Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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Pascal, qui ne pleurait plus, se leva, voulut marcher vers la porte. Mais,
tout d'un coup, il retomba sur la chaise, ecrase par de nouveaux sanglots.
Non, non! c'etait abominable, c'etait impossible! Il venait de sentir, sur
son crane, ses cheveux blancs comme une glace; et il avait une horreur de
son age, de ses cinquante-neuf ans, a la pensee de ses vingt-cinq ans, a
elle. Son frisson de terreur l'avait repris, la certitude qu'elle le
possedait, qu'il allait etre sans force contre la tentation journaliere. Et
il la voyait lui donnant a denouer les brides de son chapeau, l'appelant,
le forcant a se pencher derriere elle, pour quelque correction, dans son
travail; et il se voyait aveugle, affole, lui devorant le cou, lui devorant
la nuque, a pleine bouche. Ou bien, c'etait pis encore, le soir, quand ils
tardaient tous deux a faire apporter la lampe, un alanguissement sous la
tombee lente de la nuit complice, une chute involontaire, l'irreparable,
aux bras l'un de l'autre. Toute une colere le soulevait contre ce
denouement possible, certain meme, s'il ne trouvait pas le courage de la
separation. Ce serait de sa part le pire des crimes, un abus de confiance,
une seduction basse. Sa revolte fut telle, qu'il se leva courageusement,
cette fois, et qu'il eut la force de remonter dans la salle, bien resolu a
lutter.
En haut, Clotilde s'etait tranquillement remise a un dessin. Elle ne tourna
pas meme la tete, elle se contenta de dire:
--Comme tu as ete longtemps! Je finissais par croire que Martine avait une
erreur de dix sous dans ses comptes.
Cette plaisanterie habituelle sur l'avarice de la servante le fit rire. Et
il alla s'asseoir tranquillement, lui aussi, devant sa table. Ils ne
parlerent plus jusqu'au dejeuner. Une grande douceur le baignait, le
calmait, depuis qu'il etait pres d'elle. Il osa la regarder, il fut
attendri par son fin profil, son air serieux de grande fille qui
s'applique. Avait-il donc fuit un cauchemar, en bas? Allait-il se vaincre
si aisement?
--Ah! s'ecria-t-il, quand Martine les appela, j'ai une faim! tu vas voir si
je me refais des muscles!
Gaiement, elle etait venue lui prendre le bras.
--C'est ca, maitre! il faut etre joyeux et fort!
Mais, la nuit, dans sa chambre, l'agonie recommenca. A l'idee de la perdre,
il avait du enfoncer sa face au fond de l'oreiller, pour etouffer ses cris.
Des images s'etaient precisees, il l'avait vue aux bras d'une autre,
faisant a un autre le don de son corps vierge, et une jalousie atroce le
torturait. Jamais il ne trouverait l'heroisme de consentir a un pareil
sacrifice. Toutes sortes de plans se heurtaient dans sa pauvre tete en feu:
l'ecarter du mariage, la garder pres de lui, sans qu'elle soupconnat jamais
sa passion; s'en aller avec elle, voyager de ville en ville, occuper leurs
deux cerveaux d'etudes sans fin, pour conserver leur camaraderie de maitre
a eleve; ou meme, s'il le fallait, l'envoyer a son frere dont elle serait
la garde-malade, la perdre plutot que de la livrer a un mari. Et, a chacune
de ces solutions, il sentait son coeur se dechirer et crier d'angoisse,
dans son imperieux besoin de la posseder tout entiere. Il ne se contentait
plus de sa presence, il la voulait a lui, pour lui, en lui, telle qu'elle
se dressait rayonnante, sur l'obscurite de la chambre, avec sa nudite pure,
vetue du seul flot deroule de ses cheveux. Ses bras etreignaient le vide,
il sauta du lit, chancelant ainsi qu'un homme pris de boisson; et ce fut
seulement dans le grand calme noir de la salle, les pieds nus sur le
parquet, qu'il se reveilla de cette folie brusque. Ou allait-il donc, grand
Dieu? Frapper a la porte de cette enfant endormie? l'enfoncer peut-etre
d'un coup d'epaule? Le petit souffle pur qu'il crut entendre, au milieu du
profond silence, le frappa au visage, le renversa, comme un vent sacre. Et
il revint s'abattre sur son lit, dans une crise de honte et d'affreux
desespoir.
Le lendemain, lorsqu'il se leva, Pascal, brise par l'insomnie, etait
resolu. Il prit sa douche de chaque jour, il se sentit raffermi et plus
sain. Le parti auquel il venait de s'arreter, etait de forcer Clotilde a
engager sa parole. Quand elle aurait accepte formellement d'epouser Ramond,
il lui semblait que cette solution irrevocable le soulagerait, lui
interdirait toute folie d'esperance. Ce serait une barriere de plus,
infranchissable, mise entre elle et lui. Il se trouverait, des lors, arme
contre son desir, et s'il souffrait toujours, ce ne serait que de la
souffrance, sans cette crainte horrible de devenir un malhonnete homme, de
se relever une nuit, pour l'avoir avant l'autre.
Ce matin-la, lorsqu'il expliqua a la jeune fille qu'elle ne pouvait tarder
davantage, qu'elle devait une reponse decisive au brave garcon qui
l'attendait depuis si longtemps, elle parut d'abord etonnee. Elle le
regardait bien en face, dans les yeux; et il avait la force de ne pas se
troubler, il insistait simplement d'un air un peu chagrin, comme s'il etait
attriste d'avoir a lui dire ces choses. Enfin, elle eut un faible sourire,
elle detourna la tete.
--Alors, maitre, tu veux que je te quitte?
Il ne repondit pas directement.
--Ma cherie, je t'assure que ca devient ridicule. Ramond aurait le droit de
se facher.
Elle etait allee ranger des papiers sur son pupitre. Puis, apres un
silence:
--C'est drole, te voila avec grand'mere et Martine a present. Elles me
persecutent pour que j'en finisse.... Je croyais avoir encore quelques
jours. Mais, vraiment, si vous me poussez tous les trois....
Et elle n'acheva point, lui-meme ne la forca pas a s'expliquer plus
nettement.
--Alors, demanda-t-il, quand veux-tu que je dise a Ramond de venir?
--Mais il peut venir quand il voudra, jamais ses visites ne m'ont
contrariee.... Ne t'en inquiete pas, je le ferai avertir que nous
l'attendons, une de ces apres-midi.
Le surlendemain, la scene recommenca. Clotilde n'avait rien fait, et
Pascal, cette fois, se montra violent. Il souffrait trop, il avait des
crises de detresse, des qu'elle n'etait plus la, pour le calmer par sa
fraicheur souriante. Et il exigea, avec des mots rudes, qu'elle se
conduisit en fille serieuse, qu'elle ne s'amusat pas davantage d'un homme
honorable et qui l'aimait.
--Que diable! puisque la chose doit se faire, finissons-en! Je te previens
que je vais envoyer un mot a Ramond et qu'il sera ici demain, a trois
heures.
Elle l'avait ecoute, les yeux a terre, muette. Ni l'un ni l'autre ne
semblaient vouloir aborder la question de savoir si le mariage etait bien
resolu; et ils parlaient de cette idee qu'il y avait la une decision
anterieure, absolument prise. Quand il lui vit relever la tete, il trembla,
car il avait senti passer un souffle, il la crut sur le point de dire
qu'elle s'etait interrogee et qu'elle se refusait a ce mariage. Que
serait-il devenu, qu'aurait-il fait, mon Dieu! Deja, il etait envahi d'une
immense joie et d'une epouvante folle. Mais elle le regardait, avec ce
sourire discret et attendri qui ne quittait plus ses levres, et elle
repondit d'un air d'obeissance:
--Comme il te plaira, maitre. Fais-lui dire d'etre ici demain, a trois
heures.
La nuit fut si abominable pour Pascal, qu'il se leva tard, en pretextant
que ses migraines l'avaient repris. Il n'eprouvait de soulagement que sous
l'eau glacee de la douche. Puis, vers dix heures, il sortit, il parla
d'aller lui-meme chez Ramond. Mais cette sortie avait un autre but: il
connaissait, chez une revendeuse de Plassans, tout un corsage en vieux
point d'Alencon, une merveille qui dormait la, dans l'attente d'une folie
genereuse d'amant; et l'idee lui etait venue, au milieu de ses tortures de
la nuit, d'en faire cadeau a Clotilde, qui en garnirait sa robe de noces.
Cette idee amere de la parer lui-meme, de la faire tres belle et toute
blanche pour le don de son corps, attendrissait son coeur, epuise de
sacrifice. Elle connaissait le corsage, elle l'avait admire un jour avec
lui, emerveillee, ne le souhaitant que pour le mettre, a Saint-Saturnin,
sur les epaules de la Vierge, une antique Vierge de bois, adoree des
fideles. La revendeuse le lui livra dans un petit carton, qu'il put
dissimuler et qu'il cacha, en rentrant, au fond de son secretaire.
A trois heures, le docteur Ramond, s'etant presente, trouva dans la salle
Pascal et Clotilde, qui l'avaient attendu, fievreux et trop gais, en
evitant d'ailleurs de reparler entre eux de sa visite. Il y eut des rires,
tout un accueil d'une cordialite exageree.
--Mais vous voila completement remis, maitre! dit le jeune homme. Jamais
vous n'avez eu l'air si solide.
Pascal hocha la tete.
--Oh! oh! solide, peut-etre! seulement, le coeur n'y est plus.
Cet aveu involontaire arracha un mouvement a Clotilde, qui les regarda,
comme si, par la force meme des circonstances, elle les eut compares l'un a
l'autre. Ramond avait sa tete souriante et superbe de beau medecin adore
des femmes, sa barbe et ses cheveux noirs, puissamment plantes, tout
l'eclat de sa virile jeunesse. Et Pascal, lui, sous ses cheveux blancs,
avec sa barbe blanche, cette toison de neige, si touffue encore, gardait la
beaute tragique des six mois de tortures qu'il venait de traverser. Sa face
douloureuse avait un peu vieilli, il ne conservait que ses grands yeux
restes enfants, des yeux bruns, vifs et limpides. Mais, a ce moment, chacun
de ses traits exprimait une telle douceur, une bonte si exaltee, que
Clotilde finit par arreter son regard sur lui, avec une profonde tendresse.
Il y eut un silence, un petit frisson qui passa dans les coeurs.
--En bien! mes enfants, reprit heroiquement Pascal, je crois que vous avez
a causer ensemble.... Moi, j'ai quelque chose a faire en bas, je remonterai
tout a l'heure.
Et il s'en alla, en leur souriant.
Des qu'ils furent seuls, Clotilde, tres franche, s'approcha de Ramond, les
deux mains tendues. Elle lui prit les siennes, les garda, tout en parlant.
--Ecoutez, mon ami, je vais vous faire un gros chagrin.... Il ne faudra pas
trop m'en vouloir, car je vous jure que j'ai pour vous une tres profonde
amitie.
Tout de suite, il avait compris, il etait devenu pale.
--Clotilde, je vous en prie, ne me donnez pas de reponse, prenez du temps,
si vous voulez reflechir encore.
--C'est inutile, mon ami, je suis decidee.
Elle le regardait de son beau regard loyal, elle n'avait pas lache ses
mains, pour qu'il sentit bien qu'elle etait sans fievre et affectueuse. Et
ce fut lui qui reprit, d'une voix basse:
--Alors, vous dites non?
--Je dis non, et je vous assure que j'en suis tres peinee. Ne me demandez
rien, vous saurez plus tard.
Il s'etait assis, brise par l'emotion qu'il contenait, en homme solide et
pondere, dont les plus grosses souffrances ne devaient pas rompre
l'equilibre. Jamais un chagrin ne l'avait bouleverse ainsi. Il restait sans
voix, tandis que, debout, elle continuait:
--Et surtout, mon ami, ne croyez pas que j'aie fait la coquette avec
vous.... Si je vous ai laisse de l'esperance, si je vous ai fait attendre
ma reponse, c'est que, reellement, je ne voyais pas clair en moi-meme....
Vous ne pouvez vous imaginer par quelle crise je viens de passer, une
veritable tempete, en pleines tenebres, on j'acheve de me retrouver a
peine.
Enfin, il parla.
--Puisque vous le desirez, je ne vous demande rien.... Il suffit,
d'ailleurs, que vous repondiez a une seule question. Vous ne m'aimez pas,
Clotilde?
Elle n'hesita point, elle dit gravement, avec une sympathie emue qui
adoucissait la franchise de sa reponse:
--C'est vrai, je ne vous aime pas, je n'ai pour vous qu'une tres sincere
affection.
Il s'etait releve, il arreta d'un geste les bonnes paroles qu'elle
cherchait encore.
--C'est fini, nous n'en parlerons plus jamais. Je vous desirais heureuse.
Ne vous inquietez pas de moi. En ce moment, je suis comme un homme qui
vient de recevoir sa maison sur la tete. Mais il faudra bien que je m'en
tire.
Un flot de sang envahissait sa face pale, il etouffait, il alla vers la
fenetre, puis revint, les pieds lourds, en cherchant a reprendre son
aplomb. Largement, il respira. Dans le silence penible, on entendit alors
Pascal, qui montait avec bruit l'escalier, pour annoncer son retour.
--Je vous en prie, murmura rapidement Clotilde, ne disons rien a maitre. Il
ne connait pas ma decision, je veux la lui apprendre moi-meme, avec
menagement, car il tenait a ce mariage.
Pascal s'arreta sur le seuil. Il etait chancelant, essouffle, comme s'il
avait monte trop vite. Il eut encore la force de leur sourire.
--Eh bien! les enfants, vous vous etes mis d'accord?
--Mais, sans doute, repondit Ramond, tout aussi frissonnant que lui.
--Alors, voila qui est entendu?
--Completement, dit a son tour Clotilde, qu'une defaillance avait prise.
Et Pascal vint, en s'appuyant aux meubles, se laisser tomber sur son
fauteuil, devant sa table de travail.
--Ah! ah! vous voyez, les jambes ne sont toujours pas fameuses. C'est cette
vieille carcasse de corps.... N'importe! je suis tres heureux, tres
heureux, mes enfants, votre bonheur va me remettre.
Puis, apres quelques minutes de conversation, lorsque Ramond s'en fut alle,
il parut repris de trouble, en se retrouvant seul avec la jeune fille.
--C'est fini, bien fini, tu me le jures?
--Absolument fini.
Des lors, il ne parla plus, il hocha la tete, ayant l'air de repeter qu'il
etait ravi, que c'etait parfait, qu'on allait enfin vivre tous
tranquillement. Ses yeux s'etaient fermes, il feignit de s'endormir. Mais
sa poitrine battait a se rompre, ses paupieres obstinement closes
retenaient des larmes.
Ce soir-la, vers dix heures, Clotilde etant descendue donner un ordre a
Martine, Pascal profita de l'occasion, pour aller poser, sur le lit de la
jeune fille, le petit carton qui contenait le corsage de dentelle. Elle
remonta, lui souhaita la bonne nuit accoutumee; et il y avait vingt minutes
que lui-meme etait rentre dans sa chambre, deja en bras de chemise, lorsque
toute une gaiete sonore eclata a sa porte. Un petit poing tapait, une voix
fraiche, criait, avec des rires:
--Viens donc, viens donc voir!
Il ouvrit irresistiblement a cet appel de jeunesse, gagne par cette joie.
--Oh! viens donc, viens donc voir ce qu'un bel oiseau bleu a pose sur mon
lit!
Et elle l'emmena dans sa chambre, sans qu'il put refuser. Elle y avait
allume les deux flambeaux: toute la vieille chambre souriante, avec ses
tentures d'un rose fane si tendre, semblait transformee en chapelle; et,
sur le lit, tel qu'un linge sacre, offert a l'adoration des croyants, elle
avait etale le corsage en ancien point d'Alencon.
--Non, tu ne te doutes pas!... Imagine-toi que je n'ai pas vu le carton
d'abord. J'ai fait mon petit menage de tous les soirs, je me suis
deshabillee, et c'est lorsque je suis venue pour me mettre au lit, que j'ai
apercu ton cadeau.... Ah! quel coup, mon coeur en a chavire! J'ai bien
senti que jamais je ne pourrais attendre le lendemain, et j'ai remis un
jupon, et j'ai couru te chercher....
Alors, seulement, il remarqua qu'elle etait a demi nue, comme le soir
d'orage ou il l'avait surprise en train de voler les dossiers. Et elle
apparaissait divine, dans l'allongement fin de son corps de vierge, avec
ses jambes fuselees, ses bras souples, son torse mince, a la gorge menue et
dure.
Elle lui avait pris les mains, elle les serrait dans ses mains, a elle, de
petites mains de caresse, enveloppantes.
--Que tu es bon et que je te remercie! Une telle merveille, un si beau
cadeau, a moi qui ne suis personne!... Et tu t'es souvenu: je l'avais
admiree, cette vieille relique d'art, je t'avais dit que la Vierge de
Saint-Saturnin seule etait digne de l'avoir aux epaules.... Je suis
contente, oh! contente! Car, c'est vrai, je suis coquette, d'une
coquetterie, vois-tu, qui voudrait, parfois des choses folles, des robes
lissees avec des rayons, des voiles impalpables, faits avec le bleu du
ciel.... Comme je vais etre belle! comme je vais etre belle!
Radieuse, dans sa reconnaissance exaltee, elle se serrait contre lui, en
regardant toujours le corsage, en le forcant a s'emerveiller avec elle.
Puis, une soudaine curiosite lui vint.
--Mais, dis? a propos de quoi m'as-tu fait ce royal cadeau?
Depuis qu'elle etait accourue le chercher, d'un tel elan de gaiete sonore,
Pascal marchait dans un reve. Il se sentait touche aux larmes par cette
gratitude si tendre, il restait la, sans la terreur qu'il y redoutait,
apaise au contraire, ravi, comme a l'approche d'un grand bonheur
miraculeux. Cette chambre, ou il n'entrait jamais, avait la douceur des
lieux sacres, qui contentent les soifs inassouvies de l'impossible.
Son visage, pourtant, exprima une surprise. Et il repondit:
--Ce cadeau, ma cherie, mais c'est pour ta robe de noces.
A son tour, elle demeura un instant etonnee, n'ayant pas l'air de
comprendre. Puis, avec le sourire doux et singulier qu'elle avait depuis
quelques jours, elle s'egaya de nouveau.
--Ah! c'est vrai, mon mariage!
Elle redevint serieuse, elle demanda:
--Alors, tu te debarrasses de moi, c'etait pour ne plus m'avoir ici que tu
tenais tant a me marier.... Me crois-tu donc toujours ton ennemie?
Il sentit la torture revenir, il ne la regarda plus, voulant etre heroique.
--Mon ennemie, sans doute, ne l'es-tu pas? Nous avons tant souffert l'un
par l'autre, ces mois derniers! Il vaut mieux que nous nous separions....
Et puis, j'ignore ce que tu penses, tu ne m'as jamais donne la reponse que
j'attendais.
Vainement, elle cherchait son regard. Elle se mit a parler de cette nuit
terrible, ou ils avaient parcouru les dossiers ensemble. C'etait vrai, dans
l'ebranlement de tout son etre, elle ne lui avait pas dit encore si elle
etait avec lui ou contre lui. Il avait raison d'exiger une reponse.
Elle lui reprit les mains, elle le forca a la regarder.
--Et c'est parce que je suis ton ennemie que tu me renvoies?... Ecoute
donc! Je ne suis pas ton ennemie, je suis ta servante, ton oeuvre et ton
bien.... Entends-tu? je suis avec toi et pour toi, pour toi seul!
Il rayonnait, une joie immense s'allumait au fond de ses yeux.
--Je les mettrai, ces dentelles, oui! Elles serviront a ma nuit de noces,
car je desire etre belle, tres belle, pour toi.... Mais tu n'as donc pas
compris! Tu es mon maitre, c'est toi que j'aime....
D'un geste eperdu, il essaya inutilement de lui fermer la bouche. Dans un
cri, elle acheva.
--Et c'est toi que je veux!
--Non, non! tais-toi, tu me rends fou!... Tu es fiancee a un autre, tu as
engage ta parole, toute cette folie est heureusement impossible.
--L'autre! je l'ai compare a toi, et je t'ai choisi.... Je l'ai congedie,
il est parti, il ne reviendra jamais plus.... Il n'y a que nous deux, et
c'est toi que j'aime, et tu m'aimes, je le sais bien, et je me donne....
Un frisson le secouait, il ne luttait deja plus, emporte dans l'eternel
desir, a etreindre, a respirer en elle toute la delicatesse et tout le
parfum de la femme en fleur.
--Prends-moi donc, puisque je me donne!
Ce ne fut pas une chute, la vie glorieuse les soulevait, ils s'appartinrent
au milieu d'une allegresse. La grande chambre complice, avec son antique
mobilier, s'en trouva comme emplie de lumiere. Et il n'y avait plus ni
peur, ni souffrances, ni scrupules: ils etaient libres, elle se donnait en
le sachant, en le voulant, et il acceptait le don souverain de son corps,
ainsi qu'un bien inestimable que la force de son amour avait gagne. Le
lieu, le temps, les ages avaient disparu. Il ne restait que l'immortelle
nature, la passion qui possede et qui cree, le bonheur qui veut etre. Elle,
eblouie et delicieuse, n'eut que le doux cri de sa virginite perdue; et
lui, dans un sanglot de ravissement, l'etreignait toute, la remerciait,
sans qu'elle put comprendre, d'avoir refait de lui un homme.
Pascal et Clotilde resterent aux bras l'un de l'autre, noyes d'une extase,
divinement joyeux et triomphants. L'air de la nuit etait suave, le silence
avait un calme attendri. Des heures, des heures coulerent, dans cette
felicite a gouter leur joie. Tout de suite, elle avait murmure a son
oreille, d'une voix de caresse, des paroles lentes, infinies:
--Maitre, oh! maitre, maitre....
Et ce mot, qu'elle disait d'habitude, autrefois, prenait a cette heure une
signification profonde, s'elargissait et se prolongeait, comme s'il eut
exprime tout le don de son etre. Elle le repetait avec une ferveur
reconnaissante, en femme qui comprenait et qui se soumettait. N'etait-ce
pas la mystique vaincue, la realite consentie, la vie glorifiee, avec
l'amour enfin connu et satisfait?
--Maitre, maitre, cela vient de loin, il faut que je le dise et me
confesse.... C'est vrai que j'allais a l'eglise pour etre heureuse. Le
malheur etait que je ne pouvais pas croire: je voulais trop comprendre,
leurs dogmes revoltaient ma raison, leur paradis me semblait une puerilite
invraisemblable.... Cependant, je croyais que le monde ne s'arrete pas a la
sensation, qu'il y a tout un monde inconnu dont il faut tenir compte; et
cela, maitre, je le crois encore, c'est l'idee de l'au dela, que le bonheur
meme, enfin trouve a ton cou, n'effacera pas.... Mais ce besoin du bonheur,
ce besoin d'etre heureuse tout de suite, d'avoir une certitude, comme j'en
ai souffert! Si j'allais a l'eglise, c'etait qu'il me manquait quelque
chose et que je le cherchais. Mon angoisse etait faite de cette
irresistible envie de combler mon desir.... Tu te souviens de ce que tu
appelais mon eternelle soif d'illusion et de mensonge. Une nuit, sur
l'aire, par un grand ciel etoile, tu te souviens? J'avais l'horreur de ta
science, je m'irritais contre les ruines dont elle seme le sol, je
detournais les yeux des plaies effroyables qu'elle decouvre. Et je voulais,
maitre, t'emmener dans une solitude, tous les deux ignores, loin du monde,
pour vivre en Dieu.... Ah! quel tourment, d'avoir soif, et de se debattre,
et de n'etre point contentee!
Doucement, sans une parole, il la baisa sur les deux yeux.
--Puis, maitre, tu te souviens encore, continua-t-elle de sa voix legere
comme un souffle, ce fut le grand choc moral, par la nuit d'orage, lorsque
tu me donnas cette terrible lecon de vie, en vidant tes dossiers devant
moi. Tu me l'avais dit deja: "Connais la vie, aime-la, vis-la telle qu'elle
doit etre vecue". Mais quel effroyable et vaste fleuve, roulant tout a une
mer humaine, qu'il grossit sans cesse pour l'avenir inconnu!... Et,
vois-tu, maitre, le sourd travail, en moi, est parti de la. C'est de la
qu'est nee, en mon coeur et en ma chair, la force amere de la realite.
D'abord, je suis restee comme aneantie, tant le coup etait rude. Je ne me
retrouvais pas, je gardais le silence, parce que je n'avais rien de net a
dire. Ensuite, peu a peu, l'evolution s'est produite, j'ai eu des revoltes
dernieres, pour ne pas avouer ma defaite.... Cependant, chaque jour
davantage, la verite se faisait en moi, je sentais bien que tu etais mon
maitre, qu'il n'y avait pas de bonheur en dehors de toi, de ta science et
de ta bonte. Tu etais la vie elle-meme, tolerante et large, disant tout,
acceptant tout, dans l'unique amour de la sante et de l'effort, croyant a
l'oeuvre du monde, mettant le sens de la destinee dans ce labeur que nous
accomplissons tous avec passion, en nous acharnant a vivre, a aimer, a
refaire de la vie, et de la vie encore, malgre nos abominations et nos
miseres.... Oh! vivre, vivre, c'est la grande besogne, c'est l'oeuvre
continuee, achevee sans doute un soir!
Silencieux, il souriait, il la baisa sur la bouche.
--Et, maitre, si je t'ai toujours aime, du plus loin de ma jeunesse, c'est,
je crois bien, la nuit terrible, que tu m'as marquee et faite tienne.... Tu
te rappelles de quelle etreinte violente tu m'avais etouffee. Il m'en
restait une meurtrissure, des gouttes de sang a l'epaule. J'etais a demi
nue, ton corps etait comme entre dans le mien. Nous nous sommes battus, tu
as ete le plus fort, j'en ai conserve le besoin d'un soutien. D'abord, je
me suis crue humiliee; puis, j'ai vu que ce n'etait qu'une soumission
infiniment douce.... Toujours je te sentais en moi. Ton geste, a distance,
me faisait tressaillir, car il me semblait qu'il m'avait effleuree.
J'aurais voulu que ton etreinte me reprit, m'ecrasat jusqu'a me fondre en
toi, a jamais. Et j'etais avertie, je devinais que ton desir etait le meme,
que la violence qui m'avait faite tienne t'avait fait mien, que tu luttais
pour ne pas me saisir, au passage, et me garder.... Deja, en te soignant,
quand tu as ete malade, je me suis contentee un peu. C'est a partir de ce
moment que j'ai compris. Je ne suis plus allee a l'eglise, je commencais a
etre heureuse pres de toi, tu devenais la certitude.... Rappelle-toi, je
t'avais crie, sur l'aire, qu'il manquait quelque chose, dans notre
tendresse. Elle etait vide, et j'avais le besoin de l'emplir. Que
pouvait-il nous manquer, si ce n'etait Dieu, la raison d'etre du monde? Et
c'etait la divinite en effet, l'entiere possession, l'acte d'amour et de
vie.
Elle n'avait plus que des balbutiements, il riait de leur victoire; et ils
se reprirent. La nuit entiere fut une beatitude, dans la chambre heureuse,
embaumee de jeunesse et de passion. Quand le petit jour parut, ils
ouvrirent toutes grandes les fenetres pour que le printemps entrat. Le
soleil fecondant d'avril se levait dans un ciel immense, d'une purete sans
tache, et la terre, soulevee par le frisson des germes, chantait gaiement
les noces.
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