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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Le Docteur Pascal

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Mais Clotilde, qui avait entendu la voix de sa grand'mere Felicite, entra.
Elle aussi errait par les pieces vides, vivait le plus souvent dans le
salon abandonne du rez-de-chaussee. Du reste, elle ne parla pas, ecouta
simplement, de son air de reflexion et d'attente.

--Ah! c'est toi, mignonne. Bonjour!... Martine me raconte que Pascal a un
diable qui lui est entre dans le corps. C'est bien mon opinion aussi;
seulement, ce diable-la s'appelle l'orgueil. Il croit qu'il sait tout, il
est a la fois le pape et l'empereur, et naturellement, lorsqu'on ne dit pas
comme lui, ca l'exaspere.

Elle haussait les epaules, elle etait pleine d'un infini dedain.

--Moi, ca me ferait rire, si ce n'etait si triste.... Un garcon qui ne sait
justement rien de rien, qui n'a pas vecu, qui est reste sottement enferme
au fond de ses livres. Mettez-le dans un salon, il est innocent comme
l'enfant qui vient de naitre. Et les femmes, il ne les connait seulement
pas....

Oubliant devant qui elle parlait, cette jeune fille et cette servante, elle
baissait la voix, d'un air de confidence.

--Dame! ca se paye aussi, d'etre trop sage. Ni femme, ni maitresse, ni
rien. C'est ca qui a fini par lui tourner sur le cerveau.

Clotilde ne bougea pas. Seules, ses paupieres s'abaisserent lentement sur
ses grands yeux reflechis; puis, elle les releva, elle garda son attitude
de creature muree, ne pouvant rien dire de ce qui se passait en elle.

--Il est en haut, n'est-ce pas? reprit Felicite. Je suis venue pour le
voir, car il faut que ca finisse, c'est trop bete!

Et elle monta, pendant que Martine se remettait a ses casseroles et que
Clotilde errait de nouveau par la maison vide.

En haut, dans la salle, Pascal s'etait comme stupefie, la face sur un livre
grand ouvert. Il ne pouvait plus lire, les mots fuyaient, s'effacaient,
n'avaient aucun sens. Mais il s'obstinait, il agonisait de perdre jusqu'a
sa faculte de travail, si puissante jusque-la. Et sa mere, tout de suite,
le gourmanda, lui arracha le livre, qu'elle jeta au loin, sur une table, en
criant que, lorsqu'on etait malade, on se soignait. Il s'etait leve, avec
un geste de colere, pret a la chasser, ainsi qu'il avait chasse Clotilde.
Puis, par un dernier effort de volonte, il redevint deferent.

--Ma mere, vous savez bien que je n'ai jamais voulu discuter avec vous....
Laissez-moi, je vous en prie.

Elle ne ceda pas, l'entreprit sur sa continuelle mefiance. C'etait lui qui
se donnait la fievre, a toujours croire que des ennemis l'entouraient de
pieges, le guettaient pour le devaliser. Est-ce qu'un homme de bon sens
allait s'imaginer qu'on le persecutait ainsi? Et, d'autre part, elle
l'accusa de s'etre trop monte la tete, avec sa decouverte, sa fameuse
liqueur qui guerissait toutes les maladies. Ca ne valait rien non plus de
se croire le bon Dieu. D'autant plus que les deceptions etaient alors
cruelles; et elle fit une allusion a Lafouasse, a cet homme qu'il avait
tue: naturellement, elle comprenait que ca ne devait pas lui avoir ete
agreable, car il y avait de quoi en prendre le lit.

Pascal, qui se contenait toujours, les yeux a terre, se contenta de
repeter:

--Ma mere, je vous en prie, laissez-moi.

--Eh! non, je ne veux pas te laisser, cria-t-elle avec son impetuosite
ordinaire, malgre son grand age. Je suis justement venue pour te bousculer
un peu, pour te sortir de cette fievre ou tu te ronges.... Non, ca ne peut
pas durer ainsi, je n'entends pas que nous redevenions la fable de la ville
entiere, avec tes histoires.... Je veux que tu te soignes.

Il haussa les epaules, il dit a voix basse, comme a lui-meme, d'un air de
constatation inquiete:

--Je ne suis pas malade.

Mais, du coup, Felicite sursauta, hors d'elle.

--Comment, pas malade! comment, pas malade!... Il n'y a vraiment qu'un
medecin pour ne pas se voir.... Eh! mon pauvre garcon, tous ceux qui
t'approchent en sont frappes; tu deviens fou d'orgueil et de peur!

Cette fois, Pascal releva vivement la tete, et il la regarda droit dans les
yeux, tandis qu'elle continuait:

--Voila ce que j'avais a te dire, puisque personne n'a voulu s'en charger.
N'est-ce pas? tu es d'un age a savoir ce que tu dois faire.... On reagit,
on pense a autre chose, on ne se laisse pas envahir par l'idee fixe,
surtout quand on est d'une famille pareille a la notre.... Tu la connais.
Mefie-toi, soigne-toi.

Il avait pali, il la regardait toujours fixement, comme s'il l'eut sondee,
pour savoir ce qu'il y avait d'elle en lui. Et il se contenta de repondre:

--Vous avez raison, ma mere.... Je vous remercie.

Puis, lorsqu'il fut seul, il retomba assis devant sa table, il voulut
reprendre la lecture de son livre. Mais, pas plus qu'auparavant, il
n'arriva a fixer assez son attention, pour comprendre les mots dont les
lettres se brouillaient devant ses yeux. Et les paroles prononcees par sa
mere bourdonnaient a ses oreilles, une angoisse qui montait en lui depuis
quelque temps, grandissait, se fixait, le hantait maintenant d'un danger
immediat, nettement defini. Lui qui, deux mois plus tot, se vantait si
triomphalement de n'en etre pas, de la famille, allait-il donc recevoir le
plus affreux des dementis? Aurait-il la douleur de voir la tare renaitre en
ses moelles, roulerait-il a l'epouvante de se sentir aux griffes du monstre
hereditaire? Sa mere l'avait dit: il devenait fou d'orgueil et de peur.
L'idee souveraine, la certitude exaltee qu'il avait d'abolir la souffrance,
de donner de la volonte aux hommes, de refaire une humanite bien portante
et plus haute, ce n'etait surement la que le debut de la folie des
grandeurs. Et, dans sa crainte d'un guet-apens, dans son besoin de guetter
les ennemis qu'il sentait acharnes a sa perte, il reconnaissait aisement
les symptomes du delire de la persecution. Tous les accidents de la race
aboutissaient a ce cas terrible: la folie a breve echeance, puis la
paralysie generale, et la mort.

Des ce jour, Pascal fut possede. L'etat d'epuisement nerveux, ou le
surmenage et le chagrin l'avaient reduit, le livrait, sans resistance
possible, a cette hantise de la folie et de la mort. Toutes les sensations
morbides qu'il eprouvait, la fatigue immense a son lever, les
bourdonnements, les eblouissements, jusqu'a ses mauvaises digestions et a
ses crises de larmes, s'ajoutaient, une a une, comme des preuves certaines
du detraquement prochain dont il se croyait menace. Il avait completement
perdu, pour lui-meme, son diagnostic si delicat de medecin observateur; et,
s'il continuait a raisonner, c'etait pour tout confondre et tout pervertir,
sous la depression morale et physique ou il se trainait. Il ne
s'appartenait plus, il etait comme fou, a se convaincre, heure par heure,
qu'il devait le devenir.

Les journees entieres de ce pale decembre furent employees par lui a
s'enfoncer davantage dans son mal. Chaque matin, il voulait echapper a la
hantise; mais il revenait quand meme s'enfermer au fond de la salle, il y
reprenait l'echeveau embrouille de la veille. La longue etude qu'il avait
faite de l'heredite, ses recherches considerables, ses travaux, achevaient
de l'empoisonner, lui fournissaient des causes sans cesse renaissantes
d'inquietude. A la continuelle question qu'il se posait sur son cas
hereditaire, les dossiers etaient la qui repondaient par toutes les
combinaisons possibles. Elles se presentaient si nombreuses, qu'il s'y
perdait, maintenant. S'il s'etait trompe, s'il ne pouvait se mettre a part,
comme un cas remarquable d'inneite, devait-il se ranger dans l'heredite en
retour, sautant une, deux ou meme trois generations? Son cas etait-il plus
simplement une manifestation de l'heredite larvee, ce qui apportait une
preuve nouvelle a l'appui de sa theorie du plasma germinatif? ou bien ne
fallait-il voir la que la singularite des ressemblances successives, la
brusque apparition d'un ancetre inconnu, au declin de sa vie? Des ce
moment, il n'eut plus de repos, lance a la trouvaille de son cas, fouillant
ses notes, relisant ses livres. Et il s'analysait, epiait la moindre de ses
sensations, pour en tirer des faits, sur lesquels il put se juger. Les
jours ou son intelligence etait plus paresseuse, ou il croyait eprouver des
phenomenes de vision particuliers, il inclinait a une predominance de la
lesion nerveuse originelle; tandis que, s'il pensait etre pris par les
jambes, les pieds lourds et douloureux, il s'imaginait subir l'influence
indirecte de quelque ascendant venu du dehors. Tout s'emmelait, il arrivait
a ne plus se reconnaitre, au milieu des troubles imaginaires qui secouaient
son organisme eperdu. Et, chaque soir, la conclusion etait la meme, le meme
glas sonnait dans son crane: l'heredite, l'effrayante heredite, la peur de
devenir fou.

Dans les premiers jours de janvier, Clotilde assista, sans le vouloir, a
une scene qui lui serra le coeur. Elle etait devant une des fenetres de la
salle, a lire, cachee par le haut dossier de son fauteuil, lorsqu'elle vit
entrer Pascal, disparu, cloitre au fond de sa chambre, depuis la veille. Il
tenait, des deux mains, grande ouverte sous ses yeux, une feuille de papier
jauni, dans laquelle elle reconnut l'Arbre genealogique. Il etait si
absorbe, les regards si fixes, qu'elle aurait pu se montrer, sans qu'il la
remarquat. Et il etala l'Arbre sur la table, il continua a le considerer
longuement, de son air terrifie d'interrogation, peu a peu vaincu et
suppliant, les joues mouillees de larmes. Pourquoi, mon Dieu! l'Arbre ne
voulait-il pas lui repondre, lui dire de quel ancetre il tenait, pour qu'il
inscrivit son cas, sur sa feuille a lui, a cote des autres? S'il devait
devenir fou, pourquoi l'Arbre ne le lui disait-il pas nettement, ce qui
l'aurait calme, car il croyait ne souffrir que de l'incertitude? Mais ses
larmes lui brouillaient la vue, et il regardait toujours, il s'aneantissait
dans ce besoin de savoir, ou sa raison finissait par chanceler.
Brusquement, Clotilde dut se cacher, en le voyant se diriger vers
l'armoire, qu'il ouvrit a double battant. Il empoigna les dossiers, les
lanca sur la table, les feuilleta avec fievre. C'etait la scene de la
terrible nuit d'orage qui recommencait, le galop de cauchemar, le defile de
tous ces fantomes, evoques, surgissant de l'amas des paperasses. Au
passage, il jetait a chacun d'eux une question, une priere ardente,
exigeant l'origine de son mal, esperant un mot, un murmure qui lui
donnerait une certitude. D'abord, il n'avait eu qu'un balbutiement
indistinct; puis, des paroles s'etaient formulees, des lambeaux de phrase.

--Est-ce toi?... Est-ce toi?... Est-ce toi?... O vieille mere, notre mere a
tous, est-ce toi qui dois me donner ta folie?... Est-ce toi, l'oncle
alcoolique, le vieux bandit d'oncle, dont je vais payer l'ivrognerie
inveteree?... Est-ce toi, le neveu ataxique, ou toi, le neveu mystique, ou
toi encore, la niece idiote, qui m'apportez la verite, en me montrant une
des formes de la lesion dont je souffre?... Est-ce toi plutot le
petit-cousin qui s'est pendu, ou toi, le petit-cousin qui a tue, ou toi, la
petite-cousine qui est morte de pourriture, dont les fins tragiques
m'annoncent la mienne, la decheance au fond d'un cabanon, l'abominable
decomposition de l'etre?

Et le galop continuait, ils se dressaient tous, ils passaient tous d'un
train de tempete. Les dossiers s'animaient, s'incarnaient, se bousculaient,
en un pietinement d'humanite souffrante.

--Ah! qui me dira, qui me dira, qui me dira?... Est-ce celui-ci qui est
mort fou? celle-ci qui a ete emportee par la phtisie? celui-ci que la
paralysie a etouffe? celle-ci que sa misere physiologique a tuee toute
jeune?... Chez lequel est le poison dont je vais mourir? Quel est-il,
hysterie, alcoolisme, tuberculose, scrofule? Et que va-t-il faire de moi,
un epileptique, un ataxique ou un fou?... Un fou! qui est-ce qui a dit un
fou? Ils le disent tous, un fou, un fou, un fou!

Des sanglots etranglerent Pascal. Il laissa tomber sa tete defaillante au
milieu des dossiers, il pleura sans fin, secoue de frissons. Et Clotilde,
prise d'une sorte de terreur religieuse, en sentant passer la fatalite qui
regit les races, s'en alla doucement, retenant son souffle; car elle
comprenait bien qu'il aurait eu une grande honte, s'il avait pu la
soupconner la.

De longs accablements suivirent. Janvier fut tres froid. Mais le ciel
restait d'une purete admirable, un eternel soleil luisait dans le bleu
limpide; et, a la Souleiade, les fenetres de la salle, tournees au midi,
formaient serre, entretenaient la une douceur de temperature delicieuse. On
ne faisait pas meme de feu, le soleil, ne quittait pas la piece, une nappe
d'or pale, ou des mouches, epargnees par l'hiver, volaient lentement. Il
n'y avait aucun autre bruit que le fremissement de leurs ailes. C'etait une
tiedeur dormante et close, comme un coin de printemps conserve dans la
vieille maison.

Ce fut la qu'un matin Pascal entendit, a son tour, la fin d'une
conversation, qui aggrava sa souffrance. Il ne sortait plus guere de sa
chambre avant le dejeuner, et Clotilde venait de recevoir le docteur Ramond
dans la salle, ou ils s'etaient mis a causer doucement, l'un pres de
l'autre, au milieu du clair soleil.

Pour la troisieme fois, Ramond se presentait depuis huit jours. Des
circonstances personnelles, la necessite surtout d'asseoir definitivement
sa situation de medecin a Plassans, l'obligeaient a ne pas differer plus
longtemps son mariage; et il voulait obtenir de Clotilde une reponse
decisive. Deux fois deja, des tiers, s'etant trouves la, l'avaient empeche
de parler. Comme il desirait ne la tenir que d'elle-meme, il avait resolu
de s'en expliquer directement, dans une conversation de franchise. Leur
camaraderie, leurs tetes raisonnables et droites a tous deux,
l'autorisaient a cette demarche. Et il termina, souriant, les yeux dans les
siens.

--Je vous assure, Clotilde, que c'est le denouement le plus sage.... Vous
le savez, voici longtemps que je vous aime. J'ai pour vous une tendresse et
une estime profondes.... Mais cela ne suffirait peut-etre pas, il y a
encore que nous nous entendrons parfaitement et que nous serons tres
heureux ensemble, j'en suis certain.

Elle n'avait pas baisse les regards, elle le regardait franchement, elle
aussi, avec un amical sourire. Il etait vraiment tres beau, dans toute la
force de la jeunesse.

--Pourquoi, demanda-t-elle, n'epousez-vous pas mamoiselle Leveque, la fille
de l'avoue? Elle est plus jolie, plus riche que moi, et je sais qu'elle
serait si heureuse.... Mon bon ami, j'ai peur que vous ne fassiez une
sottise en me choisissant.

Il ne s'impatienta pas, l'air toujours convaincu de la sagesse de sa
determination.

--Mais je n'aime pas mademoiselle Leveque et je vous aime.... D'ailleurs,
j'ai reflechi a tout, je vous repete que je sais tres bien ce que je fais.
Dites oui, vous n'avez vous-meme pas de meilleur parti a prendre.

Alors, elle devint grave, et une ombre passa sur son visage, l'ombre de ces
reflexions, de ces luttes interieures, presque inconscientes, qui la
tenaient muette depuis de longs jours.

--Eh bien! mon ami, puisque c'est tout a fait serieux, permettez-moi de ne
pas vous repondre aujourd'hui, accordez-moi quelques semaines encore....
Maitre est vraiment tres malade, je suis moi-meme troublee; et vous ne
voudriez pas me devoir a un coup de tete.... Je vous assure, a mon tour,
que j'ai pour vous beaucoup d'affection. Mais ce serait mal de se decider
en ce moment, la maison est trop malheureuse.... C'est entendu, n'est-ce
pas? Je ne vous ferai pas attendre longtemps.

Et, pour changer la conversation, elle ajouta:

--Oui, maitre m'inquiete. Je voulais vous voir, vous dire cela, a vous....
L'autre jour, je l'ai surpris pleurant a chaudes larmes, et il est certain
pour moi que la peur de devenir fou le hante.... Avant-hier, quand vous
avez cause avec lui, j'ai vu que vous l'examiniez. Tres franchement, que
pensez-vous de son etat? Est-il en danger?

Le docteur Ramond se recria.

--Mais non! Il s'est surmene, il s'est detraque, voila tout!... Comment un
homme de sa valeur, qui s'est tant occupe des maladies nerveuses, peut-il
se tromper a ce point? En verite, c'est desolant, si les cerveaux les plus
clairs et les plus vigoureux ont de pareilles fuites!... Dans son cas, sa
trouvaille des injections hypodermiques serait souveraine. Pourquoi ne se
pique-t-il pas?

Et, comme la jeune fille disait d'un signe desespere qu'il ne l'ecoutait
plus, qu'elle ne pouvait meme plus lui adresser la parole, il ajouta:

--Eh bien! moi, je vais lui parler.

Ce fut a ce moment que Pascal sortit de sa chambre, attire par le bruit des
voix. Mais, en les apercevant tous deux, si pres l'un de l'autre, si
animes, si jeunes et si beaux, dans le soleil, comme vetus de soleil, il
s'arreta sur le seuil. Et ses yeux s'elargirent, sa face pale se decomposa.

Ramond avait pris la main de Clotilde, voulant la retenir un instant
encore.

--C'est promis, n'est-ce pas? Je desire que le mariage ait lieu cet ete....
Vous savez combien je vous aime, et j'attends votre reponse.

--Parfaitement, repondit-elle. Avant un mois, tout sera regle.

Un eblouissement fit chanceler Pascal. Voila maintenant que ce garcon, un
ami, un eleve, s'introduisait dans sa maison pour lui voler son bien! Il
aurait du s'attendre a ce denouement, et la brusque nouvelle d'un mariage
possible le surprenait, l'accablait comme une catastrophe imprevue, ou sa
vie achevait de crouler. Cette creature qu'il avait faite, qu'il croyait a
lui, elle s'en irait donc sans regret, elle le laisserait agoniser seul,
dans son coin! La veille encore, elle l'avait tant fait souffrir, qu'il
s'etait demande s'il n'allait pas se separer d'elle, l'envoyer a son frere,
qui la reclamait toujours. Un instant meme, il venait de se resoudre a
cette separation, pour leur paix a tous deux. Et, brutalement, de la
trouver la avec cet homme, de l'entendre promettre une reponse, de penser
qu'elle se marierait, qu'elle le quitterait bientot, cela lui donnait un
coup de couteau dans le coeur.

Il marcha pesamment, les deux jeunes gens se tournerent et furent un peu
genes.

--Tiens! maitre, nous parlions de vous, finit par dire gaiement Ramond.
Oui, nous complotions, puisqu'il faut l'avouer.... Voyons, pourquoi ne vous
soignez-vous pas? Vous n'avez rien de serieux, vous vous remettriez sur
pied en quinze jours.

Pascal, qui s'etait laisse tomber sur une chaise, continuait a les
regarder. Il eut la force de se vaincre, rien ne parut sur son visage de la
blessure qu'il avait recue. Il en mourrait surement, et personne au monde
ne se douterait du mal qui l'emportait. Mais ce fut pour lui un soulagement
que de pouvoir se facher, en refusant avec violence d'avaler seulement un
verre de tisane.

--Me soigner! a quoi bon?... Est-ce que ce n'en est pas fini, de ma vieille
carcasse?

Ramond insista, avec son sourire d'homme calme.

--Vous etes plus solide que nous tous. C'est un accident, et vous savez
bien que vous avez le remede.... Piquez-vous....

Il ne put continuer, et ce fut le comble. Pascal s'exasperait, demandait si
l'on voulait qu'il se tuat, comme il avait tue Lafouasse. Ses piqures! une
jolie invention dont il avait lieu d'etre fier! Il niait la medecine, il
jurait de ne plus toucher a un malade. Quand on n'etait plus bon a rien, on
crevait, et ca valait mieux pour tout le monde. C'etait, d'ailleurs, ce
qu'il allait s'empresser de faire, le plus vite possible....

--Bah! bah! conclut Ramond, en se decidant a prendre conge, par crainte de
l'exciter davantage, je vous laisse Clotilde, et je suis bien
tranquille.... Clotilde arrangera ca.

Mais Pascal, ce matin-la, avait recu le coup supreme. Il s'alita des le
soir, resta jusqu'au lendemain soir sans vouloir ouvrir la porte de sa
chambre. Vainement, Clotilde finit par s'inquieter, tapa violemment du
poing: pas un souffle, rien ne repondit. Martine vint elle-meme, supplia
monsieur, a travers la serrure, de lui repondre au moins qu'il n'avait
besoin de rien. Un silence de mort regnait, il semblait que la chambre fut
vide. Puis, le matin du second jour, comme la jeune fille, par hasard,
tournait le bouton, la porte ceda; peut-etre, depuis des heures,
n'etait-elle plus fermee. Et elle put entrer librement dans cette piece ou
elle n'avait jamais mis les pieds, une grande piece que son exposition au
nord rendait froide, ou elle n'apercut qu'un petit lit de fer sans rideaux,
un appareil a douches dans un coin, une longue table de bois noir, des
chaises, et sur la table, sur des planches, le long des murs, toute une
alchimie, des mortiers, des fourneaux, des machines, des trousses. Pascal,
leve, habille, etait assis au bord de son lit, qu'il s'etait epuise a
refaire lui-meme.

--Tu ne veux donc pas que je te soigne? demanda-t-elle, emue et craintive,
en n'osant trop s'avancer.

Il eut un geste d'abattement.

--Oh! tu peux entrer, je ne te battrai pas, je n'en ai plus la force.

Et, des ce jour, il la tolera autour de lui, il lui permit de le servir.
Mais il avait pourtant des caprices, il ne voulait pas qu'elle entrat,
lorsqu'il etait couche, pris d'une sorte de pudeur maladive; et il la
forcait a lui envoyer Martine. D'ailleurs, il restait au lit rarement, se
trainait de chaise en chaise, dans son impuissance a faire un travail
quelconque. Le mal s'etait encore aggrave, il en arrivait au desespoir de
tout, ravage de migraines et de vertiges d'estomac, sans force, comme il le
disait, pour mettre un pied devant l'autre, convaincu chaque matin qu'il
coucherait le soir aux Tulettes, fou a lier. Il maigrissait, il avait une
face douloureuse, d'une beaute tragique, sous le flot de ses cheveux
blancs, qu'il continuait a peigner par une derniere coquetterie. Et, s'il
acceptait qu'on le soignat, il refusait rudement tout remede, dans le doute
ou il etait tombe de la medecine.

Clotilde, alors, n'eut plus d'autre preoccupation que lui. Elle se
detachait du reste, elle etait allee d'abord aux messes basses, puis elle
avait cesse completement de se rendre a l'eglise. Dans son impatience d'une
certitude et du bonheur, il semblait qu'elle commencat a se contenter par
cet emploi de toutes ses minutes, autour d'un etre cher, qu'elle aurait
voulu revoir bon et joyeux. C'etait un don de sa personne, un oubli
d'elle-meme, un besoin de faire son bonheur du bonheur d'un autre: et cela
inconsciemment, sous la seule impulsion de son coeur de femme, au milieu de
cette crise qu'elle traversait, qui la modifiait profondement, sans qu'elle
en raisonnat. Elle se taisait toujours sur le desaccord qui les avait
separes, elle n'avait pas l'idee encore de se jeter a son cou, en lui
criant qu'elle etait a lui, qu'il pouvait revivre, puisqu'elle se donnait.
Dans sa pensee, elle n'etait qu'une fille tendre, le veillant, comme une
autre parente l'aurait veille. Et cela etait tres pur, tres chaste, des
soins delicats, de continuelles prevenances, un tel envahissement de sa
vie, que les journees, maintenant, passaient rapides, exemptes du tourment
de l'au dela, pleines de l'unique souhait de le guerir.

Mais ou elle eut a soutenir une veritable lutte, ce fut pour le decider a
se piquer. Il s'emportait, niait sa decouverte, se traitait d'imbecile. Et
elle aussi criait. C'etait elle, a present, qui avait foi en la science,
qui s'indignait de le voir douter de son genie. Longtemps, il resista;
puis, affaibli, cedant a l'empire qu'elle prenait, il voulut simplement
s'eviter la tendre querelle qu'elle lui cherchait chaque matin. Des les
premieres piqures, il eprouva un grand soulagement, bien qu'il refusat d'en
convenir. La tete se degageait, les forces revenaient peu a peu. Aussi
triompha-t-elle, prise pour lui d'un elan d'orgueil, exaltant sa methode,
se revoltant de ce qu'il ne s'admirat pas lui-meme, comme un exemple des
miracles qu'il pouvait faire. Il souriait, il commencait a voir clair dans
son cas. Ramond avait dit vrai, il ne devait y avoir eu la que de
l'epuisement nerveux. Peut-etre, tout de meme, finirait-il par s'en tirer.

--Eh! c'est toi qui me gueris, petite fille, disait-il, sans vouloir avouer
son espoir. Les remedes, vois-tu, ca depend de la main qui les donne.

La convalescence traina, dura tout le mois de fevrier. Le temps restait
clair et froid, pas un jour le soleil ne cessa de chauffer la salle, de son
bain de pales rayons. Et il y eut pourtant des rechutes de noires
tristesses, des heures ou le malade retombait a ses epouvantes; tandis que
sa gardienne, desolee, devait aller s'asseoir a l'autre bout de la piece,
pour ne pas l'irriter davantage. De nouveau, il desesperait de la guerison.
Il devenait amer, d'une ironie agressive.

Ce fut par un de ces mauvais jours que Pascal, s'etant approche d'une
fenetre, apercut son voisin, M. Bellombre, le professeur retraite, en train
de faire le tour de ses arbres, pour voir s'ils avaient beaucoup de boutons
a fruit. La vue du vieillard si correct et si droit, d'un beau calme
d'egoisme, sur lequel la maladie ne semblait avoir jamais eu de prise, le
jeta brusquement hors de lui.

--Ah! gronda-t-il, en voila un qui ne se surmenera jamais, qui ne risquera
jamais sa peau a se faire du chagrin!

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