Le Docteur Pascal
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Puis, dans un nouveau branle de sa pensee:
--Et l'animalite, la bete qui souffre et qui aime, qui est comme l'ebauche
de l'homme, toute cette animalite fraternelle qui vit de notre vie!... Oui,
j'aurais voulu la mettre dans l'arche, lui faire sa place parmi notre
famille, la montrer sans cesse confondue avec nous, completant notre
existence. J'ai connu des chats dont la presence etait le charme mysterieux
de la maison, des chiens qu'on adorait, dont la mort etait pleuree et qui
laissait au coeur un deuil inconsolable. J'ai connu des chevres, des
vaches, des anes, d'une importance extreme, dont la personnalite a joue un
role tel, qu'on en devrait ecrire l'histoire.... Et, tiens! notre Bonhomme
a nous, notre pauvre vieux cheval, qui nous a servi pendant un quart de
siecle, est-ce que tu ne crois pas qu'il a mele de son sang au notre, et
que desormais il est de la famille? Nous l'avons modifie comme lui-meme a
un peu agi sur nous, nous finissons par etre faits sur la meme image; et
cela est si vrai, que, lorsque, maintenant, je le vois a demi aveugle,
l'oeil vague, les jambes perdues de rhumatismes, je l'embrasse sur les deux
joues, ainsi qu'un vieux parent pauvre, tombe a ma charge.... Ah!
l'animalite, tout ce qui se traine et tout ce qui se lamente au-dessous de
l'homme, quelle place d'une sympathie immense il faudrait lui faire, dans
une histoire de la vie!
Ce fut un dernier cri, ou Pascal jeta l'exaltation de sa tendresse pour
l'etre. Il s'etait peu a peu excite, il en arrivait a la confession de sa
foi, au labeur continu et victorieux de la nature vivante. Et Clotilde, qui
jusque-la n'avait point parle, toute blanche dans la catastrophe de tant de
faits qui tombaient sur elle, desserra enfin les levres, pour demander:
--Eh bien! maitre, et moi la dedans?
Elle avait pose un de ses doigts minces sur la feuille de l'Arbre, ou elle
voyait son nom inscrit. Lui, toujours, avait passe cette feuille. Et elle
insista.
--Oui, moi, que suis-je donc?... Pourquoi ne m'as-tu pas lu mon dossier?
Un instant, il resta muet, comme surpris de la question.
--Pourquoi? mais pour rien.... C'est vrai, je n'ai rien a te cacher.... Tu
vois ce qui est ecrit la: "Clotilde, nee en 1847. Election de la mere.
Heredite en retour, avec predominance morale et physique de son grand-pere
maternel...." Rien n'est plus net. Ta mere l'a emporte en toi, tu as son
bel appetit, et tu as egalement beaucoup de sa coquetterie, de son
indolence parfois, de sa soumission. Oui, tu es tres femme comme elle, sans
trop t'en douter, je veux dire que tu aimes a etre aimee. En outre, ta mere
etait une grande liseuse de romans, une chimerique qui adorait rester
couchee des journees entieres, a revasser sur un livre; elle raffolait des
histoires de nourrice, se faisait faire les cartes, consultait les
somnambules; et j'ai toujours pense que ta preoccupation du mystere, ton
inquietude de l'inconnu venaient de la.... Mais ce qui acheve de te
faconner, en mettant chez toi une dualite, c'est l'influence de ton
grand-pere, le commandant Sicardot. Je l'ai connu, il n'etait pas un aigle,
il avait au moins beaucoup de droiture et d'energie. Sans lui, tres
franchement, je crois que tu ne vaudrais pas grand'chose, car les autres
influences ne sont guere bonnes. Il t'a donne le meilleur de ton etre, le
courage de la lutte, la fierte et la franchise.
Elle l'avait ecoute avec attention, elle fit un leger signe de tete, pour
dire que c'etait bien ca, qu'elle n'etait pas blessee, malgre le petit
fremissement de souffrance, dont ces nouveaux details sur les siens, sur sa
mere, avaient agite ses levres.
--Eh bien! reprit-elle, et toi, maitre?
Cette fois, il n'eut pas une hesitation, il cria:
--Oh! moi, a quoi bon parler de moi? je n'en suis pas, de la famille!... Tu
vois bien ce qui est ecrit la: "Pascal, ne en 1813. Inneite. Combinaison,
ou se confondent les caracteres physiques et moraux des parents, sans que
rien d'eux semble se retrouver dans le nouvel etre...." Ma mere me l'a
repete assez souvent, que je n'en etais pas, qu'elle ne savait pas d'ou je
pouvais bien venir!
Et c'etait chez lui un cri de soulagement, une sorte de joie involontaire.
--Va, le peuple ne s'y trompe pas. M'as-tu jamais entendu appeler Pascal
Rougon, dans la ville? Non! le monde a toujours dit le docteur Pascal, tout
court. C'est que je suis a part.... Et ce n'est guere tendre peut-etre,
mais j'en suis ravi, car il y a vraiment des heredites trop lourdes a
porter. J'ai beau les aimer tous, mon coeur n'en bat pas moins
d'allegresse, lorsque je me sens autre, different, sans communaute aucune.
N'en etre pas, n'en etre pas, mon Dieu? C'est une bouffee d'air pur, c'est
ce qui me donne le courage de les avoir tous la, de les mettre a nu dans
ces dossiers, et de trouver encore le courage de vivre!
Il se tut enfin, il y eut un silence. La pluie avait cesse, l'orage s'en
allait, on n'entendait que des coups de foudre, de plus en plus lointains;
tandis que, de la campagne, noire encore, rafraichie, montait par la
fenetre ouverte une delicieuse odeur de terre mouillee. Dans l'air qui se
calmait, les bougies achevaient de bruler, d'une haute flamme tranquille.
--Ah! dit simplement Clotilde, avec un grand geste accable, que devenir?
Elle l'avait crie avec angoisse, une nuit, sur l'aire: la vie etait
abominable, comment pouvait-on la vivre paisible et heureuse? C'etait une
clarte terrible que la science jetait sur le monde, l'analyse descendait
dans toutes les plaies humaines pour en etaler l'horreur. Et voila qu'il
venait encore de parler plus crument, d'elargir la nausee qu'elle avait des
etres et des choses, en jetant sa famille elle-meme, toute nue, sur la
dalle de l'amphitheatre. Le torrent fangeux avait roule devant elle,
pendant pres de trois heures, et c'etait la pire des revelations, la
brusque et terrible verite sur les siens, les etres chers, ceux qu'elle
devait aimer: son pere grandi dans les crimes de l'argent, son frere
incestueux, sa grand'mere sans scrupules, couverte du sang des justes, les
autres presque tous tares, des ivrognes, des vicieux, des meurtriers, la
monstrueuse floraison de l'arbre humain. Le choc etait si brutal, qu'elle
ne se retrouvait pas, au milieu de la stupeur douloureuse de toute la vie
apprise de la sorte, en un coup. Et, cependant, cette lecon etait comme
innocentee, dans sa violence meme, par quelque chose de grand et de bon, un
souffle d'humanite profonde, qui l'avait emportee d'un bout a l'autre. Rien
de mauvais ne lui en etait venu, elle s'etait sentie fouettee par un apre
vent marin, le vent des tempetes, dont on sort la poitrine elargie et
saine. Il avait tout dit, parlant librement de sa mere elle-meme,
continuant a garder vis-a-vis d'elle son attitude deferente de savant qui
ne juge point les faits. Tout dire pour tout connaitre, pour tout guerir,
n'etait-ce pas le cri qu'il avait pousse, dans la belle nuit d'ete? Et,
sous l'exces meme de ce qu'il lui apprenait, elle restait ebranlee,
aveuglee de cette trop vive lumiere, mais le comprenant enfin, s'avouant
qu'il tentait la une oeuvre immense. Malgre tout, c'etait un cri de sante,
d'espoir en l'avenir. Il parlait en bienfaiteur, qui, du moment ou
l'heredite faisait le monde, voulait en fixer les lois pour disposer
d'elle, et refaire un monde heureux.
Puis, n'y avait-il donc que de la boue, dans ce fleuve deborde, dont il
lachait les ecluses? Que d'or passait, mele aux herbes et aux fleurs des
berges! Des centaines de creatures galopaient encore devant elle, et elle
demeurait hantee par des figures de charme et de bonte, de fins profils de
jeunes filles, de sereines beautes de femmes. Toute la passion saignait la,
tout le coeur s'ouvrait en envolees tendres. Elles etaient nombreuses, les
Jeanne, les Angelique, les Pauline, les Marthe, les Gervaise, les Helene.
D'elles et des autres, meme des moins bonnes, meme des hommes terribles,
les pires de la bande, montait une humanite fraternelle. Et c'etait
justement ce souffle qu'elle avait senti passer, ce courant de large
sympathie qu'il venait de mettre, sous sa lecon precise de savant. Il ne
semblait point s'attendrir, il gardait l'attitude impersonnelle du
demonstrateur; mais, au fond de lui, quelle bonte navree, quelle fievre de
devouement, quel don de tout son etre au bonheur des autres! Son oeuvre
entiere, si mathematiquement construite, etait baignee de cette fraternite
douloureuse, jusque dans ses plus saignantes ironies. Ne lui avait-il pas
parle des betes, en frere aine de tous les vivants miserables qui
souffrent? La souffrance l'exasperait, il n'avait que la colere de son reve
trop haut, il n'etait devenu brutal que dans sa haine du factice et du
passager, revant de travailler, non pour la societe polie d'un moment, mais
pour l'humanite entiere, a toutes les heures graves de son histoire.
Peut-etre meme etait-ce cette revolte contre la banalite courante, qui
l'avait fait se jeter au defi de l'audace, dans les theories et dans
l'application. Et l'oeuvre demeurait humaine, debordante du sanglot immense
des etres et des choses.
D'ailleurs, n'etait-ce pas la vie? Il n'y a pas de mal absolu. Jamais un
homme n'est mauvais pour tout le monde, il fait toujours le bonheur de
quelqu'un; de sorte que, lorsqu'on ne se met pas a un point de vue unique,
on finit par se rendre compte de l'utilite de chaque etre. Ceux qui croient
a un Dieu doivent se dire que, si leur Dieu ne foudroie pas les mechants,
c'est qu'il voit la marche totale de son oeuvre, et qu'il ne peut descendre
au particulier. Le labeur qui finit recommence, la somme des vivants reste
quand meme admirable de courage et de besogne; et l'amour de la vie emporte
tout. Ce travail geant des hommes, cette obstination a vivre, est leur
excuse, la redemption. Alors, de tres haut, le regard ne voyait plus que
cette continuelle lutte, et beaucoup de bien malgre tout, s'il y avait
beaucoup de mal. On entrait dans l'indulgence universelle, on pardonnait,
on n'avait plus qu'une infinie pitie et une charite ardente. Le port etait
surement la, attendant ceux qui ont perdu la foi aux dogmes, qui voudraient
comprendre pourquoi ils vivent, au milieu de l'iniquite apparente du monde.
Il faut vivre pour l'effort de vivre, pour la pierre apportee a l'oeuvre
lointaine et mysterieuse, et la seule paix possible, sur cette terre, est
dans la joie de cet effort accompli.
Une heure encore venait de passer, la nuit entiere s'etait ecoulee a cette
terrible lecon de vie, sans que ni Pascal ni Clotilde eussent conscience du
lieu ou ils etaient, ni du temps qui fuyait. Et lui, surmene depuis
quelques semaines, ravage deja par son existence de soupcon et de chagrin,
eut un frisson nerveux, comme dans un brusque reveil.
--Voyons, tu sais tout, te sens-tu le coeur fort, trempe par le vrai, plein
de pardon et d'espoir?... Es-tu avec moi?
Mais, sous l'effrayant choc moral qu'elle avait recu, elle-meme fremissait,
sans pouvoir se reprendre. C'etait en elle une telle debacle des croyances
anciennes, une evolution telle vers un monde nouveau, qu'elle n'osait
s'interroger et conclure. Elle se sentait desormais saisie, emportee dans
la toute-puissance de la verite. Elle la subissait et n'etait pas
convaincue.
--Maitre, balbutia-t-elle, maitre....
Et ils resterent un instant face a face, a se regarder. Le jour naissait,
une aube d'une purete delicieuse, au fond du grand ciel clair, lave par
l'orage. Aucun nuage n'en tachait plus le pale azur, teinte de rose. Tout
le gai reveil de la campagne mouillee entrait par la fenetre, tandis que
les bougies, qui achevaient de se consumer, palissaient dans la clarte
croissante.
--Reponds, veux-tu encore tout detruire, tout bruler, ici?... Es-tu avec
moi, entierement avec moi?
A ce moment, il crut qu'elle allait se jeter a son cou, en pleurant. Un
elan soudain semblait la pousser. Mais ils se virent, dans leur
demi-nudite. Elle, qui, jusque-la, ne s'etait pas apercue, eut conscience
qu'elle etait en simple jupon, les bras nus, les epaules nues, a peine
couvertes par les meches folles de ses cheveux denoues; et la, pres de
l'aisselle gauche, quand elle abaissa les regards, elle retrouva les
quelques gouttes de sang, la meurtrissure qu'il lui avait faite en luttant,
pour la dompter, dans une etreinte brutale. Ce fut alors, en elle, une
confusion extraordinaire, une certitude qu'elle allait etre vaincue, comme
si, par cette etreinte, il etait devenu son maitre, en tout et a jamais. La
sensation s'en prolongeait, elle etait envahie, entrainee au dela de son
vouloir, prise de l'irresistible besoin de se donner.
Brusquement, Clotilde se redressa, voulant reflechir. Elle avait serre ses
bras nus sur sa gorge nue. Tout le sang de ses veines etait monte a sa
peau, en un flot de pudeur empourpre. Et elle se mit a fuir, dans le divin
elancement de sa taille mince.
--Maitre, maitre, laisse-moi.... Je verrai....
D'une legerete de vierge inquiete, elle s'etait, comme autrefois deja,
refugiee au fond de sa chambre. Il l'entendit fermer vivement la porte, a
double tour. Il restait seul, il se demanda, pris tout a coup d'un
decouragement et d'une tristesse immenses, s'il avait eu raison de tout
dire, si la verite germerait dans cette chere creature adoree, et y
grandirait un jour, en une moisson de bonheur.
VI
Des jours s'ecoulerent. Octobre fut d'abord splendide, un automne ardent,
une chaude passion d'ete dans une maturite large, sans un nuage au ciel;
puis, le temps se gata, des vents terribles soufflerent, un dernier orage
ravina les pentes. Et, dans la maison morne, a la Souleiade, l'approche de
l'hiver semblait avoir mis une infinie tristesse.
C'etait un enfer nouveau. Entre Pascal et Clotilde, il n'y avait plus de
querelles vives. Les portes ne battaient plus, des eclats de voix ne
forcaient plus Martine a monter toutes les heures. A peine se
parlaient-ils, maintenant; et pas un mot n'avait ete prononce sur la scene
de la nuit. Lui, par un scrupule inexplique, une pudeur singuliere, dont il
ne se rendait pas compte, ne voulait pas reprendre l'entretien, exiger la
reponse attendue, une parole de foi en lui et de soumission. Elle, apres le
grand choc moral qui la transformait toute, reflechissait encore, hesitait,
luttait, ecartant la solution pour ne pas se donner, dans son instinctive
revolte. Et le malentendu s'aggravait, au milieu du grand silence desole de
la miserable maison, ou il n'y avait plus de bonheur.
Ce fut, pour Pascal, une des epoques ou il souffrit affreusement, sans se
plaindre. Cette paix apparente ne le rassurait pas, au contraire. Il etait
tombe a une lourde mefiance, s'imaginant que les guet-apens continuaient et
que, si l'on avait l'air de le laisser tranquille, c'etait afin de tramer
dans l'ombre les plus noirs complots. Ses inquietudes avaient meme grandi,
il s'attendait chaque jour a une catastrophe, ses papiers engloutis au fond
d'un brusque abime qui se creuserait, toute la Souleiade rasee, emportee,
volant en miettes. La persecution contre sa pensee, contre sa vie morale et
intellectuelle, en se dissimulant ainsi, devenait enervante, intolerable, a
ce point qu'il se couchait, le soir, avec la fievre. Souvent, il
tressaillait, se retournait vivement, croyant qu'il allait surprendre
l'ennemi derriere son dos, a l'oeuvre pour quelque traitrise; et il n'y
avait personne, rien que son propre frisson, dans l'ombre. D'autres fois,
pris d'un soupcon, il restait aux aguets pendant des heures, cache derriere
ses persiennes, ou encore embusque au fond d'un couloir; mais pas une ame
ne bougeait, il n'entendait que les violents battements de ses tempes. Il
en demeurait eperdu, ne se mettait plus au lit sans avoir visite chaque
piece, ne dormait plus, reveille au moindre bruit, haletant, pret a se
defendre.
Et ce qui augmentait la souffrance de Pascal, c'etait cette idee constante,
grandissante, que la blessure lui etait faite par la seule creature qu'il
aimat au monde, cette Clotilde adoree, qu'il regardait croitre en beaute et
en charme depuis vingt ans, dont la vie jusque-la s'etait epanouie comme
une floraison, parfumant la sienne. Elle, mon Dieu! qui emplissait son
coeur d'une tendresse totale, qu'il n'avait jamais analysee! elle qui etait
devenue sa joie, son courage, son esperance, toute une jeunesse nouvelle ou
il se sentait revivre! Quand elle passait, avec son cou delicat, si rond,
si frais, il etait rafraichi, baigne de sante et d'allegresse, ainsi qu'a
un retour du printemps. Son existence entiere, d'ailleurs, expliquait cette
possession, l'envahissement de son etre par cette enfant qui etait entree
dans son affection petite encore, puis qui, en grandissant, avait peu a peu
pris toute la place. Depuis son installation definitive a Plassans, il
menait une existence de benedictin, cloitre dans ses livres, loin des
femmes. On ne lui avait connu que sa passion pour cette dame qui etait
morte, et dont il n'avait jamais baise le bout des doigts. Sans doute, il
faisait parfois des voyages a Marseille, decouchait; mais c'etaient de
brusques echappees, avec les premieres venues, sans lendemain. Il n'avait
point vecu, il gardait en lui toute une reserve de virilite, dont le flot
grondait a cette heure, sous la menace de la vieillesse prochaine. Et il se
serait passionne pour une bete, pour le chien ramasse dehors, qui lui
aurait leche les mains; et c'etait cette Clotilde qu'il avait aimee, cette
petite fille, tout d'un coup femme desirable, qui le possedait maintenant
et qui le torturait, a etre ainsi son ennemie.
Pascal, si gai, si bon, devint alors d'une humeur noire et d'une durete
insupportables. Il se fachait au moindre mot, bousculait Martine etonnee,
qui levait sur lui des yeux soumis d'animal battu. Du matin au soir, il
promenait sa detresse, par la maison navree, la face si mauvaise, qu'on
n'osait lui adresser la parole. Il n'emmenait jamais plus Clotilde, sortait
seul pour ses visites. Et ce fut de la sorte qu'il revint, une apres-midi,
bouleverse par un accident, ayant sur sa conscience de medecin aventureux
la mort d'un homme. Il etait alle piquer Lafouasse, le cabaretier, dont
l'ataxie avait fait brusquement de tels progres, qu'il le jugeait perdu.
Mais il s'entetait a lutter quand meme, il continuait la medication; et le
malheur avait voulu, ce jour-la, que la petite seringue ramassat, au fond
de la fiole, une parcelle impure echappee au filtre. Justement, un peu de
sang avait paru, il venait, pour comble de malechance, de piquer dans une
veine. Il s'etait inquiete tout de suite, en voyant le cabaretier palir,
suffoquer, suer a grosses gouttes froides. Puis, il avait compris, lorsque
la mort s'etait produite en coup de foudre, les levres bleues, le visage
noir. C'etait une embolie, il ne pouvait accuser que l'insuffisance de ses
preparations, toute sa methode encore barbare. Sans doute Lafouasse etait
perdu, il n'aurait peut-etre pas vecu six mois, au milieu d'atroces
souffrances; mais la brutalite du fait n'en etait pas moins la, cette mort
affreuse; et quel regret desespere, quel ebranlement dans sa foi, quelle
colere contre la science impuissante et assassine! Il etait rentre livide,
il n'avait reparu que le lendemain, apres etre reste seize heures enferme
dans sa chambre, jete tout vetu en travers de son lit, sans un souffle.
Ce jour-la, l'apres-midi, Clotilde, qui cousait pres de lui, dans la salle,
se hasarda a rompre le lourd silence. Elle avait leve les yeux; elle le
regardait s'enerver a feuilleter un livre, cherchant un renseignement qu'il
ne trouvait point.
--Maitre, es-tu malade?... Pourquoi ne le dis-tu pas? Je te soignerais.
Il demeura la face contre le livre, murmurant d'une voix sourde:
--Malade, qu'est-ce que ca te fait? Je n'ai besoin de personne.
Conciliante, elle reprit:
--Si tu as des chagrins, et que tu puisses me les dire, cela te soulagerait
peut-etre.... Hier, tu es rentre si triste! Il ne faut pas te laisser
abattre ainsi. J'ai passe une nuit bien inquiete, je suis venue trois fois
ecouter a ta porte, tourmentee par l'idee que tu souffrais.
Si doucement qu'elle eut parle, ce fut comme un coup de fouet qui le
cingla. Dans son affaiblissement maladif, une secousse de brusque colere
lui fit repousser le livre et se dresser, fremissant.
--Alors, tu m'espionnes, je ne peux pas meme me retirer dans ma chambre,
sans qu'on vienne coller l'oreille aux murs.... Oui, on ecoute jusqu'au
battement de mon coeur, on guette ma mort, pour tout saccager, tout bruler
ici....
Et sa voix montait, et toute sa souffrance injuste s'exhalait en plaintes
et en menaces.
--Je te defends de t'occuper de moi.... As-tu autre chose a me dire? As-tu
reflechi, peux-tu mettre ta main dans la mienne, loyalement, en me disant
que nous sommes d'accord?
Mais elle ne repondait plus, elle continuait seulement a le regarder de ses
grands yeux clairs, dans sa franchise a vouloir se garder encore; tandis
que lui, exaspere davantage par cette attitude, perdait toute mesure.
Il begaya, il la chassa du geste.
--Va-t'en! va-t'en!... Je ne veux pas que tu restes pres de moi! je ne veux
pas que des ennemis restent pres de moi! je ne veux pas qu'on reste pres de
moi, a me rendre fou!
Elle s'etait levee, tres pale. Elle s'en alla toute droite, sans se
retourner, en emportant son ouvrage.
Pendant le mois qui suivit, Pascal essaya de se refugier dans un travail
acharne de toutes les heures. Il s'entetait maintenant les journees
entieres, seul dans la salle, et il passait meme les nuits, a reprendre
d'anciens documents, a refondre tous ses travaux sur l'heredite. On aurait
dit qu'une rage l'avait saisi de se convaincre de la legitimite de ses
espoirs, de forcer la science a lui donner la certitude que l'humanite
pouvait etre refaite, saine enfin et superieure. Il ne sortait plus,
abandonnait ses malades, vivait dans ses papiers, sans air, sans exercice.
Et, au bout d'un mois de ce surmenage, qui le brisait sans apaiser ses
tourments domestiques, il tomba a un tel epuisement nerveux, que la
maladie, depuis quelque temps en germe, se declara avec une violence
inquietante.
Pascal, a present, lorsqu'il se levait, le matin, se sentait aneanti de
fatigue, plus appesanti et plus las qu'il n'etait la veille, en se
couchant. C'etait ainsi une continuelle detresse de tout son etre, les
jambes molles apres cinq minutes de marche, le corps broye au moindre
effort, ne pouvant faire un mouvement, sans qu'il y eut au bout l'angoisse
d'une souffrance. Parfois, le sol lui semblait avoir une brusque
oscillation sous ses pieds. Des bourdonnements continus l'etourdissaient,
des eblouissements lui faisaient fermer les paupieres, comme sous la menace
d'une grele d'etincelles. Il etait pris d'une horreur du vin, ne mangeait
guere, digerait mal. Puis, dans l'apathie de cette paresse croissante,
eclataient des emportements soudains, des folies d'inutile activite.
L'equilibre se trouvait rompu, sa faiblesse irritable se jetait aux
extremes, sans raison aucune. Pour la plus legere emotion, des larmes lui
emplissaient les yeux. Il avait fini par s'enfermer, dans des crises de
desesperance telles, qu'il pleurait a gros sanglots, pendant des heures, en
dehors de tout chagrin immediat, ecrase sous la seule et immense tristesse
des choses.
Mais son mal redoubla, surtout, apres un de ses voyages a Marseille, une de
ces fugues de vieux garcon qu'il faisait parfois. Peut-etre avait-il espere
une distraction violente, un soulagement, dans une debauche. Il ne resta
que deux jours, il revint comme foudroye, frappe de decheance, avec la face
hantee d'un homme qui a perdu sa virilite d'homme. C'etait une honte
inavouable, une peur que l'enragement des tentatives avait changee en
certitude, et qui allait augmenter sa sauvagerie d'amant timide. Jamais il
n'avait donne a cette chose une importance. Il en fut desormais possede,
bouleverse, eperdu de misere, jusqu'a songer au suicide. Il avait beau se
dire que cela etait passager sans doute, qu'une cause morbide devait etre
au fond: le sentiment de son impuissance ne l'en deprimait pas moins; et il
etait, devant les femmes, comme les garcons trop jeunes que le desir fait
begayer.
Vers la premiere semaine de decembre, Pascal fut pris de nevralgies
intolerables. Des craquements dans les os du crane lui faisaient croire, a
chaque instant, que sa tete allait se fendre. Avertie, la vieille madame
Rougon se decida, un jour, a venir prendre des nouvelles de son fils. Mais
elle fila dans la cuisine, voulant causer avec Martine d'abord. Celle-ci,
l'air effare et desole, lui conta que monsieur devenait fou, surement; et
elle dit ses allures singulieres, les pietinements continus dans sa
chambre, tous les tiroirs fermes a clef, les rondes qu'il faisait du haut
en bas de la maison, jusqu'a des deux heures du matin. Elle en avait les
larmes aux yeux, elle finit par hasarder l'opinion qu'un diable etait entre
peut-etre dans le corps de monsieur, et qu'on ferait bien d'avertir le cure
de Saint-Saturnin.
--Un homme si bon, repetait-elle, et pour lequel on se laisserait couper en
quatre! Est-ce malheureux qu'on ne puisse le mener a l'eglise, ce qui le
guerirait tout de suite, certainement!
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