Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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Et il partit de la, entama un eloge ironique de l'egoisme. Etre tout seul
au monde, n'avoir pas un ami, pas une femme, pas un enfant a soi, quelle
felicite! Ce dur avare qui, pendant quarante ans, n'avait eu qu'a gifler
les enfants des autres, qui s'etait retire a l'ecart, sans un chien, avec
un jardinier muet et sourd, plus age que lui, ne representait-il pas la
plus grande somme de bonheur possible sur la terre? Pas une charge, pas un
devoir, pas une preoccupation autre que celle de sa chere sante! C'etait un
sage, il vivrait cent ans.
--Ah! la peur de la vie! decidement, il n'y a point de lachete
meilleure.... Dire que j'ai parfois le regret de n'avoir pas ici un enfant
a moi! Est-ce qu'on a le droit de mettre au monde des miserables? Il faut
tuer l'heredite mauvaise, tuer la vie.... Le seul honnete homme, tiens!
c'est ce vieux lache!
M. Bellombre, paisiblement, au soleil de mars, continuait a faire le tour
de ses poiriers. Il ne risquait pas un mouvement trop vif, il economisait
sa verte vieillesse. Comme il venait de rencontrer un caillou dans l'allee,
il l'ecarta du bout de sa canne, puis passa sans hate.
--Regarde-le donc!... Est-il bien conserve, est-il beau, a-t-il toutes les
benedictions du ciel dans sa personne! Je ne connais personne de plus
heureux.
Clotilde, qui se taisait, souffrait de cette ironie de Pascal, qu'elle
devinait si douloureuse. Elle qui, d'habitude, defendait M. Bellombre,
sentait en elle monter une protestation. Des larmes lui vinrent aux
paupieres, et elle repondit simplement, a voix basse:
--Oui, mais il n'est pas aime.
Cela, du coup, fit cesser la penible scene. Pascal, comme s'il avait recu
un choc, se retourna, la regarda. Un subit attendrissement lui mouillait
aussi les yeux; et il s'eloigna pour ne pas pleurer.
Des jours encore se passerent, au milieu de ces alternatives de bonnes et
de mauvaises heures. Les forces ne revenaient que tres lentement, et ce qui
le desesperait, c'etait de ne pouvoir se remettre au travail, sans etre
pris de sueurs abondantes. S'il s'etait obstine, il se serait surement
evanoui. Tant qu'il ne travaillerait pas, il sentait bien que la
convalescence trainerait. Cependant, il s'interessait de nouveau a ses
recherches accoutumees, il relisait les dernieres pages qu'il avait
ecrites; et, avec ce reveil du savant en lui, reparaissaient ses
inquietudes d'autrefois. Un moment, il etait tombe a une telle depression,
que la maison entiere avait comme disparu: on aurait pu le piller, tout
prendre, tout detruire, qu'il n'aurait pas meme eu la conscience du
desastre. Maintenant, il se remettait aux aguets, il tatait sa poche, pour
bien s'assurer que la clef de l'armoire s'y trouvait.
Mais, un matin, comme il s'etait oublie au lit et qu'il sortait seulement
de sa chambre vers onze heures, il apercut Clotilde dans la salle,
tranquillement occupee a faire un pastel tres exact d'une branche
d'amandier fleurie. Elle leva la tete, souriante; et, prenant une clef,
posee pres d'elle, sur son pupitre, elle voulut la lui donner.
--Tiens! maitre.
Etonne, sans comprendre encore, il examinait l'objet qu'elle lui tendait.
--Quoi donc?
--C'est la clef de l'armoire que tu as du laisser tomber de ta poche hier,
et que j'ai ramassee ici, ce matin.
Alors, Pascal la prit, avec une emotion extraordinaire. Il la regardait, il
regardait Clotilde. C'etait donc fini? Elle ne le persecuterait plus, elle
ne s'enragerait plus a tout voler, a tout bruler? Et, la voyant tres emue,
elle aussi, il en eut une joie immense au coeur.
Il la saisit, il l'embrassa.
--Ah! fillette, si nous pouvions n'etre pas trop malheureux!
Puis, il alla ouvrir un tiroir de sa table, et il y jeta la clef, comme
autrefois.
Des lors, il retrouva des forces, la convalescence marcha plus rapide. Des
rechutes etaient possibles encore, car il restait bien ebranle. Mais il put
ecrire, les journees furent moins lourdes. Le soleil s'etait egalement
ragaillardi, la chaleur devenait deja telle, dans la salle, qu'il fallait
parfois clore a demi les volets. Il refusait de recevoir, tolerait a peine
Martine, faisait repondre a sa mere qu'il dormait, quand elle venait
prendre de ses nouvelles, de loin en loin. Et il n'etait content que dans
cette delicieuse solitude, soigne par la revoltee, l'ennemie d'hier,
l'eleve soumise d'aujourd'hui. De longs silences regnaient entre eux, sans
qu'ils en fussent genes. Ils reflechissaient, ils revaient avec une infinie
douceur.
Pourtant, un jour, Pascal parut tres grave. Il avait la conviction a
present que son mal etait purement accidentel et que la question d'heredite
n'y avait joue aucun role. Mais cela ne l'emplissait pas moins d'humilite.
--Mon Dieu! murmura-t-il, que nous sommes peu de chose! Moi qui me croyais
si solide, qui etais si fier de ma saine raison! Voila qu'un peu de chagrin
et un peu de fatigue ont failli me rendre fou!
Il se tut, reflechit encore. Ses yeux s'eclairaient, il achevait de se
vaincre. Puis, dans un moment de sagesse et de courage, il se decida.
--Si je vais mieux, c'est pour toi surtout que ca me fait plaisir.
Clotilde, ne comprenant pas, leva la tete.
--Comment ca?
--Mais sans doute, a cause de ton mariage.... Maintenant, on va pouvoir
fixer une date.
Elle restait surprise.
--Ah! c'est vrai, mon mariage!
--Veux-tu que nous choisissions, des aujourd'hui, la seconde semaine de
juin?
--Oui, la seconde semaine de juin, ce sera tres bien.
Ils ne parlerent plus, elle avait ramene les yeux sur le travail de couture
qu'elle faisait, tandis que lui, les regards au loin, restait immobile, le
visage grave.
VII
Ce jour-la, en arrivant a la Souleiade, la vieille madame Rougon apercut
Martine dans le potager, en train de planter des poireaux; et, profitant de
la circonstance, elle se dirigea vers la servante, pour causer et tirer
d'elle des renseignements, avant d'entrer dans la maison.
Le temps passait, elle etait desolee de ce qu'elle appelait la desertion de
Clotilde. Elle sentait bien que jamais plus elle n'aurait les dossiers par
elle. Cette petite se perdait, se rapprochait de Pascal, depuis qu'elle
l'avait soigne; et elle se pervertissait, a ce point, qu'elle ne l'avait
pas revue a l'eglise. Aussi en revenait-elle a son idee premiere,
l'eloigner, puis conquerir son fils, quand il serait seul, affaibli par la
solitude. Puisqu'elle n'avait pu la decider a suivre son frere, elle se
passionnait pour le mariage, elle aurait voulu la jeter des le lendemain au
cou du docteur Ramond, mecontente des continuelles lenteurs. Et elle
accourait, cette apres-midi-la, avec le besoin fievreux de hater les
choses.
--Bonjour, Martine.... Comment va-t-on ici?
La servante, agenouillee, les mains pleines de terre, leva sa face pale,
qu'elle protegeait contre le soleil, a l'aide d'un mouchoir noue sur sa
coiffe.
--Mais comme toujours, madame, doucement.
Et elles causerent. Felicite la traitait en confidente, en fille devouee,
aujourd'hui de la famille, a laquelle on pouvait tout dire. Elle commenca
par la questionner, voulut savoir si le docteur Ramond n'etait pas venu le
matin. Il etait venu, mais on n'avait pour sur parle que de choses
indifferentes. Alors, elle se desespera, car elle-meme avait vu le docteur,
la veille, et il s'etait confie a elle, chagrin de n'avoir pas de reponse
definitive, presse maintenant d'obtenir au moins la parole de Clotilde. Ca
ne pouvait durer ainsi, il fallait forcer la jeune fille a s'engager.
--Il est trop delicat, s'ecria-t-elle. Je le lui avais dit, je savais bien
que, ce matin encore, il n'oserait pas la mettre au pied du mur.... Mais je
vais m'en meler. Nous verrons si je n'oblige pas cette petite a prendre un
parti.
Puis, se calmant:
--Voila mon fils debout, il n'a pas besoin d'elle.
Martine qui s'etait remise a planter ses poireaux, la taille cassee en
deux, se redressa vivement.
--Ah! ca, pour sur!
Et, sur son visage use par trente ans de domesticite, une flamme se
rallumait. C'etait qu'une plaie saignait en elle, depuis que son maitre ne
la tolerait presque plus a son cote. Pendant toute sa maladie, il l'avait
ecartee, acceptant de moins en moins ses services, finissant par lui fermer
la porte de sa chambre. Elle avait la sourde conscience de ce qui se
passait, une instinctive jalousie la torturait, dans son adoration pour ce
maitre dont elle etait restee la chose durant de si longues annees.
--Pour sur que nous n'avons pas besoin de mademoiselle!... Je suffis bien a
monsieur.
Alors, elle si discrete, parla de ses travaux de jardinage, dit qu'elle
trouvait le temps de faire les legumes, afin d'eviter quelques journees
d'homme. Sans doute, la maison etait grande; mais, quand la besogne ne vous
faisait pas peur, on arrivait a en voir le bout. Puis, des que mademoiselle
les aurait quittes, ce serait tout de meme une personne de moins a servir.
Et ses yeux luisaient inconsciemment, a l'idee de la grande solitude, de la
paix heureuse ou l'on vivrait, apres ce depart.
Elle baissa la voix.
--Ca me fera de la peine, parce que monsieur en aura certainement beaucoup.
Jamais je n'aurais cru que je souhaiterais une pareille separation....
Seulement, madame, je pense comme vous qu'il le faut, car j'ai grand'peur
que mademoiselle ne finisse par se gater ici et que ce ne soit encore une
ame perdue pour le bon Dieu.... Ah! c'est triste, j'en ai le coeur si gros
souvent, qu'il eclate!
--Ils sont la-haut tous les deux, n'est-ce pas? dit Felicite. Je monte les
voir, et je me charge de les obliger a en finir.
Une heure plus tard, lorsqu'elle descendit, elle retrouva Martine qui se
trainait encore a genoux, dans la terre molle, achevant ses plantations. En
haut, des les premiers mots, comme elle racontait qu'elle avait cause avec
le docteur Ramond et qu'il se montrait impatient de connaitre son sort,
elle venait de voir Pascal l'approuver: il etait grave, il hochait la tete,
comme pour dire que cette impatience lui semblait naturelle. Clotilde
elle-meme, cessant de sourire, avait paru l'ecouter avec deference. Mais
elle temoignait quelque surprise. Pourquoi la pressait-on? Maitre avait
fixe le mariage a la seconde semaine de juin, elle avait donc deux grands
mois devant elle. Tres prochainement, elle en parlerait avec Ramond.
C'etait si serieux, le mariage, qu'on pouvait bien la laisser reflechir et
ne s'engager qu'a la derniere minute. D'ailleurs, elle disait ces choses de
son air sage, en personne resolue a prendre un parti. Et Felicite avait du
se contenter de l'evident desir ou ils etaient tous les deux que les choses
eussent le denouement le plus raisonnable.
--En verite, je crois que c'est fait, conclut-elle. Lui, ne parait y mettre
aucun obstacle, et elle, n'a l'air que de vouloir agir sans hate, en fille
qui entend s'interroger a fond, avant de s'engager pour la vie.... Je vais
encore lui laisser huit jours de reflexion.
Martine, assise sur ses talons, regardait la terre fixement, la face
envahie d'ombre.
--Oui, oui, murmura-t-elle a voix basse, mademoiselle reflechit beaucoup
depuis quelque temps.... Je la trouve dans tous les coins. On lui parle,
elle ne vous repond pas. C'est comme les gens qui couvent une maladie et
qui ont les yeux a l'envers.... Il se passe des choses, elle n'est plus la
meme, plus la meme....
Et elle reprit le plantoir, elle enfonca un poireau, dans son entetement au
travail; tandis que la vieille madame Rougon, un peu tranquillisee, s'en
allait, certaine du mariage, disait-elle.
Pascal, en effet, semblait accepter le mariage de Clotilde ainsi qu'une
chose resolue, inevitable. Il n'en avait plus reparle avec elle; les rares
allusions qu'ils y faisaient entre eux, dans leurs conversations de toutes
les heures, les laissaient calmes; et c'etait simplement comme si les deux
mois qu'ils avaient encore a vivre ensemble, devaient etre sans fin, une
eternite dont ils n'auraient pas vu le bout. Elle, surtout, le regardait en
souriant, renvoyait a plus tard les ennuis, les partis a prendre, d'un joli
geste vague, qui s'en remettait a la vie bienfaisante. Lui, gueri,
retrouvant ses forces chaque jour, ne s'attristait qu'au moment de rentrer
dans la solitude de sa chambre, le soir, quand elle etait couchee. Il avait
froid, un frisson le prenait, a songer qu'une epoque allait venir ou il
serait toujours seul. Etait-ce donc la vieillesse commencante qui le
faisait grelotter ainsi? Cela, au loin, lui apparaissait comme une contree
de tenebres, dans laquelle il sentait deja toutes ses energies se
dissoudre. Et, alors, le regret de la femme, le regret de l'enfant
l'emplissait de revolte, lui tordait le coeur d'une intolerable angoisse.
Ah! que n'avait-il vecu! Certaines nuits, il arrivait a maudire la science,
qu'il accusait de lui avoir pris le meilleur de sa virilite. Il s'etait
laisse devorer par le travail, qui lui avait mange le cerveau, mange le
coeur, mange les muscles. De toute cette passion solitaire, il n'etait ne
que des livres, du papier noirci que le vent emporterait sans doute, dont
les feuilles froides lui glacaient les mains, lorsqu'il les ouvrait. Et pas
de vivante poitrine de femme a serrer contre la sienne, pas de tiedes
cheveux d'enfant a baiser! Il avait vecu seul dans sa couche glacee de
savant egoiste, il y mourrait seul. Vraiment, allait-il donc mourir ainsi?
ne gouterait-il pas au bonheur des simples portefaix, des charretiers dont
les fouets claquaient sous ses fenetres? Il s'enfievrait a l'idee qu'il
devait se hater, car bientot il ne serait plus temps. Toute sa jeunesse
inemployee, tous ses desirs refoules et amasses lui remontaient alors dans
les veines, en un flot tumultueux. C'etaient des serments d'aimer encore,
de revivre pour epuiser les passions qu'il n'avait point bues, de gouter a
toutes, avant d'etre un vieillard. Il frapperait aux portes, il arreterait
les passants, il battrait les champs et la ville. Puis, le lendemain, quand
il s'etait lave a grande eau et qu'il quittait sa chambre, toute cette
fievre se calmait, les tableaux brulants s'effacaient, il retombait a sa
timidite naturelle. Puis, la nuit suivante, la peur de la solitude le
rejetait a la meme insomnie, son sang se rallumait, et c'etaient les memes
desespoirs, les memes rebellions, les memes besoins de ne pas mourir sans
avoir connu la femme.
Pendant ces nuits ardentes, les yeux grands ouverts dans l'obscurite, il
recommencait toujours le meme reve. Une fille des routes passait, une fille
de vingt ans, admirablement belle; et elle entrait s'agenouiller devant
lui, d'un air d'adoration soumise, et il l'epousait. C'etait une de ces
pelerines d'amour, comme on en trouve dans les anciennes histoires, qui
avait suivi une etoile pour venir rendre la sante et la force a un vieux
roi tres puissant, couvert de gloire. Lui etait le vieux roi, et elle
l'adorait, elle faisait ce miracle, avec ses vingt ans, de lui donner de sa
jeunesse. Il sortait triomphant de ses bras, il avait retrouve la foi, le
courage en la vie. Dans une Bible du quinzieme siecle qu'il possedait,
ornee de naives gravures sur bois, une image surtout l'interessait, le
vieux roi David rentrant dans sa chambre, la main posee sur l'epaule nue
d'Abisaig, la jeune Sunamite. Et il lisait le texte, sur la page voisine:
"Le roi David, etant vieux, ne pouvait se rechauffer, quoiqu'on le couvrit
beaucoup. Ses serviteurs lui dirent donc: "Nous chercherons une jeune fille
vierge pour le roi notre seigneur, afin qu'elle se tienne en presence du
roi, qu'elle puisse l'amuser, et que, dormant pres de lui, elle rechauffe
le roi notre seigneur." Ils chercherent donc dans toutes les terres
d'Israel une fille qui fut jeune et belle; ils trouverent Abisaig,
Sunamite, et l'amenerent au roi; c'etait une jeune fille, d'une grande
beaute; elle dormait aupres du roi, et elle le servait...." Ce frisson du
vieux roi, n'etait-ce pas celui qui le glacait maintenant, des qu'il se
couchait seul, sous le plafond morne de sa chambre? Et la fille des routes,
la pelerine d'amour que son reve lui amenait, n'etait-elle pas l'Abisaig
devotieuse et docile, la sujette passionnee se donnant toute a son maitre,
pour son unique bien? Il la voyait toujours la, en esclave heureuse de
s'aneantir en lui, attentive a son moindre desir, d'une beaute si
eclatante, qu'elle suffisait a sa continuelle joie, d'une douceur telle,
qu'il se sentait pres d'elle comme baigne d'une huile parfumee. Puis, a
feuilleter parfois l'antique Bible, d'autres gravures defilaient, son
imagination s'egarait au milieu de ce monde evanoui des patriarches et des
rois. Quelle foi en la longevite de l'homme, en sa force creatrice, en sa
toute-puissance sur la femme, ces extraordinaires histoires d'hommes de
cent ans fecondant encore leurs epouses, recevant leurs servantes dans leur
lit, accueillant les jeunes veuves et les vierges qui passent! C'etait
Abraham centenaire, pere d'Ismael et d'Isaac, epoux de sa soeur Sara,
maitre obei de sa servante Agar. C'etait la delicieuse idylle de Ruth et de
Booz, la jeune veuve arrivant au pays de Bethleem, pendant la moisson des
orges, venant se coucher, par une nuit tiede, aux pieds du maitre, qui
comprend le droit qu'elle reclame, et l'epouse, comme son parent par
alliance, selon la loi. C'etait toute cette poussee libre d'un peuple fort
et vivace, dont l'oeuvre devait conquerir le monde, ces hommes a la
virilite jamais eteinte, ces femmes toujours fecondes, cette continuite
entetee et pullulante de la race, au travers des crimes, des adulteres, des
incestes, des amours hors d'age et hors de raison. Et son reve, a lui,
devant les vieilles gravures naives, finissait par prendre une realite.
Abisaig entrait dans sa triste chambre qu'elle eclairait et qu'elle
embaumait, ouvrait ses bras nus, ses flancs nus, toute sa nudite divine,
pour lui faire le don de sa royale jeunesse.
Ah! la jeunesse, il en avait une faim devorante! Au declin de sa vie, ce
desir passionne de jeunesse etait la revolte contre l'age menacant, une
envie desesperee de revenir en arriere, de recommencer. Et, dans ce besoin
de recommencer, il n'y avait pas seulement, pour lui, le regret des
premiers bonheurs, l'inestimable prix des heures mortes, auxquelles le
souvenir prete son charme; il y avait aussi la volonte bien arretee de
jouir, cette fois, de sa sante et de sa force, de ne rien perdre de la joie
d'aimer. Ah! la jeunesse, comme il y aurait mordu a pleines dents, comme il
l'aurait revecue avec l'appetit vorace de toute la manger et de toute la
boire, avant de vieillir. Une emotion l'angoissait, lorsqu'il se revoyait a
vingt ans, la taille mince, d'une vigueur bien portante de jeune chene, les
dents eclatantes, les cheveux drus et noirs. Avec quelle fougue il les
aurait fetes, ces dons dedaignes autrefois, si un prodige les lui avait
rendus! Et la jeunesse chez la femme, une jeune fille qui passait, le
troublait, le jetait a un attendrissement profond. C'etait meme souvent en
dehors de la personne, l'image seule de la jeunesse, l'odeur pure et
l'eclat qui sortait d'elle, des yeux clairs, des levres saines, des joues
fraiches, un cou delicat surtout, satine et rond, ombre de cheveux follets
sur la nuque; et la jeunesse lui apparaissait toujours fine et grande,
divinement elancee en sa nudite tranquille. Ses regards suivaient
l'apparition, son coeur se noyait d'un desir infini. Il n'y avait que la
jeunesse de bonne et de desirable, elle etait la fleur du monde, la seule
beaute, la seule joie, le seul vrai bien, avec la sante, que la nature
pouvait donner a l'etre. Ah! recommencer, etre jeune encore, avoir a soi,
dans une etreinte, toute la femme jeune!
Pascal et Clotilde, maintenant, depuis que les belles journees d'avril
fleurissaient les arbres fruitiers, avaient repris leurs promenades du
matin, dans la Souleiade. Il faisait ses premieres sorties de convalescent,
elle le conduisait sur l'aire deja brulante, l'emmenait par les allees de
la pinede, le ramenait au bord de la terrasse, que coupaient seules les
barres d'ombre des deux cypres centenaires. Le soleil y blanchissait les
vieilles dalles, l'immense horizon se deroulait sous le ciel eclatant.
Et, un matin que Clotilde avait couru, elle rentra tres animee, toute
vibrante de rires, si gaiement etourdie, qu'elle monta dans la salle, sans
avoir ote son chapeau de jardin, ni la dentelle legere qu'elle avait nouee
a son cou.
--Ah! dit-elle, j'ai chaud!... Et suis-je sotte de ne m'etre pas
debarrassee en bas! Je vais redescendre ca tout a l'heure.
Elle avait, en entrant, jete la dentelle sur un fauteuil. Mais ses mains
s'impatientaient, a vouloir defaire les brides du grand chapeau de paille.
--Allons, bon! voila que j'ai serre le noeud. Je ne m'en sortirai pas, il
faut que tu viennes a mon secours.
Pascal, excite lui aussi par la bonne promenade, s'egayait, en la voyant si
belle et si heureuse. Il s'approcha, dut se mettre tout contre elle.
--Attends, leve le menton.... Oh! tu remues toujours, comment veux-tu que
je m'y reconnaisse?
Elle riait plus haut, il voyait le rire qui lui gonflait la gorge d'une
onde sonore. Ses doigts s'emmelaient sous le menton, a cette partie
delicieuse du cou, dont il touchait involontairement le tiede satin. Elle
avait une robe tres echancree, il la respirait toute par cette ouverture,
d'ou montait le bouquet vivant de la femme, l'odeur pure de sa jeunesse,
chauffee au grand soleil. Tout d'un coup, il eut un eblouissement, il crut
defaillir.
--Non, non! je ne puis pas, si tu ne restes pas tranquille!
Un flot de sang lui battait les tempes, ses doigts s'egaraient, tandis
qu'elle se renversait davantage, offrant la tentation de sa virginite, sans
le savoir. C'etait l'apparition de royale jeunesse, les yeux clairs, les
levres saines, les joues fraiches, le cou delicat surtout, satine et rond,
ombre de cheveux follets vers la nuque. Et il la sentait si fine, si
elancee, la gorge menue, dans son divin epanouissement!
--La, c'est fait! cria-t-elle.
Sans savoir comment, il avait denoue les brides. Les murs tournaient, il la
vit encore, nu-tete maintenant, avec son visage d'astre, qui secouait en
riant les boucles de ses cheveux dores. Alors, il eut peur de la reprendre
dans ses bras, de la baiser follement, a toutes les places ou elle montrait
un peu de sa nudite. Et il se sauva, en emportant le chapeau qu'il avait
garde a la main, begayant:
--Je vais l'accrocher dans le vestibule.... Attends-moi, il faut que je
parle a Martine.
En bas, il se refugia au fond du salon abandonne, il s'enferma a double
tour, tremblant qu'elle ne s'inquietat et qu'elle ne descendit l'y
chercher. Il etait eperdu et hagard, comme s'il venait de commettre un
crime. Il parla tout haut, il fremit a ce premier cri, jailli de ses
levres: "Je l'ai toujours aimee, desiree eperdument!" Oui, depuis qu'elle
etait femme, il l'adorait. Et il voyait clair, brusquement, il voyait la
femme qu'elle etait devenue, lorsque; du galopin sans sexe, s'etait degagee
cette creature de charme et d'amour, avec ses jambes longues et fuselees,
son torse elance et fort, a la poitrine ronde, au cou rond, aux bras ronds
et souples. Sa nuque, ses epaules etaient un lait pur, une soie blanche,
polie, d'une infinie douceur. Et c'etait monstrueux, mais c'etait bien
vrai, il avait faim de tout cela, une faim devorante de cette jeunesse, de
cette fleur de chair si pure, et qui sentait bon.
Alors, Pascal, tombe sur une chaise boiteuse, la face entre ses deux mains
jointes, comme pour ne plus voir la lumiere du jour, eclata en gros
sanglots. Mon Dieu! qu'allait-il devenir? Une fillette que son frere lui
avait confiee, qu'il avait elevee en bon pere, et qui etait, aujourd'hui,
cette tentatrice de vingt-cinq ans, la femme dans sa toute-puissance
souveraine! Il se sentait plus desarme, plus debile qu'un enfant.
Et, au-dessus du desir physique, il l'aimait encore d'une immense
tendresse, epris de sa personne morale et intellectuelle, de sa droiture de
sentiment, de son joli esprit, si brave, si net. Il n'y avait pas jusqu'a
leur desaccord, cette inquietude du mystere dont elle etait tourmentee, qui
n'achevat de la lui rendre precieuse, comme un etre different de lui, ou il
retrouvait un peu de l'infini des choses. Elle lui plaisait dans ses
rebellions, quand elle lui tenait tete. Elle etait la compagne et l'eleve,
il la voyait telle qu'il l'avait faite, avec son grand coeur, sa franchise
passionnee, sa raison victorieuse. Et elle restait toujours necessaire et
presente, il ne s'imaginait pas qu'il pourrait respirer un air ou elle ne
serait plus, il avait le besoin de son haleine, du vol de ses jupes autour
de lui, de sa pensee et de son affection dont il se sentait enveloppe, de
ses regards, de son sourire, de toute sa vie quotidienne de femme qu'elle
lui avait donnee, qu'elle n'aurait pas la cruaute de lui reprendre. A
l'idee qu'elle allait partir, c'etait, sur sa tete, comme un ecroulement du
ciel, la fin de tout, les tenebres dernieres. Elle seule existait au monde,
elle etait la seule haute et bonne, la seule intelligente et sage, la seule
belle, d'une beaute de miracle. Pourquoi donc, puisqu'il l'adorait et qu'il
etait son maitre, ne montait-il pas la reprendre dans ses bras et la baiser
comme une idole? Ils etaient bien libres tous les deux, elle n'ignorait
rien, elle avait l'age d'etre femme. Ce serait le bonheur.
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