambre. Sa stupeur etait telle, qu'elle en
devenait plaisante.

Et Clotilde, egayee, dans un rayonnement de bonheur, dans un elan
d'allegresse extraordinaire, qui emportait tout, se jeta vers elle, lui
cria:

--Martine, je ne pars pas!... Maitre et moi, nous nous sommes maries.

Sous le coup, la vieille servante chancela. Un dechirement, une douleur
affreuse blemit sa pauvre face usee, d'un renoncement de nonne, dans la
blancheur de sa coiffe. Elle ne prononca pas un mot, elle tourna sur les
talons, descendit, alla s'abattre au fond de la cuisine, les coudes sur sa
table a hacher, ou elle sanglota entre ses mains jointes.

Clotilde, inquiete, desolee, l'avait suivie. Et elle tachait de comprendre
et de la consoler.

--Voyons, es-tu bete! qu'est-ce qu'il te prend?... Maitre et moi, nous
t'aimerons tout de meme, nous te garderons toujours.... Ce n'est pas parce
que nous sommes maries que tu seras malheureuse. Au contraire, la maison va
etre gaie maintenant, du matin au soir.

Mais Martine sanglotait plus fort, eperdument.

--Reponds-moi, au moins. Dis-moi pourquoi tu es fachee et pourquoi tu
pleures.... Ca ne te fait donc pas plaisir de savoir que maitre est si
heureux, si heureux!... Je vais l'appeler, maitre, et c'est lui qui te
forcera bien a repondre.

A cette menace, la vieille servante, tout d'un coup, se leva, se jeta dans
sa chambre, dont la porte s'ouvrait sur la cuisine; et elle repoussa cette
porte, avec un geste furieux, elle s'enferma, violemment. En vain, la jeune
fille appela, tapa, s'epuisa.

Pascal finit par descendre, au bruit.

--Eh bien! quoi donc?

--Mais c'est cette obstinee de Martine! Imagine-toi qu'elle s'est mise a
sangloter, quand elle a su notre bonheur. Et elle s'est barricadee, elle ne
bouge plus.

Elle ne bougeait plus, en effet. Pascal appela, frappa, a son tour. Il
s'emporta, il s'attendrit. L'un apres l'autre, ils recommencerent. Rien ne
repondait, il ne venait de la petite chambre qu'un silence de mort. Et ils
se la figuraient, cette petite chambre, d'une proprete maniaque, avec sa
commode de noyer et son lit monacal, garni de rideaux blancs. Sans doute,
sur ce lit, ou la servante avait dormi seule toute sa vie de femme, elle
s'etait jetee pour mordre son traversin et etouffer ses sanglots.

--Ah! tant pis! dit enfin Clotilde, dans l'egoisme de sa joie, qu'elle
boude!

Puis, saisissant Pascal entre ses mains fraiches, levant vers lui sa tete
charmante, ou brulait encore toute une ardeur a se donner, a etre sa chose:

--Tu ne sais pas, maitre, c'est moi qui serai ta servante, aujourd'hui.

Il la baisa sur les yeux, emu de gratitude; et, tout de suite, elle
commenca par s'occuper du dejeuner, elle bouleversa la cuisine. Elle
s'etait drapee dans un immense tablier blanc, elle etait delicieuse, les
manches retroussees, montrant ses bras delicats, comme pour une besogne
enorme. Justement, il y avait deja la des cotelettes, qu'elle fit tres bien
cuire. Elle ajouta des oeufs brouilles, elle reussit meme des pommes de
terre frites. Et ce fut un dejeuner exquis, vingt fois coupe par son zele,
par sa hate a courir chercher du pain, de l'eau, une fourchette oubliee.
S'il l'avait tolere, elle se serait mise a genoux, pour le servir. Ah! etre
seuls, n'etre plus qu'eux deux, dans cette grande maison tendre, et se
sentir loin du monde, et avoir la liberte de rire et de s'aimer en paix!

Toute l'apres-midi, ils s'attarderent au menage, balayerent, firent le lit.
Lui-meme avait voulu l'aider. C'etait un jeu, ils s'amusaient comme des
enfants rieurs. Et, de loin en loin, cependant, ils revenaient frapper a la
porte de Martine. Voyons, c'etait fou, elle n'allait pas se laisser mourir
de faim! Avait-on jamais vu une mule pareille, quand personne, ne lui avait
rien fait ni rien dit! Mais les coups resonnaient toujours dans le vide
morne de la chambre. La nuit tomba, ils durent s'occuper encore du diner,
qu'ils mangerent, serres l'un contre l'autre, dans la meme assiette. Avant
de se coucher, ils tenterent un dernier effort, ils menacerent d'enfoncer
la porte, sans que leur oreille, collee contre le bois, percut meme un
frisson. Et, le lendemain, au reveil, quand ils redescendirent, ils furent
pris d'une serieuse inquietude, en constatant que rien n'avait bouge, que
la porte restait hermetiquement close. Il y avait vingt-quatre heures que
la servante n'avait donne signe de vie.

Puis, comme ils rentraient dans la cuisine, d'ou ils s'etaient absentes un
instant, Clotilde et Pascal furent stupefaits, en apercevant Martine assise
devant sa table, en train d'eplucher de l'oseille, pour le dejeuner. Elle
avait repris sans bruit sa place de servante.

--Mais qu'est-ce que tu as eu? s'ecria Clotilde. Vas-tu parler, a present?

Elle leva sa triste face, ravagee de larmes. Un grand calme s'y etait fait
pourtant, et l'on n'y voyait plus que la morne vieillesse, dans sa
resignation. D'un air d'infini reproche, elle regarda la jeune fille; puis,
elle baissa de nouveau la tete, sans parler.

--Est-ce donc que tu nous en veux?

Et, devant son silence morne, Pascal intervint.

--Vous nous en voulez, ma bonne Martine?

Alors, la vieille servante le regarda, lui, avec son adoration d'autrefois,
comme si elle l'aimait assez, pour supporter tout et rester quand meme.
Elle parla enfin.

--Non, je n'en veux a personne.... Le maitre est libre. Tout va bien, s'il
est content.

La vie nouvelle, des lors, s'etablit. Les vingt-cinq ans de Clotilde,
restee enfantine longtemps, s'epanouissaient en une fleur d'amour, exquise
et pleine. Depuis que son coeur avait battu, le garcon intelligent qu'elle
etait, avec sa tete ronde, aux courts cheveux boucles, avait fait place a
une femme adorable, a toute la femme, qui aime a etre aimee. Son grand
charme, malgre sa science, prise au hasard de ses lectures, etait sa
naivete de vierge, comme si son attente ignoree de l'amour lui avait fait
reserver le don de son etre, son aneantissement dans l'homme qu'elle
aimerait. Certainement, elle s'etait donnee autant par reconnaissance, par
admiration, que par tendresse, heureuse de le rendre heureux, goutant une
joie a n'etre qu'une petite enfant entre ses bras, une chose a lui qu'il
adorait, un bien precieux, qu'il baisait a genoux, dans un culte exalte. De
la devote de jadis, elle avait encore l'abandon docile aux mains d'un
maitre age et tout-puissant, tirant de lui sa consolation et sa force,
gardant, par dela la sensation, le frisson sacre de la croyante qu'elle
etait restee. Mais, surtout, cette amoureuse, si femme, si pamee, offrait
le cas delicieux d'etre une bien portante, une gaie, mangeant a belles
dents, apportant un peu de la vaillance de son grand-pere le soldat,
emplissant la maison du vol souple de ses membres, de la fraicheur de sa
peau, de la grace elancee de sa taille, de son col, de tout son corps
jeune, divinement frais.

Et Pascal, lui, etait redevenu beau, dans l'amour, de sa beaute sereine
d'homme reste vigoureux, sous ses cheveux blancs. Il n'avait plus sa face
douloureuse des mois de chagrin et de souffrance qu'il venait de passer; il
reprenait sa bonne figure, ses grands yeux vifs, encore pleins d'enfance,
ses traits fins, ou riait la bonte; tandis que ses cheveux blancs, sa barbe
blanche, poussaient plus drus, d'une abondance leonine, dont le flot de
neige le rajeunissait. Il s'etait garde si longtemps, dans sa vie solitaire
de travailleur acharne, sans vices, sans debauches, qu'il retrouvait sa
virilite, mise a l'ecart, renaissante, ayant la hate de se contenter enfin.
Un reveil l'emportait, une fougue de jeune homme eclatant en gestes, en
cris, en un besoin continuel de se depenser et de vivre. Tout lui
redevenait nouveau et ravissant, le moindre coin du vaste horizon
l'emerveillait, une simple fleur le jetait dans une extase de parfum, un
mot de tendresse quotidienne, affaibli par l'usage, le touchait aux larmes,
comme une invention toute fraiche du coeur, que des millions de bouches
n'avaient point fanee. Le "Je t'aime" de Clotilde etait une infinie caresse
dont personne au monde ne connaissait le gout surhumain. Et, avec la sante,
avec la beaute, la gaiete aussi lui etait revenue, cette gaiete tranquille
qu'il devait autrefois a son amour de la vie, et qu'aujourd'hui
ensoleillait sa passion, toutes les raisons qu'il avait de trouver la vie
meilleure encore.

A eux deux, la jeunesse en fleur, la force mure, si saines, si gaies, si
heureuses, ils firent un couple rayonnant. Pendant un grand mois, ils
s'enfermerent, ils ne sortirent pas une seule fois de la Souleiade. La
chambre meme leur suffit d'abord, cette chambre tendue d'une vieille et
attendrissante indienne, au ton d'aurore, avec ses meubles empire, sa vaste
et raide chaise longue, sa haute psyche monumentale. Ils ne pouvaient
regarder sans joie la pendule, une borne de bronze dore, contre laquelle
l'Amour souriant contemplait le Temps endormi. N'etait-ce point une
allusion? ils en plaisantaient parfois. Toute une complicite affectueuse
leur venait ainsi des moindres objets, de ces vieilleries si douces, ou
d'autres avaient aime avant eux, ou elle-meme, a cette heure, remettait son
printemps. Un soir, elle jura qu'elle avait vu, dans la psyche, une dame
tres jolie, qui se deshabillait, et qui n'etait surement pas elle; puis,
reprise par son besoin de chimere, elle fit tout haut le reve qu'elle
apparaitrait de la sorte, cent ans plus tard, a une amoureuse de l'autre
siecle, un soir de nuit heureuse. Lui, ravi, adorait cette chambre, ou il
la retrouvait toute, jusque dans l'air qu'il y respirait; et il y vivait,
il n'habitait plus sa propre chambre, noire, glacee, dont il se hatait de
sortir comme d'une cave, avec un frisson, les rares fois qu'il devait y
entrer. Ensuite, la piece ou tous deux se plaisaient aussi, etait la vaste
salle de travail, pleine de leurs habitudes et de leur passe d'affection.
Ils y demeuraient les journees entieres, n'y travaillant guere pourtant. La
grande armoire de chene sculpte dormait, portes closes, ainsi que les
bibliotheques. Sur les tables, les papiers et les livres s'entassaient,
sans qu'on les derangeat de place. Comme les jeunes epoux, ils etaient a
leur passion unique, hors de leurs occupations anciennes, hors de la vie.
Les heures leur semblaient trop courtes, a gouter le charme d'etre l'un
contre l'autre, souvent assis dans le meme ancien et large fauteuil,
heureux de la douceur du haut plafond, de ce domaine bien a eux, sans luxe
et sans ordre, encombre d'objets familiers, egaye, du matin au soir, par la
bonne chaleur renaissante des soleils d'avril. Lorsque, lui, pris de
remords, parlait de travailler, elle lui liait les bras de ses bras
souples, elle le gardait pour elle, en riant, ne voulant pas que trop de
travail le lui rendit malade encore. Et, en bas, ils aimaient egalement la
salle a manger, si gaie, avec ses panneaux clairs, releves de filets bleus,
ses meubles de vieil acajou, ses grands pastels fleuris, sa suspension de
cuivre, toujours reluisante. Ils y devoraient a belles dents, ils ne s'en
sauvaient, apres chaque repas, que pour remonter dans leur chere solitude.

Puis, quand la maison leur sembla trop petite, ils eurent le jardin, la
Souleiade entiere. Le printemps montait avec le soleil, avril a son declin
commencait a fleurir les roses. Et quelle joie, cette propriete, si bien
close de murs, ou rien du dehors ne les pouvait inquieter! Ce furent de
longs oublis sur la terrasse, en face de l'immense horizon, deroulant le
cours ombrage de la Viorne et les coteaux de Sainte-Marthe, depuis les
barres rocheuses de la Seille jusqu'aux lointains poudreux de la vallee de
Plassans. Ils n'avaient la d'autre ombre que celle des deux cypres
centenaires, plantes aux deux bouts, pareils a deux enormes cierges
verdatres, qu'on voyait de trois lieues. Parfois, ils descendirent la
pente, pour le plaisir de remonter les gradins geants, escaladant les
petits murs de pierres seches qui soutenaient les terres, regardant si les
olives chetives, si les amandes maigres poussaient. Plus souvent, ils
firent des promenades delicieuses sons les fines aiguilles de la pinede,
toutes trempees de soleil, exhalant un puissant parfum de resine, des tours
sans cesse repris, le long du mur de cloture, derriere lequel on entendait
seulement, de loin en loin, le gros bruit d'une charrette dans l'etroit
chemin des Fenouilleres, des stations enchantees sur l'aire antique, d'ou
l'on voyait tout le ciel, et ou ils aimaient a s'etendre, avec le souvenir
attendri de leurs larmes d'autrefois, lorsque leur amour, ignore
d'eux-memes, se querellait sous les etoiles. Mais la retraite preferee,
celle ou ils finissaient toujours par aller se perdre, ce fut le quinconce
de platanes, l'epais ombrage, alors d'un vert tendre, pareil a une
dentelle. Dessous, les buis enormes, les anciennes bordures du jardin
francais disparu, faisaient une sorte de labyrinthe, dont ils ne trouvaient
jamais le bout. Et le filet d'eau de la fontaine, l'eternelle et pure
vibration de cristal, leur paraissait chanter dans leur coeur. Ils
restaient assis pres du bassin moussu, ils laissaient tomber la le
crepuscule, peu a peu noyes sous les tenebres des arbres, les mains unies,
les levres rejointes, tandis que l'eau, qu'on ne voyait plus, filait sans
fin sa note de flute.

Jusqu'au milieu de mai, Pascal et Clotilde s'enfermerent ainsi, sans meme
franchir le seuil de leur retraite. Un matin, comme elle s'attardait au
lit, il disparut, rentra une heure plus tard; et, l'ayant retrouvee
couchee, dans son joli desordre, les bras nus, les epaules nues, il lui mit
aux oreilles deux brillants, qu'il venait de courir acheter, en se
rappelant que l'anniversaire de sa naissance tombait ce jour-la. Elle
adorait les bijoux, elle fut surprise et ravie, elle ne voulut plus se
lever, tellement elle se trouvait belle, ainsi devetue, avec ces etoiles au
bord des joues. A partir de ce moment, il ne se passa pas de semaine, sans
qu'il s'evadat de la sorte une ou deux fois, le matin, pour rapporter
quelque cadeau. Les moindres pretextes lui etaient bons, une fete, un
desir, une simple joie. Il profitait de ses jours de paresse, s'arrangeait
de facon a etre de retour, avant qu'elle se levat, et il la parait
lui-meme, au lit. Ce furent, successivement, des bagues, des bracelets, un
collier, un diademe mince. Il sortait les autres bijoux, il se faisait un
jeu de les lui mettre tous, au milieu de leurs rires. Elle etait comme une
idole, le dos contre l'oreiller, assise sur son seant, chargee d'or, avec
un bandeau d'or dans ses cheveux, de l'or a ses bras nus, de l'or a sa
gorge nue, toute nue et divine, ruisselante d'or et de pierreries. Sa
coquetterie de femme en etait delicieusement satisfaite, elle se laissait
aimer a genoux, en sentant bien qu'il y avait seulement la une forme
exaltee de l'amour. Pourtant, elle commencait a gronder un peu, a lui faire
de sages remontrances, car ca devenait absurde, en somme, ces cadeaux,
qu'elle devait serrer ensuite au fond d'un tiroir, sans jamais s'en servir,
n'allant nulle part. Ils tombaient a l'oubli, apres l'heure de contentement
et de gratitude qu'ils leur procuraient, dans leur nouveaute. Mais lui ne
l'ecoutait pas, emporte par cette veritable folie du don, incapable de
resister au besoin d'acheter l'objet, des que l'idee l'avait pris de le lui
donner. C'etait une largesse de coeur, un imperieux desir de lui prouver
qu'il pensait toujours a elle, un orgueil a la voir la plus magnifique, la
plus heureuse, la plus enviee, un sentiment du don plus profond encore, qui
le poussait a se depouiller, a ne rien garder de son argent, de sa chair,
de sa vie. Et puis, quelles delices, quand il croyait lui avoir fait un
vrai plaisir, qu'il la voyait se jeter a son cou, toute rouge, avec de gros
baisers pour remerciements! Apres les bijoux, ce furent des robes, des
chiffons, des objets de toilette. La chambre s'encombrait, les tiroirs
allaient deborder.

Un matin, elle se facha. Il avait apporte une nouvelle bague.

--Mais puisque je n'en mets jamais! Et, regarde! si je les mettais, j'en
aurais jusqu'au bout des doigts.... Je t'en prie, sois raisonnable.

Il restait confus.

--Alors, je ne t'ai pas fait plaisir?

Elle dut le prendre entre ses bras, lui jurer qu'elle etait bienheureuse,
avec des larmes dans les yeux. Il se montrait si bon, il se depensait si
absolument pour elle! Et, comme, ce matin-la, il osait parler d'arranger la
chambre, de tendre les murs d'etoffe, de faire poser un tapis, elle le
supplia de nouveau.

--Oh! non, oh! non, de grace!... Ne touche pas a ma vieille chambre, toute
pleine de souvenirs, ou j'ai grandi, ou nous nous sommes aimes. Il me
semblerait que nous ne serions plus chez nous.

Dans la maison, le silence obstine de Martine condamnait ces depenses
exagerees et inutiles. Elle avait pris une attitude moins familiere, comme
si, depuis la situation nouvelle, elle etait retombee, de son role de
gouvernante amie, a son ancien rang de servante. Vis-a-vis de Clotilde
surtout, elle changeait, la traitait en jeune dame, en maitresse moins
aimee et plus obeie. Quand elle entrait dans la chambre a coucher, quand
elle les servait au lit tous les deux, son visage gardait son air de
soumission resignee, toujours en adoration devant son maitre, indifferente
au reste. A deux ou trois reprises pourtant, le matin, elle parut le visage
ravage, les yeux perdus de larmes, sans vouloir repondre directement aux
questions, disant que ce n'etait rien, qu'elle avait pris un coup d'air. Et
jamais elle ne faisait une reflexion sur les cadeaux dont les tiroirs
s'emplissaient, elle ne semblait meme pas les voir, les essuyait, les
rangeait, sans un mot d'admiration ni de blame. Seulement, toute sa
personne se revoltait contre cette folie du don, qui ne pouvait surement
lui entrer dans la cervelle. Elle protestait a sa maniere en outrant son
economie, reduisant les depenses du menage, le conduisant d'une si stricte
facon, qu'elle trouvait le moyen de rogner sur les petits frais infimes.
Ainsi, elle supprima un tiers du lait, elle ne mit plus d'entremets sucre
que le dimanche. Pascal et Clotilde, sans oser se plaindre, riaient entre
eux de cette grosse avarice, recommencaient les plaisanteries qui les
amusaient depuis dix ans, en se racontant que, lorsqu'elle beurrait des
legumes, elle les faisait sauter dans la passoire, pour ravoir le beurre
par-dessous.

Mais, ce trimestre-la, elle voulut rendre des comptes. D'habitude, elle
allait toucher elle-meme, tous les trois mois, chez le notaire, maitre
Grandguillot, les quinze cents francs de rente, dont elle disposait ensuite
a sa guise, marquant les depenses sur un livre, que le docteur avait cesse
de verifier, depuis des annees. Elle l'apporta, elle exigea qu'il y jetat
un coup d'oeil. Il s'en defendait, trouvait tout tres bien.

--C'est que, monsieur, dit-elle, j'ai pu mettre, cette fois, de l'argent de
cote. Oui, trois cents francs.... Les voici.

Il la regardait, stupefie. Elle joignait tout juste les deux bouts,
d'ordinaire. Par quel miracle de lesinerie avait-elle pu reserver une
pareille somme? Il finit par rire.

--Ah! ma pauvre Martine, c'est donc ca que nous avons mange tant de pommes
de terre! Vous etes une perle d'economie, mais vraiment gatez-nous un peu
plus.

Ce discret reproche la blessa si profondement, qu'elle se laissa aller
enfin a une allusion.

--Dame! monsieur, quand on jette tant d'argent par les fenetres, d'un cote,
on fait bien d'etre prudent, de l'autre.

Il comprit, il ne se facha pas, amuse au contraire de la lecon.

--Ah! ah! ce sont mes comptes que vous epluchez! Mais vous savez, Martine,
que, moi aussi, j'ai des economies qui dorment!

Il parlait de l'argent que ses malades lui donnaient encore parfois, et
qu'il jetait dans un tiroir de son secretaire. Depuis plus de seize ans, il
y mettait ainsi, chaque annee, pres de quatre mille francs, ce qui aurait
fini par faire un veritable petit tresor, de l'or et des billets pele-mele,
s'il n'avait tire de la, au jour le jour, sans compter, des sommes assez
grosses, pour ses experiences et ses caprices. Tout l'argent des cadeaux
sortait de ce tiroir, il le rouvrait sans cesse, maintenant. D'ailleurs, il
le croyait inepuisable, il etait si habitue a y prendre ce dont il avait
besoin, que la crainte ne lui venait pas d'en voir jamais le fond.

--On peut bien jouir un peu de ses economies, continua-t-il gaiement.
Puisque c'est vous qui allez chez le notaire, Martine, vous n'ignorez pas
que j'ai mes rentes, a part.

Elle dit alors, avec la voix blanche des avares, que hante le cauchemar
d'un desastre toujours menacant:

--Et si vous ne les aviez plus?

Ebahi, Pascal la contempla, se contenta de repondre par un grand geste
vague, car la possibilite d'un malheur n'entrait meme pas dans son esprit.
Il pensa que l'avarice lui tournait la tete; et il s'en amusa, le soir,
avec Clotilde.

Dans Plassans, les cadeaux furent aussi la cause de commerages sans fin. Ce
qui se passait a la Souleiade, cette flambee d'amour si particuliere et si
ardente, s'etait ebruitee, avait franchi les murs, on ne savait trop
comment, par cette force d'expansion qui alimente la curiosite des petites
villes, toujours en eveil. La servante, certainement, ne parlait pas; mais
son air suffisait peut-etre, des paroles volaient quand meme, on avait sans
doute guette les deux amoureux, par-dessus les murs. Et l'achat des cadeaux
etait survenu alors, prouvant tout, aggravant tout. Quand le docteur, de
bon matin, battait les rues, entrait chez les bijoutiers, les lingeres, les
modistes, des yeux se braquaient aux fenetres, ses moindres emplettes
etaient epiees, la ville entiere savait, le soir, qu'il avait donne encore
une capeline de foulard, des chemises garnies de dentelle, un bracelet orne
de saphirs. Et cela tournait au scandale, cet oncle qui avait debauche sa
niece, qui faisait pour elle des folies de jeune homme, qui la parait comme
une sainte Vierge. Les histoires les plus extraordinaires commencaient a
circuler, on se montrait la Souleiade du doigt, en passant.

Mais ce fut surtout la vieille madame Rougon qui entra dans une indignation
exasperee. Elle avait cesse d'aller chez son fils, en apprenant que le
mariage de Clotilde avec le docteur Ramond etait rompu. On se moquait
d'elle, on ne se rendait a aucun de ses desirs. Puis, apres un grand mois
de rupture, pendant lequel elle n'avait rien compris aux airs apitoyes, aux
condoleances discretes, aux sourires vagues qui l'accueillaient partout,
elle venait brusquement de tout savoir, un coup de massue en plein crane.
Et elle qui, lors de la maladie de Pascal, cette histoire de loup-garou,
vivant dans l'orgueil et la peur, avait tempete, pour ne pas redevenir la
fable de la ville! C'etait pis cette fois, le comble du scandale, une
aventure gaillarde dont on faisait des gorges chaudes! De nouveau, la
legende des Rougon etait en peril, son malheureux fils ne savait decidement
qu'inventer pour detruire la gloire de la famille, si peniblement conquise.
Aussi, dans l'emotion de sa colere, elle qui s'etait faite la gardienne de
cette gloire, resolue a epurer la legende par tous les moyens, mit-elle son
chapeau et courut-elle a la Souleiade, avec la vivacite juvenile de ses
quatre-vingts ans. Il etait dix heures du matin.

Pascal, que la rupture avec sa mere enchantait, n'etait heureusement pas
la, en course depuis une heure a la recherche d'une vieille boucle
d'argent, dont il avait eu l'idee pour une ceinture. Et Felicite tomba sur
Clotilde, comme celle-ci achevait sa toilette, encore en camisole, les bras
nus, les cheveux denoues, d'une gaiete et d'une fraicheur de rose.

Le premier choc fut rude. La vieille dame vida son coeur, s'indigna, parla
avec emportement de la religion et de la morale. Enfin, elle conclut.

--Reponds, pourquoi avez-vous fait cette horrible chose qui est un defi a
Dieu et aux hommes?

Souriante, tres respectueuse d'ailleurs, la jeune fille l'avait ecoutee.

--Mais parce que ca nous a plu, grand'mere. Ne sommes-nous pas libres? Nous
n'avons de devoir envers personne.

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