Le Docteur Pascal
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Emile Zola >> Le Docteur Pascal
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LES ROUGON-MACQUART
HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE
D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE
LE
DOCTEUR PASCAL
PAR
EMILE ZOLA
_A la Memoire
de
MA MERE
et a
MA CHERE FEMME
Je dedie ce roman
qui est le resume et la conclusion
de toute mon oeuvre_
LE DOCTEUR PASCAL
I
Dans la chaleur de l'ardente apres-midi de juillet, la salle, aux volets
soigneusement clos, etait pleine d'un grand calme. Il ne venait, des trois
fenetres, que de minces fleches de lumiere, par les fentes des vieilles
boiseries; et c'etait, au milieu de l'ombre, une clarte tres douce,
baignant les objets d'une lueur diffuse et tendre. Il faisait la
relativement frais, dans l'ecrasement torride qu'on sentait au dehors, sous
le coup de soleil qui incendiait la facade.
Debout devant l'armoire, en face des fenetres, le docteur Pascal cherchait
une note, qu'il y etait venu prendre. Grande ouverte, cette immense armoire
de chene sculpte, aux fortes et belles ferrures, datant du dernier siecle,
montrait sur ses planches, dans la profondeur de ses flancs, un amas
extraordinaire de papiers, de dossiers, de manuscrits, s'entassant,
debordant, pele-mele. Il y avait plus de trente ans que le docteur y jetait
toutes les pages qu'il ecrivait, depuis les notes breves jusqu'aux textes
complets de ses grands travaux sur l'heredite. Aussi les recherches n'y
etaient-elles pas toujours faciles. Plein de patience, il fouillait, et il
eut un sourire, quand il trouva enfin.
Un instant encore, il demeura pres de l'armoire, lisant la note, sous un
rayon dore qui tombait de la fenetre du milieu. Lui-meme, dans cette clarte
d'aube, apparaissait, avec sa barbe et ses cheveux de neige, d'une solidite
vigoureuse bien qu'il approchat de la soixantaine, la face si fraiche, les
traits si fins, les yeux restes limpides, d'une telle enfance, qu'on
l'aurait pris, serre dans son veston de velours marron, pour un jeune homme
aux boucles poudrees.
--Tiens! Clotilde, finit-il par dire, tu recopieras cette note. Jamais
Ramond ne dechiffrerait ma satanee ecriture.
Et il vint poser le papier pres de la jeune fille, qui travaillait debout
devant un haut pupitre, dans l'embrasure de la fenetre de droite.
--Bien, maitre! repondit-elle.
Elle ne s'etait pas meme retournee, tout entiere au pastel qu'elle sabrait
en ce moment de larges coups de crayon. Pres d'elle, dans un vase,
fleurissait une tige de roses tremieres, d'un violet singulier, zebre de
jaune. Mais on voyait nettement le profil de sa petite tete ronde, aux
cheveux blonds et coupes court, un exquis et serieux profil, le front
droit, plisse par l'attention, l'oeil bleu ciel, le nez fin, le menton
ferme. Sa nuque penchee avait surtout une adorable jeunesse, d'une
fraicheur de lait, sous l'or des frisures folles. Dans sa longue blouse
noire, elle etait tres grande, la taille mince, la gorge menue, le corps
souple, de cette souplesse allongee des divines figures de la Renaissance.
Malgre ses vingt-cinq ans, elle restait enfantine et en paraissait a peine
dix-huit.
--Et, reprit le docteur, tu remettras un peu d'ordre dans l'armoire. On ne
s'y retrouve plus.
--Bien, maitre! repeta-t-elle sans lever la tete. Tout a l'heure!
Pascal etait revenu s'asseoir a son bureau, a l'autre bout de la salle,
devant la fenetre de gauche. C'etait une simple table de bois noir,
encombree, elle aussi, de papiers, de brochures de toutes sortes. Et le
silence retomba, cette grande paix a demi obscure, dans l'ecrasante chaleur
du dehors. La vaste piece, longue d'une dizaine de metres, large de six,
n'avait d'autres meubles, avec l'armoire, que deux corps de bibliotheque,
bondes de livres. Des chaises et des fauteuils antiques trainaient a la
debandade; tandis que, pour tout ornement, le long des murs, tapisses d'un
ancien papier de salon empire, a rosaces, se trouvaient cloues des pastels
de fleurs, aux colorations etranges, qu'on distinguait mal. Les boiseries
des trois portes, a double battant, celle de l'entree, sur le palier, et
les deux autres, celle de la chambre du docteur et celle de la chambre de
la jeune fille, aux deux extremites de la piece, dataient de Louis XV,
ainsi que la corniche du plafond enfume.
Une heure se passa, sans un bruit, sans un souffle. Puis, comme Pascal, par
distraction a son travail, venait de rompre la bande d'un journal oublie
sur sa table, _le Temps_, il eut une legere exclamation.
--Tiens! ton pere qui est nomme directeur de _l'Epoque_, le journal
republicain a grand succes, ou l'on publie les papiers des Tuileries!
Cette nouvelle devait etre pour lui inattendue, car il riait d'un bon rire,
a la fois satisfait et attriste; et, a demi voix, il continuait:
--Ma parole! on inventerait les choses, qu'elles seraient moins belles....
La vie est extraordinaire.... Il y a la un article tres interessant.
Clotilde n'avait pas repondu, comme a cent lieues de ce que disait son
oncle. Et il ne parla plus, il prit des ciseaux, apres avoir lu l'article,
le decoupa, le colla sur une feuille de papier, ou il l'annota de sa grosse
ecriture irreguliere. Puis, il revint vers l'armoire, pour y classer cette
note nouvelle. Mais il dut prendre une chaise, la planche du haut etant si
haute qu'il ne pouvait l'atteindre, malgre sa grande taille.
Sur cette planche elevee, toute une serie d'enormes dossiers s'alignaient
en bon ordre, classes methodiquement. C'etaient des documents divers,
feuilles manuscrites, pieces sur papier timbre, articles de journaux
decoupes, reunis dans des chemises de fort papier bleu, qui chacune portait
un nom ecrit en gros caracteres. On sentait ces documents tenus a jour avec
tendresse, repris sans cesse et remis soigneusement en place; car, de toute
l'armoire, ce coin-la seul etait en ordre.
Lorsque Pascal, monte sur la chaise, eut trouve le dossier qu'il cherchait,
une des chemises les plus bourrees, ou etait inscrit le nom de "Saccard",
il y ajouta la note nouvelle, puis replaca le tout a sa lettre
alphabetique. Un instant encore, il s'oublia, redressa complaisamment une
pile qui s'effondrait. Et, comme il sautait enfin de la chaise:
--Tu entends? Clotilde, quand tu rangeras, ne touche pas aux dossiers,
la-haut.
--Bien, maitre! repondit-elle pour la troisieme fois, docilement.
Il s'etait remis a rire, de son air de gaiete naturelle.
--C'est defendu.
--Je le sais, maitre!
Et il referma l'armoire d'un vigoureux tour de clef, puis il jeta la clef
au fond d'un tiroir de sa table de travail. La jeune fille etait assez au
courant de ses recherches pour mettre un peu d'ordre dans ses manuscrits;
et il l'employait volontiers aussi a titre de secretaire, il lui faisait
recopier ses notes, lorsqu'un confrere et un ami, comme le docteur Ramond,
lui demandait la communication d'un document. Mais elle n'etait point une
savante, il lui defendait simplement de lire ce qu'il jugeait inutile
qu'elle connut.
Cependant, l'attention profonde ou il la sentait absorbee, finissait par le
surprendre.
--Qu'as-tu donc a ne plus desserrer les levres? La copie de ces fleurs te
passionne a ce point!
C'etait encore la un des travaux qu'il lui confiait souvent, des dessins,
des aquarelles, des pastels, qu'il joignait ensuite comme planches a ses
ouvrages. Ainsi, depuis cinq ans, il faisait des experiences tres curieuses
sur une collection de roses tremieres, toute une serie de nouvelles
colorations, obtenues par des fecondations artificielles. Elle apportait,
dans ces sortes de copies, une minutie, une exactitude de dessin et de
couleur extraordinaire; a ce point qu'il s'emerveillait toujours d'une
telle honnetete, en lui disant qu'elle avait "une bonne petite caboche
ronde, nette et solide".
Mais, cette fois, comme il s'approchait pour regarder par-dessus son
epaule, il eut un cri de comique fureur.
--Ah! va te faire fiche! te voila partie pour l'inconnu!... Veux-tu bien me
dechirer ca tout de suite!
Elle s'etait redressee, le sang aux joues, les yeux flambants de la passion
de son oeuvre, ses doigts minces taches de pastel, du rouge et du bleu
qu'elle avait ecrases.
--Oh! maitre!
Et dans ce "maitre", si tendre, d'une soumission si caressante, ce terme de
complet abandon dont elle l'appelait pour ne pas employer les mots d'oncle
ou de parrain, qu'elle trouvait betes, passait pour la premiere fois une
flamme de revolte, la revendication d'un etre qui se reprend et qui
s'affirme.
Depuis pres de deux heures, elle avait repousse la copie exacte et sage des
roses tremieres, et elle venait de jeter, sur une autre feuille, toute une
grappe de fleurs imaginaires, des fleurs de reve, extravagantes et
superbes. C'etait ainsi parfois, chez elle, des sautes brusques, un besoin
de s'echapper en fantaisies folles, au milieu de la plus precise des
reproductions. Tout de suite elle se satisfaisait, retombait toujours dans
cette floraison extraordinaire, d'une fougue, d'une fantaisie telles que
jamais elle ne se repetait, creant des roses au coeur saignant, pleurant
des larmes de soufre, des lis pareils a des urnes de cristal, des fleurs
meme sans forme connue, elargissant des rayons d'astre, laissant flotter
des corolles ainsi que des nuees. Ce jour-la, sur la feuille sabree a
grands coups de crayon noir, c'etait une pluie d'etoiles pales, tout un
ruissellement de petales infiniment doux; tandis que, dans un coin un
epanouissement innome, un bouton aux chastes voiles, s'ouvrait.
--Encore un que tu vas me clouer la! reprit le docteur en montrant le mur,
ou s'alignaient deja des pastels aussi etranges. Mais qu'est-ce que ca peut
bien representer, je te le demande?
Elle resta tres grave, se recula pour mieux voir son oeuvre.
--Je n'en sais rien, c'est beau.
A ce moment, Martine entra, l'unique servante, devenue la vraie maitresse
de la maison, depuis pres de trente ans qu'elle etait au service du
docteur. Bien qu'elle eut depasse la soixantaine, elle gardait un air
jeune, elle aussi, active et silencieuse, dans son eternelle robe noire et
sa coiffe blanche, qui la faisait ressembler a une religieuse, avec sa
petite figure bleme et reposee, ou semblaient s'etre eteints ses yeux
couleur de cendre.
Elle ne parla pas, alla s'asseoir a terre devant un fauteuil, dont la
vieille tapisserie laissait passer le crin par une dechirure; et, tirant de
sa poche une aiguille et un echeveau de laine, elle se mit a la
raccommoder. Depuis trois jours, elle attendait d'avoir une heure, pour
faire cette reparation qui la hantait.
--Pendant que vous y etes, Martine, s'ecria Pascal plaisamment, en prenant
dans ses deux mains la tete revoltee de Clotilde, recousez-moi donc aussi
cette caboche-la, qui a des fuites.
Martine leva ses yeux pales, regarda son maitre de son air habituel
d'adoration.
--Pourquoi monsieur me dit-il cela?
--Parce que, ma brave fille, je crois bien que c'est vous qui avez fourre
la dedans, dans cette bonne petite caboche ronde, nette et solide, des
idees de l'autre monde, avec toute votre devotion.
Les deux femmes echangerent un regard d'intelligence.
--Oh! monsieur, la religion n'a jamais fait de mal a personne.... Et, quand
on n'a pas les memes idees, il vaut mieux n'en pas causer, bien sur.
Il se fit un silence gene. C'etait la seule divergence qui, parfois,
amenait des brouilles, entre ces trois etres si unis, vivant d'une vie si
etroite. Martine n'avait que vingt-neuf ans, un an de plus que le docteur,
quand elle etait entree chez lui, a l'epoque ou il debutait a Plassans
comme medecin, dans une petite maison claire de la ville neuve. Et, treize
annees plus tard, lorsque Saccard, un frere de Pascal, lui envoya de Paris
sa fille Clotilde, agee de sept ans, a la mort de sa femme et au moment de
se remarier, ce fut elle qui eleva l'enfant, la menant a l'eglise, lui
communiquant un peu de la flamme devote dont elle avait toujours brule;
tandis que le docteur, d'esprit large, les laissait aller a leur joie de
croire, car il ne se sentait pas le droit d'interdire a personne le bonheur
de la foi. Il se contenta ensuite de veiller sur l'instruction de la jeune
fille, de lui donner en toutes choses des idees precises et saines. Depuis
pres de dix-huit ans qu'ils vivaient ainsi tous les trois, retires a la
Souleiade, une propriete situee dans un faubourg de la ville, a un quart
d'heure de Saint-Saturnin, la cathedrale, la vie avait coule heureuse,
occupee a de grands travaux caches, un peu troublee pourtant par un malaise
qui grandissait, le heurt de plus en plus violent de leurs croyances.
Pascal se promena un instant, assombri. Puis, en homme qui ne machait pas
ses mots:
--Vois-tu, cherie, toute cette fantasmagorie du mystere a gate ta jolie
cervelle.... Ton bon Dieu n'avait pas besoin de toi, j'aurais du te garder
pour moi tout seul, et tu ne t'en porterais que mieux.
Mais Clotilde, fremissante, ses clairs regards hardiment fixes sur les
siens, lui tenait tete.
--C'est toi, maitre, qui te porterais mieux, si tu ne t'enfermais pas dans
tes yeux de chair.... Il y a autre chose, pourquoi ne veux-tu pas voir?
Et Martine vint a son aide, en son langage.
--C'est bien vrai, monsieur, que vous qui etes un saint, comme je le dis
partout, vous devriez nous accompagner a l'eglise.... Surement, Dieu vous
sauvera. Mais, a l'idee que vous pourriez ne pas aller droit en paradis,
j'en ai tout le corps qui tremble.
Il s'etait arrete, il les avait devant lui toutes deux, en pleine
rebellion, elles si dociles, a ses pieds d'habitude, d'une tendresse de
femmes conquises par sa gaiete et sa bonte. Deja, il ouvrait la bouche, il
allait repondre rudement, lorsque l'inutilite de la discussion lui apparut.
--Tenez! fichez-moi la paix. Je ferai mieux d'aller travailler.... Et,
surtout, qu'on ne me derange pas!
D'un pas leste, il gagna sa chambre, ou il avait installe une sorte de
laboratoire, et il s'y enferma. La defense d'y entrer etait formelle.
C'etait la qu'il se livrait a des preparations speciales, dont il ne
parlait a personne. Presque tout de suite, on entendit le bruit regulier et
lent d'un pilon dans un mortier.
--Allons, dit Clotilde en souriant, le voila a sa cuisine du diable, comme
dit grand'mere.
Et elle se remit posement a copier la tige de roses tremieres. Elle en
serrait le dessin avec une precision mathematique, elle trouvait le ton
juste des petales violets, zebres de jaune, jusque dans la decoloration la
plus delicate des nuances.
--Ah! murmura au bout d'un moment Martine, de nouveau par terre, en train
de raccommoder le fauteuil, quel malheur qu'un saint homme pareil perde son
ame a plaisir!... Car, il n'y a pas a dire, voici trente ans que je le
connais, et jamais il n'a fait seulement de la peine a personne. Un vrai
coeur d'or, qui s'oterait les morceaux de la bouche.... Et gentil avec ca,
et toujours bien portant, et toujours gai, une vraie benediction!... C'est
un meurtre qu'il ne veuille pas faire sa paix avec le bon Dieu. N'est-ce
pas? mademoiselle, il faudra le forcer.
Clotilde, surprise de lui en entendre dire si long a la fois, donna sa
parole, l'air grave.
--Certainement, Martine, c'est jure. Nous le forcerons.
Le silence recommencait, lorsqu'on entendit le tintement de la sonnette
fixee, en bas, a la porte d'entree. On l'avait mise la, afin d'etre averti,
dans cette maison trop vaste pour les trois personnes qui l'habitaient. La
servante sembla etonnee et grommela des paroles sourdes: qui pouvait venir
par une chaleur pareille? Elle s'etait levee, elle ouvrit la porte, se
pencha au-dessus de la rampe, puis reparut en disant:
--C'est madame Felicite.
Vivement, la vieille madame Rougon entra. Malgre ses quatre-vingts ans,
elle venait de monter l'escalier avec une legerete de jeune fille; et elle
restait la cigale brune, maigre et stridente d'autrefois. Tres elegante
maintenant, vetue de soie noire, elle pouvait encore etre prise, par
derriere, grace a la finesse de sa taille, pour quelque amoureuse, quelque
ambitieuse courant a sa passion. De face, dons son visage seche, ses yeux
gardaient leur flamme, et elle souriait d'un joli sourire, quand elle le
voulait bien.
--Comment, c'est toi, grand'mere! s'ecria Clotilde, en marchant a sa
rencontre. Mais il y a de quoi etre cuit, par ce terrible soleil!
Felicite, qui la baisait au front, se mit a rire.
--Oh! le soleil, c'est mon ami!
Puis, trottant a petits pas rapides, elle alla tourner l'espagnolette d'un
des volets.
--Ouvrez donc un peu! c'est trop triste, de vivre ainsi dans le noir....
Chez moi, je laisse le soleil entrer.
Par l'entre-baillement, un jet d'ardente lumiere, un flot de braises
dansantes penetra. Et l'on apercut, sous le ciel d'un bleu violatre
d'incendie, la vaste campagne brulee, comme endormie et morte dans cet
aneantissement de fournaise; tandis que, sur la droite, au-dessus des
toitures roses, se dressait le clocher de Saint-Saturnin, une tour doree,
aux aretes d'os blanchis, dans l'aveuglante clarte.
--Oui, continuait Felicite, j'irai sans doute tout a l'heure aux Tulettes,
et je voulais savoir si vous aviez Charles, afin de l'y mener avec moi....
Il n'est pas ici, je vois ca. Ce sera pour un autre jour.
Mais, tandis qu'elle donnait ce pretexte a sa visite, ses yeux fureteurs
faisaient le tour de la piece. D'ailleurs, elle n'insista pas, parla tout
de suite de son fils Pascal, en entendant le bruit rythmique du pilon qui
n'avait pas cesse dans la chambre voisine.
--Ah! il est encore a sa cuisine du diable!... Ne le derangez pas, je n'ai
rien a lui dire.
Martine, qui s'etait remise a son fauteuil, hocha la tete, pour declarer
qu'elle n'avait nulle envie de deranger son maitre; et il y eut un nouveau
silence, tandis que Clotilde essuyait a un linge ses doigts taches de
pastel, et que Felicite reprenait sa marche de petits pas, d'un air
d'enquete.
Depuis bientot deux ans, la vieille madame Rougon etait veuve. Son mari,
devenu si gros, qu'il ne se remuait plus, avait succombe, etouffe par une
indigestion, le 3 septembre 1870, dans la nuit du jour ou il avait appris
la catastrophe de Sedan. L'ecroulement du regime, dont il se flattait
d'etre un des fondateurs, semblait l'avoir foudroye. Aussi Felicite
affectait-elle de ne plus s'occuper de politique, vivant desormais comme
une reine retiree du trone. Personne n'ignorait que les Rougon, en 1851,
avaient sauve Plassans de l'anarchie, en y faisant triompher le coup d'Etat
du 2 decembre, et que, quelques annees plus tard, ils l'avaient conquis de
nouveau, sur les candidats legitimistes et republicains, pour le donner a
un depute bonapartiste. Jusqu'a la guerre, l'empire y etait reste
tout-puissant, si acclame, qu'il y avait obtenu, au plebiscite, une
majorite ecrasante. Mais, depuis les desastres, la ville devenait
republicaine, le quartier Saint-Marc etait retombe dans ses sourdes
intrigues royalistes, tandis que le vieux quartier et la ville neuve
avaient envoye a la Chambre un representant liberal, vaguement teinte
d'orleanisme, tout pret a se ranger du cote de la Republique, si elle
triomphait. Et c'etait pourquoi Felicite, en femme tres intelligente, se
desinteressait et consentait a n'etre plus que la reine detronee d'un
regime dechu.
Mais il y avait encore la une haute position, environnee de toute une
poesie melancolique. Pendant dix-huit annees, elle avait regne. La legende
de ses deux salons, le salon jaune ou avait muri le coup d'Etat, le salon
vert, plus tard, le terrain neutre ou la conquete de Plassans s'etait
achevee, s'embellissait du recul des epoques disparues. Elle etait,
d'ailleurs, tres riche. Puis, on la trouvait tres digne dans la chute, sans
un regret ni une plainte, promenant, avec ses quatre-vingts ans, une si
longue suite de furieux appetits, d'abominables manoeuvres et
d'assouvissements demesures, qu'elle en devenait auguste. La seule de ses
joies, maintenant, etait de jouir en paix de sa grande fortune et de sa
royaute passee, et elle n'avait plus qu'une passion, celle de defendre son
histoire, en ecartant tout ce qui, dans la suite des ages, pourrait la
salir. Son orgueil, qui vivait du double exploit dont les habitants
parlaient encore, veillait avec un soin jaloux, resolu a ne laisser debout
que les beaux documents, cette legende qui la faisait saluer comme une
majeste tombee, quand elle traversait la ville.
Elle etait allee jusqu'a la porte de la chambre, elle ecouta le bruit du
pilon. Puis, le front soucieux, elle revint vers Clotilde.
--Que fabrique-t-il donc, mon Dieu! Tu sais qu'il se fait le plus grand
tort, avec sa drogue nouvelle. On m'a raconte que, l'autre jour, il avait
encore failli tuer un de ses malades.
--Oh! grand'mere! s'ecria la jeune fille.
Mais elle etait lancee.
--Oui, parfaitement! les bonnes femmes en disent bien d'autres.... Va les
questionner, au fond du faubourg. Elles te diront qu'il pile des os de mort
dans du sang de nouveau-ne.
Cette fois, pendant que Martine protestait elle-meme, Clotilde se facha,
blessee dans sa tendresse.
--Oh! grand'mere, ne repete pas ces abominations!... Maitre qui a un si
grand coeur, qui ne songe qu'au bonheur de tous!
Alors, quand elle les vit l'une et l'autre s'indigner, Felicite, comprenant
qu'elle brusquait trop les choses, redevint tres caline.
--Mais, mon petit chat, ce n'est pas moi qui dis ces choses affreuses. Je
te repete les betises qu'on fait courir, pour que tu comprennes que Pascal
a tort de ne pas tenir compte de l'opinion publique.... Il croit avoir
trouve un nouveau remede, rien de mieux! et je veux meme admettre qu'il va
guerir tout le monde, comme il l'espere. Seulement, pourquoi affecter ces
allures mysterieuses, pourquoi n'en pas parler tout haut, pourquoi surtout
ne l'essayer que sur cette racaille du vieux quartier et de la campagne, au
lieu de tenter, parmi les gens comme il faut de la ville, des cures
eclatantes qui lui feraient honneur?... Non, vois-tu, mon petit chat, ton
oncle n'a jamais rien pu faire comme les autres.
Elle avait pris un ton peine, baissant la voix pour etaler cette plaie
secrete de son coeur.
--Dieu merci! ce ne sont pas les hommes de valeur qui manquent dans notre
famille, mes autres fils m'ont donne assez de satisfaction! N'est-ce pas?
ton oncle Eugene est monte assez haut, ministre pendant douze ans, presque
empereur! et ton pere lui-meme a remue assez de millions, a ete mele a
d'assez grands travaux qui ont refait Paris! Je ne parle pas de ton frere
Maxime, si riche, si distingue, ni de tes cousins, Octave Mouret, un des
conquerants du nouveau commerce, et notre cher abbe Mouret, un saint
celui-la!... Eh bien! pourquoi Pascal, qui aurait pu marcher sur leurs
traces a tous, vit-il obstinement dans son trou, en vieil original a demi
fele?
Et, la jeune fille s'etant revoltee encore, elle lui ferma la bouche d'un
geste caressant de la main.
--Non, non! laisse-moi finir.... Je sais bien que Pascal n'est pas une
bete, qu'il a fait des travaux remarquables, que ses envois a l'Academie de
medecine lui ont meme acquis une reputation parmi les savants.... Mais cela
peut-il compter, a cote de ce que j'avais reve pour lui? oui! toute la
belle clientele de la ville, une grosse fortune, la decoration, enfin des
honneurs, une position digne de la famille.... Ah! vois-tu, mon petit chat,
c'est de cela que je me plains: il n'en est pas, il n'a pas voulu en etre,
de la famille. Ma parole! je le lui disais, quand il etait enfant: "Mais
d'ou sors-tu? Tu n'es pas a nous!" Moi, j'ai tout sacrifie a la famille, je
me ferais hacher pour que la famille fut a jamais grande et glorieuse!
Elle redressait sa petite taille, elle devenait tres haute, dans l'unique
passion de jouissance et d'orgueil qui avait empli sa vie. Mais elle
recommencait sa promenade, lorsqu'elle eut un saisissement, en apercevant
soudain, par terre, le numero du _Temps_, que le docteur avait jete, apres
y avoir decoupe l'article, pour le joindre au dossier de Saccard; et la vue
de la fenetre, ouverte au milieu de de la feuille, la renseigna sans doute,
car, du coup, elle ne marcha plus, elle se laissa tomber sur une chaise,
comme si elle savait enfin ce qu'elle etait venue apprendre.
--Ton pere a ete nomme directeur de _l'Epoque_, reprit-elle brusquement.
--Oui, dit Clotilde avec tranquillite, maitre me l'a dit, c'etait dans le
journal.
D'un air attentif et inquiet, Felicite la regardait, car cette nomination
de Saccard, ce ralliement a la Republique, etait une chose enorme. Apres la
chute de l'empire, il avait ose rentrer en France, malgre sa condamnation
comme Directeur de la Banque Universelle, dont l'effondrement colossal
avait precede celui du regime. Des influences nouvelles, toute une intrigue
extraordinaire devait l'avoir remis sur pied. Non seulement il avait eu sa
grace, mais encore il etait une fois de plus en train de brasser des
affaires considerables, lance dans le grand journalisme, retrouvant sa part
dans tous les pots-de-vin. Et le souvenir s'evoquait des brouilles de
jadis, entre lui et son frere Eugene Rougon, qu'il avait compromis si
souvent, et que, par un retour ironique des choses, il allait peut-etre
proteger, maintenant que l'ancien ministre de l'empire n'etait plus qu'un
simple depute, resigne au seul role de defendre son maitre dechu, avec
l'entetement que sa mere mettait a defendre sa famille. Elle obeissait
encore docilement aux ordres de son fils aine, l'aigle, meme foudroye; mais
Saccard, quoi qu'il fit, lui tenait aussi au coeur, par son indomptable
besoin du succes; et elle etait en outre fiere de Maxime, le frere de
Clotilde, qui s'etait reinstalle, apres la guerre, dans son hotel de
l'avenue du Bois-de-Boulogne, ou il mangeait la fortune que lui avait
laissee sa femme, devenu prudent, d'une sagesse d'homme atteint dans ses
moelles, rusant avec la paralysie menacante.
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